La mosquée de Kazmein, à Bagdad
En entrant dans Bagdad le matin du 11 mars, les troupes du général Maude ont remporté une grande victoire militaire sur l'armée turque de Mésopotamie et infligé aux Allemands un échec dont la portée politique et morale est considérable. D'un bout à l'autre du monde islamique, en Afghanistan et en Perse, dans l'Afrique du Nord et aux Indes, la nouvelle de la prise de Bagdad par les Anglais aura un retentissement profond. Car Bagdad, si elle avait perdu depuis des siècles sa splendeur légendaire de ville khalifale, a gardé intact son prestige de ville sainte. Chaque année les pèlerins accouraient par milliers pour faire leurs dévotions et apporter leurs offrandes aux sanctuaires célèbres.. Les Chiites de Perse et de Kurdistan, avant de continuer leur voyage vers Kerbela et vers Nedjef, ne manquaient pas de s'arrêter à Kazmein, où l'on vénère le tombeau de l'Iman Mousa : l'or éclatant du dôme et des six minarets de la grande mosquée atteste la piété magnifique du souverain persan qui accomplit en 1873 le traditionnel pèlerinage. Les Afghans vénèrent particulièrement la tombe de la sultane Zobeïda, femme d'Haroun-al-Raschid ; et tous les musulmans, sans distinction de rite, vont prier sur les tombeaux voisins du saint Marouf et du prophète Elisée. La nuit, il n'est pas rare de voir entrer dans Bagdad, par la porte de l'Est, quelque mystérieux cortège de chameaux, guidé par des hommes, vêtus de blanc : les grandes familles persanes font transporter ainsi jusqu'à la ville sainte, enveloppés dans des tapis précieux, les restes de leurs morts, pour être enterrés tout près d'Hussein et des grands saints de la secte chiite. Après quoi, les pèlerins blancs, manquant d'argent pour rentrer chez eux, vont vendre les tapis au bazar. Les amateurs anglais les achètent à des prix d'occasion et, pour les purifier d'un contact suspect et souvent pernicieux, les attachent à l'arrière des petits vapeurs sur lesquels ils descendent le fleuve jusqu'à Bassorah et au golfe Persique. Ce bain prolongé passe pour détruire les microbes malsains et pour raviver les inaltérables couleurs des tapis de Perse..
Mes souvenirs de Bagdad remontent au mois de mai de 1912. Ils sont délicieux. Certes les ravages d'Hulagu et de Timour ont laissé subsister dans la capitale abbasside fort peu de traces de sa splendeur passée, Les vieilles murailles de briques qui l'enserraient sont en grande partie détruites. L'aspect de la ville noyée dans la lumière et dans la poussière a quelque chose de plat et d'uniforme. Mais aux heures du Soir ou aux toutes premières heures du matin, le charme de Bagdad, se révèle. Les ors et les émaux des coupoles et des minarets s'avivent aux reflets du soleil couchant. Le fleuve, élargi par la crue du printemps, roule tumultueusement ses eaux chatoyantes. Les immenses jardins de palmes s'étendent le long de ses rives. Sur les barques, qui descendent au fil de l'eau à un train vertigineux, des taches roses, mordorées ou violettes: ce sont des dames musulmanes, tout enveloppées dans leurs voiles de soie changeante, où le soleil se joue comme sur les moires du fleuve. Les barques qui remontent sont halées par des domestiques dont le seul vêtement est une large ceinture. Comme il n'y a pas de chemin tracé le long du fleuve, ils courent où ils peuvent, escaladant un bout de mur, lançant leur corde par-dessus les branches d'un palmier, sans qu'aucun obstacle ralentisse leur allure. Le crépuscule est l'heure du fleuve; l'aurore est l'heure des jardins. De grand matin, les riches habitants de Bagdad offrent aux hôtes qu'ils veulent honorer le régal d'une tasse de café ou d'un sorbet à la neige dans leurs jardins des bords du Tigre. L'eau fraîche des canaux coule entre les rangées de palmes; des grenadiers, des oliviers et des figuiers mêlent leurs verdures; des étoffes, tendues d'un arbre à l'autre forment le cabinet de réception qui s'ouvre sur le fleuve: et l'on reste là de longues heures, sans échanger une parole, à regarder passer les kouffas tournoyantes, jusqu'à ce que le soleil vous chasse et vous ramène aux caves fraîches de Bagdad.
La rive gauche du Tigre et le palais du Gouvernement otoman
En 1912, les deux seigneurs du lieu étaient assurément le gouverneur Djemal bey, aujourd'hui Djemal pacha, ministre de la Marine, et le consul général britannique. Djemal était arrivé à Bagdad précédé d'une réputation de terrible énergie. Avec peu de moyens, il avait réprimé les troubles qui suivirent le massacre d'Adana. Il agissait en soldat, il ordonnait en maître. Cependant, son autorité s'arrêtait, à l'Ouest, à l'entrée du desert, c'est-a-dire presque aux portes de la ville. Etant lui-même de sang arabe, il avait pensé se prévaloir des avantages de sa race pour nouer des relations amicales avec des tribus nomades. Ses tentatives eurent peu de succès. La guerre avec l'Italie avait mis le trésor à sec et creusé dans l'armée des vides qu'il devenait de plus en plus difficile de combler. Djemal crut à la possibilité de tirer des Bédouins quelques ressources en hommes et en argent, Il fit venir à Bagdad les principaux chefs de tribu, les assura tout d'abord qu'il n'entrait point dans ses intentions d'exiger d'eux ni l'impôt, qu'ils n'avaient jamais payé, ni le service militaire, auquel ils n'avaient jamais été astreints; mais, ajoutait-il, le gouvernement de Constantinople, pour des raisons administratives, désirait connaître, pour chaque tribu vivant dans le désert syrien, le nombre de tente et l'importance des troupeaux. Les chefs Bédouins écoutèrent en silence le discours du vali. Celui-ci leur ayant donné congé,. ils le saluèrent avec cérémonie, remontèrent à cheval et galopèrent vers le désert. En sept jours, sept courriers, qui portaient à Damas les dépêches de Djemal, périrent asssassinés. Ce fut la seule réponse des tribus.
Tombeau aux environs de Bagdad
Djemal était Jeune-Turc; il représentait à Bagdad le sultan de Stamboul : il était deux fois haï des musulmans de la ville sainte et des Arabes du désert. Que de fois, allant de Bagdad à Damas, j'entendis répéter par les chefs qui me donnaient l'hospitalité des propos que j'avais déjà recueillis durant mon séjour dans la ville: « Les Jeunes-Turcs ont trahi la cause de l'Islam; ils ne croient ni ne pratique la religion traditionnelle, et ils ont vendu l'empire aux Allemands. Le sultan de Constantinople n'est point un khalife légitime, mais un usurpateur; les vrais croyants ne sauraient prier pour lui. Et que penser d'un souverain qui laisse échapper de sa domination, l'une après l'autre, toutes les plus riches possessions du khalifat ? Après la perte des grandes provinces d'Afrique, voici que la Bosnie-Herzégovine passe aux mains de l'Autriche, et la Tripolitaine à celles de l'Italie! Le sultan n'est ni reconnu, ni protégé par Allah. La restauration d'un khalifat arabe,voilà, pour l'Islam, la seule chance de salut... » Ces idées étaient fort répandues dans la ville sainte, qui n'est pas seulement la ville des sanctuaires chers aux pèlerins musulmans du monde entier, mais encore, traditionnellement, la ville des écoles. Aux temps de sa splendeur, Bagdad a vu fleurir les jurisconsultes et les théologiens que l'Islam honore encore aujourd'hui. Un des plus antiques et des plus curieux monuments de Bagdad est une école: la Médressé de Moustandir, dont la fondation remonte à 1233. Non loin de là, le Tekké des derviches de Bektach témoigne encore du culte rendu aux sciences profanes et sacrées. En 1870, Midhat pacha fit édifier à Bagdad une grande école pour les enfants pauvres et les orphelins. Les musulmans de la secte chiite entretiennent dans la ville sainte un certain nombre d'écoles, dont l'une était encore placée, en 1912, sous la protection de la France. Les écoles juives de l'alliance israélite universelle, les écoles catholiques des Carmes français, les écoles orthodoxes grecques et protestantes anglaises étaient peuplées d'enfants. Seule l'école allemande, fondée par la Compagnie du chemin de fer, était à peu près déserte.
Le général Sir F.Stanley Maude
Ce n'était pas une médiocre surprise, pour l'étranger qui arrivait à Bagdad, de voir le peu de place que tenaient les Allemands dans une ville dont le nom symbolisait pour eux tant d'espoirs et résumait tant d'efforts méthodiques et opiniâtres. Sur la rive gauche du Tigre, dans la partie de la ville où se trouvent les bazars, les grands entrepôts de marchandises, les maisons de commerce, les banques, on rencontrait peu d'Allemands. Les principales boutiques du bazar étaient aux mains des Anglais et des Anglo-Indiens. A la façade des grands comptoirs, on lisait les noms de Lynch et Cie, Blockey, Cree et Cie, David Sassoon, etc., - toutes firmes anglaises. L'Orientalische Gesellschaft, grosse maison de commission, était une société autrichienne. Dans les ruelles tortueuses, dans les cafés, si l'on n'entendait point parler arabe, on entendait parler anglais ou français, jamais allemand. La colonie allemande, peu nombreuse, était ailleurs, sur la rive droite du fleuve, autour du terrain clos de palissades où, devait s'élever la gare du chemin de fer. C'est là que s'agitait tout un petit peuple d'ingénieurs, de contremaîtres et de... spéculateurs. Car déjà, en 1912, les hommes d'affaires de Hambourg, de Berlin et de Francfort s'étaient abattus sur Bagdad et achetaient à qui mieux mieux, pour les revendre plus tard avec de gros bénéfices, les terrains qui environnent la gare de la « Bagdadbahn ». On sait que cette gare - dont les plans étaient encore plus monumentaux que ceux de la gare de Haidar-Pacha, et qui doit être aujourd'hui construite - s'élève sur la rive droite du Tigre. Un grand pont tournant doit la rejoindre à une gare secondaire, dont la construction était prévue sur la rive gauche, et d'où devait partir l'embranchement Bagdad-Hanikin, reliant le chemin de fer de Bagdad au chemin de fer transpersan. En mai 1912, les études de cette ligne étaient déjà complètement achevées; et 1'on comprendra cette hâte des Allemands, si l'on se rappelle les clauses de l'arrangement conclu à Potsdam entre l'Allemagne et la Russie, et si l'on songe que, commercialement, le chemin de fer de Bagdad ne pouvait vivre qu'à la condition de transporter les marchandises destinées à la Perse ou en provenant.
Terrasses, minarets et coupoles des quartiers de la rive gauche du Tigre
En fait, la Bagdadbahn, telle que l'avaient conçue les Allemands, n'était pas tant une entreprise commerciale qu'une entreprise politique. Le but de l'Allemagne, c'était d'acquérir vers l'Extrême-Orient et l'Océan Indien une voie d'accès qui ne fût pas aux mains de l'Angleterre. La ligne Berlin-golfe Persique, c'était, pour l'Allemagne, l'instrument d'une politique d'expansion lointaine, le moyen d'atteindre la Chine, vers laquelle elle avait décidé de diriger ses efforts. Que de rêves magnifiques ont fait évanouir, en entrant dans Bagdad, les vaillants soldats de Sir Frederik Stanley Maude ! Sans faire autour de Bagdad autant de bruit que les Allemands, les Anglais y avaient solidement installé leur influence. L' « agent et consul général britannique », avec sa magnifique résidence des bords du Tigre, son stationnaire mouillé devant le palais, sa garde de soldats indiens, y menait presque un train de souverain. Il était rattaché directement au vice-roi des Indes, et ce lien administratif était caractéristique et révélait toute une politique. Les établissements anglais: écoles, hôpitaux, dispensaires, étaient entretenus avec le plus grand soin, on pourrait dire le plus grand luxe. Les banques et les maisons de commerce anglaises étaient largement fréquentées par les indigènes. Enfin l'Angleterre poursuivait en Mésopotamie un plan gigantesque, analogue à celui qu'elle avait réalisé en Egypte: l'irrigation de cette contrée, qui fut autrefois la plus fertile et la plus riche du monde, et qui peut le redevenir.
L'auteur du projet, c'est Sir William Wilcox, qui construisit le barrage du Nil et fertilisa l'Egypte. L'ensemble des travaux prévus par l'ingénieur anglais comporte l'établissement de deux barrages sur l'Euphrate, l'un à Kalaat-Ramadi, l'autre à Hindié, d'un bassin régulateur et de deux grands canaux, reliant le fleuve au lac Habanieh. Les connaisseurs admiraient la simplicité et l'économie du système et le gouvernement ottoman l'avait adopté dès 1909. C'est à cette date que la société Jackson commença les travaux. Lorsque je les visitai, en 1912,1a construction du bassin et le forage des canaux étaient fort avancés. 3.000 ouvriers travaillaient, du lac Hamadié à Felondja. L'ingénieur anglais installé à Hindié, où doit être fait le barrage principal, après m'avoir fait visiter les écoles ouvertes pour les enfants des ouvriers, l'hôpital et le dispensaire, me montra un four à briques très perfectionné, et, en souriant, m'invita à en comparer les produits avec ceux qui, amoncelés un peu plus loin, portaient encore la marque de Nabuchodonosor I, roi et restaurateur de Babylone...
Il y a un mois à peine, un voyageur allemand, spécialiste des questions coloniales, M. Emile Zimmermann, écrivait dans une revue de Berlin, les Preussische Jahrbücher: « La Mésopotamie ne m'est jamais apparue comme la Terre Promise où nous, Allemands, pourrions, dans un avenir rapproché, trouver la satisfaction de nos besoins en coton et en fruits oléaginéux. L'Angleterre, seule, serait capable de transformer cette région et d'en faire, en une génération, un pays analogue à l'Egypte, si elle y jetait 5 à 6 millions d'Hindous et si elle y consacrait de grands moyens. » Zimmermann concluait, en février 1917, que le chemin de fer qui assurerait vraiment la grandeur et la prospérité de l'Allemagne, ce ne serait pas le Berlin-Bagdad, mais le Berlin-Tanganyika. Certain renard des fables de La Fontaine tenait jadis un langage assez analogue à celui du voyageur allemand, qui ne tardera pas à comprendre que les raisins d'Afrique sont tout aussi « verts » que ceux de Mésopotamie.
Fabrication des "Kouffas", embarcations toutes rondes en vannerie, revêtues d'un enduit de bitume, et qui étaient déjà employées sur le Tigre au temps d'Hérodote.