Causes et conséquences
La question de l’immigration hante les esprits, soulève les passions, et encombre le débat politique. Plutôt que de prendre parti et d’entretenir les polémiques, ce chapitre tente de porter sur ce phénomène un regard aussi objectif que possible. On utilisera à cette fin les outils théoriques forgés autour de « l’hypothèse DARWIN ». L’immigration n’est jamais que l’une des formes que prend le mécanisme de sélection qui, à chaque période, rebat les cartes des hiérarchies entre les individus et entre les groupes humains.
L’immigration est le côté pile d’une pièce, dont l’émigration serait le côté face. Il est donc préférable de parler de migration, c’est-à-dire du déplacement d’une population, d’un groupe de taille significative, qui quitte son lieu de vie pour s’installer ailleurs. L’histoire de l’humanité est jalonnée de mouvements de cette nature. En ceci, l’espèce humaine ne se distingue pas de certains animaux qui eux aussi voyagent sur de longues distances. Les saumons, les anguilles, les hirondelles et les cigognes parcourent des milliers de kilomètres tous les ans pour hiverner ou pour rejoindre leur lieu de reproduction, puis reviennent à leur point de départ. Ils sont mus par leur instinct, programmé génétiquement. Les migrations humaines, quant à elles, sont le plus souvent pérennes et motivées par des considérations sociales, économiques ou politiques. Les gènes ont cédé ce rôle aux « mèmes » pour parler comme Richard Dawkins, ce que j’ai regroupé sous le vocable de « programmes socioculturels » (PSC en abrégé). Curieusement, le réchauffement climatique a fait se rejoindre les comportements humains et animaux. Des mammifères marins et des papillons remontent vers le nord, où ils trouvent des températures plus supportables. Dans le même temps, on nous annonce comme imminente la venue dans nos contrées de populations chassées par des canicules devenues mortifères ou par la submersion de leurs terres. Dans les deux cas, c’est l’action de l’homme qui est l’origine de ces dérèglements.
Remettons-nous en mémoire les épisodes les plus significatifs des migrations humaines qui ont façonné les nations et les empires, remodelé les civilisations. J’aurais pu évoquer d’autres déplacements de population, ceux qui ont marqué l’histoire de l’Extrême-Orient tout au long des siècles et pas plus tard qu’en 1947 lors de la création du Pakistan[1] ou encore les déportations organisées par des despotes aussi cruels que Joseph Staline (celle des Tatars de Crimée et des Allemands de Kœnigsberg). Cet inventaire ne saurait être exhaustif.
Les Grandes Invasions barbares (IVe-VIe siècles)
Au début de l’ère commune, l’Empire romain s’était étendu sur tout le pourtour méditerranéen et avait conquis l’Europe du Nord. Des populations nombreuses affluaient à Rome pour se fondre dans ce grand ensemble. Cette évolution avait fait de l’Empire un état pluriethnique : la citoyenneté avait été octroyée généreusement[2], et des empereurs d’origine étrangère ont succédé à Octave Auguste[3]. Le christianisme, importé du Proche-Orient, changeait en profondeur l’Empire romain d’Occident. Au Ve siècle, la décomposition était achevée sous les coups de boutoir des peuples germaniques et slaves, Goths, Vandales, Alamans, Francs, et Lombards. Les royaumes francs et germains tentaient de préserver les apparences en se disant les héritiers de Rome. Charles-Quint n’était-il pas encore le souverain d’un Saint-Empire Romain germanique ?
Les Invasions arabes (VIIIe-XIe siècles)
La prédication du Prophète Mohamed a armé les tribus arabes et les a lancées à la conquête du monde. De l’Espagne à la Perse et à l’Inde, l’Islam a soumis des peuples innombrables. Les guerriers, venus de la Péninsule arabique, étaient quelques milliers. Aujourd’hui, des populations entières s’en disent les descendants, ce qui est sans doute génétiquement inexact. Ce sont les enseignements et la langue du Coran qui ont migré, davantage que les conquérants eux-mêmes.
La Traite négrière transatlantique (XVIe-XIXe siècles)
Des millions d’Africains ont été réduits en esclavage et déportés aux Amériques, pour travailler au service des colons européens[4]. Ils ont peuplé le Nouveau monde, formant une minorité significative aux États-Unis, et une majorité imposante dans les Caraïbes et au Brésil. La cohabitation entre leurs descendants et ceux des Européens n’a pas été sans heurts.
L'Émigration européenne massive (XIXe-début XXe siècle)
L’essentiel du peuplement des Amériques et de l’Australie, a été le fait des Européens. Les peuples premiers en ont été éliminés (en Argentine par exemple) ou réduit à un statut de citoyen de second rang (au Canada). La colonisation de l’Afrique par les Français et les Anglais n’a pas entraîné de mouvements de population massifs. Quand ces pays ont accédé à l’indépendance, les anciens colonisateurs se sont repliés sur leur métropole respective. Il en subsiste un groupe résiduel en République Sud-Africaine[5].
Les Mouvements migratoires contemporains (depuis 2000)
On en vient au sujet qui nous occupe ici. L’Europe et l’Amérique du Nord ont accueilli et accueillent encore de nombreuses personnes venues des pays en développement. La motivation du pays-hôte, le besoin de main d’œuvre, rejoint celle des nouveaux arrivants, la recherche d’un meilleur niveau de vie.
Quelques faits « stylisés » découlent de l’énumération qui précède.
La plupart des grands mouvements migratoires ont été initiés par des puissances conquérantes à la recherche de nouveaux territoires pour s’y établir et pour s’emparer des richesses qu’ils recélaient. En général, ces terres étaient déjà habitées. Ils n’en avaient cure. La violence, et souvent la guerre, étaient le meilleur moyen de parvenir à leurs fins. En général, avec succès. Nos héros en Occident sont ceux-là même qui se sont illustrés dans ces entreprises : César, Christophe Colomb, Jefferson, etc. Presqu’oubliés les noms de ceux qui ont tenté de leur résister : les chefs gaulois, les rois aztèques ou les chefs de tribus amérindiennes.
Les migrations des deux derniers siècles vers l’Europe et vers les États-Unis sont d’une autre nature. Ils sont volontaires et pacifiques, parce que désirés par les deux parties. L’arrivée massive d’Européens dans les États-nations américains nouvellement indépendants était le fruit d’une politique active de peuplement. De même, la France a recruté en nombre des travailleurs du Maghreb pour aider à son développement pendant les Trente Glorieuses, puis a accepté qu’ils s’installent durablement, rejoints par leur famille. Plus récemment, l’Allemagne d’Angela Merkel a reçu avec enthousiasme environ un million de réfugiés, notamment syriens, dans un élan de générosité, et sans doute avec l’arrière-pensée qu’ils viendraient combler son déficit en main d’œuvre.
Si le mouvement migratoire a été initié par le pays de départ, souvent contre la volonté du pays d’arrivée, on dira que l’on a affaire à une migration « push ». Lorsque l’appel d’air est provoqué par le pays-hôte, on sera en présence d’une migration « pull ». Quand le Duc d’Aumale reçoit la reddition de l’émir Abdelkader et que ses compatriotes affluent pour coloniser l’Algérie, il s’agit d’une migration du premier type. Quand quatre millions d’Algériens rejoignent la France après l’indépendance de leur pays, sur les talons des anciens colons, c’est à une migration du second type que l’on a affaire.
En 2023, 7,3 millions d'immigrés (il s’agit de personnes nées étrangères hors de France) vivent en France, soit 10,7 % de la population totale. 2,5 millions d'immigrés, soit 34 % d'entre eux, ont acquis la nationalité française.
Ce constat s’inscrit dans une dynamique de croissance. La population immigrée a progressé en nombre et en pourcentage, depuis le début du XXe siècle. Estimée à 1,1 % de la population totale en 1911, elle était encore de 3,7 % en 1921, de 5 % en 1946 et de 7,3 % en 1999. Le cap des 10 % a été franchi en 2019, marquant une nette accélération. Il est donc un peu exagéré de dire que « la France a toujours été une terre d’immigration ».
La population étrangère vivant en France s'élève à 5,6 millions de personnes, soit 8,2 % de la population totale. Elle se compose de 4,8 millions d'immigrés n'ayant pas acquis la nationalité française et de 0,8 million de personnes nées en France de nationalité étrangère.
Ces données sont à manier avec précaution[6], car on vient de voir qu’un immigré n’est pas forcément un étranger, et qu’a contrario un étranger n’a pas toujours émigré. Il faut compléter ces données pour faire apparaître l’origine des personnes vivant sur le sol français.
Il est alors préférable de s’intéresser aux « personnes d’origine étrangère », c’est-à-dire aux personnes résidant en France (peu importe leur nationalité) immigrées ou dont au moins un parent est immigré (c’est-à-dire né étranger, à l’étranger). Cette notion-ci est dépourvue d’ambiguïté.
« En 2019-2020, parmi les personnes vivant en logement ordinaire en France métropolitaine, 9 % sont immigrées, 12 % sont descendantes d’immigrés de 2ème génération et, parmi celles de moins de 60 ans, 10 % sont descendantes d’immigrés de 3ème génération. » Source INSEE.
Si l’on s’arrête à la deuxième génération, la population d’origine étrangère est d’environ 14 millions de personnes. À la troisième génération, cet effectif se monte à 21 millions.
Pour évaluer la dynamique à l’œuvre, il faut s’intéresser à la natalité. En 2023, 72,6 % des enfants sont nés de deux parents français. Ce qui veut dire que 27,4 % des nouveau-nés ont au moins un parent étranger. Cette proportion est à rapprocher de celle des descendants d’immigrés de la deuxième génération, cité plus haut, soit 12 %. Elle est deux fois plus élevée.
Considérons maintenant les personnes résidant en France qui ont moins un grand-parent immigré. Elles représentent 31 % de la population. Mais ce chiffre est une valeur moyenne. Il est sensiblement plus élevé pour les générations les plus récentes. Il augmentera nécessairement à l’avenir. En effet, parmi les enfants de moins de 4 ans, donc nés entre 2015 et 2019, 40 % ont au moins un grand-parent immigré.
L’origine géographique des immigrants n’est pas dénuée d’intérêt, si l’on souhaite mesurer leur proximité culturelle avec la population autochtone.
Les immigrés d’origine extra-européenne sont devenus majoritaires, et formaient les deux-tiers du total (66,9 %) en 2021 contre 23,2 % en 1968. Ceux venus d’Afrique et de Turquie représentaient à eux seuls 51,1 % du total en 2021. En 1968, ils ne comptaient que pour 21,2 %. Ce qui traduit à la fois le recul relatif de l’immigration européenne, la progression de l’immigration africaine et turque et, fait nouveau, la percée de l’immigration en provenance d’Asie.
Là encore, la répartition des naissances récentes nous renseigne sur la composition de la deuxième génération dans l’avenir. En 2023, sur les quelque 27,4 % de nouveau-nés ayant au moins un parent immigré (chiffre cité ci-dessus), les deux-tiers (18,2 %) concernent des parents originaires d’Afrique, l’autre tiers se partageant à égalité entre parents originaires d’Europe ou d’autres pays (Asie et Océanie).
En 2021, sur les 447,3 millions d’habitants des 27 pays de l’Union européenne (UE27), 37,5 millions sont étrangers et 55,4 millions sont nés dans un pays étranger, soit respectivement 8,4 % et 12,4 % de la population européenne. La France se situe ainsi dans la moyenne.
Je ne dispose pas d’informations plus détaillées.
Les sagas de familles immigrées sont toujours émouvantes. Venus de loin avec un maigre baluchon, on les voit gravir les échelons de la société et se hisser quelquefois à son sommet. On applaudit à la réussite des dynasties qu’ils ont fondées. Leur ardeur au travail, leur volonté se jouent des difficultés. Ils ont quitté une contrée où ils étaient persécutés, où ils connaissaient la faim et la misère. Ils rêvaient d’aventure, d’un nouveau départ. Émigrer est un choix audacieux, qui attire les meilleurs éléments d’une lignée. La littérature et le cinéma ont largement exploité cette veine romanesque[7].
Leur font face les populations locales. Dans le cas d’une migration push, c’est la société des premiers colons qui doit faire une place aux derniers arrivants. Les peuples autochtones n’ont plus leur mot à dire. Dans le cas qui nous occupe maintenant, celui d’une migration pull, les migrants sont a priori les bienvenus, car on attend d’eux qu’ils participent à l’effort productif, qu’ils occupent des emplois subalternes délaissés par les habitants du lieu. Aujourd’hui, on espère aussi que leurs cotisations renfloueront les caisses des régimes de retraite
Il ne s’agit là que de l’apparence des choses. C’est l’interprétation bienveillante et psychologisante, politiquement correcte, des mécanismes sociaux. Derrière cette façade, se jouent de façon implacable les processus darwiniens de réplication - sélection.
Les migrants emportent toujours dans leur bagages le contenu immatériel de leur culture, au sens large, ce que j’ai appelé leur patrimoine socioculturel. Quel que soit leur nombre, ils conservent entre eux les liens de solidarité tissés dans leur pays d’origine. Le Principe d’Hamilton, qui régit les comportements altruistes, fonctionne encore plus intensément quand on est loin de chez soi. Les immigrés auront tendance à habiter les mêmes quartiers ; les ghettos sont autant subis que désirés. Ils s’efforceront de répliquer ce patrimoine en le transmettant à leurs enfants. Cependant, plongés dans une société étrangère, placés en situation de « dominés » dans les différents « champs socioculturels », ils devront inévitablement modifier leurs pratiques en imitant celles des « dominants ». Cette osmose est progressive, et demande quelquefois plusieurs générations. Elle n’est jamais complète. L’intégration dans la société-hôte, l’assimilation des mœurs et des croyances de l’Autre dépendent pour beaucoup de la compatibilité des patrimoines socioculturels des protagonistes dans la situation initiale.
En France, les migrants d’origine européenne, Italiens, Espagnols, Portugais, se sont fondus dans la population sans poser a priori de problèmes majeurs. La mémoire de leur origine ne s’est pas effacée pour autant. C’est plus vrai encore aux États-Unis, où Irlandais, Italiens et Latinos conservent jalousement leurs traditions. Les Afro-Américains posent un problème spécifique qu’il ne s’agit pas de traiter ici.
Avant d’aborder le cas des migrants d’origine arabo-musulmane, qui fera l’objet du prochain paragraphe, disons, pour illustrer notre propos, un mot du peuple juif, peuple condamné à l’errance pendant deux millénaires, et qui a donc, à son corps défendant, une expérience très riche de la condition de migrant. Il s’est toujours agi dans son cas d’une migration pull, étant appelé en renfort par les puissants pour ses talents et son entregent, puis régulièrement rejeté sur les routes de l’exil. De toutes les composantes de son patrimoine socioculturel, seul le culte synagogal faisait obstacle à son assimilation ; il aurait disparu sans cela. A contrario, son intégration a été réussie, à partir de l’ère des Lumières, quand l’autre partie eut décidé de se montrer moins intolérante, en modifiant en ce sens son propre système de croyances. Ce point a été discuté en détail au chapitre 15.
À partir des années 1980, les Européens ont entamé la déconstruction systématique de leur patrimoine socioculturel. Toutes ses composantes étaient affectées. Les structures familiales traditionnelles laissaient place aux familles recomposées ou monoparentales. Les idéologies, le christianisme et le communisme athée, reculaient au profit d’un humanisme compassionnel, puis d’une écologie militante. La culture comme l’économie s’étaient mondialisées. La classe politique avait renoncé aux grands choix structurants pour s’adonner aux délices des querelles partisanes, sous la tutelle consentie de l’Union européenne. À l’égard de ses anciennes colonies, et plus généralement des pays du Tiers Monde, l’Europe manifestait un fort sentiment de culpabilité, et cherchait éperdument les moyens de réparer sa faute.
C’est précisément à ce moment-là que la grande vague d’immigration commença à déferler sur le continent ; sans qu’il y ait eu véritablement de relation de cause à effet entre ces deux phénomènes. Sa composante arabo-musulmane était dans un état d’esprit exactement opposé à celui des Européens. Le souvenir de la colonisation était encore cuisant. À la repentance des uns, s’opposait le ressentiment des autres. Voici la description qu’en donne Jean-Claude Milner[8] « … rencontre et alliance entre deux illimités : l’illimitation européenne d’une part (la société conforme à la modernité européenne doit s’étendre à l’humanité entière) et l’illimitation musulmane d’autre part (la société conforme au Coran doit s’étendre à l’humanité entière). Non pas choc des civilisations, mais au contraire insertion réciproque sans qu’aucune ne modifie sa forme, comme la prise mâle et la prise femelle des électriciens ». Ou pour employer une autre métaphore électrique, les deux formations sociales étaient en « opposition de phase », un point bas masochiste versus un point haut narcissique.
Maintenant que ces populations islamisées sont établies de façon pérenne, force est de constater l’extraordinaire résilience de leur patrimoine socioculturel. Loin de nous la volonté d’essentialiser les individus en les assignant à leur origine. Il existe une grande variété de trajectoires individuelles et des intégrations parfaitement réussies. Cependant, on n’échappe pas à la nécessité de raisonner sur des ensembles supposés homogènes, en s’aidant des statistiques disponibles, pour en comprendre la dynamique. C’est toute la différence entre le roman et la sociologie.
Nous parcourrons successivement les six champs identifiés au chapitre 8.
Dans le champ F des structures familiales, tout oppose les normes en vigueur dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient et celles prônées depuis plusieurs décennies en Europe. Nos sociétés ont cessé d’être des sociétés patriarcales, alors que de l’autre côté de la Méditerranée, les hommes jouissent de nombreux privilèges dans les faits, sinon en droit (règles de l’héritage). Quand la religion s’en mêle, les femmes sont astreintes au port du voile et placées sous la tutelle de leur père, de leurs frères ou de leur mari. La polygamie n’a pas complètement disparu. En Afrique sub-saharienne, l’Islam se faisant plus prégnant, on assiste à un alignement sur les pratiques moyen-orientales.
Dans le champ I de l’idéologie, alors qu’elle est une composante essentielle de la psyché des musulmans, la religion n’exerce plus guère d’emprise sur les Européens de l’ouest, les Français en particulier. Les chiffres décrivant la pratique du culte sont édifiants à cet égard.
Selon une enquête réalisée en 2019-2020, en France une personne sur deux (51 %) âgée de 18 à 59 ans se déclare sans religion. Les 49 autres pourcents se répartissent ainsi : 29% se disent catholiques, 10 % musulmans, 9 % chrétiens. Ces chiffres moyens cachent une réalité contrastée : 81 % des immigrés arrivés après 16 ans se disent affiliés à une religion, contre 42 % des personnes sans ascendance migratoire sur deux générations. Parmi les immigrés, les personnes originaires d’Algérie sont 89 % à revendiquer une affiliation religieuse, celles venues d’Afrique sahélienne 84 %, les immigrés venant de Turquie 72 %. Ce pourcentage est seulement de 35 % pour les Asiatiques. Les Portugais, exception probable au sein de l’immigration européenne, ont un taux élevé de 78 %. Les personnes ayant déclaré avoir une religion ont une pratique très variable : 8 % des catholiques vont régulièrement à la messe, 20 % des musulmans vont à la mosquée, et 22 % des autres chrétiens vont au « temple ». Si l’on pondère ces proportions par la part que représentent les différents cultes, on constate qu’il y a aujourd’hui autant de pratiquants catholiques et de pratiquants chrétiens d’autres obédiences que de pratiquants musulmans, soit environ 2 % de la population générale, pour chacun des trois groupes. Ce qui en dit long sur l’évolution des esprits et des mœurs…
La même enquête nous confirme que la transmission de la religion est mieux assurée dans les familles musulmanes. À 91 %, les personnes qui ont été élevées dans une famille musulmane se considèrent comme musulmanes, contre 67 % dans les familles catholiques.
Poursuivons l’analyse des idéologies désormais au contact. Comme tous les programmes en compétition dans un champ donné, les idéologies ont pour fonction est d’apporter une « solution culturelle » à un problème spécifique. « En l’occurrence, une réponse aux questionnements métaphysiques de l’homme, quant à sa place dans l’univers et au fonctionnement des sociétés humaines ». On s’aidera de la grille d’analyse proposée au chapitre 12. Plus précisément, « les idéologies ont […] pour fonction de satisfaire des aspirations, en dehors du registre des besoins stricto sensu. En quoi consistent donc les satisfactions procurées par cette adhésion ? Freud a soutenu que les croyances ont pour fonction de combler un désir refoulé ou impossible à exaucer dans la vie réelle. » On a regroupé ces aspirations sous trois items : la recherche de l’immortalité, le souci du contrôle, l’affirmation d’une forme de supériorité.
Immortalité
La croyance au Jour du Jugement dernier fait partie des articles de la foi islamique. C'est l’affirmation que la vie sur Terre prendra fin et que tous les êtres humains seront ressuscités pour être jugés en fonction de leurs actes. Ils entreront au paradis ou en enfer pour l’éternité.
Dans leur majorité, les Européens de l’ouest, déchristianisés, ont cessé de croire en la vie éternelle, encore moins à l’enfer et au paradis. Cependant une minorité significative adhère à des croyances ésotériques comme la réincarnation.
Contrôle
C’est apparemment à une absence de contrôle que vous condamnent les religions monothéistes. L’Islam, comme le christianisme, révère une divinité toute puissante qui décide du sort de chaque homme, sans que celui-ci puisse un tant soit peu influer le cours des choses. Dit autrement, les hommes ne peuvent exercer leur libre arbitre, puisque « tout est écrit ». Ce qui rend problématique la notion de responsabilité, de bien et de mal, et donc de comportement moral ou immoral. Le jugement prononcé dans l’au-delà, qui vous envoie au paradis ou en enfer, ne serait donc pas motivé. Les théologiens tentent de résoudre cette contradiction, sans jamais proposer une issue satisfaisante. Les musulmans apaisent leur soif de contrôle en conformant leur existence à l’application scrupuleuse des lois et des rites prescrits par le Coran (la profession de foi, le pèlerinage à la Mecque, les cinq prières quotidiennes, le jeûne du Ramadan, l’aumône). Ils agissent sous le regard de la divinité et plus prosaïquement sous celui, inquisiteur, des membres de leur communauté. Dans l’au-delà, ils seront jugés sur ce critère. La plupart des Européens, quant à eux, ont cessé depuis longtemps de régler leur vie sur les enseignements d’une religion. Au mieux, ils ont intériorisé la Loi morale de leurs aïeux, dans un Surmoi toujours actif. Ils restent soucieux de l’« impératif catégorique » cher à Emmanuel Kant. Au pire, ils respectent la loi des hommes, par peur du gendarme.
Supériorité
Dès l’origine, l’Islam s’est fragmenté en différentes obédiences, dont la rivalité a souvent donné lieu à des affrontement violents. Mais ces querelles intestines sont reléguées au second plan, quand il s’agit de se démarquer du reste du monde. Car l’unité de tous les musulmans reste un idéal hautement désirable. L’Umma (la communauté de tous les musulmans) a vocation, non seulement à les rassembler, mais aussi à embrasser en son sein l’ensemble de l’humanité. La frontière entre les croyants et les non-croyants ne peut être franchie que dans un seul sens. Cette forme d’intolérance à l’altérité, la confiance dans la « vraie foi », contraste singulièrement avec le relativisme culturel dont font preuve les Européens aujourd’hui.
Dans les champs C et T de la culture et de la technique, la domination de l’Europe, et de ses prolongements dans le Nouveau Monde, reste incontestable. L’Europe peut revendiquer d’avoir apporté au reste du monde une culture riche et diverse, philosophique, littéraire, scientifique et technique, en s’affranchissant des interdits religieux. C’est l’addition de ces cultures, désormais universelles, qui fait la singularité du Vieux Continent. En regard, la performance du monde islamique est plus limitée, même si on le crédite d’avoir diffusé dans le Haut Moyen-Age la philosophie grecque et la science mathématique indienne. Il semble qu’au Xe siècle, se soit refermé la « porte de l’ijtihad », c’est-à-dire de la lecture critique des textes. Est-ce la cause des déboires subis par cette civilisation ? Les historiens en débattent. Certains penseurs contemporains ont repris le flambeau de la réforme, se rendant compte que c’est en imitant les « dominants » qu’on peut espérer rivaliser avec eux. D’autres, bien plus nombreux, soutiennent que l’abandon des traditions, celles de l’Islam des origines, a été la cause de la régression des pays musulmans. Cette thèse fonde les mouvements salafistes. Leurs partisans les plus radicaux ont rejoint les rangs d’Al Qaïda et de Daesh.
S’il n’y a pas de science proprement islamique, les institutions économiques (champ E) se singularisent par quelques traits spécifiques. Comme dans le christianisme, le prêt à intérêt est interdit. La finance islamique a contourné cette interdiction par différents moyens, tout en donnant la préférence au partage du risque et du profit. En Islam, la perception du temps n’est pas celle qui a cours dans nos sociétés laïques. La croyance dans une vie après la mort, au paradis ou en enfer, minimise le poids des valeurs terrestres dans la prise de décision. Dans ce cas de figure, le taux auquel actualiser les revenus futurs ne serait-il pas négatif, traduisant une forme de préférence pour le futur, ici pour des investissements dans une vie après la mort ? Cette attitude, compréhensible dans une société où l’espérance de vie est faible et la croyance dans l’au-delà bien ancrée, est dénuée de sens pour des individus agnostiques aux tempes grisonnantes.
La théorie des « équilibres ponctués » de Stephen Jay Gould prévoit qu’une population isolée dans un nouveau biotope, connaît une évolution singulière, qui la fait s’éloigner génétiquement de la population – mère dont elle est issue. Cette théorie se vérifie chez les groupes humains qui quittent leur pays pour s’établir au loin. Mais cette fois, ce sont leurs caractéristiques socioculturelles qui dérivent progressivement. Voir le chapitre 6 où nous citions le cas des descendants des colons espagnols et portugais en Amérique du sud, ou celui des Canadiens francophones du Québec.
Les communautés musulmanes installées en Europe n’échappent pas à cette fatalité. Elles ont dû emprunter au pays d’accueil sa langue et se conformer, bon gré mal gré, à ses lois. Certains de leurs membres occupent des positions enviables dans le monde des affaires ou l’appareil d’État. Les mœurs ont également évolué. Des femmes se sont émancipées. Les mariages hors de la communauté d’origine restent cependant minoritaires : en France, un peu plus de 80 % des immigrés originaires du Maghreb ou d’Afrique sahélienne ont un conjoint immigré ou descendant d’immigrés.
Mais le fait central est le changement intervenu dans leur rapport à l’Islam. Le lien avec le pays d’origine s’est distendu du fait du brassage des populations. Ce qu’on a appelé l’« Islam consulaire », placé sous le contrôle, qui de la Turquie, qui du Maroc ou de l’Algérie, a perdu de son influence. Désormais, c’est l’Islam de l’Umma, un Islam universel et authentique, qui s’adresse aux nouvelles générations nées en Europe, et destinées à y rester. Cette aspiration est instrumentalisée par des mouvements politiques. À commencer par des partis autochtones qui convoitent les voix de ces nouveaux citoyens. Plus préoccupant, le fait que, de l’étranger, des sortes d’« Internationales islamiques » essaient de capter la sympathie d’individus en quête de repères et d’identité. Les Frères musulmans[9] tissent patiemment leur toile, comme l’ont fait les salafistes d’Al Qaïda ou de Daesh. Comme le font encore les mollahs iraniens. Le port du voile[10], l’extension de la consommation de produits hallal[11] sont des indicateurs fiables de leur emprise.
On pourra toujours arguer que ces initiatives ont des effets marginaux, que les structures de la société d’accueil sont solides, que, le temps passant, les mécanismes de l’intégration finiront par atténuer les différences de mentalité. Yascha Mounk dans un essai intitulé « La grande expérience, les démocraties face à la diversité[12] » soutient ce point de vue, tout en prenant acte des obstacles à surmonter.
On peut ici les rappeler, sans se prononcer sur les chances de succès de cette « expérience » anthropologique totalement inédite.
· Comme on vient de le voir, la « distance culturelle » séparant l’immigration arabo-musulmane de la population d’accueil est très importante. Elle touche à l’organisation même du psychisme des individus. Cet antagonisme est palpable dans tous les « champs » que nous avons analysés. Beaucoup d’indicateurs laissent à penser que le fossé se creuse un peu plus chaque année.
· Il faut garder à l’esprit que seuls des agents actifs participent aux luttes menant à la sélection darwinienne. Les autres subissent passivement les changements, car le plus souvent ils sont en compétition dans d’autres champs, ce qui occupe l’essentiel de leur temps et de leur énergie. Or, les internationales islamistes qui sont à la manœuvre sont puissantes et influentes. Elles ne sont pas près de lâcher prise. L’Umma est un océan de 1900 millions de personnes aux ressources considérables
· L’importance numérique de la communauté immigrée est aussi un facteur aggravant. Les occasions d’interactions avec les autochtones sont d’autant plus réduites. On peut continuer de vivre dans un même quartier parmi ses compatriotes, échanger dans la langue maternelle, regarder les télévisions émettant depuis l’étranger. La répartition des immigrés entre les différents territoires est loin d’être homogène. En Ile-de France, leur part dans la population dépasse 30 % (63 % en Seine-Saint-Denis, 47 % dans le Val d’Oise, 35 % à Paris) si l’on inclut les descendants d’immigrés à la seconde génération.
· Dans le cas des musulmans, la religion, plus que la nationalité, a un effet fédérateur qui donne à ce groupe un poids significatif, poids majoré par celui de l’ensemble humain auquel il s’identifie. Ce fait majeur sera lourd de conséquences dans le champ de la politique nationale, voire de la géopolitique.
Le but de ce chapitre était de traiter des phénomènes migratoires en s’aidant des concepts découlant de l’« hypothèse DARWIN ». En réalité, on découvre un peu tard que l’immigration n’est que le premier moment d’une histoire qui peut s’étendre sur des décennies. Le second moment est celui qui commence maintenant : comment faire cohabiter des communautés dont les patrimoines culturels sont différents les uns des autres ? En règle générale, les nouveaux venus font profil bas et acceptent des compromis, pour s’agréger aux groupes dominants. « À Rome, fais comme les Romains » a dit Saint Ambroise. À défaut, le champ politique risque encore longtemps d’être le théâtre d’affrontements plus ou moins rudes. Cessons donc de parler d’immigration, d’immigration clandestine ou illégale. Cessons de parler de séparatisme, car alors cela signifierait que se sont séparé des groupes sociaux naguère unis, ce qui n’a jamais été les cas. Concentrons-nous sur la vraie question celle de la coexistence sur un même sol, au sein d’un même corps politique, de communautés distinctes et parfois hostiles les unes envers les autres. Il ne faudrait pas qu’une migration « pull » se transforme avec le temps en migration « push ».
[1] « Plus de six millions de musulmans indiens se réfugient dans le nouvel État pakistanais pendant qu'un nombre approximativement égal d'hindous et de sikhs quittent le Pendjab pour l'Inde sur fond de violences et de massacres qui font plus de 500 000 victimes. » Source : Wikipedia
[2] Édit de Caracalla de 212 AC.
[3] Trajan (98-117) né à Italica, fut le premier empereur non-italien de l'histoire de Rome. Dioclétien (284-305) et Constantin Ier (306-337) sont nés dans les provinces des Balkans.
[4] on estime le nombre à près de 13 millions, compte non tenu des individus morts pendant le voyage.
[5] 4,5 millions de personnes, soit environ 7,3 % de la population totale du pays.
[6] Cette note publiée dans le journal « Les Echos » en 2016 apporte quelques précisions méthodologiques.
[7] Citons parmi tant d’autres « les Eaux mêlées » de Roger Ikor, prix Goncourt 1955, ou encore « Gangs of New York » (2002) de Martin Scorsese.
[8] Cf. Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Paris, Editions Verdier, 2003.
Cité dans notre livre « MacroPsychanalyse, l’Economie de l’inconscient », PUF, Paris 2007.
[9] Cf. Florence BERGEAUD-BLACKLER, Le Frérisme et ses réseaux : l'enquête, Poche – Grand livre, 2025.
[10] Selon un sondage IFOP, environ un tiers des femmes d’origine ou de confession musulmane disent porter le voile, contre 24 % en 2003.
[11] Selon un sondage de l’IFOP de 2010, 59 % des musulmans interrogés affirmaient consommer systématiquement de la viande halal, et 28 % occasionnellement. Les pratiquants sont 91 % à consommer halal, mais même les non-pratiquants le font à 44 %.
Source https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/06/08/que-represente-le-marche-du-halal-en-france_4943058_4355770.html
Selon les évaluations disponibles, le marché serait de l’ordre de 7 à 10 milliards d’euros.
[12]Edition Le Livre de Poche, Paris 2023.