Notes pédagogiques, 28 mai 2023
Week-end de la Pentecôte. Trois jours sans cours, sans obligations, sans regards suspicieux dans les couloirs du département. Trois jours pour écrire.
Je ne sais pas ce qui m'a pris. Une impulsion, probablement. L'accumulation de tout ce que j'ai entendu depuis mars, tous ces témoignages qui s'empilent dans ma tête sans trouver d'exutoire. Et cette frustration sourde, permanente, de ne pouvoir rien faire de ce que je sais. Alors j'ai écrit. Pas une lettre à Pierre. Pas une entrée de journal. Autre chose. Quelque chose de plus ambitieux. De plus fou, peut-être. Une lettre ouverte. Destinée au Muséum d'Histoire Naturelle. À l'Académie des Sciences. À tous ceux qui prétendent étudier le vivant sans jamais l'écouter vraiment.
J'ai commencé samedi matin, vers huit heures. J'ai terminé dimanche soir, vers minuit. Trente-deux heures d'écriture, entrecoupées de cafés, de sandwichs avalés debout, de quelques heures de sommeil arraché au canapé du salon. Trente-deux heures pour accoucher d'un manifeste. C'est le mot qui convient, je crois. Un manifeste. Pas un article scientifique, pas une tribune mesurée, pas une « contribution au débat » avec ses précautions rhétoriques et ses nuances diplomatiques. Non. Un cri. Un réquisitoire. Un appel à la révolution. Je le recopie ici, dans ces notes, parce que je sais déjà que je ne l'enverrai jamais. Mais je veux garder une trace. Je veux me souvenir de ce que j'ai pensé, de ce que j'ai ressenti, en ces heures fiévreuses où les mots coulaient plus vite que ma main ne pouvait les écrire.
Pour une révolution épistémologique en sciences du vivant, Lettre ouverte aux biologistes, aux éthologues, aux ornithologues, et à tous ceux qui prétendent étudier la vie
Chers collègues,
Depuis quatre siècles, nous travaillons dans l'ombre de Descartes.
Oh, nous avons officiellement renié l'animal-machine. Nous avons reconnu la souffrance animale, légiféré sur le bien-être, créé des comités d'éthique et des protocoles de recherche. Nous nous félicitons de notre progrès moral, de notre distance avec les vivisecteurs d'antan qui clouaient des chiens vivants sur des planches pour étudier leur circulation sanguine. Mais Descartes est toujours là. Dans nos méthodes. Dans nos présupposés. Dans cette conviction silencieuse, jamais formulée mais omniprésente, que l'animal est un objet d'étude — complexe, certes, fascinant, certes, digne de protection, certes — mais un objet quand même. Quelque chose qu'on observe, qu'on mesure, qu'on dissèque, qu'on catégorise. Jamais quelqu'un qu'on écoute.
Nous avons des laboratoires équipés de millions d'euros d'instruments. Des spectrogrammes qui analysent chaque fréquence d'un chant d'oiseau. Des caméras thermiques qui traquent les déplacements nocturnes. Des balises GPS qui suivent les migrations sur des milliers de kilomètres. Des logiciels qui modélisent les comportements, prédisent les réactions, quantifient les interactions. Nous savons tout de l'animal. Sauf ce qu'il pense. Sauf ce qu'il ressent. Sauf ce qu'il dit. Car nous avons décrété, a priori, sans preuve, par pure commodité méthodologique, que l'animal ne dit rien. Que ses vocalisations ne sont que des signaux, pas des signes. Que ses comportements ne sont que des réponses à des stimuli, pas des choix. Que son cerveau ne produit que des réactions, pas des pensées. L'animal-machine de Descartes portait des engrenages. Le nôtre porte des neurotransmetteurs. La différence est cosmétique. Le présupposé est identique : il n'y a personne là-dedans.
Et si nous avions tort ? Et si, derrière les spectrogrammes et les modèles comportementaux, il y avait des voix que nous refusons d'entendre ? Des consciences que nous refusons de reconnaître ? Des témoignages que nous refusons de recevoir ?
Je ne parle pas de mysticisme. Je ne parle pas de communication télépathique ou de fréquences vibratoires. Je parle de science — mais d'une science qui accepterait de remettre en question ses propres fondations. Une science qui cesserait de découper le vivant en tranches pour le comprendre, et qui apprendrait à l'écouter entier. Une science qui reconnaîtrait que le chant du merle n'est pas seulement une séquence de fréquences optimisées par la sélection naturelle pour la défense territoriale et l'attraction sexuelle — mais peut-être, aussi, l'expression d'une subjectivité, d'une expérience vécue, d'un être-au-monde qui nous échappe parce que nous avons décidé qu'il n'existait pas. Une science humble. Une science à l'écoute. Une science qui accepterait de ne pas tout savoir, de ne pas tout maîtriser, de ne pas tout réduire à des équations et des protocoles.
Est-ce trop demander ? Apparemment, oui.
Car notre science est bâtie sur la maîtrise. Sur le contrôle. Sur cette conviction que comprendre, c'est dominer. Nous ne cherchons pas à connaître le vivant — nous cherchons à le prédire, à le manipuler, à l'exploiter. Notre curiosité est utilitaire. Notre savoir est instrumentalisé. Et l'animal, dans tout cela ? L'animal est un sujet d'expérience. Au double sens du terme : celui sur qui on expérimente, et celui dont l'expérience propre est niée. Combien de rats avons-nous sacrifiés pour comprendre l'addiction ? Combien de singes avons-nous enfermés pour étudier la dépression ? Combien de perroquets avons-nous conditionnés pour mesurer l'intelligence ? Et combien de fois avons-nous demandé au rat ce qu'il ressentait ? Au singe ce qu'il pensait ? Au perroquet ce qu'il voulait dire ? Jamais. Parce que nous avons décrété que la question n'avait pas de sens. Parce que nous avons postulé que l'animal n'a pas de ressenti, pas de pensée, pas de volonté — ou que s'il en a, ils sont inaccessibles, inconnaissables, et donc scientifiquement inexistants.
Le positivisme a ses vertus. Mais il a aussi ses œillères. Et ces œillères nous empêchent de voir ce qui crève les yeux de quiconque a passé du temps avec un animal : qu'il y a quelqu'un là-dedans. Quelqu'un qui regarde, qui évalue, qui choisit. Quelqu'un qui souffre et qui jouit, qui craint et qui espère, qui se souvient et qui anticipe. Quelqu'un. Pas quelque chose. Je sais ce que vous pensez en lisant ces lignes. Vous pensez : anthropomorphisme. Projection. Sentimentalisme. Ce sont les accusations habituelles, les épouvantails qu'on brandit pour disqualifier quiconque ose suggérer que l'animal est plus qu'une machine biologique.
Mais retournons l'accusation.
N'est-ce pas de l'anthropocentrisme que de décréter que seul l'humain pense ? N'est-ce pas de la projection que d'imaginer un monde peuplé de zombies biologiques dont nous serions les seuls habitants conscients ? N'est-ce pas du sentimentalisme inversé — un sentimentalisme de la supériorité, de l'exception, de l'élection — que de nous croire uniques dans un univers de matière inerte et de mécanismes aveugles ? Darwin nous a appris que nous sommes des animaux parmi d'autres. Nous avons accepté la leçon pour notre corps — os, muscles, organes, tous homologues à ceux de nos cousins mammifères. Mais nous l'avons refusée pour notre esprit. Comme si l'évolution s'était arrêtée au seuil du crâne. Comme si le cerveau humain était apparu ex nihilo, sans précurseur, sans continuité, miracle isolé dans un monde de machines. C'est incohérent. C'est illogique. C'est, osons le mot, antiscientifique.
Si notre conscience a émergé de l'évolution, alors elle a des précurseurs. Des formes plus simples, des ébauches, des variations. Si notre langage est un produit de la sélection naturelle, alors il s'enracine dans des systèmes de communication antérieurs, dont il est l'héritier et non l'inventeur. Les oiseaux chantent depuis des millions d'années. Les baleines vocalisent dans les profondeurs depuis que les océans existent. Les abeilles dansent pour indiquer la direction du nectar. Les corbeaux transmettent des informations sur les dangers à leurs congénères. Et nous, nous décrétons que tout cela n'est que bruit et automatisme. Parce que ça nous arrange. Parce que reconnaître des voix chez les animaux nous obligerait à les écouter. Et que les écouter nous obligerait à changer. C'est cela, au fond, que nous refusons. Pas la science. Le changement.
Car si les animaux parlent, alors nous ne pouvons plus les traiter comme nous les traitons. Si les animaux souffrent — vraiment, consciemment, comme nous souffrons — alors nos élevages industriels sont des camps de concentration. Si les animaux pensent, alors nos laboratoires sont des prisons. Si les animaux ont des cultures, des traditions, des sagesses, alors leur extinction est un ethnocide. Nous préférons ne pas savoir. Nous préférons les spectrogrammes aux conversations, les données aux témoignages, les modèles aux rencontres. Nous préférons rester sourds. Mais la surdité volontaire n'est pas de la science. C'est de l'idéologie. C'est du déni. C'est de la lâcheté intellectuelle déguisée en rigueur méthodologique. Je vous appelle à ouvrir les yeux. À déboucher vos oreilles. À poser vos instruments et à regarder — vraiment regarder — l'animal que vous étudiez. Il a quelque chose à vous dire. Êtes-vous prêts à l'entendre ?
Voilà. C'est ce que j'ai écrit. En trente-deux heures. Dans une sorte de transe fiévreuse où les mots s'enchaînaient sans que j'aie l'impression de les choisir.
Ce matin, lundi, j'ai relu. Et j'ai rangé les feuillets dans un tiroir. Trop. C'est trop. Beaucoup trop. Le ton est exalté, prophétique, presque messianique. Les accusations sont brutales, sans nuance. Les généralisations sont abusives — tous les scientifiques ne sont pas des bourreaux insensibles, tous les laboratoires ne sont pas des chambres de torture. Si j'envoyais cela, on me prendrait pour un fou. Ou pire : pour un terroriste intellectuel, un de ces militants animalistes radicaux qui jettent du sang sur les façades et libèrent des visons d'élevage. Ce n'est pas ce que je suis. Ce n'est pas ce que je veux être. Je veux être entendu. Pas disqualifié.
Alors le manifeste restera dans son tiroir. Avec les autres textes que je n'enverrai jamais, les autres vérités que je garderai pour moi, les autres cris que j'étoufferai avant qu'ils ne franchissent mes lèvres. C'est peut-être ça, finalement, ma condition. Savoir des choses que je ne peux pas dire. Entendre des voix que je ne peux pas transmettre. Porter un message que personne ne veut recevoir. Cassandre avait au moins l'excuse d'une malédiction divine. Moi, je n'ai que ma propre lâcheté.
À faire demain :
Reprendre les cours comme si de rien n'était
Sourire aux collègues
Ne pas parler de révolution épistémologique
À ne jamais faire :
Envoyer cette lettre
Croire que le monde est prêt à entendre
Espérer que les choses changent