Alors que la « Mort Noire » ravage la cité, les Docteurs Régents tentent de dompter le chaos, entre théories alchimiques, usage de pierres précieuses pour contrer le poison et rivalités sanglantes au chevet des mourants.
L'histoire de ces médecins oscillant entre dévouement héroïque et dogmes archaïques.
Rouen, XVIIe siècle. Tandis que la cité normande ploie sous les assauts répétés de la « Mort Noire », une élite médicale tente de maintenir l’ordre au milieu du chaos : les Docteurs Régents. Membres éminents du Collège des Médecins de Rouen, ces hommes incarnent une médecine de transition, où l’autorité des Anciens se heurte violemment à une réalité épidémique qu’ils ne parviennent pas à maîtriser.
Le Collège des Médecins, dont l’histoire est indissociable de celle de l'Hôtel-Dieu, est alors l’institution suprême. Pour en faire partie, le prestige est de mise : en 1561, une députation rouennaise n'hésite pas à se rendre à Paris pour convaincre Robert du Breuil, un docteur-régent renommé, de s'installer à Rouen en lui offrant une maison et une rente de 400 livres.
Le plus célèbre d'entre eux reste sans doute Marin le Pigny, doyen du Collège pendant de longues années et aumônier du roi Henri III. C'est sous son impulsion que la corporation se place sous la protection de saint Luc, affichant fièrement une bannière où Dieu le Père surplombe des plantes médicinales avec la devise : Medicinons Créavit altissimus (Le Très-Haut a créé la médecine).
Pourtant, malgré cette superbe, la science de ces docteurs régents reste prisonnière des siècles passés. Ils argumentent sur des théories nées de l'imagination, débattant entre les incertitudes des alchimistes et les configurations des astronomes. Jusqu'aux travaux de Harvey sur la circulation du sang, leur savoir demeure figé au temps d'Hippocrate et de Galien.
Face à la peste, leur arsenal est plus poétique que thérapeutique. Les régents soutiennent avec ferveur que les pierres précieuses (rubis, topazes, émeraudes) renferment des « esprits » capables de fortifier ceux de l'homme pour résister au « poison subtil » du fléau. Cette dogmatique conduit parfois à des pratiques absurdes sous une apparence de logique rigoureuse.
L’histoire des Docteurs Régents est aussi celle de leurs rivalités. Au début du XVIIe siècle, le docteur Jouysse s’illustre par ses critiques acerbes contre ses confrères. Il moque l’usage immodéré des gemmes, affirmant avec une ironie cinglante que pour en tirer un quelconque bénéfice, il faudrait « les avaler tout entières » plutôt que de les broyer.
Ces querelles ne sont pas sans conséquences. Jouysse accuse son confrère de Lampérière d'avoir « peuplé le charnier du cimetière Saint-Maur » par l'usage du sublimé et de l'opium à haute dose, lequel plongeait les malades dans une « torpeur progressive » mortelle. En retour, Lampérière souhaite voir Jouysse condamné à prier à genoux pour les trépassés qu'il aurait lui-même envoyés dans la tombe.
Malgré ces errances doctrinales, on ne peut nier le courage de ces hommes. Cloîtrés, fuis par leurs amis, les médecins de la contagion vivaient dans un isolement féroce pour soigner leurs compatriotes. Beaucoup, comme le docteur Le Boujonnier après trente-neuf ans de service, finirent par succomber au mal qu'ils tentaient de combattre. Ce n'est qu'avec les progrès de l'anatomie et de la physiologie que cette médecine de dogmes s'effacera, laissant place, bien plus tard, à la révolution pastorienne.