Notes pédagogiques, 22 avril 2023
Dimanche soir. Le week-end touche à sa fin. Je n'ai pas mis le nez dehors depuis vendredi.
J'ai écrit. Réécrit. Supprimé. Recommencé. Dix-sept versions. Dix-sept brouillons qui s'accumulent dans la corbeille de mon ordinateur comme autant de tentatives avortées.
L'article est terminé. Enfin, ce qui en tient lieu.
Titre : « Anomalies comportementales chez plusieurs espèces de passereaux suggérant des capacités cognitives sous-estimées par les modèles actuels ».
Vingt-trois pages. Cinquante-sept références bibliographiques. Méthodologie irréprochable — du moins en apparence. Des « observations de terrain » soigneusement consignées, des « données comportementales » méticuleusement répertoriées, des « hypothèses prudentes » formulées avec toutes les précautions d'usage.
Pas un mot sur les conversations.
Pas un mot sur le merle qui m'a dit que je commençais enfin à entendre. Pas un mot sur Marguerite la pie et ses ragots de quartier. Pas un mot sur les pinsons et leurs querelles linguistiques, sur les étourneaux et leur démocratie parfaite, sur les cygnes et leur amour simple.
Rien de tout cela.
À la place, des formulations aseptisées. Des euphémismes scientifiques. « Vocalisations présentant des structures inhabituellement complexes ». « Réponses comportementales suggérant une forme de compréhension contextuelle ». « Patterns d'interaction interspécifiques méritant une investigation approfondie ».
Le langage de la prudence. Le vocabulaire de celui qui ne veut pas se faire remarquer.
J'ai passé trois heures sur un seul paragraphe — celui où j'essayais de suggérer, sans le dire, que les oiseaux pourraient posséder des capacités linguistiques plus élaborées que ce que nous admettons. Trois heures à peser chaque mot, à anticiper chaque objection, à me demander si cette phrase-là serait celle qui me discréditerait définitivement.
J'ai fini par écrire : « Ces observations, bien que préliminaires, invitent à reconsidérer certains présupposés théoriques concernant les limites de la communication aviaire. »
Invitent à reconsidérer. Quelle lâcheté dans cette formulation. Quelle pusillanimité. Ce que je voulais écrire, c'était : « Ils parlent. Ils pensent. Ils nous jugent. Et nous sommes trop sourds pour les entendre. »
Mais on n'écrit pas cela dans la Revue d'Ornithologie Française. On n'écrit cela nulle part, si l'on tient à sa carrière.
Alors j'ai édulcoré. J'ai euphémisé. J'ai enrobé la vérité de tant de précautions qu'elle est devenue méconnaissable. J'ai transformé une révélation en hypothèse timide, un cri en murmure, une certitude en suggestion polie.
Et même ainsi — même ainsi —, je crains le rejet.
Je connais mes collègues. Je connais les comités de lecture. Je sais comment ils réagissent face à tout ce qui sort des sentiers battus. L'article aura beau être prudent, il sera quand même trop. Trop spéculatif. Trop audacieux. Trop bizarre.
Ils liront entre les lignes. Ils sentiront que quelque chose ne va pas. Que l'auteur en sait plus qu'il n'en dit. Que derrière les formulations académiques se cache quelque chose de plus dérangeant.
Et ils rejetteront.
Pas méchamment. Pas brutalement. Avec les formes. Avec les euphémismes appropriés. « Méthodologie insuffisamment rigoureuse ». « Conclusions non étayées par les données ». « Nous vous encourageons à soumettre des travaux plus conformes aux standards de notre revue ».
La même langue que j'ai utilisée pour émasculer ma propre pensée, ils l'utiliseront pour m'achever poliment.
Minuit passé. Je relis l'article une dernière fois.
C'est étrange. Plus je le relis, moins je me reconnais. Ces phrases sages, ces hypothèses mesurées, ce ton de scientifique responsable — est-ce vraiment moi qui ai écrit cela ? Moi qui, il y a deux semaines, dialoguais avec un coucou sur la nature du parasitisme ? Moi qui ai pleuré devant deux cygnes qui s'aimaient depuis quinze ans ?
J'ai l'impression d'avoir écrit une lettre de démission. Pas une démission de mon poste — une démission de moi-même. De ce que je sais. De ce que je suis devenu.
Je l'enverrai demain matin. À la Revue d'Ornithologie Française, comme prévu. Et j'attendrai la réponse en sachant déjà ce qu'elle sera.
Peut-être que je me trompe. Peut-être qu'ils liront avec un œil neuf, qu'ils verront quelque chose d'intéressant dans mes observations, qu'ils me donneront une chance.
Peut-être.
Mais j'en doute.
À faire demain :
Envoyer l'article
Attendre
Essayer de ne pas y penser
Ce que j'aurais dû faire :
Écrire la vérité
Dire ce que je sais
Accepter les conséquences
Ce que je n'ai pas eu le courage de faire :
Tout cela