Journal intime, 19 juin 2023
Onze heures du matin. De retour dans mon bureau.
La convocation a duré une heure exactement — j'ai regardé l'horloge en entrant, j'ai regardé l'horloge en sortant, réflexe d'entomologiste qui date et mesure tout, même sa propre humiliation.
Je vais noter ce qui s'est dit. Précisément. Parce que si je ne le note pas maintenant je vais commencer à arrondir les angles, à atténuer, à me convaincre que c'était moins grave que ça l'était. Je me connais. Je suis un homme qui préfère ses reconstructions confortables à ses souvenirs exacts.
Donc. Voici.
Bureau de la doyenne, deuxième étage du bâtiment administratif. Mme Perrin derrière son bureau — la cinquantaine, tailleur gris, cette façon de tenir ses mains jointes sur le bois verni qui signale qu'on a préparé l'entretien, qu'on a réfléchi à chaque mot, qu'on ne dit rien par accident. À sa gauche, le directeur du département, Faure. Je le connais depuis quinze ans. Il n'a pas croisé mon regard une seule fois pendant toute la durée de l'entretien. Il regardait un point légèrement au-dessus de ma tête, cette technique particulière qui permet de sembler présent tout en signifiant clairement qu'on préférerait être ailleurs.
Mme Perrin a commencé par me remercier d'être venu. Comme si j'avais eu le choix.
Puis elle a lu. Pas exactement lu — ses notes étaient là, devant elle, mais elle les connaissait, c'était de la mise en scène. Elle a parlé de comportement inapproprié vis-à-vis d'un étudiant. Elle a parlé de plaintes multiples concernant des dérives idéologiques en cours — plusieurs, Pierre, pas une, plusieurs, ce qui veut dire que Kévin n'était pas le premier, ou que d'autres ont parlé après lui, ou que quelqu'un a organisé quelque chose, je ne sais pas. Elle a parlé de réputation du département. De cadre pédagogique institutionnel. De responsabilité vis-à-vis des étudiants confiés à notre charge.
Chaque expression choisie avec soin. Chaque formulation pesée. Le vocabulaire des ressources humaines, cette langue qui ressemble au français et qui n'en est pas — une langue sans sujet, sans responsable, sans colère, où personne ne fait jamais rien de mal mais où des situations problématiques surviennent et nécessitent des ajustements de pratique.
J'ai écouté. Je n'ai pas interrompu. J'ai regardé mes mains.
Faure a pris la parole une fois, pour préciser — le mot préciser était le sien — que plusieurs vidéos circulaient déjà sur les réseaux sociaux et que le service de communication de l'université était en alerte. Il a dit ça comme on annonce une météo défavorable. Neutre. Factuel. Les vidéos existent, elles circulent, c'est un fait, passons.
J'ai pensé aux téléphones levés hier. J'avais vu juste.
Mme Perrin a conclu la première partie de l'entretien en évoquant — le mot évoquer était le sien aussi, tout était évoqué, rien n'était dit — les conséquences disciplinaires potentielles en cas de récidive. Elle n'a pas précisé lesquelles. Elle n'avait pas besoin de préciser. Nous savions tous les deux ce que conséquences disciplinaires voulait dire dans la bouche d'une doyenne qui joint les mains sur un bureau verni.
Puis elle m'a demandé ce que j'avais à dire.
J'ai réfléchi. Vraiment réfléchi, pendant quelques secondes qui ont dû paraître longues. J'ai pensé à tout ce que j'aurais pu dire. J'aurais pu dire que Kévin Marchand perturbait mes cours depuis janvier, que ses interventions étaient systématiquement conçues pour déstabiliser plutôt qu'interroger, que j'avais signalé la situation en mai sans que rien ne soit fait. J'aurais pu dire que je travaillais sur des questions scientifiques légitimes, que ma méthode pédagogique pouvait être discutée mais que la qualifier de dérive idéologique était une caricature. J'aurais pu dire que la vidéo ne montrait qu'une fraction de ce qui s'était passé, que le contexte comptait, que quarante ans de carrière sans incident méritaient au moins la présomption de bonne foi.
J'aurais pu dire tout ça. J'avais les arguments. Je les avais préparés cette nuit, dans l'insomnie, cette répétition mentale des batailles qu'on mène à trois heures du matin avec une clarté et une éloquence qui disparaissent invariablement au moment où on en a besoin.
J'ai dit que j'avais eu tort de parler comme je l'avais fait. Que j'étais fatigué et que ça n'excusait rien. Que je présenterais mes excuses à Kévin Marchand.
Mme Perrin a hoché la tête. Faure a regardé son point au-dessus de ma tête. L'horloge sur le mur indiquait dix heures deux.
Nous avons convenu — convenu, encore leur vocabulaire, comme si j'avais participé à une négociation d'égal à égal — que je recentrerais mes cours sur le contenu scientifique, que j'éviterais les digressions à caractère interprétatif ou idéologique, et que je maintiendrais une distance professionnelle appropriée avec les problématiques extra-scientifiques. Mme Perrin a utilisé l'expression distance professionnelle appropriée deux fois. La deuxième fois j'ai compris que c'était pour que je la retienne.
L'entretien s'est terminé à dix heures exactement. Mme Perrin m'a de nouveau remercié d'être venu.
Je suis dans mon bureau depuis une heure.
Je n'ai pas ouvert mon ordinateur. Je n'ai pas répondu aux emails. Je regarde le mur.
Pierre, je voudrais te dire que je comprends leur position. Que j'ai effectivement mal agi, qu'ils ont un établissement à gérer, des règles à faire respecter, des étudiants à protéger. Je voudrais être assez juste, assez honnête intellectuellement, pour leur accorder ça.
Je n'y arrive pas.
Ce qui s'est passé hier — Kévin Marchand qui lève la main au fond d'un amphithéâtre bondé de chaleur et de condescendance, ce sourire calculé, les rires déclenchés comme on actionne un mécanisme — ce n'était pas une question. C'était une exécution publique soigneusement préparée. Il savait ce qu'il faisait. Il l'avait peut-être planifié. Et maintenant c'est lui la victime, c'est lui dont on protège la dignité étudiante, c'est lui pour qui je dois préparer des excuses, et moi je suis celui dont on surveille les dérives.
Je sais que cette pensée est dangereuse. Je sais que c'est lui qui m'a provoqué est exactement le genre de raisonnement qui permet à des gens de ne jamais s'interroger sur leur propre comportement. Je sais que ma réaction était disproportionnée quelles que soient les circonstances. Je sais tout ça.
Et pourtant.
Il y a dans ce bureau, dans cet immeuble, dans cette institution que j'ai servie pendant vingt-deux ans, une façon de traiter ce qui déborde, ce qui dépasse, ce qui ne rentre pas dans les cases — une façon de le comprimer, de le recentrer, de le recadrer — qui me donne l'impression d'être une anomalie que le système tolère tant qu'elle reste invisible et commence à traiter dès qu'elle se rend visible.
Hier je me suis rendu visible. Maladroitement, stupidement, à mes propres dépens. Mais visible.
Et ce matin on m'a demandé de redevenir invisible.
Un moineau s'est posé sur le rebord de ma fenêtre. Il me regarde. Je le regarde. Il repart.
Je suis seul contre tous, Pierre. Je le savais déjà, mais ce matin ça a pris une consistance nouvelle, physique, comme quelque chose qu'on peut toucher. L'institution me broie — lentement, proprement, sans violence apparente, avec des formules choisies et des mains jointes sur un bureau verni. Ça ne fait pas moins mal. Ça fait peut-être plus mal, en fait. La douleur nette est plus facile à porter que la douleur polie.
Je vais présenter mes excuses à Kévin Marchand.
Je vais recentrer mes cours.
Je vais maintenir une distance professionnelle appropriée.
Et ce soir, si un merle chante dans le jardin, j'écouterai quand même. Ça, personne ne peut me l'interdire. Pas encore.