Lettre 9 à Moreau, Toulouse, le 15 avril 2023
Mon cher Pierre,
J'ai pris une décision. Après des jours d'hésitation, de raisonnements en boucle, de listes de pour et de contre griffonnées sur des bouts de papier — j'ai décidé de parler.
Pas à toi. Tu es déjà dans la confidence, et tu es trop loin, à Lyon, pour que je puisse te montrer ce que je vis au quotidien. Non, je vais parler à quelqu'un d'ici. Quelqu'un qui pourra observer, vérifier, peut-être comprendre.
Je vais parler à Jean Durand.
Tu te souviens de Jean, n'est-ce pas ? Le neurobiologiste du bâtiment C, celui qui travaille sur la cognition aviaire depuis vingt ans. On a fait partie du même jury de thèse il y a trois ans — cette doctorante qui travaillait sur la mémoire spatiale des mésanges. Jean avait posé des questions d'une précision redoutable, mais toujours bienveillantes. C'est un scientifique rigoureux, Pierre, mais pas fermé. Pas dogmatique. Il a cette qualité rare de savoir dire « je ne sais pas » quand il ne sait pas.
Et surtout — surtout —, il a publié l'an dernier cet article dans Current Biology sur les vocalisations complexes chez les corvidés. Tu l'as lu, je suppose. Cette démonstration que les corbeaux calédoniens utilisent des combinaisons de cris qui s'apparentent à une proto-syntaxe. L'article a fait du bruit. Certains l'ont accusé d'anthropomorphisme. Il a tenu bon. Il a défendu ses données avec une rigueur exemplaire.
Si quelqu'un peut entendre ce que j'ai à dire sans me faire interner sur-le-champ, c'est lui.
J'ai passé les trois derniers jours à préparer mon argumentaire. Je ne peux pas me présenter devant Jean en disant simplement : « Je comprends les oiseaux, crois-moi sur parole. » Il me faut une structure. Des données. Une approche méthodologique. Quelque chose qui ressemble, au moins de loin, à de la science.
Voici ce que j'ai préparé. Je te le soumets avant de le présenter à Jean, parce que je voudrais ton avis — et parce que l'écrire m'aide à clarifier ma pensée.
I. Les faits bruts
Depuis le 12 mars 2023, je perçois un contenu sémantique dans les vocalisations des oiseaux. Cette perception est :
Constante : elle se manifeste à chaque exposition, sans exception.
Cohérente : les « propos » attribués à une espèce donnée présentent une cohérence interne (registre, vocabulaire, préoccupations).
Différenciée : chaque espèce possède une « voix » distincte, reconnaissable, avec des caractéristiques stables.
Bidirectionnelle : les oiseaux semblent percevoir et répondre à mes interventions verbales ou mentales.
II. Ce que je ne prétends pas
Je ne prétends pas que les oiseaux « parlent français ». La perception que j'ai n'est pas exactement linguistique — c'est difficile à décrire. Le sens m'arrive avant les mots, ou à côté des mots. Comme si je percevais l'intention, l'émotion, le contenu, et que mon cerveau le traduisait ensuite en quelque chose d'intelligible pour moi.
Je ne prétends pas non plus que cette capacité soit objectivement vérifiable par des instruments. J'ai analysé mes propres enregistrements au spectrogramme : rien d'anormal. Les chants correspondent aux modèles documentés. Aucune structure linguistique détectable.
Ce que je prétends, c'est que quelque chose se passe — dans ma perception, dans mon cerveau, ou dans l'interface entre les deux — qui me donne accès à une dimension des vocalisations aviaires que les instruments ne captent pas.
III. Hypothèses explicatives
J'en vois trois, que je présenterai à Jean avec leurs forces et leurs faiblesses.
Hypothèse A : Hallucination auditive complexe
Mon cerveau génère des contenus sémantiques illusoires qu'il superpose aux sons réels. C'est l'explication la plus économique, celle qu'un bon rasoir d'Ockham devrait privilégier.
Problèmes : Les hallucinations auditives sont généralement incohérentes, intrusives, anxiogènes. Les miennes sont cohérentes, contextuelles, souvent informatives. Elles ne ressemblent à aucun tableau clinique que je connaisse. De plus, certaines « informations » obtenues par ce biais se sont révélées exactes — les disputes des Dumont, par exemple, que la pie m'avait décrites et que j'ai pu vérifier indirectement.
Hypothèse B : Hypersensibilité perceptive acquise
Quarante ans d'écoute intensive des oiseaux auraient développé chez moi une capacité inconsciente à décoder des micro-signaux — intonations, rythmes, contextes — que mon cerveau synthétise en « sens ». Une forme d'expertise intuitive poussée à l'extrême.
Problèmes : Cela n'explique pas la bidirectionnalité. Si je ne fais que décoder, pourquoi les oiseaux semblent-ils répondre à mes questions ? Pourquoi les réponses sont-elles pertinentes, adaptées, parfois surprenantes ?
Hypothèse C : Phénomène inconnu
Il existe une forme de communication interspécifique que la science n'a pas encore identifiée, et à laquelle certains individus — dans certaines conditions — peuvent avoir accès.
Problèmes : C'est l'hypothèse la plus extraordinaire, donc celle qui requiert les preuves les plus extraordinaires. Je n'en ai pas. Je n'ai que mon témoignage.
IV. Éléments de crédibilité
Voici ce que je compte faire valoir auprès de Jean pour qu'il ne me jette pas dehors immédiatement.
Ma carrière. Quarante ans de recherche publiée, sans la moindre trace de fantaisie ou de mysticisme. Des dizaines d'articles dans des revues à comité de lecture. Une réputation de rigueur méthodologique. Je ne suis pas un illuminé. Je ne l'ai jamais été.
La cohérence des observations. Ce que les oiseaux me « disent » correspond à ce que nous savons de leur biologie, de leur comportement, de leur écologie. Le coucou m'a décrit sa stratégie parasitaire exactement comme elle est documentée dans la littérature — avec une précision que je n'aurais pas pu inventer si j'avais voulu me mentir à moi-même. Les pinsons ont des dialectes géographiques : c'est un fait établi, et c'est exactement ce que j'ai observé dans leurs échanges au Jardin des Plantes.
Les vérifications indirectes. Certaines informations obtenues par ce biais étaient vérifiables. La pie Marguerite m'a parlé des disputes nocturnes de mes voisins — j'ai pu en avoir confirmation par des indices concordants. Ce n'est pas une preuve, mais c'est un élément troublant.
L'absence de bénéfice secondaire. Je n'ai rien à gagner à inventer cette histoire. Bien au contraire : si elle se répand, ma réputation est fichue. Pourquoi un professeur à deux ans de la retraite risquerait-il tout ce qu'il a construit pour une fabulation ? Quel serait le motif ?
V. Ce que j'attends de Jean
Pas qu'il me croie. Ce serait trop demander.
J'attends qu'il m'écoute sans me juger. Qu'il pose des questions. Qu'il propose des protocoles. Qu'il suggère des tests — neurologiques, psychologiques, peu importe. Qu'il m'aide à comprendre ce qui m'arrive, que ce soit une pathologie à traiter ou un phénomène à étudier.
J'attends qu'il soit le scientifique que je ne peux plus être dans cette affaire. Parce que je suis trop impliqué, trop subjectif, trop dedans. J'ai besoin d'un regard extérieur. D'un témoin. D'un contradicteur bienveillant.
Et oui — je l'avoue, Pierre, puisque c'est à toi que j'écris — j'espère secrètement être cru.
Pas cru aveuglément. Pas cru sur parole. Mais cru au moins assez pour qu'on prenne la chose au sérieux. Pour qu'on cherche avec moi au lieu de chercher contre moi. Pour qu'on me dise autre chose que « tu as besoin de repos » ou « tu devrais consulter ».
Je sais que c'est beaucoup demander. Je sais que si un collègue venait me voir avec une histoire pareille, ma première réaction serait l'inquiétude pour sa santé mentale. Je le sais parce que c'est exactement ce que tu as dû penser en lisant mes premières lettres, même si tu as eu la délicatesse de ne pas me le dire.
Mais Jean... Jean a cette ouverture d'esprit que peu de scientifiques conservent après des décennies de carrière. Il a défendu des hypothèses audacieuses. Il a résisté aux pressions du conformisme académique. Il a écrit, dans la conclusion de son article sur les corvidés, cette phrase que je n'ai jamais oubliée : « L'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence. Notre incapacité actuelle à démontrer une capacité cognitive chez une espèce donnée peut refléter les limites de nos méthodes autant que les limites de cette espèce. »
C'est exactement ce que je ressens. Les limites de nos méthodes. Les limites de nos instruments. Les limites de notre imagination scientifique.
J'ai rendez-vous avec Jean demain, 16 avril, à 14 heures, dans son bureau. Je lui ai envoyé un mail sibyllin — « J'aurais besoin de ton avis sur une question délicate, en toute confidentialité. » Il a répondu aussitôt : « Viens quand tu veux, ma porte est ouverte. » Cette générosité, Pierre. Cette disponibilité. J'espère ne pas en abuser.
Je t'écrirai après l'entretien pour te raconter comment ça s'est passé. Prie pour moi — ou plutôt non, tu n'es pas croyant, je le sais. Alors disons : pense à moi. Envoie-moi des ondes positives, comme disent les gens qui croient à ce genre de choses. Ou simplement : espère avec moi que je ne suis pas en train de commettre la plus grande erreur de ma carrière.
Ton ami qui va sauter dans le vide,
Stéphane
P.S. — J'ai relu cette lettre avant de la cacheter. Je réalise que je n'ai pas mentionné une chose : j'ai peur. Pas peur d'être pris pour un fou — cette peur-là, je l'ai apprivoisée. Peur d'autre chose. Peur que Jean me croie, et que cela change tout. Peur que ce secret que je porte depuis un mois devienne soudain réel en étant partagé. Tant que j'étais le seul à savoir, je pouvais encore douter, encore me dire que c'était peut-être une illusion. Si Jean me croit — même partiellement, même avec réserves —, je ne pourrai plus douter. Et alors, il faudra que j'assume. Que je décide quoi faire de ce don — ou de cette malédiction. Je ne suis pas sûr d'être prêt.
P.P.S. — Ce matin, le merle m'a dit quelque chose d'étrange. Je lui ai annoncé que j'allais parler à un autre humain de ma capacité. Il a eu l'air... inquiet ? Préoccupé ? C'est difficile à dire avec les merles, mais il y avait quelque chose dans son chant qui ressemblait à de la mise en garde. Il a dit : « Les autres qui ont essayé n'ont pas été entendus. Ils ont été... » Il n'a pas terminé sa phrase. Ou alors je n'ai pas compris la fin. Je ne sais pas ce que ça signifie. Je ne suis pas sûr de vouloir le savoir avant demain.