ou Le Socialisme « Presse Citron »
Certains ont pu se gausser de l'extravagance du programme économique du Nouveau Front Populaire. Je crois au contraire qu'il faut le prendre au sérieux en s’interrogeant sur le type d’organisation économique et de modèle de société auxquels aspirent ses auteurs. Un minimum de réflexion théorique s’impose.
Les comptables nationaux distinguent deux types d’activité productive, celle qui est le fait des « branches marchandes », et celle des « branches non marchandes », grosso modo les entreprises d’une part, les administrations d’autre part. Le Produit Intérieur Brut est présenté comme la somme des valeurs ajoutées par les unes et par les autres[1]. Mais là s’arrête le parallélisme.
Dans les branches marchandes, les unités économiques sont en concurrence pour proposer leurs produits. Les acheteurs sont libres de leurs choix et se portent vers le mieux disant. Les prix résultent de la confrontation de l’offre et de la demande.
Les « branches non marchandes » obéissent à une logique très différente. On les reconnaît au fait qu’elles cèdent leur production à un prix nul ou négligeable. C’est même la définition qu’en donne la Comptabilité nationale. Ce simple fait emporte toutes sortes de conséquences.
Si le prix d’un produit est nul, la demande de ce produit n’est pas nécessairement infinie. Elle est seulement à son maximum. La consommation d’une unité supplémentaire n’apporte aucune satisfaction, voire une satisfaction négative. Le besoin est complètement saturé. Lorsque le prix de vente est nul, aucune entreprise n’est viable. Ses pertes seraient égales à la totalité de ses coûts. Les « branches non marchandes » doivent donc tirer leurs ressources de l’impôt, de taxes ou de cotisations. Leur activité est, directement ou non, gérée par un acteur public. Ces contraintes ont une traduction concrète dans le monde réel.
(i) le gestionnaire public est tenté de s’attribuer le monopole de la production, plutôt que de déléguer cette tâche à des unités décentralisées. Ce qui se conçoit s’agissant d’un « bien public » comme la défense ou de la justice, est plus discutable dans le cas de l’éducation nationale, surtout lorsque elle s’organise en mode « mammouth ».
(ii) quel que soit le monopole, l’absence de concurrence est un frein à la recherche de l’efficacité maximum, et ralentit l’incorporation du progrès technique. Aujourd’hui, des fonctionnaires de bonne volonté s’échinent à « digitaliser » leur administration, mais quand ils n’échouent pas en chemin, ils construisent de tortueux labyrinthes informatiques, dont l’usager retrouve difficilement la sortie.
(iii) le consommateur du bien ou le bénéficiaire du service rendu n’est pas le payeur, contribuable ou cotisant. Bien que les mêmes personnes jouent l’un et l’autre rôle simultanément, leur personnalité est clivée : comme contribuable, elles estiment payer trop d’impôts, comme ayants droit, elles n’en ont jamais assez. L’arbitrage rendu par les institutions démocratiques laisse tout le monde insatisfait.
(iv) L’endettement est, pour les gouvernants, le meilleur moyen de traiter le dédoublement de la personnalité du citoyen, à la fois consommateur et contribuable. La soif de services publics gratuits du premier est étanchée, sans que le second n’ait à en payer le coût. Il ne faut pas chercher plus loin les causes de l’emballement de la dette de l’État depuis plusieurs décennies.
(v) les situations de pénurie de biens non marchands font naître dans la sphère marchande des solutions alternatives, coûteuses, mais de meilleure qualité. Seuls les mieux nantis peuvent y prétendre. Que l’on songe à la médecine à deux vitesses ou aux retraites dorées sur tranche des dirigeants de grandes entreprises. La gratuité des biens non marchands, intention louable a priori, accroît souvent l’inégalité des conditions.
On l’aura compris, les « branches non marchandes » sont nécessairement financées par les budgets publics. Mais ceux-ci tirent inévitablement leurs ressources des « branches marchandes ». Quelles que soient les modalités et l’assiette de ce prélèvement, les entités exposées aux règles du marché sont obligées d’équilibrer leurs comptes, et in fine d’augmenter, au niveau nécessaire, leurs prix exprimés en unités de salaire. Les salariés vont alors se plaindre de la faiblesse de leur pouvoir d’achat, en oubliant qu’ils consomment un important panier de biens et de services mis à leur disposition gratuitement par les administrations publiques.
À énumérer ainsi tous les désagréments qui résultent de la présence dans l’économie d’une sphère non marchande, on serait tenté de croire qu’on pourrait s’en passer. De nos jours, dans toutes les économies avancées, l’intervention de l’État est jugée légitime et nécessaire chaque fois qu’une activité économique, tout en s’adressant à un bénéficiaire bien identifié, profite indirectement à d’autres personnes. La protection sociale ne fait pas qu’aider des individus, elle leur octroie des services indispensables à la vie en société. Celle-ci en retour doit participer au financement de ces services. Toute la gageure est de construire des institutions de protection sociale justes et efficaces, qui évitent autant que possible, le piège de la centralisation et de la gratuité. Le prix Nobel d’économie qui vient d’être attribué à Daron Acemoglu et James A. Robinson vient à point nommé pour rappeler que ce sont les institutions qui font la différence entre les sociétés qui gagnent et celles qui échouent[2].
Revenons à notre point de départ. Quelle société nous prépare le NFP s’il parvenait au pouvoir ? Oubliée la lutte des classes entre les capitalistes et les travailleurs réduits au minimum vital. Les Nouveaux Socialistes s’accommodent parfaitement de la propriété privée des moyens de production, de l’existence de banques et d’entreprises vouées à la recherche du profit. Au contraire, ils en ont un besoin vital pour en extraire les ressources destinées au fonctionnement de la sphère non marchande.
L’extorsion de la plus-value au sens de Karl Marx n’est plus ce qu’elle était. Vous avez dit « exploitation » ? Peut-être n’est-elle plus où on l’attend habituellement. La dépense publique a atteint en France 58 % du PIB, un record absolu, soit 8 points de pourcentage au-dessus de la moyenne européenne[3]. Revenir à cette norme procurerait aux finances publiques un pactole de plus de 200 Mds d’euros ! Et tous nos problèmes budgétaires seraient résolus. Cet écart est le signe manifeste que nos institutions sont perfectibles, qu’elles favorisent le gaspillage de ressources précieuses, qu’elles recèlent peut-être aussi une forme d’exploitation, plus ou moins consciente, plus ou moins volontaire, de la sphère marchande, de ses entreprises et de ses salariés, par les organisations qui lui sont extérieures.
Alors plutôt que d’évoquer un « Nouveau Socialisme », ne vaut-il pas mieux parler d’un « Socialisme Presse-Citron » ?
[1] La valeur ajoutée des branches non marchandes représenterait environ 20 % de la valeur ajoutée totale aux prix HT. Ces branches emploieraient environ 30 % des effectifs salariés dans l’ensemble de l’économie (estimation de l’auteur).
[2] cf. D. ACEMOGLU et J.A. ROBINSON, “Why the nations fail, The origin of power, prosperity and poverty”, Crown Publishers, NYC, 2012)
[3] Source FIPECO, op. cité.