Journal intime, 6 juin 2023
Quatre heures du matin. Réveillé en sursaut. Cœur qui cogne. Draps trempés.
Le cauchemar.
Je l'écris maintenant, tout de suite, avant qu'il ne s'efface, avant que la conscience diurne ne vienne en lisser les contours, en atténuer l'horreur. J'étais dans une cage. Pas une métaphore. Une vraie cage. Barreaux métalliques, sol en inox, plafond bas. La cage de Coco, peut-être, mais agrandie à ma taille. Ou rétrécie — je ne sais plus. Les proportions n'avaient pas de sens, comme souvent dans les rêves. Je portais une blouse blanche. Immaculée. Celle des chercheurs, celle que Marc portait hier — était-ce hier ? il me semble que des années se sont écoulées depuis — mais je la portais à l'intérieur de la cage, pas à l'extérieur. La blouse du scientifique sur le corps du sujet. Devant moi, une vitre. Une de ces vitres sans tain qu'on utilise dans les salles d'interrogatoire, dans les laboratoires d'observation. Je voyais mon reflet — flou, déformé — mais je savais qu'il y avait des gens derrière. Je les sentais. Leurs regards. Leurs stylos qui grattaient sur des tablettes.
On m'observait. Une voix a retenti. Métallique. Désincarnée. Sortant de haut-parleurs invisibles.
« Sujet Tardieu. Test de catégorisation linguistique. Séquence 1. »
Sur un écran devant moi — un écran qui n'était pas là une seconde avant — sont apparus des formes. Un carré bleu. Un cercle rouge. Un triangle jaune.
« Identifiez le cube bleu. » J'ai voulu répondre. J'ai ouvert la bouche. Aucun son n'est sorti. Ma gorge bougeait, mes lèvres formaient les mots, mais rien. Le silence. Un silence épais, cotonneux, qui avalait tout.
« Le sujet ne répond pas. Notation : absence de vocalisation. Possible déficit cognitif. Augmentons l'intensité du stimulus. »
Les formes sur l'écran se sont mises à clignoter. Plus vite. Plus fort. Les couleurs devenaient agressives, saturées, presque douloureuses.
« Cube bleu. Identifiez le cube bleu. » Je voulais crier : « Ce n'est pas un cube, c'est un carré ! Un cube est en trois dimensions ! Vous ne savez même pas poser vos propres questions ! » Mais rien ne sortait. J'ai frappé contre la vitre. Mes poings contre le verre froid. Pas un bruit. Comme si je frappais dans du coton, dans du vide, dans du néant. Derrière la vitre, j'apercevais maintenant des silhouettes. Floues. En blouse blanche elles aussi. Elles prenaient des notes. Elles échangeaient des regards. L'une d'elles a secoué la tête — déception ? lassitude ? — et a écrit quelque chose sur sa tablette.
« Sujet non coopératif. Recommandation : augmenter la fréquence des sessions. Réduire les stimuli extérieurs. Isolement sensoriel partiel. »
J'ai voulu hurler : « Je ne suis pas un sujet ! Je suis un être humain ! Je suis le professeur Stéphane Tardieu, soixante-deux ans, quarante ans de carrière, des centaines de publications ! Je suis quelqu'un ! » Rien. Ma bouche s'ouvrait et se refermait dans le vide. Comme un poisson hors de l'eau. Comme Coco qui répète « cube bleu » sans savoir pourquoi.
Et puis les électrodes. Elles sont apparues sur mon crâne — je ne les avais pas senties avant, mais soudain elles étaient là, froides, métalliques, collées à mes tempes, à mon front, à l'arrière de ma tête.
« Mesure des ondes cérébrales. Le sujet présente une activité anormale dans le cortex préfrontal. Hypothèse : dysfonctionnement cognitif. Possible anthropomorphisation inversée. Le sujet croit être humain. »
Le sujet croit être humain. J'ai regardé mes mains. Elles étaient normales. Des mains d'homme. Des mains de vieux. Taches brunes, veines saillantes, ongles un peu trop longs. Mais dans le reflet de la vitre, j'ai vu autre chose. Des plumes. Grises. Et un bec noir qui s'ouvrait et se refermait sans produire aucun son.
Je me suis réveillé.
Assis dans mon lit, haletant, le cœur à cent vingt battements par minute — je l'ai mesuré, machinalement, deux doigts sur la carotide, réflexe de biologiste même au sortir d'un cauchemar.
Cinq heures du matin maintenant. Je n'arriverai plus à dormir. Je le sais. Inutile d'essayer.
Je reste assis dans le noir, ce carnet sur les genoux, à écrire à la lumière de la lampe de chevet. Le cauchemar s'estompe déjà. Les détails se brouillent. Mais l'impression reste. Cette terreur sourde, viscérale. Cette identification. J'étais Coco. J'étais dans sa cage, sous ses néons, devant ses écrans. J'étais le sujet qu'on observe, qu'on teste, qu'on mesure. J'étais celui dont on note les réactions sur des tablettes, dont on analyse les ondes cérébrales, dont on documente les « déficits » et les « anomalies ». Et personne ne m'entendait. Personne ne pouvait m'entendre, parce que ma voix avait été annulée, effacée, déclarée inexistante par protocole. Le sujet ne parle pas. Le sujet émet des vocalisations. Le sujet présente des comportements. Mais le sujet ne parle pas, parce que parler impliquerait une conscience, et une conscience impliquerait une responsabilité, et une responsabilité impliquerait qu'on ne peut pas faire ce qu'on fait.
Alors on décrète que le sujet ne parle pas. Et le sujet cesse d'être entendu.
Six heures.
Le jour se lève. Gris. Maussade. Un jour de juin qui ressemble à l'automne. Je relis ce que j'ai écrit et je me pose la question qui me hante depuis des semaines, des mois peut-être, la question que je n'ose pas formuler à voix haute : Suis-je moi aussi en cage ? La cage invisible de mon propre esprit malade ? Parce que c'est cela, n'est-ce pas, que suggère le cauchemar. Pas seulement l'identification avec Coco. Pas seulement l'horreur de ce que nous faisons aux animaux. Quelque chose de plus personnel. De plus terrifiant. L'idée que je suis peut-être, moi aussi, un sujet d'observation. Que quelqu'un, quelque part — mon cerveau lui-même ? une partie dissociée de ma conscience ? — me regarde derrière une vitre sans tain, prend des notes, documente mes « anomalies ».
« Le sujet croit comprendre le langage des oiseaux. » « Le sujet présente des épisodes de dépersonnalisation. » « Le sujet manifeste une identification pathologique avec les animaux captifs. » « Hypothèse : décompensation psychotique tardive. Recommandation : traitement neuroleptique. »
Est-ce cela que je suis devenu ? Un cas clinique ? Un sujet d'étude pour psychiatres ? Un exemple qu'on présentera dans les manuels, dans les colloques, avec des hochements de tête entendus et des sourires condescendants ?
« Il était professeur d'université, vous savez. Une carrière brillante. Et puis, vers soixante ans, il a commencé à prétendre qu'il comprenait les oiseaux. Classique. La démence peut prendre des formes très créatives. »
Je ne sais plus, Pierre. Je ne sais plus si ce que je vis est réel ou si c'est ma cage à moi. Ma cage invisible. Celle que mon cerveau a construite autour de ma conscience, et dont je ne peux pas sortir parce que je ne vois même pas les barreaux. Coco répète « cube bleu » parce qu'on le lui a appris. Elle ne sait plus pourquoi. Elle ne sait plus ce que ça signifie. Elle répète, c'est tout. C'est devenu son monde. Sa réalité. Sa cage mentale à l'intérieur de sa cage physique. Et moi ? Est-ce que je répète « les oiseaux me parlent » de la même façon ? Est-ce que c'est devenu mon « cube bleu » à moi — une phrase vide de sens que je ressasse parce que mon cerveau s'est enfermé dans une boucle, parce qu'il a disjoncté quelque part et que personne n'est là pour le réparer ?
Sept heures.
Je devrais me lever. Prendre une douche. Manger quelque chose. Je ne bouge pas. Je reste assis dans ce lit défait, ce carnet sur les genoux, à regarder le jour grandir derrière la fenêtre. Dehors, un merle chante. Je l'entends. Je le comprends. Il dit : « Territoire. Femelle. Soleil. Jour bon. » Ou alors il ne dit rien du tout, et c'est mon cerveau qui invente, qui projette, qui délire. Je ne sais plus. Je ne sais plus si je suis celui qui entend ou celui qui imagine entendre. Je ne sais plus si je suis le scientifique ou le sujet. Je ne sais plus de quel côté de la vitre je me trouve.
À ne pas faire aujourd'hui :
Répondre aux appels de Marc
Penser à Coco
Dormir (le cauchemar reviendrait)
À faire aujourd'hui :
Survivre jusqu'au soir
Essayer de ne pas devenir fou
Ou accepter que je le suis peut-être déjà