Lettre 20 à Moreau, Paris, le 15 juin 2023
Mon cher Pierre,
Je revenais à pied de Vincennes — j'avais passé la matinée au bois, une session d'écoute longue et silencieuse, et mes genoux commençaient à formuler des réclamations sérieuses. En traversant Montreuil par les petites rues derrière le marché, j'ai levé les yeux par habitude — la tête en l'air est devenue mon état naturel depuis mars, tu as dû le remarquer — et je les ai vus.
Un fil électrique. Un de ces fils tendus entre deux poteaux en béton gris qui résistent encore dans les quartiers où la rénovation n'est pas encore passée. Et sur ce fil : une douzaine d'hirondelles rustiques. Hirundo rustica. Alignées, serrées, comme des notes de musique sur une portée. Elles se dandinaient légèrement, se toilettaient, échangeaient ce gazouillis dense et rapide qui ressemble à un bredouillement joyeux et que les ornithologues décrivent, un peu platement, comme un chant de contact.
Je me suis arrêté sous le fil. J'ai levé les yeux.
Elles repartent dans quelques jours. Vers le sud, puis l'Afrique subsaharienne — les zones humides du Sénégal, du Congo, du Mali. Dix mille kilomètres. Deux fois par an. Aller et retour, aller et retour, toute une vie. Je le savais déjà biologiquement, bien sûr. Quarante ans d'ornithologie. Mais entendre cela dit simplement, de vive voix, par la vieille femelle posée à ma gauche sur le fil — plumage ardoise, gorge rousse légèrement passée, cette façon économe de tenir son corps qui trahit l'expérience — c'était autre chose.
Je lui ai demandé si elle n'avait pas peur.
Elle a penché la tête. Ce mouvement vif, latéral, que je connais si bien maintenant. Comme si la question nécessitait d'être examinée sous un angle particulier avant d'y répondre.
Peur de quoi ?
De mourir en route. Du Sahara. Des tempêtes sur la Méditerranée. Des épuisements, des désorientations, des prédateurs.
Un silence. Pas un silence gêné. Un silence de quelqu'un qui réfléchit sincèrement à une question qu'il ne s'est jamais posée parce que la question elle-même lui semble étrange.
Certains n'arrivent pas, a-t-elle dit finalement. C'est comme ça.
Comme ça. Trois syllabes. Pierre, j'ai passé le reste de la conversation à tourner ces trois syllabes dans tous les sens, et je ne suis pas sûr d'en avoir épuisé la profondeur.
Elle m'a parlé de cette année. Quatre petits dans le nid, sous l'avant-toit d'un pavillon de Montreuil, rue des Ruffins. Deux ont survécu. Les deux autres — elle a dit cela exactement comme elle m'avait dit c'est comme ça. Pas de trémolo dans la voix. Pas de silence appuyé pour me laisser mesurer la perte. Les deux autres ne sont pas passés. Trop de pluie en mai. Pas assez d'insectes. Corps trop faibles pour le premier vol. Voilà.
J'attendais la suite. Il n'y avait pas de suite. C'était dit.
J'ai pensé — je ne pouvais pas ne pas penser — à ce que nous faisons, nous, dans les mêmes circonstances. Les nuits blanches dans les couloirs d'hôpitaux. Les familles réunies en urgence depuis des villes lointaines. Les spécialistes convoqués, les protocoles révisés, les machines qui mesurent et biptent et prolongent. La façon dont les médecins choisissent leurs mots — l'état est préoccupant, nous faisons tout notre possible, nous ne pouvons pas garantir — comme s'il fallait à tout prix ne pas prononcer le mot, comme si le mot lui-même était une capitulation. La façon dont les familles rentrent chez elles après et ne parlent pas de ce qu'elles viennent de voir, parce qu'il n'y a pas de langage préparé pour ça, parce que personne n'avait préparé le langage, parce que la mort était censée ne pas arriver.
La vieille femelle me regardait. J'avais le sentiment qu'elle lisait quelque chose sur mon visage.
Vous avez du mal avec ça, a-t-elle dit. Ce n'était pas une question.
J'ai dit oui. J'ai essayé d'expliquer. Notre espérance de vie multipliée par deux en un siècle. La médecine moderne, ses victoires réelles, prodigieuses, incontestables. La façon dont ces victoires ont progressivement déplacé notre rapport à la mort — de quelque chose d'intime, de domestique, de familier, à quelque chose de médical, de technique, de spécialisé. Nos arrière-grands-parents mouraient dans leur lit, entourés des leurs, et tout le monde savait ce que ça voulait dire parce que tout le monde l'avait déjà vu. Nous, nous mourons dans des services dont les noms sont des acronymes, entourés de gens compétents et bienveillants qui sont des étrangers, et nos proches attendent dans une salle prévue à cet effet, avec des magazines et un distributeur de café.
La vieille femelle écoutait. Poliment, je crois.
Et après ?, a-t-elle demandé. Ça change quoi ?
Ça ne change rien, évidemment. C'est bien là le problème. Nous avons déplacé la mort hors de notre champ de vision quotidien sans la supprimer. Nous avons cessé de la fréquenter sans cesser de lui appartenir. Et le résultat, c'est cette stupeur particulière — cette façon qu'ont les gens de dire je n'aurais jamais cru que ça arriverait, comme si la mort était un accident de parcours et non le terme de tout parcours, comme si chaque mort était une anomalie dans un monde où l'on devrait vivre indéfiniment.
Il y avait une jeune hirondelle sur le fil, trois rangs à ma droite. Gorge rousse vif, couleurs intenses de la première année. Elle avait écouté tout ça sans intervenir. Et puis elle a dit quelque chose, avec cette candeur directe que j'ai remarquée chez les jeunes oiseaux — avant que l'expérience ne leur apprenne à circonscrire leurs questions, à en mesurer les implications avant de les poser.
Vous savez que vous allez mourir. Vous le savez depuis le début. Et pourtant vous faites comme si vous ne le saviez pas. Comment c'est possible ?
Pierre, je suis resté un moment sans répondre.
Comment c'est possible. Je pourrais invoquer les mécanismes de défense psychologique — le déni comme adaptation, la suppression de l'angoisse de mort comme condition nécessaire à l'action quotidienne. Je pourrais citer Freud, Heidegger, les travaux de Irvin Yalom sur la terreur existentielle. Je pourrais construire une réponse présentable, académique, qui tiendrait à distance la question en la transformant en objet d'étude.
Mais la jeune hirondelle ne me demandait pas un cours. Elle posait une question sincère. Et la réponse sincère, c'est : je ne sais pas. Ou plutôt : je sais comment c'est possible mécaniquement, et je ne comprends pas comment c'est possible humainement. Je ne comprends pas comment on peut savoir une chose aussi certaine, aussi fondamentale, aussi constamment confirmée par tout ce qu'on observe autour de soi — et continuer à vivre comme si on ne la savait pas. Comme si la retraite était un horizon stable. Comme si les projets à dix ans avaient un sens évident. Comme si le temps était une ressource illimitée qu'on gérait mal plutôt qu'une ressource finie qu'on épuise.
La vieille femelle a dit quelque chose alors. Doucement. Sans ironie, je crois — les hirondelles ne sont pas des ironistes, contrairement aux corbeaux.
Peut-être que c'est pour ça que vous êtes si malheureux. Vous portez un secret que vous n'arrivez pas à vous dire à vous-mêmes.
Je n'ai rien répondu. Parce que je pensais à toi, Pierre.
Je pensais à ta lettre de la semaine dernière — ces quelques lignes où tu me parlais du bilan de santé, des résultats dont tu attendais le retour, de cette fatigue qui dure depuis le printemps. Tu en parlais en passant, comme d'une chose administrative, un détail à régler. Tu as soixante-huit ans. Tu fumes encore, malgré tout. Et moi je lis ta lettre et je fais exactement ce que décrivait la jeune hirondelle — je lis les mots sans lire ce qu'ils contiennent, je range la lettre dans un tiroir, je me dis que tu me dirais si c'était grave, que tu es un scientifique, que tu prendrais les choses en main.
Comme si.
Je pensais aussi à mon père. Sa dernière année. Cette façon que nous avions tous, sa femme, ses enfants, ses médecins mêmes, de parler autour de ce qui se passait sans jamais le nommer. D'organiser des repas de famille avec une gaieté appliquée. De commenter les résultats du Tour de France avec lui pendant qu'il perdait deux kilos par semaine. Il savait. Nous savions qu'il savait. Personne ne disait rien. Et il est parti sans qu'on lui ait dit ce qu'on aurait dû dire, sans qu'il nous ait dit ce qu'il aurait peut-être voulu dire, parce que nous avions tous tacitement décidé que le silence était une forme de respect alors qu'il était surtout une forme de lâcheté.
Les hirondelles sont reparties vingt minutes plus tard. Un envol simultané, cette explosion soudaine de corps dans l'air — cette façon qu'elles ont de passer de l'immobilité au vol en une fraction de seconde. Elles ont disparu au-dessus des toits de Montreuil, cap au sud.
La vieille femelle en dernier. Elle s'est retournée une fois, brièvement, avant de disparaître. Je ne saurais pas dire ce que ce geste signifiait. Peut-être rien. Peut-être juste un ajustement de trajectoire, un courant d'air, la mécanique du vol.
Je suis rentré à pied. J'ai pris le long chemin.
Pierre, écris-moi pour me dire ce que le médecin t'a dit. Pas en passant. Vraiment.
Ton ami qui apprend, trop lentement, à ne pas faire semblant,
Stéphane
P.S. — Dix mille kilomètres. Deux fois par an. Sans carte, sans téléphone, sans filet de sécurité. Et elles font ça comme on respire. Moi, j'angoisse pour un trajet Paris-Toulouse en avion depuis que j'ai lu un article sur les trous d'air. Je ne sais pas ce que ça dit de nous. Rien de très flatteur, j'imagine.