1650 : la mort rôde dans les rues de Rouen. Face au fléau, les médecins de l'époque déploient une pharmacopée surréaliste.
Entre brassards d’écrevisses odorants, sel de larmes de cer, triacle opiacée et huiles de vers, plongez dans cet étrange théâtre médical où l’on tentait désespérément de repousser l'invisible par l'alchimie.
Imaginez les rues de Rouen en l’an de grâce 1650. Sous les colombages, l’air est lourd, non seulement de l'humidité de la Seine, mais surtout d'une terreur invisible : la peste. Cette année-là, le « mal absolu » fauche pas moins de 17 000 âmes dans la cité normande. Face à ce fléau, nos ancêtres rouennais n'étaient pas restés passifs, mais leur arsenal médical nous semble aujourd'hui sortir d'un grimoire d'alchimiste.
Au cœur de la lutte, des médecins comme Marin le Pigny ou Jean Lampérière brandissent l'arme absolue de l'époque : la triacle (ou Thériaque). Ce remède, dont la préparation est alors une affaire d'État, est un mélange complexe de clous de girofle, de noix muscade et de plantes aux noms mystérieux comme l’aristoloche ou la gentiane. Le secret de son efficacité supposée ? Une forte dose d'opium.
Cependant, la faculté est divisée. Le célèbre docteur Jouysse, connu pour son esprit caustique, s’opposait violemment à ses confrères. Pour lui, cet usage massif d'opium ne faisait que plonger les malades dans une « torpeur progressive » menant droit au tombeau.
Plus surprenante encore pour nous est la place accordée à la lithothérapie. Au XVIIe siècle, on ne se contente pas d'admirer les pierres précieuses, on les considère comme des réservoirs d'« esprits » capables de renforcer la résistance humaine contre le poison de la peste. Perles, topazes et émeraudes font partie de la pharmacopée.
L'histoire locale a retenu une anecdote savoureuse : alors que les médecins préconisaient de broyer ces gemmes, le docteur Jouysse tournait la pratique en dérision. Selon lui, si ces pierres agissaient par leur « lucidité », leur broyage en détruisait la lumière. Il suggérait alors ironiquement qu'il vaudrait mieux « les avaler tout entières » pour un effet réel !.
L’ésotérisme médical ne s’arrêtait pas là. On utilisait la poudre de crapaud, censée absorber le venin de la peste par une forme de « sympathie occulte ». Certains malheureux portaient même un sachet d'arsenic sur le cœur, espérant qu'il agirait comme un aimant protecteur contre la contagion. On cherchait aussi le salut dans le « larmier de cerf » ou la teinture d'or, alors que la médecine restait hantée par les configurations astrales.
Face à l’échec de ces drogues étranges, les Rouennais se tournaient vers les cieux, multipliant les processions aux saints guérisseurs comme Saint Roch ou Saint Sébastien, ce qui, hélas, accélérait souvent la propagation du mal.
Le véritable tournant ne vint pas des rubis avalés, mais de la rigueur administrative. Sous l'impulsion de Colbert, la création du « Lieu de Santé » en 1654 marqua le début d'une lutte structurée : quarantaines strictes et désinfection des maisons au soufre. Ces mesures de bon sens firent reculer le fléau, bien avant que la science ne découvre, en 1894, que le véritable coupable n'était ni un sortilège, ni un mauvais air, mais la puce du rat.
En relatant ces pratiques, on ne peut que souligner la résilience de Rouen qui, entre science balbutiante et croyances ancestrales, a su traverser l'une des périodes les plus sombres de son histoire.