L'office XII avant et pendant sa démolition pour laisser place au pavillon Derocque
L'histoire hospitalière rouennaise est riche d'innovations, mais elle comporte aussi ses chapitres obscurs.
Pendant près de trois siècles, la prise en charge des « femmes débauchées » – un vocable de l'époque désignant les prostituées, les filles mères ou les libertines – a oscillé entre impératif sanitaire et répression morale implacable au sein de l'Hospice Général de Rouen.
L'approche strictement répressive prend racine au XVIIe siècle. C'est par un édit de Louis XIV, en 1681, qu'est formellement organisé l'Hôpital Général, destiné en premier lieu au « renfermement des pauvres mendiants ». Très vite, l'établissement fait également office de maison de réclusion pour les femmes de mauvaise vie, incarcérées sur ordonnance de justice ou par simple lettre de cachet émanant de familles influentes. Loin d'adopter une posture médicale, l'hôpital exerce alors une fonction d'ordre moral pour mater les déviances. Les libertines sont parquées dans un quartier isolé, où une messe séparée leur est même célébrée.
Au XIXe siècle, face au péril de la syphilis, la réglementation s'intensifie. Les « filles publiques » sont mises en carte et contraintes à des visites médicales hebdomadaires ou bi-hebdomadaires. Celles déclarées contagieuses sont hospitalisées de force. En 1880, elles sont regroupées dans un pavillon spécifique près de la rue Eau-de-Robec, qui prendra bientôt le nom tristement célèbre d'« Office XII ».
De sinistre mémoire, l'Office XII est le théâtre d'une promiscuité terrible et de conditions d'hygiène indignes. Méprisées pour des raisons morales et financières, ces patientes rebelles subissent la discipline de fer d'une religieuse. Celles qui refusent de se soumettre sont jetées dans les « loges », des cabanons froids au sol de pierre où elles sont enfermées au pain sec et à l'eau, parfois pendant plusieurs jours. L'écrivain Guy de Maupassant, dans sa nouvelle Le lit 29, décrira d'ailleurs ces salles dédiées aux syphilitiques comme « cet asile de la misère, de la souffrance et de la mort ».
Il faut attendre l'aube du XXe siècle pour qu'une conscience médicale s'élève. En 1900, le docteur Charles Nicolle (futur Prix Nobel) est nommé chef de service et s'insurge contre ce régime pénitentiaire d'un autre âge ; son premier geste est de faire fermer les loges.
Néanmoins, la vétusté des murs persiste longtemps. En 1924, alors que le bâtiment menace littéralement de s'effondrer, les prostituées se mutinent contre le manque d'hygiène le plus élémentaire : elles ne disposent alors que d'un vase de nuit et d'un seul litre d'eau par jour pour faire leur toilette. Face au scandale imminent, le docteur Joseph Payenneville, figure majeure de la lutte antivénérienne, obtient enfin de la municipalité le transfert des malades et la construction de locaux décents et neufs.
Ce régime d'exception s'étiolera définitivement après la Seconde Guerre mondiale. La loi Marthe Richard de 1946 interdit les maisons closes, et l'ordonnance de 1960 abolit les mesures sanitaires discriminatoires envers les prostituées. Les patientes rouennaises intègrent alors la médecine de droit commun, refermant la porte de trois siècles d'enfermement et de stigmatisation.
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