Mon cher Pierre,
Je t'écris aujourd'hui dans un état d'esprit différent. Après des jours d'angoisse et de questionnements métaphysiques, j'ai vécu ce matin quelque chose d'inattendu : j'ai ri. Vraiment ri. Pour la première fois depuis le début de cette affaire.
Laisse-moi te présenter Marguerite.
Ce n'est pas son vrai nom, évidemment — je doute que les pies aient des noms, du moins pas au sens où nous l'entendons. Mais c'est celui que je lui ai donné, parce qu'il fallait bien que je l'appelle quelque chose, et parce qu'elle a cette façon péremptoire de s'exprimer qui me rappelle irrésistiblement ma tante Marguerite, celle qui savait tout sur tout le monde dans son village du Lot et qui n'a jamais su tenir sa langue jusqu'à sa mort.
Pica pica. La pie bavarde. Tu sais comme moi que le nom vernaculaire est mérité — leur jacassement est proverbial. Mais Pierre, je n'avais aucune idée à quel point il était mérité.
Elle est installée sur le toit des Dumont, mes voisins de droite, depuis au moins une semaine. Je l'avais remarquée sans y prêter attention — une pie de plus, un jacassement de plus. Ce matin, j'ai eu la curiosité de l'écouter vraiment.
Je te retranscris l'échange aussi fidèlement que possible. Mes interventions entre crochets.
MARGUERITE (perchée sur la cheminée des Dumont, lissant ses plumes) : Encore en retard. Toujours en retard. Le grand du 12 qui part au travail, toujours sept minutes après le bus, toujours à courir, toujours rouge. Hier rouge. Avant-hier rouge. Rouge rouge rouge.
[MOI] : Bonjour ?
MARGUERITE (tournant la tête, sans surprise particulière) : Un autre qui entend. Pas le premier cette semaine. Toujours les vieux. Pourquoi toujours les vieux ?
[MOI] : Il y en a d'autres qui entendent ?
MARGUERITE : Questions questions. Jamais de réponses utiles. Oui, d'autres. Non, pas ici. Loin. Peu importe. Regarde, la femme du 14 sort les poubelles en robe de chambre. Troisième fois cette semaine. Les voisins parlent. Elle ne sait pas qu'ils parlent. Je sais. Je sais tout.
[MOI] : Qu'est-ce que tu sais ?
MARGUERITE : Ce que je vois. Ce que j'entends. Fenêtres ouvertes, voix qui montent, secrets qui s'échappent. Tout le monde croit que personne n'écoute. Tout le monde se trompe.
Ce qui a suivi, Pierre, était un torrent d'informations que je n'aurais jamais soupçonné. Un déversement continu, frénétique, sans filtre apparent.
La pie m'a appris que les Dumont — le couple juste à côté, que je croise poliment depuis huit ans — se disputent tous les soirs entre 22h et 23h. Toujours le même sujet : l'argent. Monsieur Dumont joue en ligne et perd. Madame Dumont a trouvé les relevés. « Mensonges criés, portes claquées, puis silence, puis lumière éteinte. Pareil hier. Pareil demain. » Les mots exacts de Marguerite.
Elle m'a informé que le facteur — celui qui s'appelle Jean-Marc, d'après son badge — s'arrête toujours quatre minutes de plus devant la maison du 18, celle de la jeune femme rousse qui travaille de chez elle. « Quatre minutes. Pas trois. Pas cinq. Quatre. Tous les jours sauf dimanche. Pas de courrier le dimanche, pas de quatre minutes. » Marguerite semble trouver cette régularité fascinante.
Elle m'a révélé que le chien des Garnier — un labrador sable qui s'appelle Biscotte — creuse toujours au même endroit dans leur jardin, près de la haie, et que personne ne comprend pourquoi. « Quelque chose dessous. Quelque chose qui sent. Chat mort ? Rat mort ? Quelque chose de mort. Les humains ne sentent pas. Les chiens sentent. Biscotte creuse. Les Garnier rebouchent. Biscotte recreuse. Depuis deux lunes. »
Et puis, surtout, les fragments de conversations.
C'est là que j'ai commencé à rire — d'un rire nerveux, d'abord, puis franchement amusé.
Marguerite, tu comprends, ne fait pas qu'observer. Elle répète. Des bribes, des morceaux, des lambeaux de phrases captées par les fenêtres ouvertes et restituées sans contexte, sans chronologie, sans aucun souci de cohérence.
« J'en ai marre de cette baraque — ça c'est la femme du 14, hier matin. Non mais tu te rends compte du culot — ça c'est l'homme du 10, au téléphone, mardi. Je t'avais dit de pas acheter ce truc — les Dumont, évidemment, quand c'est pas l'argent c'est les achats. T'as vu le prix des tomates — la vieille du 22, à sa fille, toujours les tomates, toujours les prix, les vieux et leurs tomates... »
Un flux ininterrompu. Sans début ni fin. Sans hiérarchie.
Pierre, à un moment, j'ai posé mon carnet et j'ai regardé cette pie, perchée sur cette cheminée, débitant son flot d'informations récoltées, et j'ai pensé : Mon Dieu, c'est Twitter.
Non, sérieusement. Réfléchis.
Un flux constant d'informations non vérifiées. Des fragments de vies privées exposés sans consentement. Des ragots présentés comme des faits. Une surveillance généralisée dont personne n'a conscience. Un bavardage perpétuel qui ne produit aucune connaissance réelle mais crée l'illusion de tout savoir.
Marguerite est un réseau social à elle seule. Une plateforme de microblogging à plumes. Chaque jacassement est un tweet. Chaque observation est un post. Et comme sur Twitter, l'immense majorité du contenu est du bruit — des tomates, des poubelles, des retards de bus — mais de temps en temps émerge une information réelle, une vérité que quelqu'un aurait préféré garder secrète.
Les Dumont et leur dette de jeu. Le facteur et ses quatre minutes. Le chat mort sous la haie des Garnier.
« Tout le monde espionne tout le monde », m'a dit Marguerite vers la fin de notre échange. « Et personne ne le sait. Les humains croient être seuls. Jamais seuls. Mille yeux dans les arbres. Mille oreilles sur les toits. Nous voyons tout. Nous entendons tout. Nous racontons tout — mais personne n'écoute. Jusqu'à maintenant. Toi tu écoutes. Pourquoi ? »
Je n'ai pas su quoi répondre.
Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans tout cela, Pierre, et je ne parle pas de ma santé mentale — quoique.
Nous vivons entourés d'observateurs dont nous ignorons l'existence. Pas des caméras de surveillance, pas des algorithmes, pas des espions gouvernementaux — des oiseaux. Des milliers d'oiseaux qui voient nos allées et venues, qui entendent nos disputes à travers les murs, qui notent nos habitudes avec une précision mécanique.
Bien sûr, jusqu'à présent, cela n'avait aucune importance. Les pies jacassaient et personne ne comprenait. L'information existait mais restait inaccessible. Un secret gardé par la barrière des espèces.
Mais maintenant, cette barrière s'est fissurée. Pour moi, en tout cas. Et si elle se fissure pour d'autres ?
Qu'arriverait-il si quelqu'un pouvait interroger les oiseaux d'un quartier entier ? Reconstituer les emplois du temps, les habitudes, les secrets ? Il n'y aurait plus de vie privée. Plus d'intimité. Chaque jardin aurait ses mouchards ailés, chaque toit ses sentinelles involontaires.
Je deviens paranoïaque, sans doute. Mais Marguerite est toujours là, sur le toit des Dumont, et elle me regarde écrire cette lettre à travers la fenêtre de mon bureau. Et je me demande ce qu'elle racontera demain aux autres pies du quartier.
« Le vieux du 16 qui écrit écrit écrit. Lettres sur lettres. À qui ? Pourquoi ? Mystère mystère. Mais je saurai. Je saurai. »
Pardon, Pierre. Je deviens lugubre. Alors que je voulais t'écrire une lettre drôle, pour une fois. Te faire sourire. Te montrer que je ne sombre pas complètement dans l'angoisse existentielle.
Retiens au moins ceci : les pies sont exactement ce que leur nom suggère. Bavardes. Indiscrètes. Infatigables. Et si jamais tu as un secret à cacher, ne le prononce pas près d'une fenêtre ouverte.
Ton ami sous surveillance aviaire,
Stéphane
P.S. — Je viens de demander à Marguerite si elle allait répéter cette conversation. Elle m'a répondu : « Évidemment. À quoi bon savoir si on ne raconte pas ? » Je crois qu'elle n'a pas compris que c'était une inquiétude, pas une question.
P.P.S. — Elle vient d'ajouter : « Le vieux du 16 s'inquiète trop. Personne n'écoute les pies. Sauf lui. Bizarre bizarre. » Je ne sais pas si je dois être rassuré ou vexé.