L'écraseur de poux - Joos van Craesbeek (musée de Bayonne)
En 1815, notre histoire hospitalière locale fut marquée par une crise dramatique : l'hospice de l'Humanité de Rouen fut débordé par l'arrivée de soldats atteints du typhus épidémique, un fléau ravageur qui n'épargna ni les malades ni de nombreux soignants héroïques, comme le jeune étudiant Pierre-Brutus Billard.
Pendant des siècles, cette maladie a décimé les populations lors des guerres et des famines. Mais face aux récents titres de l'actualité sanitaire, une question troublante se pose : le typhus est-il de retour ?
Nous avons longtemps cru cette maladie vaincue grâce à une figure tutélaire de notre patrimoine médical : le bactériologiste rouennais Charles Nicolle. En 1909, lors de ses travaux à l'Institut Pasteur de Tunis, il démontre magistralement que le pou de corps est le vecteur de transmission du typhus exanthématique. Cette découverte fondamentale, récompensée par le prix Nobel de médecine en 1928, a permis de mettre en place des mesures prophylactiques simples (l'épouillage) qui ont sauvé d'innombrables vies, notamment durant la Première Guerre mondiale.
Malheureusement, le typhus fait aujourd'hui un retour inattendu. En Californie, une flambée de "typhus murin" a récemment frappé, avec un record de 220 cas signalés à Los Angeles en 2025. Cette forme de la maladie, causée par la bactérie Rickettsia typhi et transmise par les puces, est directement favorisée par le changement climatique : des hivers plus doux permettent aux vecteurs de prospérer toute l'année, tandis que l'urbanisation accentue la cohabitation entre l'homme et la faune sauvage.
Le risque ne s'arrête pas là. Les médecins observent aujourd'hui le retour d'infections historiques liées au pou de corps dans les pays industrialisés. La "fièvre des tranchées", maladie cousine qui toucha plus d'un million de soldats lors de la Grande Guerre, ressurgit actuellement comme un marqueur de la très grande précarité, touchant principalement les personnes sans-abri.
Le typhus exanthématique historique (transmis par le pou) reste lui aussi une menace latente. Le dérèglement climatique entraîne une multiplication des crises humanitaires et des réfugiés. Or, c'est précisément dans les situations de promiscuité extrême et de rupture des conditions d'hygiène que le pou de corps prolifère. De plus, la bactérie a la capacité de rester dormante chez une personne guérie et de se réactiver des décennies plus tard à la faveur d'un stress physique ou d'une malnutrition (maladie de Brill-Zinsser), offrant un point de départ possible à de nouvelles épidémies.
En conclusion, le typhus n'a jamais totalement quitté la scène. Il s'adapte à nos défis contemporains, se nourrissant du réchauffement climatique et de la fracture sociale. Notre histoire hospitalière nous enseigne une leçon d'humilité : face aux maux que l'on pensait disparus, la prévention, l'hygiène et l'attention portée aux plus vulnérables demeurent nos meilleurs boucliers.