Les tiroirs des écrivains sont pleins de manuscrits qu'ils n'ont pas achevés. Un projet en chasse un autre, une ambition initiale se révèle hors de portée, ce qui était passionnant à commencer devient insupportable à poursuivre, ou l'on découvre en cours de route que le livre qu'on est en train de faire n'est pas celui qu'on avait imaginé écrire. Les motifs d'abandon sont aussi variés que les projets eux-mêmes, et il n'y a rien d'exceptionnel à s'arrêter en chemin : c'est l'une des conditions ordinaires de l'écriture.
Ce que je raconte ici relève cependant d'un motif un peu nouveau, propre à notre époque : j'ai arrêté de faire générer, par un modèle de langage, un romIAn qui aurait dû compter plusieurs centaines de pages. Je m'en explique.
Le projet était d'abord une expérience. Je voulais voir jusqu'où un grand modèle de langage pouvait porter, seul, un objet romanesque cohérent. Pas un paragraphe, pas une nouvelle, mais un livre de plusieurs centaines de pages, ses personnages, sa temporalité, sa progression.
Le dispositif choisi était favorable. Un roman épistolaire, cadré par une préface éditoriale fictive datée de 2029, mettant en scène Stéphane Tardieu, ornithologue toulousain de soixante-deux ans, à qui advient sans qu'on sache pourquoi la capacité de comprendre le langage des oiseaux. Le développement annoncé courait de mars 2023 à février 2024, onze mois au terme desquels le narrateur disparaissait lors d'une randonnée dans les Pyrénées ariégeoises. Le lecteur, prévenu dès la préface, connaissait le dénouement. Le choix de la forme épistolaire n'était pas indifférent. Lettres, journal intime, notes pédagogiques : autant de blocs autonomes, chacun pouvant être généré séparément puis relié à l'ensemble, configuration qui devait s'accorder avec la manière dont un modèle produit du texte long.
Environ cent cinquante pages ont été produites, soit vingt-trois lettres et une dizaine de documents complémentaires. Environ un tiers de ce qui était prévu. La voix du narrateur tient. La temporalité tient. Certains passages me plaisent comme la Lettre 3 sur Marguerite la pie et son bavardage à la Twitter, la rencontre avec les hirondelles à Montreuil, le journal du 30 avril autour du deuil enfoui de l'ami disparu. Le texte se laisse lire. Ce n'est pas rien.
Mais à mesure que j'ai avancé, trois limites se sont imposées, et je ne les ai pas trouvées circonstancielles : elles étaient dans la fabrique même du projet.
Le patron narratif s'est figé. Chaque lettre suit la même mécanique : rencontre avec un oiseau, révélation thématique délivrée par l'oiseau, réflexion appliquée par le narrateur au monde humain. Répété une vingtaine de fois, le procédé devient prévisible dès la Lettre 10. Le lecteur qui a compris le principe attend, avec une lassitude polie, la variation suivante d'un motif qu'il connaît déjà.
Les oiseaux ont été réduits à des porte-parole. Le merle est philosophe, la pie fonctionne comme Twitter, les pinsons méridional et nordique rejouent les stéréotypes régionaux, la mouette porte le discours écologique, la chouette effraie incarne la conscience morale. L'anthropomorphisme, qui aurait dû fonder l'étrangeté du livre, y coince au contraire : les oiseaux ne sont pas des consciences autres, ce sont les porte-voix de messages humains.
Rien ne se passe. Il n'y a pas d'intrigue. Le narrateur se délabre psychologiquement, mais son délabrement est linéaire, pas de crise véritable, pas de renversement, pas de moment où le récit bifurque. On sait dès la préface qu'il disparaîtra dans les Pyrénées. Entre la première et la dernière page, il n'arrive rien qui ne soit annoncé. Toutefois, ce parti pris présentait quelques avantages : une allure méditative accordée au sujet, la vraisemblance d'un journal épistolaire où les rebondissements ne surviennent pas à intervalles calibrés, une protection contre le basculement dans le fantastique auquel l'argument prêtait, et, pour être honnête sur le plan technique, une meilleure compatibilité avec la génération par blocs qu'une intrigue exigeant des mises en place et des retours différés.
Ma motivation à poursuivre a baissé exactement à la mesure où ces limites se sont confirmées. Non parce que le texte serait mauvais, je ne pense pas qu'il le soit, mais parce que je vois désormais à quoi ressembleraient les pages restantes : d'autres oiseaux, d'autres révélations, un délabrement qui va s'aggraver selon la même pente, une fin annoncée par la préface. L'expérience a livré ce qu'elle avait à livrer. Continuer serait la répéter, non l'approfondir.
Une refonte complète du projet aurait été possible, repenser le dispositif pour échapper au patron répétitif, donner aux oiseaux une consistance qui ne se réduise pas à des porte-parole, construire une intrigue là où il n'y a qu'un délabrement linéaire. Mais cela aurait demandé un investissement que je ne suis plus prêt à consentir. Je préfère porter ma curiosité vers les expériences qui suivent.
Je ne considère pas cet inachèvement comme un échec. C'est la conclusion légitime d'une expérimentation qui a atteint son terme utile, et j'en retiens plusieurs choses.
D'abord, ce que j'ignorais que le modèle savait faire. Tenir une voix de narrateur sur cent cinquante pages sans qu'elle se contredise ni se dilue ; maintenir un dispositif complexe, préface fictive, trois types de documents, temporalité datée, sans en perdre le fil dans l'ensemble ; produire des scènes qui, prises isolément, tiennent debout comme scènes. Ce sont des capacités que je n'aurais pas données pour acquises avant l'expérience. A noter, néanmoins, que cela n'a été possible que par ma relecture attentive et mon regard critique d'IAuteur.
Ensuite, ce que la tentative m'a appris de mes propres attentes. Les trois limites que j'ai identifiées ne sont pas seulement des limites du modèle : ce sont, en creux, les choses que je considère comme indispensables à un romIAn, la variation profonde entre les voix, la vraie altérité des personnages, la présence d'une intrigue qui bifurque. On n'énonce ces exigences avec autant de netteté qu'après avoir vu ce qui se passe quand elles manquent. Le manque de savoir faire d'auteur n'est pas compensé par le LLM. Ceci vient confirmer un constat que j'ai pu faire dans d'autres usages de l'IA générative : moins utile au novice, incapable de porté un regard critique de fond que ce qui est généré, qu'au professionnel aguerri qui est en mesure de faire le tri entre le faux, l'imprécis et le vrai.
Enfin, la décision que je prends de publier Ce que disent les oiseaux tel quel, inachevé, plutôt que de le laisser dans un tiroir. Non par indulgence pour ce qui a été produit, mais parce que cet objet, précisément par ses réussites partielles et ses échecs identifiés, constitue un témoignage plus intéressant que ce compte rendu. Le lecteur qui parcourra ces cent cinquante pages et les verra s'arrêter à la Lettre 23 verra directement ce que je décris ici. Le livre, dans cet état, fait office de pièce jointe à l'expérience, dont le vrai sujet aura été celui-ci : apprendre où sont, pour l'instant, les limites de ce qu'un LLM peut porter en matière de fiction longue, et les miennes comme IAuteur.
Je souhaite poursuivre, mais sur d'autres terrains que la fiction. Ma préoccupation, cette fois, est franchement pédagogique, à double visée.
Pour moi-même d'abord : approfondir mes connaissances sur les thèmes que je choisirai d'aborder, mais aussi sur ce que j'estime le plus précieux à cultiver, la dialectique et la pensée complexe, cet art de tenir ensemble des positions qui se contredisent sans se hâter de les réconcilier afin de tirer des enseignements de leur tension même. Pour des lecteurs et des apprenants ensuite : leur offrir des éléments de réflexion, non des conclusions déjà tranchées, mais la matière qui leur permettra de construire leurs connaissances.
Deux terrains me paraissent particulièrement propices à cette double visée. Le premier est celui des controverses scientifiques et en premier lieu celles sur l'intelligence artificielle. Un modèle de langage y doit tenir simultanément plusieurs positions, exposer leurs arguments respectifs, restituer les objections que chacune adresse aux autres. Ce terrain me paraît structurellement plus favorable que la fiction longue: la contradiction argumentée valorise précisément ce que la fabrication de récit peine à produire, la variation profonde à l'intérieur d'un même objet, la coexistence de voix non stéréotypées. Il a en outre, pour l'apprenant comme pour moi, l'avantage de rendre visible la construction de la controverse : comment un désaccord se tient, se déplace, se raffine, se transforme.
Le second est celui de la pédagogie elle-même et c'est là, plus qu'ailleurs, que ma préoccupation est d'ordre métacognitif. J'ai fait, au fil de ma pratique et de mes travaux, ce que je tiens pour des apports substantiels, je pense en particulier à mon travail sur l'ingénierie tutorale. Il me paraît intéressant désormais les éprouver au contact d'autres traditions : les mettre en tension avec les propositions de chercheurs en pédagogie, en psychologie sociale, sociologie de l'éducation et plus largement. Non pour les défendre en bloc ni pour les abandonner d'avance, mais pour repérer où ils tiennent, où ils recoupent d'autres cadres, où ils demandent à être complétés ou révisés. C'est un domaine où l'exposition argumentée, la comparaison d'approches et la mise en tension d'expériences devraient permettre au modèle de faire ce qu'il fait le mieux : structurer, articuler, distinguer. J'en attends un bénéfice réflexif direct : voir ce que je transmets réellement à travers mes apports, ce que j'y laisse dans l'ombre, ce qu'il faudrait reprendre.
Deux nouvelles expériences où j'espère que les limites rencontrées avec Ce que disent les oiseaux seront moins déterminantes et où, peut-être, d'autres limites, encore inconnues, se laisseront découvrir à leur tour. C'est aussi cela, expérimenter : apprendre où l'outil résiste, et à quel endroit je m'arrête moi-même.