Gérard MAAREK 28.03.2022
Article publié sur le site de la revue en ligne "CONTREPOINTS"
La guerre est de retour après plusieurs décennies sans conflit majeur. Etait-ce une fatalité ? Peut-on rêver d’un monde débarrassé de ce fléau ? On a beau jeu de moquer les philosophes qui ont essayé de penser les conditions de la paix. Pourtant les idées de Kant, énoncées il y a deux cents ans, éclairent l’affrontement entre nos états de droit et les états despotiques qui se partagent aujourd’hui la planète.
La crise ukrainienne est venue dissiper l’illusion selon laquelle la paix était une situation pérenne. Tout au plus assistait-on depuis soixante-quinze ans, assis devant nos postes de télévision, à des conflits sporadiques dans des contrées lointaines. Or cette fois la guerre est à nos portes. N’est-ce pas le moment de relire Emmanuel Kant ? De comprendre pourquoi ce que nous avions crû être la « paix perpétuelle » qu’il nous annonçait dans son ouvrage éponyme de 1795 s’est transformé dans le cauchemar d’une confrontation à grande échelle.
Le maître de Königsberg nous avait pourtant prévenus : les traités de paix du passé ne sont que la suspension des hostilités. « La guerre elle-même n’a pas besoin de motif particulier, elle semble avoir sa racine dans la nature humaine… » Les peuples vivent toujours dans l’« état de nature » qui n’est autre que l’« état de guerre ». Si la constitution des états-nations est parvenue à pacifier les relations entre les habitants d’un même pays, en les soumettant à une autorité commune, le droit des gens reste balbutiant.
La Charte des Nations-Unis a été une tentative pour doter le monde d’un embryon de droit cosmopolitique. Cette construction comporte bien un organe exécutif, le Conseil de Sécurité, et une Assemblée délibérante. Mais le premier est sans pouvoir dans les situations où l’une des cinq grandes puissances exerce son droit de veto. La seconde ne peut qu’émettre des vœux non contraignants. Il reste à l’ONU une sorte de soft power, qui n’est pas sans importance, et dont témoigne l’assiduité des chefs d’état à ses réunions annuelles. Néanmoins, la guerre en Ukraine a démontré que les Nations-Unies ne sont qu’un théâtre d’ombres. L’essentiel est ailleurs.
Primo, c’est la dissuasion nucléaire qui a empêché jusqu’ici l’extension des conflits. Les règles du jeu en ont été parfaitement respectées : si une puissance nucléaire ne peut en attaquer une autre (cf. la crise des missiles à Cuba), elle peut s’en prendre à un état qui ne possède pas la bombe (l’URSS en Afghanistan, les États-Unis en Irak). Ce que démontre une fois encore l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe.
Secundo, la Guerre froide avait les apparences d’une confrontation de nature idéologique entre régimes collectivistes et états capitalistes. La nouvelle ligne de front sépare désormais les « états de droit » (l’Union européenne, les États-Unis et quelques autres) et les « états despotiques » (Russie, Chine, Iran,…) ; pour parler comme Kant. Ainsi se dévoile la varie nature de l’OTAN. Ce traité, censé défendre ses signataires contre les tentations hégémoniques de l’URSS, rassemble de fait des états mus par un même idéal. Son préambule l’énonce clairement : « Les États parties au présent Traité, […], déterminés à sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation, fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit […] se sont mis d’accord sur le présent Traité de l’Atlantique Nord. » Ainsi, aujourd’hui, la finalité défensive de l’OTAN s’efface derrière sa vocation à rassembler les peuples qui aspirent à une vie libre et bonne.
Si Kant revenait parmi nous, il reconnaîtrait sans peine en l’OTAN la Fédération qu’il appelait de ses vœux. Celle d’états-nations unis par « …une alliance de paix (foedus pacificum) et qui diffère du traité de paix (pactum pacis), en ce qu’elle terminerait à jamais toutes les guerres, tandis que celui-ci n’en finit qu’une seule. » Des états-nations dotés de la forme politique adéquate, celle de la « république » fondée sur le triple principe de la liberté des hommes, de la soumission de tous à une législation commune et de l’égalité de tous les citoyens. Car c’est à ces conditions que le droit et non plus la force pourra régir leurs relations et que la guerre cessera d’être une option. En effet en « république », « la question de savoir si la guerre aura lieu ou non ne peut être décidée que par le suffrage des citoyens, il n’y a rien de plus naturel qu’ayant à décréter contre eux-mêmes toutes les calamités de la guerre, ils hésitent à s’engager dans un jeu si périlleux… » Cette assertion est empiriquement vérifiée : il n’y a pas, dans l’histoire, d’exemples de guerre qui ait opposé deux « républiques » entre elles !
En ce début du XXIe siècle, où en est-on sur le chemin la « paix perpétuelle », entrevue par Emmanuel Kant ? Cette « fédération qui doit s’étendre insensiblement à tous les états », s’il s’agit bien de l’OTAN, ne réunit aujourd’hui environ qu’un milliard d’individus, soit 12 % de la population de la planète. Cependant, cet ensemble génère chaque année quasiment 50% du PIB mondial. C’est dire l’efficacité des constitutions républicaines, et de leur corollaire l’économie de marché. On comprend mieux le pouvoir d’attraction que ce modèle exerce sur tous les peuples du monde. L’actualité en apporte la preuve quotidiennement.
Après la chute du communisme, les tentatives de secouer le joug des régimes despotiques se sont multipliées. Ce furent les Printemps arabes (Tunisie, Egypte, Syrie, et plus récemment Algérie) et les Révolutions de couleur dans les pays de l’ancienne URSS (Ukraine, Géorgie, et plus récemment les secousses qu’ont connu la Biélorussie et le Kazakhstan).
Plusieurs pays ont rejoint l’Union européenne, et quelques autres se sont portés candidats. L’adhésion à l’OTAN a suscité des vocations, suivies d’effet dans le cas de la Pologne et des pays baltes, en projet pour la Finlande et la Suède, contestées s’agissant de la Géorgie et de l’Ukraine.
Les flux ininterrompus de migrants, réfugiés économiques ou demandeurs d’asile, désireux de vivre en Europe ou aux États-Unis témoignent aussi de la fascination que les « sociétés ouvertes » continuent d’exercer sur le reste de l’humanité.
Kant avait clairement identifié les deux forces susceptibles d’accélérer le ralliement des peuples à son projet de Paix perpétuelle. Primo, les relations commerciales entre les nations. Il écrit : « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes… ». Secundo, les échanges interpersonnels entre citoyens de différents pays. « L’hospitalité est le droit qu’a tout étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive. […] C’est de cette manière que des régions éloignées les unes des autres peuvent contracter des relations amicales, qui finissent par recevoir la sanction des lois publiques, et le genre humain se rapproche insensiblement d’une constitution cosmopolitique. » Bref, Kant fait l’éloge du tourisme, avant que le mot ne soit rentré dans notre vocabulaire.
Hélas, deux cents ans après la publication de son opuscule, la marche vers la constitution d’une Fédération de républiques liées par une alliance de paix est toujours entravée. Peut-être les peuples eux-mêmes en sont-ils les premiers responsables ? Aveuglés par les idéologies, fanatisés par les religions, ou tout simplement, subissant volontairement leur servitude, « fruit de l’apathie, de l’égoïsme, de l’habitude d’être esclave. » In Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie, 1576.
Bien sûr, les autocrates et leurs affidés ne lâchent pas facilement leur proie. La répression s’est abattue avec une violence extrême pour venir à bout des soulèvements au Moyen-Orient (Iran et Syrie notamment). La Russie, sans doute dans la crainte d’une contagion démocratique, veut se doter d’un glacis de pays soumis. De même, l’Iran cherche à déstabiliser tout le Moyen-Orient pour sauver son régime théocratique. Il lui était nécessaire d’anéantir le Liban, naguère pays pluriculturel, ouvert sur l’Occident, un exemple fâcheux, à ne pas suivre. La Chine a mis au pas Hong Kong, et s’apprête à faire main basse sur Taïwan pour la même raison.
Dès lors faut-il désespérer de voir un jour la guerre bannie de l’histoire, comme l’ont été les sacrifices humains et l’esclavage ?
Le drame qui se joue en Ukraine est crucial à cet égard. La défaite du chef du Kremlin montrerait une fois de plus que la force ne paie pas, qu’on ne peut pas tout se permettre à l’abri d’un parapluie nucléaire. Elle signerait un pas en avant significatif dans l’édification d’un ordre international garant de la paix et de la sécurité des peuples. Kant nous a montré la direction à suivre. Il a seulement eu tort d’avoir eu raison trop tôt.