L'écraseur de poux - Joos van Craesbeek (musée de Bayonne)
Il y a un siècle, en 1926, André Derocque — futur chirurgien en chef des hôpitaux de Rouen et figure emblématique du CHU — soutenait sa thèse de doctorat consacrée aux « endométriomes vaginaux et para-vaginaux ». À cette époque, le terme même d'endométriose n'avait pas encore été officialisé.
Grâce aux archives partagées par Karl Feltgen et à l'analyse contemporaine de Clotilde Hennetier chirurgienne, spécialisée en endométriose, les travaux de ce brillant médecin, tombé au champ d'honneur en 1940, entrent aujourd'hui en résonance avec la médecine moderne.
Dans le résumé de sa thèse publié en 1927, André Derocque décrivait avec une impressionnante rigueur clinique des « tumeurs curieuses » composées d’un stroma fibro-musculaire et d'éléments morphologiquement et fonctionnellement identiques à la muqueuse utérine. Il cartographiait déjà les différentes localisations de la maladie : le vagin, le septum recto-vaginal, les ovaires ou encore l'intestin.
Derocque y distinguait trois formes d'évolution :
La forme disséminée par de multiples nodules sous-péritonéaux.
La forme nodulaire ou diffuse, capable d'infiltrer le rectum et de comprimer les uretères.
La forme kystique, plus localisée.
Sur le plan clinique, il identifiait la dysménorrhée (règles douloureuses) et les troubles rectaux comme les symptômes majeurs. Pour le diagnostic, il préconisait un toucher rectal systématique, notant astucieusement que malgré l'infiltration de la paroi intestinale, la muqueuse restait souple — un critère clé pour écarter un cancer du rectum. Sa stratégie chirurgicale, bien qu'agressive (hystérectomie totale), se voulait conservatrice pour le rectum et misait sur la régression spontanée des reliquats tumoraux ou sur la curiethérapie en cas de récidive.
Cent ans plus tard, Clotilde Hennetier constate que la vision de son prédécesseur reste d'une étonnante modernité. La typologie de Derocque correspond exactement aux définitions actuelles : l'endométriose péritonéale superficielle, l'endométriose profonde (ou nodulaire) et l'endométriome (kyste ovarien). De même, la théorie de la transplantation par reflux menstruel de Sampson (1927) reste la plus largement acceptée de nos jours.
Cependant, la prise en charge a radicalement évolué :
Symptomatologie et diagnostic : Si la dysménorrhée reste le signe d'appel principal, on y associe aujourd'hui la dyspareunie profonde (douleurs lors des rapports sexuels) et l'infertilité. Le toucher rectal, douloureux, est désormais abandonné au profit de l'imagerie de première intention : l'échographie et l'IRM pelvienne.
Révolution thérapeutique : Absent de la thèse de 1926, le traitement hormonal (mise en aménorrhée par pilule en continu ou stérilet) est aujourd'hui le traitement de première intention recommandé par la HAS et le CNGOF. Il bloque les micro-hémorragies provoquées par les cellules d'endomètre qui réagissent au cycle.
Chirurgie d'expert : La chirurgie est désormais réservée aux échecs du traitement médical. Elle est devenue mini-invasive (cœlioscopie ou assistance robotique) et multidisciplinaire, associant gynécologues, urologues et chirurgiens digestifs. Quant à la curiethérapie, elle a été totalement abandonnée pour cette pathologie bénigne.
En définitive, bien que les outils diagnostiques et thérapeutiques se soient affinés pour réduire l'errance médicale des patientes, les observations fondamentales d’André Derocque s'imposent comme les bases solides d'une pathologie qui, un siècle plus tard, continue de dévoiler sa complexité.