Lettre 22 à Moreau, Cabourg, le 28 juin 2023
Mon cher Pierre,
Je t'écris depuis la terrasse d'un café du front de mer. Il est seize heures. Le soleil est encore haut, la mer est grise-verte, le vent sent le sel et autre chose que je n'arrive pas tout à fait à identifier — mais j'y reviendrai.
J'avais besoin de partir. Pas loin, pas longtemps — juste hors de Paris, hors de cet appartement où chaque mur porte la trace de ces dernières semaines, hors de cette ville qui étouffe en juin avec sa chaleur réverbérée et ses odeurs d'asphalte et ses huit millions de personnes qui savent toutes, à des degrés divers, quelque chose qu'elles préféreraient ne pas savoir. J'ai pris le premier train ce matin. Cabourg — je ne sais pas pourquoi Cabourg plutôt qu'ailleurs, peut-être Proust, peut-être le hasard des horaires, peut-être simplement que c'était là et que là suffisait.
La plage est longue. Sable blond, dunes à l'ouest, casino Belle Époque à l'est avec ses tourelles ridicules et charmantes. En saison normale ce serait plein de familles, de parasols, d'enfants qui courent. Aujourd'hui, un jeudi de juin encore trop tôt dans l'été, il y avait peu de monde. Quelques promeneurs. Des chiens. Et les oiseaux.
Les mouettes argentées et les goélands d'abord — Larus argentatus, Larus marinus — en nombre, massés sur la laisse de mer, cette bande de déchets et d'algues que la marée descendante avait déposée sur toute la longueur de la plage. Je dis déchets et algues, mais c'était surtout des déchets. Des bouteilles en plastique aplaties par les vagues, méconnaissables. Des sacs translucides entortillés dans les goémons. Des filets de plastique fin, ces emballages de pack de bières ou de bouteilles d'eau, étirés, déchirés, à moitié enfouis dans le sable. Des bouchons. Des pailles. Des fragments de polystyrène blanc que le vent dispersait en grains minuscules. Et au milieu de tout ça, les mouettes qui marchaient, qui fouillaient, qui mangeaient.
Je me suis assis dans le sable, à distance raisonnable, et j'ai regardé. Et après un moment — tu connais le processus maintenant, je n'ai plus besoin de te le décrire — elles m'ont parlé.
Ou plutôt : l'une d'elles m'a parlé. La plus vieille, à en juger par son plumage, cette façon qu'ont les vieilles mouettes de porter leurs années dans l'épaisseur de leurs plumes. Elle s'était détachée du groupe et s'était approchée à deux mètres de moi, avec cette démarche chaloupée, légèrement comique, qui est celle des laridés sur terre — ces oiseaux faits pour l'air et l'eau et qui semblent toujours un peu perdus dès qu'ils marchent.
Elle m'a regardé. J'ai eu l'impression qu'elle m'attendait.
Ce qu'elle m'a dit, je vais te le rapporter dans l'ordre où elle me l'a dit, parce que l'ordre avait quelque chose de délibéré, une construction, presque une démonstration.
Elle a commencé par le plastique. Pas comme une nouveauté — c'est ça qui m'a frappé d'emblée. Elle n'en parlait pas avec indignation ou avec stupeur. Elle en parlait comme on parle d'une condition permanente, d'un état du monde aussi établi que les vents et les marées. Le plastique est dans l'eau depuis avant qu'elle soit née. Depuis avant sa mère. On mange avec, on vit avec, on meurt avec. Une de ses filles, l'année dernière — elle a dit ma fille sans s'arrêter sur ces mots, sans les souligner, simplement — avait avalé un sac translucide entortillé autour d'un poisson mort. Le sac s'était coincé. Elle avait mis trois jours à mourir. C'est comme ça maintenant. Il faut apprendre aux petits à reconnaître ce qui tue. Mais ça ressemble tellement à ce qui nourrit.
Puis les marées noires. Elle avait vécu la dernière — je ne saurais pas dire laquelle, elle ne donne pas de dates, elle parle par saisons et par générations. Le mazout colle. Ça ne part pas. Tu te nettoies, tu te nettoies, et ça reste dans les plumes, ça alourdit, ça empêche de voler correctement. Les plumes servent à voler et à flotter. Quand elles sont poisseuses, tu coules. Elle avait perdu des membres de son groupe cette fois-là. Plusieurs. Elle les a énumérés — pas par noms, les mouettes ne se nomment pas entre elles comme nous le faisons, mais par descriptions, caractéristiques distinctives, cette façon de dire celle qui avait une tache sombre derrière l'œil droit ou le grand mâle qui nichait sur la troisième digue. Une liste. Courte. Dite à voix égale.
Ensuite les filets. Les filets fantômes — ces engins de pêche perdus ou abandonnés qui dérivent indéfiniment, qui continuent à capturer sans que personne ne les remonte jamais. Ils sont transparents dans l'eau. Tu vois le poisson, pas le piège. Et quand tu es dedans, tu ne peux plus remonter. Elle a décrit la façon dont on se débat. Je l'ai arrêtée. Je n'avais pas besoin d'en entendre davantage sur ce point.
Et enfin — et là sa voix avait changé légèrement, quelque chose de plus lent, de plus intérieur — les poissons. Les poissons ont un goût différent depuis longtemps. Quelque chose dedans. On ne sait pas ce que c'est. On mange quand même parce qu'on n'a pas le choix. Mais quelque chose ne va pas. Les PCB, Pierre — ces polluants organiques persistants qui s'accumulent dans les graisses, qui remontent la chaîne alimentaire, qui se concentrent à chaque maillon. Elle ne connaît pas ce mot, évidemment. Elle connaît le goût. Elle connaît les œufs qui n'éclosent pas, les petits qui naissent avec quelque chose de travers, les adultes qui meurent trop tôt d'on ne sait pas quoi. Elle connaît les effets sans connaître la cause, ce qui est peut-être pire — une maladie sans nom est plus terrifiante qu'une maladie nommée.
Pendant tout ce temps, autour d'elle, les autres mouettes continuaient de fouiller la laisse de mer. Elles mangeaient des chips trouvées dans un sachet à moitié enfoui. Elles se disputaient un fond de yaourt en plastique. Elles arrachaient des morceaux de pain de mie industriel mêlé à des algues. Elles s'adaptaient. C'est ça qui était le plus troublant, peut-être — pas la mort, pas la maladie, mais cette adaptation tranquille, pragmatique, irréversible. Elles avaient réorganisé leur existence autour de nos déchets. Nos ordures étaient devenues leur écosystème.
J'ai dit quelque chose — je ne me souviens plus exactement quoi, quelque chose sur le fait que nous savions, que des gens se battaient, que les choses allaient peut-être changer.
La vieille mouette m'a regardé un moment. Ce regard des oiseaux marins, ce regard qui a traversé des millénaires de tempêtes et d'horizons et qui ne se laisse pas impressionner facilement.
Et elle a dit :
Vous détruisez votre propre nid. C'est la première règle qu'on apprend à nos petits : ne jamais salir son nid. C'est la première règle, avant toutes les autres, avant même de savoir voler. Ne jamais salir son nid. Vous, vous l'avez oubliée. Ou vous vous en foutez.
Elle n'a pas attendu ma réponse. Elle est retournée vers le groupe, a arraché quelque chose d'un sac en plastique déchiré, et s'est envolée vers la mer.
Je suis resté dans le sable un long moment. Le vent avait forci. Les vagues montaient. Sur la laisse de mer, les mouettes continuaient leur travail — ce travail ingrat, inépuisable, de survivre dans ce que nous avons fait de leur monde.
L'odeur que je n'avais pas réussi à identifier en arrivant — je l'ai identifiée en repartant vers la gare. Ce n'était pas le sel, pas les algues, pas les embruns. C'était le plastique chauffé par le soleil. Cette odeur légèrement chimique, légèrement sucrée, presque imperceptible mais constante, qui est maintenant une composante normale de l'air marin.
Ne jamais salir son nid. La première règle. Avant toutes les autres.
Dans le train du retour, j'ai regardé les gens autour de moi boire de l'eau dans des bouteilles en plastique et poser les bouteilles vides sur la tablette devant eux en attendant que quelqu'un d'autre s'en occupe.
Ton ami, qui rentre à Paris avec du sable dans les chaussures et autre chose dans la tête,
Stéphane
P.S. — J'ai ramassé ce que j'ai pu sur la portion de plage autour de moi avant de partir. Trois sacs plastiques remplis. Un promeneur m'a regardé faire avec cette expression particulière — entre l'approbation gênée et la pitié discrète — qu'on réserve aux gens qui font des gestes trop petits face à des problèmes trop grands. Il n'avait pas tort. Trois sacs. La marée en ramènera dix fois plus demain matin.