Lettre 23 à Moreau, Paris, le 5 juillet 2023
Mon cher Pierre,
Il fait trente-huit degrés à Paris. L'asphalte ramollit. Les pigeons cherchent l'ombre sous les auvents et n'ont, pour une fois, rien à me dire — ou peut-être que moi je n'ai plus la force d'écouter. Je suis dans mon appartement depuis trois jours, volets mi-clos, ventilateur qui brasse de l'air chaud, une carafe d'eau tiède sur la table. Je ne sors plus beaucoup. Je n'ai plus beaucoup de raisons de sortir.
Ta dernière lettre date du 19 juin. Seize jours.
Je ne te le reproche pas. Je le note, c'est tout. Comme on note la température, comme on note que les jours raccourcissent imperceptiblement depuis le solstice — des faits sans jugement, des variations mesurables dans l'état du monde. En mars tu répondais dans la semaine. En avril parfois en deux ou trois jours, quand ma lettre t'avait particulièrement frappé ou inquiété. En mai les délais ont commencé à s'allonger. En juin tes réponses sont devenues plus courtes — une page, parfois moins, là où tu m'écrivais trois ou quatre pages serrées au début. Et maintenant seize jours de silence.
Je comprends. Vraiment. Tu as ta vie, ton travail, ta santé qui n'est pas parfaite si j'ai bien lu entre les lignes de tes dernières lettres. Et puis — soyons honnêtes, nous nous le devons après quarante ans d'amitié — mes lettres sont devenues difficiles à recevoir. Je le sais. Je le sens dans la façon dont tu formules les choses quand tu réponds, cette prudence nouvelle, ces mots choisis avec soin pour ne pas m'encourager trop ni me décourager trop, cet équilibre délicat entre l'inquiétude pour moi et le refus de valider ce que tu continues de ne pas croire. C'est épuisant, je l'imagine. Être le seul destinataire de tout ça. Le seul témoin. Le seul pont.
Mais voilà. Je t'écris quand même. Parce que je n'ai personne d'autre. Et parce qu'aujourd'hui j'ai besoin de dire quelque chose que je n'arrive pas à taire.
Quatre mois, Pierre.
Quatre mois depuis le merle du 12 mars, le café à la main, le pommier dans le jardin, ce matin où quelque chose s'est ouvert que je ne savais pas fermé. Quatre mois de conversations, de carnets remplis, de nuits sans sommeil, de courses à travers Paris avec mes jumelles ridicules, de stations debout sous des fils électriques et au bord des étangs et au pied des falaises et dans les allées des cimetières. Quatre mois à écouter.
Et voilà ce que j'ai appris.
Nous empoisonnons les mers. Nous tendons des pièges invisibles. Nous brûlons les insectes avec nos pesticides et nos lumières et nos façades de verre. Nous enfermons les consciences dans des cages de laboratoire et nous appelons ça de la science. Nous frappons derrière les fenêtres fermées et nous demandons pardon après. Nous laissons des vieux mourir seuls dans des appartements surchauffés — tiens, justement, en ce moment, pendant cette canicule — sans que personne frappe à leur porte pendant des jours. Nous nous battons pour des lignes que nous avons tracées sur des cartes et nous mourons pour elles avec une conviction qui ferait rire si elle ne faisait pas pleurer. Nous rognons les ailes de ceux que nous prétendons étudier. Nous rôdons autour des aires de jeux la nuit.
J'avais rêvé, Pierre. Depuis l'enfance. Tu le sais — je te l'ai dit une fois, un soir à Lyon au congrès de 2003, nous avions trop bu et je t'avais dit des choses que je ne dis jamais, et l'une d'elles était ça : que j'avais choisi l'ornithologie parce que les oiseaux me semblaient libres d'une façon que les humains ne seraient jamais, et que je voulais être près de cette liberté, en toucher le bord. Tu t'en souviens peut-être. Moi je m'en souviens parfaitement.
J'avais rêvé que comprendre le langage des oiseaux serait comme entrer dans un autre monde. Plus sage. Plus simple. Plus beau. Un monde où les règles auraient du sens parce qu'elles seraient ancrées dans le réel, dans le vivant, dans quelque chose d'antérieur à notre folie.
Et à la place — à la place, Pierre — je catalogue méticuleusement nos crimes.
C'est ça que je fais depuis quatre mois. Chaque conversation est un nouveau dossier à charge. Chaque oiseau rencontré m'apporte une nouvelle pièce du même puzzle, et le puzzle représente toujours la même chose : nous. Notre laideur. Notre indifférence. Notre capacité proprement stupéfiante à détruire ce qui nous nourrit, à brutaliser ce qui est plus faible, à nous mentir à nous-mêmes avec une constance et une créativité qui seraient admirables si elles n'étaient pas si catastrophiques.
À quoi bon ce don, Pierre ? À quoi bon savoir ?
Je pose la question sérieusement. Pas rhétoriquement. Pas comme une de ces questions qu'on pose pour signaler qu'on est intelligent et tourmenté. Je la pose parce que je n't vraiment plus la réponse, si jamais j'en avais une.
Le scientifique en moi dit : la connaissance a une valeur intrinsèque, indépendamment de ce qu'elle révèle. On ne choisit pas ce qu'on découvre. On documente, on témoigne, on transmet. C'est le travail. C'est suffisant.
Mais le scientifique en moi ment depuis des mois — ou en tout cas ne dit pas toute la vérité. La vérité, c'est que je ne transmets rien. À qui transmettrais-je ? Tu ne me crois pas. L'université m'a mis au placard. Les seuls qui me croient veulent que je témoigne dans des vidéos YouTube sur les reptiliens. Je remplis des carnets que personne ne lira. Je t'écris des lettres auxquelles tu réponds de moins en moins souvent.
Je suis le témoin inutile d'une chose que tout le monde sait déjà et que personne ne veut regarder en face.
Dehors, dans la chaleur blanche, un martinet crie. Ce cri strident, perçant, qui traverse les volets fermés et le vrombissement du ventilateur. Il crie haut, vite, haut — il chasse, il vit, il fait ce pour quoi il est fait avec une précision et une économie qui me remplissent d'une envie dont je n'arrive pas tout à fait à nommer la nature. Pas de l'envie d'être lui. Quelque chose de plus simple. L'envie de savoir aussi clairement ce pour quoi on est fait. De ne pas se poser la question.
Réponds-moi, Pierre. Pas nécessairement pour me dire quelque chose d'utile. Juste pour me dire que tu es là. Que quelqu'un, quelque part, reçoit ces mots et les lit.
C'est peu. Mais en ce moment c'est beaucoup.
Ton ami qui cherche encore la sortie,
Stéphane
P.S. — J'ai relu toutes tes lettres depuis mars ce matin. Toutes. Dans l'ordre. Ça m'a pris la matinée. En mars tu commençais par Mon cher Stéphane et tu finissais sur une plaisanterie. En juin tu commences par Stéphane et tu ne finis plus sur rien de particulier. Je ne te le reproche pas. Je note, c'est tout. Je suis ornithologue. Je note les variations. C'est ce que je sais faire.