Lettre 21 à Moreau, Paris, le 22 juin 2023
Mon cher Pierre,
Je ne sais pas si je vais t'envoyer cette lettre.
Je l'écris parce que ne pas l'écrire serait pire. Parce que depuis trois nuits je tourne dans mon appartement avec ça dans la tête et que le seul remède que je connaisse à ce genre de chose, c'est de le mettre en mots, de le poser quelque part hors de moi. Mais je ne sais pas si je vais l'envoyer. Je déciderai en arrivant au bout.
Voilà ce qui s'est passé la nuit de jeudi à vendredi.
Je ne dormais pas — tu t'en doutes, le sommeil est devenu pour moi une négociation difficile depuis des semaines. Vers deux heures du matin j'ai renoncé, j'ai pris ma veste et je suis sorti. C'est quelque chose que je fais de plus en plus souvent : marcher la nuit. Paris la nuit est une ville différente, plus honnête d'une certaine façon, débarrassée de sa mise en scène diurne. J'ai marché jusqu'au bois de Vincennes, entrée côté Fontenay, par les chemins que je connais depuis vingt ans.
Il y avait de la lune. Pleine, ou presque — une lumière blanche et froide qui découpait les chênes en silhouettes nettes, qui rendait les allées lisibles sans les éclairer vraiment. La nuit de juin avait cette tiédeur particulière qui ressemble à une promesse de quelque chose, sans qu'on sache exactement quoi.
Je marchais depuis une demi-heure quand je l'ai entendue.
Tyto alba. La chouette effraie. Ce cri qu'on ne confond avec rien — pas le hululement de la hulotte, pas le jappement du hibou moyen-duc. Quelque chose de rauque, de déchiré, presque humain dans ses pires moments. Un son qui appartient au bord des choses, aux lisières, aux heures où les gens raisonnables dorment.
Elle chassait au-dessus d'une clairière. Je me suis arrêté. Dans la lumière de la lune je la voyais — le vol silencieux, ce silence absolu qui est sa caractéristique la plus extraordinaire, des ailes qui battent sans produire le moindre son, une présence qui se déplace dans l'espace comme une idée plutôt que comme un corps. Elle a fait deux passages au-dessus des herbes hautes, puis s'est posée sur le dossier d'un banc.
Un banc. Je n'avais pas remarqué que nous étions en lisière d'une aire de jeux municipale. Ces installations qu'on trouve dans tous les parcs parisiens — toboggans en plastique décoloré, balançoires, un bac à sable grillagé pour la nuit. Abandonné à cette heure, évidemment. Éclairé par un lampadaire dont la lumière orangée ne portait pas loin.
La chouette était sur le banc. Elle m'a regardé.
Et elle m'a parlé.
Pierre, je vais essayer de te retranscrire cette conversation aussi fidèlement que je peux. Mais je dois d'abord te dire quelque chose sur sa façon de parler, parce que c'est important pour comprendre ce qui suit. La chouette effraie ne parle pas comme le merle, ou le corbeau, ou les hirondelles. Elle choisit ses mots avec une lenteur qui ressemble à de la prudence. De longues pauses entre les phrases. Comme si chaque formulation était pesée avant d'être posée, comme si certaines choses ne pouvaient être dites qu'à condition d'être dites d'une certaine façon — ou ne pouvaient pas être dites du tout.
Elle a commencé par me demander si je connaissais ce lieu.
J'ai dit : un peu. J'y passe parfois le soir, quand je marche.
Elle a dit : Moi, je le connais bien. Je chasse ici depuis trois ans. Les mulots viennent dans les herbes hautes autour du bac à sable. C'est un bon terrain.
J'ai dit que je le croyais volontiers.
Un silence. Elle a lissé une plume avec son bec. Puis elle a dit quelque chose que je vais reproduire exactement, parce que l'exactitude compte ici.
Ce n'est pas seulement moi qui chasse ici la nuit.
J'ai attendu.
Il y a d'autres prédateurs. Des prédateurs humains. Qui viennent ici quand la lumière baisse.
J'ai attendu encore.
Le soir, avant que les petits rentrent. Ils sont là. Sur les bancs, à distance. Ils regardent. Ils choisissent. Et puis la nuit tombe, les petits partent avec leurs parents, et eux restent encore un moment. Comme s'ils mémorisaient quelque chose. Comme s'ils préparaient.
Silence.
Et parfois ils reviennent. Pas toujours la nuit. Parfois en plein jour. Avec quelque chose dans la façon d'approcher qui n'est pas une façon normale d'approcher.
Elle s'est arrêtée. Je n'ai pas demandé qu'elle continue. Je n'en avais pas besoin.
Pierre.
Je me suis assis sur le bac à sable grillagé. Pas par fatigue. Parce que mes jambes avaient décidé de ne plus fonctionner normalement.
J'ai pensé — et ma voix, j'en suis sûr, avait changé — à ce qu'elle venait de dire. Pas à la façon de répondre. Il n'y avait rien à répondre. Juste à ce qu'elle venait de dire.
Un silence long. Puis elle a repris, avec cette même lenteur pesée.
Je tue des mulots. Des musaraignes. Des campagnols. C'est ma nature, c'est ma nécessité, je ne m'en excuse pas. Mais il y a des règles. Des règles que personne ne nous a apprises, qui sont là avant l'apprentissage, gravées dans quelque chose de plus ancien que la mémoire.
Elle a tourné la tête. Ce mouvement de chouette, cette rotation presque complète qui a quelque chose d'impossible et d'absolument réel en même temps.
Nous ne touchons pas aux petits des autres espèces. Pas de cette façon. Même quand nous pourrions. Même quand ils sont là, à portée. Il y a quelque chose en nous qui refuse. Qui ne peut pas. Un interdit qui n'est pas une règle apprise mais une impossibilité fondamentale.
Pause.
Chez vous, cette impossibilité — elle n'existe pas chez tout le monde. Qu'est-ce qui est brisé chez vous ?
Pierre, je n'ai pas répondu. Je n'avais pas de réponse. Je n'en ai toujours pas.
Ce qui est brisé chez nous. J'ai tourné cette formulation pendant trois jours. Brisé — pas absent, pas différent, pas moins développé. Brisé. Comme quelque chose qui était là et qui ne l'est plus. Comme une fracture dans un os qui avait d'abord été entier.
Une chouette effraie, chasseuse de mulots, prédateur nocturne sans aucune sentimentalité sur les nécessités de la survie, exprime un dégoût viscéral, instinctif, préréflexif — quelque chose qui précède le jugement moral parce qu'il n'a pas besoin du jugement moral, quelque chose d'aussi immédiat que le réflexe — pour ce que certains humains font dans des parcs le soir.
Et nous, nous avons des lois. Des conventions internationales. Des associations. Des numéros verts. Des thérapies. Des registres. Tout un appareil immense, compliqué, nécessaire — et malgré tout ça, malgré des millénaires de civilisation et de codification morale, il faut encore des campagnes de sensibilisation pour expliquer aux gens ce qu'une chouette sait sans qu'on le lui ait jamais dit.
Je suis rentré à pied. Il faisait presque jour quand j'ai retrouvé mon appartement. J'ai fait du café que je n'ai pas bu. Je me suis assis dans le fauteuil du salon. J'ai regardé la lumière changer sur le mur en face.
Je ne t'écris pas cette lettre pour que tu répondes à la question de la chouette. Je sais que tu ne le peux pas. Je ne le peux pas non plus. Je t'écris parce que certaines choses ont besoin d'un témoin, même silencieux, même distant, même sceptique. Parce que les porter seul est trop lourd.
La chouette était encore sur son banc quand je suis parti. Elle chassait de nouveau — ce vol silencieux au-dessus des herbes hautes, ce silence absolu des ailes dans la nuit tiède.
Elle faisait son travail. Simplement, proprement, selon des règles que rien ni personne n'avait jamais eu besoin de lui expliquer.
Je t'envoie cette lettre.
Stéphane
P.S. — Je suis repassé devant l'aire de jeux ce matin, en plein jour. Des enfants jouaient sur les balançoires, leurs mères sur les bancs regardaient leurs téléphones ou se parlaient. Le soleil était sur les toboggans en plastique décoloré. Tout était parfaitement ordinaire. J'ai marché vite. Je n'ai pas regardé longtemps.