Des textes pour Jean




Epitaphe

A l’entrée du cimetière Montparnasse
ils dépassaient à peine la douzaine,
tous apôtres de la première heure,
tous héritiers d’une parole subversive,
et d’une mémoire qui franchit les tombes.

Arrivés au lieu dit « Jean Debruynne »
(entre l’allée Terminus et l’allée Renaissance)
ils se sont retrouvés orphelins,
face à une pierre blanche
sous lumière éclatante.

Tout semblait normal,
on ne s’attentait à rien d’exceptionnel,
la terre n’allait pas s’arrêter de tourner,
le ciel n’allait pas nous tomber sur la tête,
et rassurez­‐vous
la messe ressemblera toujours à la messe !

Nous étions préparés
il nous l’avait bien prophétisé notre Jean
que rien ne basculerait ce jour là:

« Quand vous saurez que je suis mort

Ce sera un jour ordinaire
Peut-être il fera beau dehors
Les moineaux ne vont pas se taire
Rien ne sera vraiment changé
Les passants seront de passage
Le pain sera bon à manger
Le vin versé pour le partage
La rue ira dans l'autre rue
Les affaires iront aux affaires
Les journaux frais seront parus
Et la télé sous somnifères… »

Jean Debruynne


Sur
place
la
pierre n’était pas roulée,
aucune
femme hébétée,
aucun
jardinier illuminé,
et même pas un seul ange,
en
blanc dans la texture,
ne
nous y attendait
pour
nous dire
« Femmes et Hommes de peu de foi … »

Seule une épitaphe ombrageait la blancheur de la tombe.

« Je crois en l’Autre, en l’Amour et en Demain »

Tout l’Évangile de Jean résumé en trois mots pour les rescapés de passage.

Ce verset, non numéroté,
semblait
égaré dans le désert blanc de la sépulture.
Il y avait place en abondance
pour
que chacune,
chacun
puisse y écrire,
en
blanc dans le texte,
ses
multiples cheminements,
ses
errements,
ses
sentiments.

Trois mots phares,
trois
mots repères,
trois
mots balises
qui
tracent un avenir possible.
Mots fragiles qui nous suppliaient de les arrimer avec plus ou moins de fidélité,
aux
réalités du réel.

Sacré Jean va!
Nous pensions que rien ne se passerait
et
que sa prophétie de normalité généralisée s’accomplirait à la lettre
dans
l’indifférence générale.

Le poète met les endroits à l’envers
dans
le creux de ses textes.
D’une habitude il nous offre
une
béatitude,
et
de l’habituel
un
habit actuel.

Aujourd’hui
nous
pensions honorer nos morts
et
voilà que nous déterrons un stylo
qui depuis des années ne perfusait plus
son
liquide salvateur.
Goutte
à goutte,
mot
après mot
phrase
après phrase
il
distillait
les
enchantements,
le désenchantements
des
lendemains qui chantent,
et
des vies qui déjantes.
Ressusciter les stylos,
les
pinceaux et la musique,
ressusciter
la créativité des arts,
et s’approcher des possibles de l’impossible,
raviver la flamme des jours qui précèderont
la
fin de bail de nos locations terrestres.

La journée s’est terminée de manière impromptue.
(il
adorait l’imprévu Jean !)
à l’auberge d’Emmaüs
en
face des perpétuités du
boulevard
Montparnasse.
(même que cette auberge ne s’appelait pas Emmaüs.)
On
y a partagé le pain, le vin et l’addition.
(bien
qu’en réalité le pain c’était plutôt pizza et le vin, fut plutôt transformé en eau du robinet…)

Alors ? Aux orties les miracles?
Pas de miracle?
Pas sûr !
Policière, retraité, guide, scout ou enfant de la Mission,
tous
Femmes et Hommes de bonne volonté,
sont
retournés dans les méandres de leur vie.

Tous avec légèreté et discrétion
semblaient
porter
une
flammèche de résurrection
calfeutrée
au creux de la main,
un
épi gourmand
à
la commissure des lèvres,
tous
prêts à cheminer vers cet avenir
chacune et chacun aurait davantage,

Foi
en l’Autre, en l’Amour et en Demain.

Monsieur le Poète,
ceci
n’était pas un jour ordinaire
même que les moineaux ne vont pas se taire

pour vous le confirmer !


NB:

Ne
le dites à personne
mais
dans notre longue nuit
de
route vers le nord (pays de Jean)
nous
les avons vus se mettre en piste, saltimbanques et artistes
tous
colocataires à la résidence Montparnasse Bienvenue.
Danses,
chants et musiques
y
batifolent jusqu’au petit matin.
De la mort on en rigole
et
on en picole,
et
tant pis pour ces pauvres vivants
qui
y pensent en tremblotant !


JPM Vanhecke
8 juillet
2016 studiovanhecke@yahoo.fr

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