Notes pédagogiques, 5 avril 2023 — Retour de cours
Intitulé du cours : Introduction à l'éthologie — Communication et comportement animal. Public : Licence 3 Biologie. Durée : 2 heures. Amphi Buffon, bâtiment B. Présents : environ 70 sur 150 inscrits
Je viens de rentrer. Il est midi passé. Je n'ai pas faim. J'ai mal quelque part — pas au ventre, pas à la tête, ailleurs. Une douleur diffuse, impossible à localiser. La douleur de celui qui ment.
Deux heures. Deux heures à parler devant des rangées de visages — ceux qui étaient là, du moins. La moitié de l'amphi vide. Des sièges rabattus, comme des bouches closes. Et parmi ceux qui avaient daigné se déplacer, combien m'écoutaient vraiment ? Je les voyais, du coin de l'œil, ces rectangles lumineux sous les tables, ces pouces qui glissent sur des écrans, ces regards qui se baissent toutes les trente secondes pour vérifier si quelque chose de plus intéressant ne se passe pas ailleurs. Quelque chose de plus intéressant.
Si seulement ils savaient.
J'ai fait mon cours. Le cours prévu, le cours validé, le cours conforme au programme et aux attentes de l'institution. Deux heures sur les fondements de l'éthologie. Les pères fondateurs. Les découvertes canoniques. Le savoir autorisé.
Karl von Frisch. Diapositive 12. La danse des abeilles. J'ai expliqué — comme je l'explique chaque année — comment une abeille de retour à la ruche communique à ses congénères la direction et la distance d'une source de nourriture. La danse frétillante, la danse en rond. L'angle par rapport au soleil. La durée du frétillement proportionnelle à la distance. Un système de communication symbolique, ai-je dit. Remarquable. Unique dans le règne animal. Unique.
Le mot m'est resté en travers de la gorge.
J'ai failli leur dire. J'ai failli lever les yeux de mes notes, poser mes mains sur le pupitre, et leur dire : Ce n'est pas unique. Ce n'est même pas le début. Les abeilles ne font pas que danser — elles parlent. Elles discutent. Elles débattent. Elles ont des opinions sur la qualité du nectar, sur l'emplacement des fleurs, sur la fiabilité des informations rapportées par telle ou telle éclaireuse. J'ai entendu un merle commenter la météo. Une pie m'a raconté les secrets de mes voisins. Un étourneau m'a expliqué la démocratie.
Je n'ai rien dit. J'ai passé à la diapositive suivante.
Konrad Lorenz. Diapositive 23. L'empreinte. Les oisons qui suivent le premier objet mobile qu'ils voient à l'éclosion. Cette photo célèbre de Lorenz marchant dans un pré, suivi par une file d'oies cendrées qui le prennent pour leur mère. J'ai parlé de période critique, de comportement inné, de mécanismes déclencheurs.
J'ai parlé de tout cela comme si c'était la totalité de ce qu'il y avait à savoir.
Comme si Lorenz avait tout découvert. Comme si, depuis 1973 et son prix Nobel, la science avait fait le tour de la question. Comme si les oies n'étaient que des machines biologiques programmées pour suivre le premier stimulus approprié.
Je n'ai pas dit qu'elles ont des personnalités. Qu'elles se reconnaissent individuellement. Qu'elles forment des amitiés qui durent des années. Qu'elles pleurent leurs morts — oui, pleurent, avec des cris spécifiques que j'ai appris à reconnaître et qui signifient exactement ce que nos pleurs signifient.
Je n'ai pas dit que le mot « instinct » est une béquille commode pour ne pas admettre que nous ne comprenons rien.
À un moment, vers la fin de la première heure, une étudiante au premier rang a levé la main. Cheveux courts, lunettes rondes, carnet ouvert devant elle — une des rares à prendre des notes à la main plutôt que sur ordinateur. Elle a demandé : « Professeur, est-ce qu'on peut vraiment parler de langage pour les abeilles ? Ou est-ce juste une métaphore ? »
Une bonne question. Une vraie question.
J'ai répondu ce que j'étais censé répondre. J'ai parlé de la distinction entre communication et langage. J'ai cité Chomsky et la grammaire générative. J'ai expliqué que le « langage » au sens strict suppose la récursivité, la productivité infinie, la capacité de parler de choses absentes ou hypothétiques — des caractéristiques que nous n'avons pas démontrées de façon concluante chez les abeilles.
Pas démontrées de façon concluante.
Quelle lâcheté dans cette formulation. Quelle prudence administrative. Ce que j'aurais dû dire : Nous n'avons pas les outils pour démontrer ce que nous refusons de chercher. Nous posons des critères taillés sur mesure pour l'humain, puis nous déclarons que les animaux n'y satisfont pas. C'est comme définir l'intelligence par la capacité à passer un examen de mathématiques, puis conclure que les dauphins sont stupides parce qu'ils ne savent pas résoudre des équations.
J'ai souri à l'étudiante. J'ai dit que c'était une excellente question, qu'elle touchait à des débats encore ouverts, qu'elle pourrait approfondir le sujet dans ses lectures personnelles.
Et je suis passé à la diapositive suivante.
Nikolaas Tinbergen. Les quatre questions. Causalité, ontogenèse, fonction, phylogenèse. Le cadre conceptuel de l'éthologie moderne. J'ai déroulé mon exposé avec la fluidité de celui qui l'a fait cent fois. Les mots sortaient de ma bouche sans que j'aie besoin d'y penser. Mon corps était là, devant le pupitre, ma voix remplissait l'amphithéâtre — mais mon esprit était ailleurs.
Mon esprit était au Jardin des Plantes, sur un banc, face à un étourneau qui m'expliquait que la vraie démocratie existe chez les oiseaux.
Mon esprit était dans le poulailler de Georges, à regarder une poule sans nom attendre que toutes les autres aient fini de manger.
Mon esprit était à la fenêtre de ma cuisine, à écouter un merle me dire que j'avais « enfin assez perdu pour être prêt à entendre ».
Et pendant ce temps, ma bouche continuait à réciter le catéchisme.
C'est exactement ça, d'ailleurs. Le catéchisme.
Je me sens comme un prêtre qui aurait vu Dieu en face — réellement vu, pas en vision, pas en métaphore, mais là, devant lui, tangible, indubitable — et qui devrait ensuite retourner dans son église pour lire mécaniquement les mêmes textes à des fidèles distraits qui vérifient leurs téléphones pendant le sermon.
Sauf que le prêtre, lui, a au moins la foi de ses ouailles. Même distraits, même tièdes, ils croient — plus ou moins — en la même chose que lui. Ils partagent le même cadre de référence, la même cosmologie, la même espérance.
Moi, je suis seul.
Mes « fidèles » ne croient pas en ce que je sais. Ils croient en ce que je leur enseigne — c'est-à-dire en une version tronquée, appauvrie, mutilée de la réalité. Une version où les animaux « communiquent » mais ne « parlent » pas. Où ils « réagissent » mais ne « pensent » pas. Où ils « se comportent » mais ne « décident » pas.
Une version où l'humain reste au centre, unique détenteur de la conscience, du langage, de la pensée véritable.
Une version fausse. Et c'est moi qui la leur enseigne.
À la pause, un étudiant est venu me voir. Un grand type dégingandé, sweat à capuche, l'air de ne pas avoir dormi depuis trois jours — ce qui est probablement le cas, connaissant les habitudes de cette génération. Il m'a demandé si les recherches sur la communication animale avaient des « applications pratiques ».
Des applications pratiques. J'ai failli rire. Ou pleurer. Je ne sais plus.
J'ai répondu quelque chose sur la conservation des espèces, la compréhension des écosystèmes, l'amélioration du bien-être animal en captivité. Des réponses acceptables. Des réponses qui tiennent dans un CV, dans une demande de financement, dans un article de vulgarisation.
Ce que j'aurais voulu répondre : L'application pratique, c'est de comprendre que nous ne sommes pas seuls. Que nous partageons cette planète avec des milliards d'êtres qui pensent, ressentent, communiquent — et que nous les traitons comme des objets parce que nous refusons de les entendre. L'application pratique, c'est de réaliser que notre solitude cosmique est une illusion, un mensonge que nous nous racontons pour justifier notre domination. L'application pratique, c'est de devenir enfin ce que nous prétendons être : une espèce intelligente.
Je n'ai rien dit de tout cela. L'étudiant est reparti, satisfait de mes réponses creuses.
La deuxième heure a été pire.
J'ai parlé des limites de l'anthropomorphisme. C'est au programme. C'est important, méthodologiquement. Il faut apprendre aux étudiants à ne pas projeter des émotions humaines sur les animaux, à distinguer l'observation rigoureuse de l'interprétation naïve, à se méfier de notre tendance naturelle à voir des intentions là où il n'y a peut-être que des réflexes.
Tout cela est vrai. Tout cela est nécessaire. La science a besoin de garde-fous contre l'excès d'imagination.
Mais.
Mais il y a une différence entre la prudence méthodologique et l'aveuglement systématique. Entre éviter les erreurs d'interprétation et nier a priori toute possibilité de vie intérieure chez les non-humains. Entre la rigueur et le déni. J'ai enseigné la prudence. J'aurais dû enseigner le doute — le doute dans les deux sens. Douter de nos projections, oui. Mais douter aussi de nos négations. Se demander : et si nous avions tort ? Et si, à force de craindre l'anthropomorphisme, nous étions tombés dans l'excès inverse — un mécanomorphisme qui refuse aux animaux tout ce qui ressemble de près ou de loin à ce que nous appelons pensée, émotion, conscience ?
Je n'ai pas posé ces questions. J'ai récité le catéchisme.
Quinze heures. Je n'ai toujours pas mangé.
Je relis ces notes et je me demande ce que je fais. À quoi bon écrire tout cela ? Pour qui ? Pour moi ? Pour un futur lecteur qui n'existera peut-être jamais ?
Je suis fatigué. Fatigué de mentir. Fatigué de me taire. Fatigué d'être le gardien d'un savoir que je ne peux pas partager.
Demain, j'ai un autre cours. Écologie comportementale. Stratégies de recherche de nourriture. Modèles d'optimisation. Encore des équations, des graphiques, des abstractions. Je le ferai. Je le ferai parce que c'est mon travail, parce que les étudiants ont besoin de leurs crédits, parce que l'université a besoin de ses enseignants, parce que le système a besoin de fonctionner. Mais quelque chose s'est brisé, ce matin, dans cet amphithéâtre à moitié vide. Quelque chose que je ne pourrai pas réparer.
On ne peut pas voir ce que j'ai vu et continuer à faire semblant.
À faire :
Corriger les copies du partiel de février (toujours pas fait)
Répondre au mail du doyen sur le comité de sélection
Préparer le cours de demain
Ne pas devenir fou
À ne pas faire :
Dire la vérité