Notes pédagogiques, 18 juin 2023
Je ne sais pas pourquoi j'écris dans ce carnet ce soir. Par habitude, peut-être. Parce que j'ai toujours écrit ici après les cours, depuis vingt ans, et que ce soir comme les autres soirs ma main a pris le stylo avant que ma tête ait décidé quoi que ce soit.
Cours de 10h. L2 Biologie animale. Salle 204. Soixante-deux étudiants inscrits, trente-huit présents — je les ai comptés machinalement en posant mes affaires, réflexe pavlovien. Dehors il faisait déjà chaud, cette chaleur de juin qui entre par les fenêtres hautes et s'accumule sous les plafonds bas, cette chaleur qui rend les étudiants mous et les professeurs irritables. Je n'avais pas bien dormi. Je n'ai pas bien dormi depuis un moment.
Le cours portait sur la phylogénie des passereaux. Sujet que je connais par cœur, que j'aurais pu donner dans le coma, dix-sept années de répétitions. J'avais mes diapositives. J'avais mes notes. Tout était en ordre.
Les vingt premières minutes se sont passées normalement. Les téléphones sur les tables. Les regards qui glissent. Cette qualité d'attention particulière aux cours de fin d'année, quand les partiels approchent et que la fatigue de tout un semestre a lissé les visages en masques polis et vides. J'ai parlé des Oscines, des Suboscines, de la radiation évolutive des Corvidae. Quelques-uns regardaient leurs écrans sous les tables en croyant que je ne voyais pas. Je voyais.
Kévin Marchand est au fond à droite depuis le début du semestre. Tu le connais de nom — je t'ai mentionné l'incident de mai. Grand, sweat-shirt à capuche, cette façon de s'avachir sur sa chaise comme si la position verticale lui était physiquement pénible. Intelligent, probablement — les quelques fois où il a rendu des travaux ils étaient corrects, parfois au-delà du correct. Mais quelque chose chez lui, une hostilité tranquille et calculée qui cherche le public, me met depuis le début de l'année dans un état que je n'arrive pas à qualifier tout à fait.
Ce matin il attendait. Je le sentais. Cette façon de ne pas regarder son téléphone, de tenir la tête levée, de surveiller. J'aurais dû m'en méfier davantage.
J'étais en train de parler des vocalisations des corvidés — leur complexité, leur variabilité régionale, les preuves expérimentales accumulées depuis vingt ans sur leurs capacités cognitives — quand il a levé la main.
Je lui ai donné la parole. Naturellement. C'est mon travail.
Monsieur, c'est vrai que vous parlez aux oiseaux maintenant ?
Un silence d'une demi-seconde. Puis les rires. Pas tous — une dizaine d'étudiants, ses satellites habituels, ceux qui gravitent autour de lui en TD et attendent ses signaux pour savoir comment réagir. Mais une dizaine suffisait. La salle avait changé de température en une seconde.
Il souriait. Pas méchamment, en apparence. Ce sourire de quelqu'un qui pose une question innocente et sait très bien qu'elle ne l'est pas.
Pierre, je vais te dire ce qui s'est passé ensuite avec une précision que je regrette d'avoir.
J'ai perdu mon calme.
Pas progressivement. Pas en glissant lentement vers la colère par étapes identifiables. D'un coup. Comme quelque chose qui cède. Comme si les semaines accumulées — les nuits sans sommeil, le rejet de la revue, la convocation de mai, Claire qui est partie, tes lettres qui se font plus rares, la fatigue de tout expliquer sans jamais être entendu — comme si tout ça avait choisi ce moment précis, cette salle 204 surchauffée, ce sourire satisfait, pour se déposer d'un bloc.
J'ai dit — je reconstitue de mémoire, mais je crois que c'est à peu près exact — que sa question révélait une médiocrité intellectuelle d'une remarquable constance. Que sa façon de railler ce qu'il ne comprenait pas plutôt que de chercher à comprendre était le signe d'un esprit définitivement fermé. Que j'avais enseigné à des milliers d'étudiants en quarante ans et que peu m'avaient autant découragé. Que s'il représentait quelque chose — et il représentait quelque chose — c'était la médiocrité satisfaite d'elle-même. La pire espèce, celle qui non seulement n'avance pas mais s'enorgueillit de ne pas avancer.
Je n'aurais pas dû dire ça.
Je le savais pendant que je le disais. Cette conscience parfaitement claire, parfaitement inutile, qui observe de l'extérieur et enregistre les dégâts en temps réel sans pouvoir rien arrêter.
La salle était silencieuse. Plus personne ne riait. Trente-huit paires d'yeux baissées sur les tables, les stylos, les téléphones retournés écran contre bois — cette façon universelle qu'ont les gens d'éviter d'être témoins d'une scène embarrassante en feignant de ne pas exister.
Kévin s'est levé. Lentement. Sans urgence. Il a pris son sac, remis sa capuche — geste délibéré, théâtral, parfaitement exécuté. Et il est sorti.
La porte ne s'est pas claquée. C'est ça qui était le pire. Il n'avait pas besoin de claquer la porte. Le silence qui a suivi sa sortie était plus éloquent que n'importe quel claquement. Et j'ai vu — je ne pouvais pas ne pas voir — trois ou quatre téléphones se lever discrètement dans la salle. Filmant. Ou ayant filmé. Je ne saurais pas dire depuis quand.
J'ai dit — et ma voix était redevenue normale, ce qui était peut-être le plus étrange — : Reprenons. Nous en étions aux Corvidae.
Personne n'a protesté. Ils ont pris des notes pendant les quarante minutes suivantes avec une application que je n'avais pas vue de tout le semestre. La culpabilité rend les gens studieux, apparemment. Ou la peur. Je ne suis plus très sûr de la différence.
En sortant, le chef de département m'attendait dans le couloir. Il avait l'air de quelqu'un qui attendait depuis un moment. Il m'a dit que la doyenne souhaitait me voir demain matin, neuf heures. Ton neutre, professionnel. Celui qu'on prend quand on veut que l'autre comprenne la gravité sans avoir à l'énoncer.
J'ai dit : très bien, j'y serai.
Je suis assis à mon bureau maintenant. Huit heures du soir. La fenêtre est ouverte, il fait encore chaud, quelqu'un fait griller de la viande quelque part dans le quartier. Un martinet crie dans le ciel — ce cri strident, impérieux, qui est l'un des sons les plus caractéristiques de l'été parisien. Il dit : Haut. Vite. Haut. Je ne lui réponds pas ce soir.
Ce que j'aurais dû dire à Kévin Marchand, si j'avais été ce que je prétends être — un pédagogue, quelqu'un dont le métier est d'ouvrir des portes plutôt que d'en claquer — c'est ceci : Oui. J'écoute les oiseaux. Depuis trente ans. Et depuis trois mois, j'ai l'impression d'entendre quelque chose que je n'entendais pas avant. Je ne sais pas exactement ce que c'est. Je ne sais pas si c'est réel au sens où tu entendrais ce mot. Mais ça a changé ma façon de voir le monde, et si tu veux savoir comment, je suis disponible après le cours.
Voilà ce que j'aurais dû dire.
À la place, j'ai dit : médiocrité satisfaite de sa génération.
Demain, neuf heures. Je n'ai pas peur de la convocation — ou plutôt si, j'en ai peur, mais c'est une peur petite, administrative, qui ne mérite pas beaucoup d'espace à côté de tout le reste. Ce qui m'occupe ce soir c'est autre chose. C'est cette image que je n'arrive pas à effacer : trente-sept étudiants les yeux baissés, et moi debout devant eux en train de crier sur un jeune homme de vingt ans parce qu'il avait posé une question que je ne savais pas comment entendre.
Il avait posé une question. C'est tout ce qu'il avait fait.
Le martinet crie toujours dehors. Haut. Vite. Haut. Il chassera jusqu'à la nuit, comme tous les soirs. Lui au moins sait ce qu'il fait là.