Tétines en pis de vache et ivoire fin XIXe siècle, coll. Léon Dufour, musée des Pêcheries, Fécamp.
Des biberons « infanticides » du XVIIIe siècle aux poudres modernes, l’histoire du lait n'est pas un long fleuve tranquille.
Si la stérilisation a sauvé des vies, le récent événement Lactalis-Nestlé nous rappelle que les toxines industrielles et la mondialisation obligent à une vigilance sanitaire de chaque instant.
Le récent évènement qui ébranle les géants Lactalis et Nestlé, contraints de rappeler massivement des laits infantiles suite à la détection de céréulide — une toxine produite par la bactérie Bacillus cereus — rappelle cruellement que la sécurité alimentaire des nourrissons reste un combat de chaque instant. Si l'enquête pointe aujourd'hui vers un fournisseur chinois d'huile riche en acide arachidonique, ce n'est pas la première fois que l'alimentation artificielle des tout-petits traverse des zones de turbulences tragiques. Pour mieux comprendre l’émotion suscitée par l’article du Monde, il faut se replonger dans l’histoire d’un liquide qui fut longtemps qualifié de « lait qui tue » avant de devenir le « lait qui sauve ».
Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, l’allaitement artificiel était une rareté, souvent perçu comme une condamnation à mort. Lorsque les mères ne pouvaient allaiter, on faisait appel à des nourrices, mais pour les « enfants trouvés », la situation était effroyable : à Paris ou à Rouen, le taux de mortalité de ces nouveau-nés pouvait atteindre 84 % à 94 % à la fin du XVIIIe siècle. Face à ce « désastre démographique », l’État royal et les hôpitaux tentèrent des expériences pour remplacer le lait maternel par du lait animal.
L'une des tentatives les plus documentées eut lieu à l'Hôpital Général de Rouen entre 1763 et 1765. Grâce à un don de l'Abbé de Germont, on tenta d'élever des enfants au lait de vache dans une crèche dédiée. Ce fut un échec retentissant : sur 232 enfants accueillis, plus de 90 % succombèrent. À l'époque, on ignorait tout de la stérilisation. Les causes de décès, identifiées par autopsie, étaient principalement des « dévoiements » (diarrhées) et des infections respiratoires, causés par un lait souvent gâté ou administré avec des ustensiles mal nettoyés.
Au XIXe siècle, une innovation technique va paradoxalement aggraver la situation : le biberon à long tuyau. Pratique car permettant à l'enfant de téter seul, il était un véritable nid à bactéries, car impossible à nettoyer correctement. Les hygiénistes de l'époque l'ont qualifié d'« arme d’infanticide », notant que la mortalité infantile liée à son usage frôlait les 60 %.
Il faudra attendre la « révolution pasteurienne » à la fin du XIXe siècle pour que la puériculture devienne une affaire d'hygiène scientifique. Des médecins comme Léon Dufour, avec la création de la « Goutte de Lait » en 1894, ont commencé à distribuer du lait stérilisé et « humanisé », faisant chuter drastiquement la mortalité dans les villes. L'apparition des laits en poudre vers 1905 a marqué une autre étape majeure, offrant une sécurité bactériologique supérieure au « bon vieux lait » de vache souvent falsifié ou sale.
La crise actuelle de 2026 nous montre que si nous avons quitté l'ère du lait souillé par manque d'hygiène domestique, nous sommes entrés dans celle des risques systémiques industriels. La toxine céréulide, responsable des rappels de lots Lactalis et Nestlé, est produite par une bactérie omniprésente dans l'environnement, capable de former des spores pour résister aux traitements.
La difficulté rapportée par les autorités — à savoir que la toxine n'est parfois détectable qu'une fois le lait reconstitué dans le biberon — fait écho aux mises en garde historiques sur la fragilité de ces préparations. Hier, le danger venait de l'absence de soins ou du tuyau de caoutchouc encrassé ; aujourd'hui, il provient de la complexité des chaînes d'approvisionnement mondialisées, où un ingrédient produit à l'autre bout du monde peut contaminer des millions de boîtes.
En somme, l'histoire du lait infantile est celle d'un passage du « lait qui tue » par ignorance au « lait qui sauve » par la science. Mais comme le rappelle la mise en cause de l'usine de Craon, déjà au cœur d'un scandale de salmonelle en 2017, la vigilance sanitaire ne peut jamais être considérée comme un acquis définitif.
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