Lettre 19 à Moreau, Paris, le 10 juin 2023
Mon cher Pierre,
Je t'écris depuis un banc, quelque part entre Bastille et République. Je ne sais plus très bien où je suis. Je marche depuis ce matin — sept heures, peut-être huit — et mes pieds me font mal, et mon carnet est à moitié plein, et le soleil est en train de disparaître derrière les immeubles hausmanniens comme s'il en avait assez de tout ça lui aussi.
Je t'explique.
J'avais besoin de Paris. Pas le Paris des musées et des terrasses, pas le Paris des touristes qui photographient Notre-Dame reconstruite. Le Paris du dedans. Le Paris des cours intérieures entrevues par des portes cochères entrebâillées, des fenêtres allumées au quatrième étage quand tout le monde devrait dormir, des trottoirs qui gardent l'empreinte de ceux qui les ont usés pendant des décennies. Je suis descendu du métro à République vers neuf heures du matin, avec mon carnet et mes jumelles — les jumelles font sourire les passants, ici, comme si l'observation de la faune était une activité réservée aux sous-préfectures et aux documentaristes de France 5. Je m'en fous. J'ai mes jumelles et je marche.
Les pigeons m'attendaient.
Je dis « attendaient » parce que c'est ce que j'ai ressenti. Trois d'entre eux sur le rebord de la fontaine de la place, qui se dandinaient avec cette désinvolture calculée qui est leur marque de fabrique. Columba livia domestica — le pigeon biset urbain, descendant dégénéré (selon les manuels) du pigeon de roche des falaises méditerranéennes, reclassé depuis deux siècles dans le mobilier urbain au même titre que les bateaux-mouches et les guichets de caisse fermés. Méprisé. Chassé. Empoisonné par arrêtés municipaux. Qualifié de « rat volant » par des gens qui ne regardent jamais ce qui les entoure.
Je les ai regardés. Ils m'ont regardé. Et l'un d'eux — le plus vieux, gris ardoise avec une iridescence violette sur le jabot — a dit quelque chose. Court. Dense. Avec cette façon qu'ont les pigeons de parler : peu de mots, beaucoup de gravité.
Enfin un qui regarde.
Je me suis assis sur le bord de la fontaine.
Nous avons parlé pendant deux heures. Ou plutôt : ils ont parlé, et j'ai écouté. Parce que les pigeons, Pierre, contrairement aux corbeaux qui questionnent, contrairement aux mésanges qui commentent, contrairement aux étourneaux qui débattent en collectif — les pigeons témoignent. C'est leur fonction, si l'on peut dire. C'est ce qu'ils font depuis que les hommes les ont arrachés à leurs falaises et entassés dans leurs villes : ils regardent. Ils enregistrent. Ils sont là, invisibles, perchés sur les rebords de fenêtres, les corniches d'immeubles, les gouttières rouillées des cinquièmes étages — et de là-haut, ils voient tout ce que nous ne montrons qu'à nos murs.
Le vieux gris ardoise s'appelle quelque chose d'intraduisible — une séquence de roucoulements qui évoque, autant que je peux en juger, quelque chose comme « celui qui a vu le feu de la guerre ». Il est vieux, effectivement. Dix ans, peut-être douze, ce qui est un âge vénérable pour un pigeon urbain. Il m'a parlé pendant que les autres, autour de lui, relayaient ses dires, les amplifiaient, les complétaient par leurs propres observations — une sorte de témoignage choral, polyphonique, qui venait de partout à la fois, du rebord de la fontaine, du balcon du Café du Roi, d'un lampadaire, de la marquise de la pharmacie en face.
Voilà ce qu'ils m'ont dit. Je te le rapporte aussi fidèlement que je peux, en tâchant de ne rien atténuer. Parce que si j'atténue, si j'adoucis, si j'arrondis les angles, alors je deviens complice — et je n'en veux plus, de cette complicité-là.
Ils nous voient.
Depuis leurs perchoirs, depuis les rebords de fenêtres et les balcons et les toits en zinc, ils voient nos appartements comme nous voyons des vivariums. Des boîtes transparentes où des créatures s'agitent. Et ce qu'ils voient, Pierre, c'est rarement ce que nous donnons à voir quand nous sortons dans la rue avec nos vêtements propres et nos visages composés.
Rue du Faubourg-du-Temple, troisième étage, fenêtre qui donne sur cour : une femme pleure toutes les nuits depuis trois semaines. Pas des sanglots. Une façon de pleurer silencieuse, intérieure, les épaules qui bougent et la bouche qui ne fait pas de bruit. Elle est assise au bord du lit. Son téléphone allumé dans la main. Elle regarde l'écran. Elle pleure. Elle se recouche. Elle se relève. Elle repleure. Jusqu'au matin.
Boulevard Voltaire, cinquième étage, fenêtre ouverte en été parce que la clim est cassée depuis avril : un homme et une femme dînent en silence chaque soir depuis — depuis combien de temps, dit le pigeon ? Depuis longtemps. Depuis avant les feuilles. Avant les feuilles de ce printemps ou d'un printemps précédent, il ne sait plus, les saisons se ressemblent depuis les fenêtres. Ils mangent en silence. Ils regardent leurs assiettes. Parfois l'un d'eux lève les yeux vers l'autre. L'autre ne lève pas les yeux en même temps. Ils se recouchent. Ils n'éteignent pas la lumière au même moment.
Rue Oberkampf, deuxième étage — et là, Pierre, le pigeon s'est arrêté. Une pause brève. Pas dramatique. Les pigeons ne font pas de dramaturgie. Mais une pause qui voulait dire : ce que je vais dire maintenant est différent.
Avant-hier soir. Vers vingt-deux heures. La fenêtre était ouverte — les nuits sont douces depuis une semaine. Un homme et une femme. Et puis une voix qui monte. Une seule voix, celle de l'homme. Pas des mots distincts. La violence ne se déchiffre pas dans les mots, dit le pigeon, elle se déchiffre dans le rythme. Le rythme de la voix qui monte, qui s'accélère, qui ne laisse pas de place à l'autre voix. Et puis le bruit. Court, sec, indubitable. Le bruit d'un objet qu'on renverse, ou d'une paume contre quelque chose de mou.
Le silence.
Et puis la voix de la femme. Basse. Très basse. Qui ne pleurait pas. Qui demandait pardon.
Le pigeon a dit cela sans inflexion. Comme on consigne un fait météorologique. Vingt-deux heures. Rue Oberkampf. Bruit sourd. Pardon. Il avait vu cela de son rebord, tête penchée, un œil orange fixé sur la fenêtre éclairée, et il l'avait enregistré dans sa mémoire de pigeon comme il enregistrait tout le reste — le vieux du sixième qui parle à son téléviseur éteint, les enfants qui font des devoirs jusqu'à minuit dans des appartements où personne ne les couche, les nuits blanches d'insomnie où des gens errent de la cuisine à la salle de bains en faisant attention à ne pas réveiller quelqu'un qui dort ou qui fait semblant de dormir.
Vous êtes laids, a dit le pigeon.
Pas avec haine. Pas avec mépris, exactement. Avec la neutralité absolue du témoignage. Comme un greffier qui lirait un procès-verbal.
Nous vous observons. Toujours. Et vous êtes laids. Si laids.
J'ai voulu protester. J'ai voulu dire qu'il y avait aussi de la beauté, qu'il voyait les fenêtres des disputes mais sûrement aussi les fenêtres des amours, les matins ensoleillés, les fêtes d'anniversaire, les familles qui rient. Et il m'a regardé — de ce regard de côté que tu connais, Pierre, le regard monoculaire des oiseaux qui examine et ne juge pas, qui enregistre seulement —
Oui. Aussi. Mais moins.
Je suis resté sur ce banc longtemps après qu'ils se soient envolés. La place s'animait, les terrasses se remplissaient, des gens commandaient des bières en riant fort. Tout le monde avait le même visage de début d'été, ce visage de soulagement que les Parisiens prennent quand la chaleur revient enfin et qu'on peut s'asseoir dehors. Je les regardais et je pensais aux fenêtres. À toutes les fenêtres, derrière ces façades alignées. À ce que les pigeons voient, la nuit, quand les verrous tombent et que les masques se décollent.
La femme de la rue du Faubourg-du-Temple qui pleure sans bruit. L'homme et la femme qui ne se regardent plus. Et la femme de la rue Oberkampf qui demande pardon.
Il y a quelque chose d'insupportable, Pierre, dans le fait d'être observé par ceux qu'on ne regarde pas. Nous jetons du pain rassis aux pigeons — quand nous ne les chassons pas à coups de pied ou ne réclamons pas leur extermination aux mairies — et pendant ce temps, depuis leurs corniches, avec leurs petits yeux orange cerclés de rouge, ils voient ce que nous cachons si soigneusement les uns aux autres. Nos violences. Nos solitudes. Nos silences qui durent depuis avant les feuilles.
Ils n'en font rien. Ils ne peuvent rien en faire. Ils regardent, ils enregistrent, et le lendemain ils sont là de nouveau sur leur rebord à recevoir des miettes et des coups de pied, témoins silencieux d'une barbarie ordinaire que personne ne nomme parce que tout le monde la commet, au moins un peu, au moins parfois.
Si laids.
Le vieux gris ardoise est revenu une fois, avant que je parte. Il s'est posé à un mètre de moi sur le trottoir, a picoré quelque chose d'invisible, et m'a regardé une dernière fois.
Tu noteras, a-t-il dit. Ce n'était pas une question.
Je noterai, ai-je répondu.
Et je note.
Ton ami, qui marche beaucoup trop et dort beaucoup trop peu,
Stéphane
P.S. — Je suis passé rue Oberkampf en remontant vers Bastille. Deuxième étage. La fenêtre était fermée.