La Peur de la Mort
Thanissaro Bhikkhu
11 octobre, 2005
Le Bouddha a décidé de partir dans la forêt quand il a pris conscience qu’il était sujet au vieillissement, à la maladie et à la mort, et qu’il cherchait son bonheur dans des choses qui elles aussi étaient sujettes au vieillissement, à la maladie et à la mort. Nous-mêmes nous allons également vieillir, tomber malade et mourir, et nous avons aussi tendance à rechercher notre bonheur dans des choses qui vieillissent, qui tombent malades et qui meurent. Le Bouddha cependant, cherchait un bonheur qui valait mieux que cela, quelque chose de plus fiable. Ce désir sous-tendait tous ses efforts : trouver un bonheur qui ne vieillirait pas, qui ne tomberait pas malade et qui ne mourrait pas. Bien évidemment ses amis et sa famille lui ont dit que c’était impossible. Mais il a décidé que la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue, s’il n’avait pas au moins essayé. Alors il a travaillé dur pendant six ans, empruntant des chemins qui se sont avérés sans issue, se retrouvant parfois dans des impasses, mais au bout du compte il a trouvé la voie qui conduit à un bonheur qui n’est pas touché par la maladie, la vieillesse ou la mort. C’est ce qu’il a enseigné le reste de sa vie. Ce chemin — le noble octuple sentier— fut son premier enseignement, et ce fut aussi l’un de ses derniers.
L’effort juste est d’une importance majeure sur cette voie, le genre d’effort qui mène au type de bonheur que le Bouddha recherchait. Il commence par le désir : générer le désir, maintenir son intention d’abandonner les qualités malhabiles déjà présentes dans l’esprit, d’empêcher l’apparition de celles qui ne se sont pas encore manifestées, de donner naissance à des qualités habiles, puis de les développer et de les amener à leur culmination. Le désir est ce qui anime toutes ces activités.
Notez que ces efforts sont des activités intérieures. Ces qualités sont des qualités de l’esprit. Elles se manifesteront à l’extérieur — dans vos pensées, vos paroles et vos actes — mais elles viennent de l’intérieur, c’est donc là qu’il faut concentrer vos efforts. C’est pourquoi la partie du noble octuple sentier qui traite de la concentration commence par l’effort juste : l’effort qui fait naître des qualités habiles, comme sati, l’alerte et le discernement. Voilà ce qui va vraiment vous aider. Même si vous n’arrivez pas au bout de la voie, jusqu’au nibbāna, ces qualités resteront avec vous lorsque votre corps vieillira, tombera malade, et mourra. L’une des découvertes qu’a faite le Bouddha la nuit de son Éveil fut que tout ne se termine pas à la mort. Il y a quelque chose qui continue, mais ce n’est pas le corps, ce sont des qualités de l’esprit.
Il a appelé ces qualités des nobles trésors — des qualités comme la foi dans le principe du kamma, c’est-à-dire la conviction que toutes vos actions porteront leurs fruits en accord avec la qualité de l’intention qui les sous-tend ; la vertu ; un sentiment de honte à l’idée de commettre des actions répréhensibles ; un sentiment de peur des conséquences de telles actions ; un désir d’apprendre ; la capacité à renoncer à ce qui se met en travers de la voie, et le discernement. Ces sept qualités sont appelées des nobles trésors parce que, comme le Bouddha l’a dit, le feu ne peut pas les brûler, les voleurs et les rois ne peuvent pas les voler, la mort ne peut pas les détruire, et l’eau ne peut pas les emporter.
La mort n’est donc pas la fin de tout, certaines qualités vous suivent. Mais vous devez concentrer vos énergies sur l’esprit si vous voulez avoir de bonnes choses à emporter avec vous. Sinon, ce qui vous accompagnera ne sera pas bon.
C’est pourquoi nos efforts se dirigent dans deux directions. Si vous pouvez atteindre la libération totale, ce chemin vous y mènera. Si vous n’arrivez pas jusque-là dans de cette vie, vous aurez développé les qualités qui vous permettront de poursuivre votre quête dans votre prochaine vie. Mais vous devez vouloir ces qualités. Sinon, il sera difficile de les obtenir, car elles nécessitent d’y travailler. Nous sommes parfois attirés par l’idée d’une voie qui ne demanderait aucun effort, aucune action, mais cela ne fonctionne pas de cette façon. La voie de l’inaction est comme celle de l’eau – elle mène vers le bas – et développe de mauvaises qualités que l’on emporte avec soi, tandis que la voie qui mène vers le haut nécessite de faire des efforts.
L’effort juste ne veut pas dire que vous devez vous tuer à la tâche ou que vous devez vous épuiser, il nécessite un effort approprié, c’est-à-dire ce qui est nécessaire pour abandonner les qualités malhabiles et développer celles qui sont habiles. Il y a des moments où cela demande beaucoup d’effort. D’autres fois, il suffit de s’asseoir et d’observer. Mais c’est toujours un effort ciblé, un effort approprié, c’est-à-dire exactement ce que requiert la situation.
Il est fondé sur le désir de trouver quelque chose qui transcende le vieillissement, la maladie et la mort, quelque chose sur quoi vous pouvez vraiment compter. Pour éveiller ce désir, le Bouddha nous demande de considérer longuement et attentivement le vieillissement, la maladie et la mort – et de voir les peurs que cela génère en nous. Il dit que notre peur de la mort a quatre causes : soit nous sommes attachés au corps, soit nous sommes attachés aux plaisirs des sens, soit nous réalisons que nous avons été cruels ou avons causé du tort à d’autres personnes, ou bien que nous n’avons pas encore vu le vrai Dhamma, nous ne savons pas ce qu’est le « sans-mort ». Une grande partie de notre méditation a pour objectif de surmonter ces quatre raisons d’avoir peur.
Par exemple, prendre conscience que nous avons commis des actes cruels dans le passé : le Bouddha ne cherche pas à nous culpabiliser. Le principe du kamma, qui semble parfois déterministe, est en fait un processus fluide et très complexe, qui offre la possibilité de faire des changements dans le moment présent. Ce que vous pouvez faire pour contrer les effets nocifs d’actions malhabiles que vous avez commises dans le passé, c’est développer une attitude de bienveillance sans limite pour tous les êtres. Le Bouddha appelle cela un état d’esprit vaste. Quand des évènements douloureux se produisent, mais que votre état d’esprit est vaste, leur impact est très différent que si ces mêmes évènements surviennent alors que votre état d’esprit est étroit et confiné. L’image qu’il donne est celle d’un cristal de sel placé dans de l’eau. Si vous mettez le morceau de sel dans un verre d’eau, l’eau devient impropre à la consommation. Tandis que si vous le mettez dans une rivière propre, l’eau de la rivière reste potable parce qu’il y a tellement plus d’eau que de sel.
Ainsi, le Bouddha vous recommande de développer une attitude de bienveillance pour tous les êtres, à la fois parce qu’elle contrecarre les effets de vos mauvaises actions passées, mais aussi parce qu’elle vous empêche d’agir avec des intentions malhabiles maintenant et à l’avenir. Si vous ressentez vraiment de la bienveillance pour tous, il est impossible que vous puissiez intentionnellement nuire à quiconque. Vous n’avez pas besoin d’aimer tous les êtres ; vous décidez simplement que vous ne voulez pas leur causer de souffrance. Vous ne voulez pas prendre plaisir à les voir souffrir.
Demandez-vous : que retirez-vous de la souffrance des autres ? Vous n’y gagnez rien du tout. Il peut y avoir un plaisir un peu pervers, mais c’est une nourriture plutôt misérable pour l’esprit. Il vaut mieux prendre conscience que si toutes les personnes cruelles et sans cœur dans le monde éprouvaient un véritable sentiment de bonheur, ils ne feraient plus de mal à quiconque. Ainsi, le désir de bienveillance rectifie votre attitude par rapport au monde et à ce qui le rendrait plus agréable pour tous : vous souhaitez que les gens puissent comprendre comment être véritablement heureux, afin qu’ils cessent d’agir de manière cruelle et sans pitié. La bienveillance fait en sorte que votre bonheur véritable n’entre pas en conflit avec celui des autres. C’est donc une façon de contrecarrer cette peur particulière de mourir.
Pour ce qui est de l’attachement au corps et aux plaisirs des sens, le Bouddha propose une double stratégie. La première est de contempler les inconvénients de cet attachement. Si vous êtes attaché au corps, où cela va-t-il vous emmener ? Au vieillissement, à la maladie et à la mort, et ça, c’est une certitude, malgré toutes vos tentatives pour embellir le corps, ou les exercices que vous lui faites faire. Cet attachement vous conduira peut-être d’abord dans d’autres endroits, mais la destination ultime est la même pour tous, et nous savons tous avec certitude que cela va se produire.
Il en va de même pour les plaisirs des sens. Où sont les plaisirs que vous avez goûtés la semaine dernière ? En ce moment, tout ce qui vous en reste, c’est un souvenir. Parfois ce souvenir est entaché par le fait que pour obtenir ces plaisirs ou pour les conserver, vous avez agi de façon malhabile. Non seulement ils ont tendance à disparaître d’eux-mêmes, mais ils sont aussi souvent l’objet de la convoitise d’autres personnes qui sont prêtes à se battre pour vous les prendre. Alors vous devez vous défendre. Pour illustrer ce point, le Bouddha utilise deux analogies : la première est celle d’un faucon qui a trouvé un petit morceau de viande. Dès qu’il essaie de l’emporter, d’autres oiseaux viennent l’attaquer pour le lui prendre. La deuxième est celle d’un homme assis dans un arbre fruitier, dégustant les fruits de cet arbre, mais un autre homme arrive, armé d’une hache. Au lieu de grimper dans l’arbre pour en cueillir les fruits, il se sert de sa hache pour l’abattre. Si l’homme dans l’arbre ne descend pas tout de suite, il va être blessé. Voilà ce qui se passe lorsque vous recherchez votre bonheur dans les plaisirs des sens : vous êtes exposé au danger de tous côtés.
C’est pourquoi la deuxième stratégie que le Bouddha recommande est de développer la concentration juste, pour vous procurer une autre source de bonheur afin que vous ne soyez plus aussi affamé de plaisirs sensoriels. Vous pouvez vous asseoir ici et immerger le corps dans une sensation d’aise et de ravissement, simplement en vous concentrant sur la respiration et en l’ajustant pour qu’elle soit plaisante. Personne ne peut vous voler ce plaisir. Une fois que la respiration est vraiment agréable, vous pouvez vous y installer confortablement, laisser la respiration vous baigner de toutes parts, entrer et sortir par tous les pores de la peau, et laisser cette sensation d’aise et de ravissement imprégner le corps tout entier. Une fois que vous commencez à devenir adepte à la concentration, l’attachement aux plaisirs des sens se relâche, car vous voyez que vous avez là un plaisir bien plus grand. Il est plus intense, plus vaste, plus fiable, aucunement répréhensible, et beaucoup moins dangereux. Ainsi, la concentration juste, d’une manière très directe, est l’un des moyens qui permet de surmonter la peur de la mort, parce que vous vous rendez compte que vous disposez d’une autre source de plaisir.
Mais l’étape ultime pour surmonter la peur de la mort consiste à voir le vrai Dhamma. Ce qui signifie réaliser qu’il y a quelque chose qui transcende la mort, qui peut être touché par l’esprit à l’endroit même où vous faites l’expérience du corps. Cette réalisation passe non seulement par la pratique de la concentration, mais aussi par les opportunités qu’elle offre de développer la vision pénétrante. Lorsque l’esprit devient de plus en plus stable, vous commencez à voir les attachements de l’esprit. Vous pouvez les percevoir comme des activités. La façon dont l’esprit se conçoit, ou dont vous vous percevez vous-même, ne sont qu’une série de stratégies que vous avez élaborées.
Le Bouddha appelle ces stratégies les processus de « fabrication du Je » et de « fabrication du
mien ». Quelle que soit la façon dont vous fabriquez une identité à partir de la forme, des sensations, des perceptions, des constructions mentales, ou de la conscience sensorielle, tout cela est créé de toutes pièces. Et dans tout processus de fabrication il y a du stress. Si la vie se résumait à cela, vous seriez prêt à accepter ce stress, car sans cette stratégie de fabrication d’identité il n’y aurait aucun moyen de trouver le bonheur. Mais le Bouddha dit qu’il existe un autre moyen. Si vous pouvez apprendre à déconstruire toutes ces fabrications, toutes les histoires et les idées que vous créez, toutes les choses que vous avez fabriquées autour de votre conception de ce que vous êtes, de qui sont les autres et de ce qu’est le monde : si vous pouvez apprendre à déconstruire tout cela, alors vous trouverez un bonheur bien plus grand, un bonheur qui ne meurt pas.
C’est le rôle que joue sati juste et la concentration juste : ils vous procurent un cadre dans lequel vous pouvez procéder à cette déconstruction. Pour ce faire, vous utilisez les quatre nobles vérités : vous considérez tout ce qui se présente en termes de stress, de cause du stress, et de ce que vous faites pour mettre un terme à cette cause. Quant à la cessation du stress, elle se produit lorsque vous devenez de plus en plus précis, de plus en plus habile à suivre la voie. Votre degré de précision et d’habileté vous permet de détecter des niveaux de fabrication de plus en plus subtils dans l’esprit. Quand vous verrez que même la plus subtile des fabrications s’accompagne de stress, mais que vous avez aussi le choix de ne rien fabriquer – car quelle que soit la satisfaction que vous retirez de cette fabrication, elle est sans comparaison par rapport au sentiment d’aise que procure le fait d’abandonner ce niveau de fabrication – alors l’esprit sera prêt à lâcher prise, à arrêter. Ainsi l’esprit se détache progressivement de ces niveaux de fabrication, de la même manière que vous épluchez un oignon.
Quand enfin toute intention cesse, c’est là que vous réalisez que le « sans-mort » existe bel et bien. Le Bouddha avait raison. Il y a une quelque chose dans l’esprit qui peut être touché et qui ne nécessite pas de fabrication – en fait, c’est totalement non-fabriqué. Cela n’a rien à voir avec le temps ou l’espace, ou quoi que ce soit qui puisse vieillir, tomber malade ou mourir. C’est juste là. Cela ne peut pas être affecté par les aléas du temps, mais on peut l’atteindre en déconstruisant les processus d’intention et de fabrication dans l’esprit.
Une fois que vous avez touché cette dimension, vous réalisez qu’il y a bien quelque chose qui ne meurt pas. Cela n’a rien à voir avec vous, même si c’est par vos actions et vos intentions — des intentions habiles qui ont déconstruit vos autres intentions — que vous êtes arrivé à cette réalisation. Parce que là, il n’y a pas besoin d’élaborer de stratégie, il n’y a pas de « soi » qui ressent le besoin concevoir des stratégies, ou de participer à ce bonheur. Le bonheur est simplement là. Vous n’avez pas besoin d’un « soi » pour le créer ou pour y prendre part. Une fois que vous avez vu cela, alors vous pouvez vraiment aller au-delà de la peur de la mort, parce que ce qui ne meurt pas a beaucoup plus de valeur que ce qui meurt.
Bien sûr, pour ceux qui sont encore hésitants à s’engager pleinement sur la voie, ce ne sont que des idées, des possibilités. Mais il est important d’avoir une idée de ce qui est possible, car cela élargit votre imagination. À mesure que votre imagination s’élargit, vos désirs changent. Si vous pensez que le « sans-mort » est impossible, vos désirs vont s’orienter vers des choses qui peuvent mourir. Mais si vous faites place à la possibilité que le « sans-mort » existe, et que les êtres humains sont capables de l’atteindre par leurs efforts, alors cela devient un défi. Et peut-être que ce défi suscitera en vous le désir de suivre la voie, de voir par vous-même si ce que le Bouddha a dit est réellement vrai.
Alors gardez cette possibilité à l’esprit, parce qu’elle donne de l’énergie à votre désir de maintenir l’effort juste, de continuer d’avancer sur la voie, afin que le « sans-mort » ne soit pas juste une idée ou une information concernant quelqu’un d’autre. Au final, cela devient une expérience réelle basée sur vos propres efforts, pas juste des informations sur ce que quelqu’un d’autre a fait dans le passé. C’est votre expérience. Et bien sûr, il n’est pas nécessaire d’en informer qui que ce soit. Comme le dit le chant, c’est « paccattaṁ », quelque chose que chacun ne peut éprouver que pour lui-même. Mais quand cela devient une réalité dans votre esprit, c’est un énorme changement. Le vieillissement, la maladie et la mort ne vous font plus peur. Comme le dit l’un des textes, vous pourrez vivre en paix, avec aise et bonheur, même lorsque vous vieillirez, que vous tomberez malade, ou que vous mourrez. Et ça, c’est une possibilité qui vaut vraiment la peine d’être explorée.