Pionnier mondial de la médecine et figure majeure de l'anatomie pathologique, le professeur Jacques Delarue (1901-1971) a marqué la science française.
Expert de la tuberculose et du cancer du poumon, cet humaniste passionné a fait de l'analyse microscopique une discipline vivante et humaine, dédiée au soin des malades.
En 1927, à l'ancien hôpital de la Charité à Paris, les jeunes externes découvraient un interne en médecine de 26 ans, grand et mince dans sa capote bleue, le stéthoscope débordant de la poche. Son visage grave aux yeux ardents, tamisés d'une bonté un peu triste, imposait d'emblée le respect. Cet élève passionné du professeur Fernand Bezançon se nommait Jacques Delarue.
Il allait devenir l'un des plus grands maîtres de l'anatomie pathologique française au XXe siècle. Dès ses débuts, il a défendu une vision révolutionnaire de sa discipline : loin d'être une science morte ou purement morphologique, elle devait rester une étude humaine, vivante et indissociable du soin apporté au patient au lit d'hôpital.
Au cours de sa carrière remarquable, Jacques Delarue s'est illustré par des travaux pionniers à l'échelle internationale. Dès 1929, il consacre ses recherches aux affections respiratoires et particulièrement à la tuberculose pulmonaire.
Durant les heures sombres de l'Occupation en 1942, alors que les expérimentations sur les animaux devenaient impossibles « faute d'animaux que l'on préfère manger », il trouvait un refuge moral dans le travail et la méditation. C'est à cette époque qu'il étudie les tumeurs bronchiques à évolution lente, qu'il baptise du nom d'« épistomes ».
Plus tard, en 1954, lors de la Conférence internationale de Washington, il présente un rapport magistral sur le cancer du poumon reposant sur l'analyse de plus de 6 500 cas. Il y conclut son exposé par une pointe d'esprit devenue célèbre : « Les hommes sont égaux par leurs bronches, mais différents par leur esprit ».
Titulaire de la prestigieuse chaire d'Anatomie pathologique de la Faculté de Médecine de Paris, Jacques Delarue a marqué des générations d'étudiants et de chercheurs. Organisateur infatigable, il a fondé la Semaine annuelle d'anatomie pathologique et dirigé la rédaction du grand Traité d'Anatomo-pathologie.
Après avoir exercé à l'Hospice Paul-Brousse à Villejuif, il a repris la direction du service d'anatomie pathologique de l'Hôtel-Dieu. Là, il veillait quotidiennement à ce que ses collaborateurs travaillent en lien étroit avec les cliniciens, instaurant des confrontations anatomo-bactériologiques rigoureuses pour éclairer les diagnostics. Il redoutait la mécanisation de la santé et l'hyper-spécialisation, plaidant sans relâche pour le maintien d'un « médecin de culture générale ».
Travailleur acharné se levant dès l'aube et ignorant le repos dominical, Jacques Delarue était un homme d'une érudition impressionnante. Passionné de littérature, de musique et d'art, son bureau était orné d'une tapisserie de Jean Lurçat.
S'il pouvait se montrer cassant, coléreux ou sarcastique face à la négligence, il réservait une bienveillance sincère aux malades et à ses jeunes élèves.
Atteint par la maladie en 1971, ce grand patron humaniste a choisi de reposer pour l'éternité dans le petit cimetière marin de Cricquebœuf, en Normandie, face aux champs et au large. Sa mémoire demeure vivante à travers l'héritage scientifique d'une médecine résolument tournée vers l'humain.