Notes pédagogiques, 6 mai 2023
Dix-sept heures. Bureau. Porte fermée.
Je viens de rentrer. Mes mains tremblent encore en écrivant ces lignes. J'ai besoin de poser les mots, de comprendre ce qui s'est passé, de mettre de l'ordre dans le chaos de cette matinée.
Le cours était à neuf heures. Amphi Buffon, comme d'habitude. Master 1 Écologie et Biodiversité. Sujet du jour : « Les migrations aviaires — mécanismes, routes et adaptations ». Un cours que j'ai donné des dizaines de fois. Un cours que je connais par cœur, que je pourrais réciter dans mon sommeil.
Ça a commencé normalement.
Diapositive 1 : Introduction. Les grandes routes migratoires mondiales. La voie atlantique est, la voie méditerranéenne, la voie d'Asie centrale. Ces autoroutes invisibles que des milliards d'oiseaux empruntent chaque année, deux fois par an, depuis des millions d'années.
Diapositive 5 : Les mécanismes d'orientation. Le champ magnétique terrestre. La position du soleil. Les étoiles. Cette boussole interne que chaque migrateur porte en lui, inscrite dans ses gènes, perfectionnée par l'évolution.
Diapositive 9 : Les obstacles naturels. Le Sahara. La Méditerranée. L'Himalaya. Ces barrières géographiques que les oiseaux doivent franchir, parfois au prix de leur vie.
Et c'est là que ça a dérapé.
Je parlais de la Méditerranée. De ces milliers de kilomètres d'eau que les passereaux doivent traverser d'une traite, sans escale, sans repos. De l'épuisement. Des tempêtes qui les déroutent. Des oiseaux qui tombent dans les vagues, à bout de forces, à quelques kilomètres des côtes.
Et j'ai dit — je ne sais pas pourquoi, les mots sont sortis tout seuls, comme s'ils attendaient depuis des semaines :
« Chaque printemps, des millions d'oiseaux traversent la Méditerranée. Certains n'arrivent pas. Ils meurent en route, noyés, épuisés. Mais personne ne les arrête au milieu. Personne ne leur demande leurs papiers. Personne ne les repousse vers le sud en leur disant qu'ils n'ont pas le droit de passer. »
Silence dans l'amphi.
J'aurais dû m'arrêter là. Revenir au programme. Passer à la diapositive suivante. Mais quelque chose en moi refusait de s'arrêter. Quelque chose qui avait besoin de sortir, qui avait fermenté pendant des semaines, qui ne pouvait plus rester enfermé.
« Les hirondelles que vous voyez chaque été dans vos villages, elles viennent d'Afrique subsaharienne. Du Sénégal, du Mali, du Niger. Elles ont traversé le Sahara, puis la Méditerranée, puis l'Espagne ou l'Italie, puis la France. Des milliers de kilomètres. Et à aucun moment, personne ne leur a dit : "Désolé, vous n'avez pas de visa. Retournez d'où vous venez." »
J'ai vu des étudiants échanger des regards. Des sourcils qui se fronçaient. Des stylos qui cessaient de prendre des notes.
J'ai continué quand même.
« La semaine dernière, un bateau a coulé au large de la Libye. Soixante-treize morts, d'après les chiffres officiels. Probablement plus. Des hommes, des femmes, des enfants. Ils faisaient exactement ce que font les hirondelles : ils essayaient de traverser la Méditerranée pour aller vers le nord. La différence, c'est qu'eux, on les repousse. On les laisse se noyer. On construit des murs, des camps, des centres de rétention. On les traite comme des envahisseurs alors qu'ils fuient la guerre, la famine, la misère. »
Un murmure a parcouru l'amphi. Pas un murmure d'approbation. Un murmure de malaise.
« Les oiseaux ne connaissent pas les frontières. Je vous l'ai dit. Je l'ai vérifié moi-même, récemment, en parlant avec— »
Je me suis arrêté. J'ai failli dire « en parlant avec des hirondelles ». J'ai failli tout avouer, là, devant soixante étudiants, dans un amphi de l'université de Toulouse.
J'ai repris, maladroitement :
« En observant des hirondelles de passage. Elles ne comprennent pas le concept de frontière nationale. Pour elles, le monde est un tout. Un seul espace. Pourquoi les humains ne pourraient-ils pas circuler aussi librement que les oiseaux ? »
C'est là qu'une main s'est levée.
Kévin. Troisième rang, côté fenêtre. Un étudiant que je connais peu — présent aux cours, ni brillant ni médiocre, le genre qui passe inaperçu. Cheveux courts, sweat gris, expression fermée.
« Oui ? »
« Monsieur, c'est un cours d'ornithologie ou de politique ? »
La question m'a frappé comme une gifle. Pas par sa violence — par sa justesse.
J'ai ouvert la bouche pour répondre. Rien n'est sorti.
« Parce que moi, je suis inscrit en écologie, a continué Kévin. J'ai payé mes frais d'inscription pour apprendre la biologie, pas pour écouter des opinions sur l'immigration. Si je veux ça, j'allume la télé. »
Des hochements de tête dans l'amphi. Plusieurs. Pas la majorité, mais suffisamment pour que je les remarque.
« Ce n'est pas... ce n'est pas une question de politique, ai-je bafouillé. C'est une question de... de cohérence. De regard sur le monde. Les oiseaux nous montrent que— »
« Les oiseaux ne nous montrent rien du tout, m'a coupé Kévin. Les oiseaux font ce que leur instinct leur dit de faire. Point. Les comparer aux migrants, c'est du n'importe quoi. Les hirondelles ne fuient pas la guerre. Elles suivent les insectes. C'est pas pareil. »
« Mais la liberté de circulation— »
« C'est de la politique, Monsieur. Pas de la science. »
Il avait raison. Évidemment qu'il avait raison.
Je me suis tu. J'ai regardé mes notes, ces notes que je n'avais pas suivies depuis dix minutes. J'ai regardé l'écran, cette diapositive sur les obstacles naturels qui attendait toujours que je passe à la suivante. J'ai regardé les visages devant moi. Soixante visages. Certains gênés, regardant ailleurs. Certains amusés, comme devant un spectacle imprévu. Certains hostiles, bras croisés, attendant que je me reprenne ou que je m'enfonce davantage. Et quelques-uns — trois, quatre peut-être — qui me regardaient avec quelque chose qui ressemblait à de l'intérêt. Ou à de la pitié. Je ne sais plus.
« Vous avez raison, ai-je fini par dire. Je me suis égaré. Revenons au programme. »
J'ai cliqué sur la diapositive suivante. J'ai repris mon cours. Les adaptations physiologiques à la migration. L'accumulation de graisse. La réduction des organes non essentiels. Les mécanismes métaboliques. De la science. Du concret. Du vérifiable. Mais ma voix tremblait. Mes mains tremblaient. Et je sentais, dans le silence trop poli de l'amphi, que quelque chose s'était brisé.
Le reste du cours a été un supplice.
Je récitais mes notes mécaniquement, sans conviction, sans cette passion qui faisait que les étudiants, parfois, levaient la tête de leurs écrans pour m'écouter vraiment. Je voyais Kévin, au troisième rang, qui prenait des notes avec une application ostensible, comme pour me montrer que ça, c'était ce qu'il était venu chercher. Je voyais les autres, certains déjà retournés à leurs téléphones, d'autres qui chuchotaient entre eux, probablement sur ce qui venait de se passer.
À dix heures trente, j'ai dit : « Nous nous arrêtons là pour aujourd'hui. Le reste sera traité la semaine prochaine. »
Il restait une demi-heure. Personne n'a protesté.
Midi. Salle des professeurs.
Je n'aurais pas dû y aller. Je le savais. Mais j'avais besoin d'un café, et une part de moi — la part masochiste, sans doute — voulait savoir si la nouvelle s'était déjà répandue.
Elle s'était répandue.
Hélène Marchand était là. Elle m'a regardé avec ce sourire embarrassé qu'on réserve aux collègues qui viennent de se couvrir de ridicule.
« J'ai entendu parler de ton cours de ce matin. »
« Déjà ? »
« Tu sais comment c'est. Les étudiants tweetent en temps réel maintenant. »
Elle m'a montré son téléphone. Je n'ai pas voulu regarder. Je n'ai pas besoin de lire ce qu'ils ont écrit. Je peux l'imaginer.
Le prof d'ornitho qui pète un câble en plein cours.
Tardieu qui compare les migrants aux hirondelles, malaise total.
Cours de biologie ou meeting politique ? On sait plus.
« Ce n'était pas ce que je voulais dire, ai-je murmuré. C'est sorti... mal. »
« Stéphane. » Hélène a posé sa main sur mon bras. Geste de sollicitude. Geste de mise en garde. « Tu vas bien ? »
Cette question. Toujours cette question.
« Je vais bien. J'ai juste... dérapé. Ça arrive. »
« Ça arrive, oui. Mais là, c'est la deuxième fois ce mois-ci qu'on me parle de toi en des termes... inhabituels. D'abord Jean Durand qui s'inquiète, maintenant ça. »
Jean. Évidemment que Jean avait parlé. La confidentialité entre collègues, quelle blague.
« Jean exagère. Et ce matin, c'était une maladresse. Je suis fatigué, c'est tout. »
Hélène n'a pas eu l'air convaincue. Mais elle n'a pas insisté. Elle a retiré sa main, a fini son café, m'a dit « Prends soin de toi » avec ce ton qu'on prend pour dire au revoir à quelqu'un qu'on ne s'attend pas à revoir.
Dix-sept heures trente. Toujours au bureau.
Je relis ces notes et je cherche à comprendre ce qui m'a pris.
Je sais ce qui m'a pris.
Les hirondelles d'Étretat. Leur incompréhension face au concept de frontière. « Vous vous tuez pour des lignes que vous avez inventées ? » Cette phrase qui tourne dans ma tête depuis trois jours, qui ne me laisse pas en paix. Et les images de ce bateau. Soixante-treize morts. Des corps dans l'eau. Des corps qui voulaient juste traverser, comme les hirondelles, comme les oies, comme tous les migrateurs du monde depuis la nuit des temps.
Sauf que les oiseaux passent. Et les humains meurent.
Comment continuer à enseigner la migration aviaire comme si c'était un phénomène neutre, purement biologique, sans rapport avec ce qui se passe en Méditerranée chaque semaine ? Comment parler des obstacles naturels — le Sahara, la mer — sans penser aux obstacles artificiels que nous dressons, nous, contre ceux qui veulent traverser ? Kévin a raison, bien sûr. C'est de la politique, pas de la science. Les hirondelles ne sont pas des réfugiés. Les mécanismes de la migration ne disent rien sur le droit d'asile, les quotas, les accords de Dublin. Mais la science qui refuse de voir au-delà de son objet, la science qui s'interdit toute réflexion sur les implications de ce qu'elle observe — est-ce encore de la science ? Ou est-ce de l'aveuglement volontaire ?
Je ne sais plus.
Je ne sais plus rien.
Ce que je sais, c'est que j'ai perdu le contrôle ce matin. Devant soixante étudiants. En direct, probablement filmé, certainement commenté. Le professeur Tardieu qui déraille en plein cours. Un de plus pour la collection. D'abord la conversation avec Jean. Puis l'article rejeté. Maintenant ça. La spirale. Je la sens. Je la vois venir. Et je ne sais pas comment l'arrêter.
Dix-huit heures. Le soleil décline.
Je devrais rentrer. Je devrais manger quelque chose. Je devrais appeler quelqu'un — Pierre, peut-être, le vrai Pierre, pas celui à qui j'écris des lettres qu'il ne lira jamais.
Je ne ferai rien de tout ça.
Je vais rester ici, dans ce bureau qui sent la poussière et le vieux papier, à regarder par la fenêtre les martinets qui chassent dans le ciel de Toulouse. Eux au moins ne me jugent pas. Eux au moins ne me demandent pas si c'est de l'ornithologie ou de la politique. Eux au moins traversent les frontières sans qu'on leur demande leurs papiers.
À faire demain :
Préparer le cours de rattrapage pour la semaine prochaine
S'en tenir au programme
Ne plus parler des migrants
Ne plus parler des frontières
Ne plus parler de ce que les oiseaux m'ont dit
À ne plus faire :
Penser
Ressentir
Être moi-même en public