8 janvier 2026
En cette année 2025, on parle d’une nouvelle « vague » d’antisémitisme. Cette image ne doit pas faire illusion. L’antisémitisme n’est pas un phénomène naturel, ce n’est pas un phénomène météorologique, comme la pluie ou les raz-de-marée, qui s’abattrait sur la société sans raison apparente. Non, l’antisémitisme est le fait d’individus poursuivant un projet déterminé, en interaction avec d’autres individus, et qui choisissent de s’attaquer aux Juifs, en actes et en paroles. Pourquoi les Juifs, et pas les rouquins ou les cyclistes ? On peut exhiber des raisons de portée générale, mais il n’est pas moins intéressant d’analyser les circonstances particulières à chaque accès de fièvre, de décrire les actes et de désigner les acteurs.
On s’aidera pour cela du cadre conceptuel de notre ouvrage « L’hypothèse DARWIN ». Les hommes en société sont porteurs de programmes politiques, d’idéologies ou de religions, ou plus simplement de procédés techniques, qui les distinguent les uns des autres. Ils s’efforcent de les promouvoir, de multiplier le nombre de leurs adeptes, afin de se hisser le plus haut possible dans leur milieu social ; et ensuite s’y maintenir en ayant accumulé un « capital social », financier, culturel ou relationnel le plus important possible. La confrontation entre les différents programmes, donc entre les différents acteurs, se déroule dans des « champs » spécifiques, par exemple le « champ » de la politique ou celui de l’économie. La sélection « darwinienne » y opère par les moyens les plus variés. Il en résulte une hiérarchie, un ordre social, pendant une période plus ou moins longue. Mais cet ordre n’est jamais figé, il est régulièrement remis en cause par de nouveaux entrants, porteurs d’idées ou de programmes novateurs.
La structure du « champ » politique en France
Depuis les débuts de la Cinquième République, le pouvoir est aux mains d’une classe dirigeante qui a fait siens les principes de la démocratie libérale, de l’économie de marché et de l’intégration européenne. L’alternance des partis gaulliste et socialiste n’a fait que modifier des éléments secondaires du cadre économique et sociétal.
Ces idées sont portées par une classe sociale liée à l’appareil d’état (hauts fonctionnaires) et au milieu des grandes entreprises (banquiers et industriels). Ces deux ensembles se recouvrent souvent, et il arrive que les hommes politiques soient issus de ce vivier. Attribuons (métaphoriquement) à ce groupe en « pole position », le dossard n°1.
Or, depuis environ une décennie, cet acteur est mis au défi par des concurrents qui ne partagent plus la doxa dominante, et qui défendent des projets politiques ambitionnant le renversement de l’ordre établi et la prise du pouvoir.
Le challenger le plus crédible à cette heure est le Rassemblement National. Bien que ce parti ait beaucoup édulcoré son programme, il demeure profondément hostile à la construction européenne, penche pour davantage de dirigisme et de protectionnisme. Son tropisme anti-immigration l’éloigne des règles posées par la Constitution française et les Traités européens.
Les partis de gauche se veulent, eux aussi, une alternative au pouvoir en place. Le parti de Jean-Luc Mélenchon, « La France Insoumise », défend un projet de rupture encore plus radical. Il y est question d’une VIème République, de l’écrasement des inégalités de revenu, de dépenses et d’embauches publiques massives, d’une politique internationale à tendance tiers-mondiste, et de l’ébranlement des institutions européennes, au risque de leur destruction. Le parti socialiste et les écologistes restent à la remorque idéologique et électorale de LFI, et ne pèsent guère dans la confrontation en cours.
J’introduirai un quatrième acteur qui, bien que n’étant pas organisé en parti politique, joue un rôle important dans les équilibres socio-politiques. Je veux parler de l’Islam, et de son aile marchante, l’Islam radical. Cette entité « transnationale » est engagée dans un combat quasi messianique pour l’application de la loi islamique partout dans le monde. En France, il s’agit de défendre la minorité musulmane, d’en préserver les croyances et les mœurs même si elles apparaissent orthogonales aux valeurs républicaines. À terme, la France a vocation à faire partie du Califat mondial, le jour où il sera instauré.
Les « dossards » n°2, n°3 et n°4 sont portés respectivement par le RN, LFI et l’Islam radical.
Les Juifs, une cible idéale
Et les Juifs dans tout cela ? Ils ne sont aucunement actifs dans le « champ » politique français. La diversité de leurs opinions et une certaine tradition de neutralité républicaine leur interdisent d’y prendre part en tant que groupe organisé. Leur très faible nombre ne fait même pas d’eux un électorat à conquérir.
Pourtant, les challengers n°3 et n°4 se sont unis dans leur détestation affichée des Juifs et d’Israël. C’est là une manifestation symptomatique de cette alliance paradoxale, pour ne pas dire contre nature, qui a pris le nom d’islamo-gauchisme.
Les valeurs de la Gauche traditionnelle s’opposent… radicalement aux valeurs de l'Islamisme radical. Les premiers défendent la laïcité et l’anticléricalisme, tandis que les seconds affirment la primauté de la loi religieuse (Charia). Ceux-ci ont une conception patriarcale et conservatrice de la famille, tandis que ceux-là soutiennent le combat des femmes et des LGBT. Leurs opinions philosophiques sont à l’opposé. Karl Marx serait bien marri de voir son matérialisme athée cohabiter avec des croyances religieuses littéralistes.
L’islamo gauchisme peut être vu comme une application d’un principe simple, pompeusement qualifié aujourd’hui d’« intersectionnalité » : les ennemis de nos ennemis sont nos amis. S’il s’agit d’abattre l’ordre existant, alors l’alliance de l’extrême gauche et de l’Islam radical se justifie.
Tout le monde y trouve son compte. En s’attaquent aux Juifs, en faisant de la cause palestinienne le symbole de l’anticolonialisme et de l’opposition à l’Occident, l’extrême gauche sert les intérêts à long terme de l’Islam radical. À l’inverse, les musulmans, voyant dans LFI leur protecteur, sortiront de l’abstention et accorderont leurs suffrages à ses candidats. L’objectif à court terme de Jean-Luc Mélenchon, accéder au pouvoir en 2027, devient atteignable. La députée européenne, Rima Hassan, fait en sa personne la synthèse de ce pacte faustien. Mais il n’y a pas que les musulmans qui pourraient être séduits par l’antisémitisme professé par LFI, le virus antisémite ne demande qu’à être réactivé en ces temps de crise économique, sociale et politique. Les jeunes générations sont un public particulièrement réceptif. Enfin en coopérant, le numéro 3 (la Gauche) et le numéro 4 (l’Islam) ont davantage de chances de barrer la route du pouvoir au numéro 2 (le RN). C’est tout bénéfice.
Phénoménologie de l’antisémitisme dans la France d’aujourd’hui
L’antisémitisme ne doit pas être réduit à une opinion, à une croyance plus ou moins partagée, dont les instituts de sondage mesureraient l’intensité périodiquement. La même question posée aux Français à propos des Écossais, qui sont à peu près aussi nombreux que les Juifs dans le monde, serait de peu d’intérêt. Hélas, quand l’antisémitisme sort de la sphère intime des convictions personnelles ou des conversations de salon, il prend les formes de la violence. Ce qui compte ce sont les actes et les acteurs. Ce sont les moments et les lieux.
J’ai dressé une nomenclature des actes visant des personnes juives. Elle combine celles utilisées dans les divers rapports publiés sur le sujet. Je crois inutile de quantifier le tableau qui en ressort, tant il suffit à souligner la gravité du phénomène. Les enquêtes de victimisation indiquent qu’environ 80 % à 90 % des victimes de harcèlement antisémite ne déposent pas plainte. Il faudrait donc multiplier par cinq le nombre d’actes recensés officiellement, qui se monte à quelque 1600 en 2024, sans grand changement par rapport à 2023.
Atteintes aux personnes
Au sommet de la malfaisance, il y a bien entendu les meurtres de masse, sur le modèle de celui qui vient de se produire à Sydney (Australie). La France a connu en 2015 l’attaque contre Charlie Hebdo et à sa suite l’attaque contre l’Hyper-cacher de Vincennes. Puis ce fut le Bataclan. Les Juifs n’étaient pas la cible principale et des entités étrangères étaient probablement impliquées dans ces événements.
Il faut ensuite évoquer les attentats visant spécifiquement des lieux fréquentés par des Juifs, sur le modèle de l’attaque contre la synagogue de la rue Copernic en 1980, puis celle de la rue des Rosiers à Paris en 1982. Ce schéma s’est malheureusement reproduit avec l’attaque contre l’école juive de Toulouse Otzar HaThora en 2012.
Depuis, les agressions entraînant des blessures ou la mort se sont succédé régulièrement : meurtres d’Ilan Halimi, de Sarah Halimi, de Mireille Knoll, auquel il faut ajouter d’autres faits moins médiatisés, le meurtre de René Hadjaj à Lyon en 2022 et le viol d’une jeune fille juive à Courbevoie en 2024.
Moins létales, mais pas supportables pour autant, figure toute la gamme des actes de harcèlement qui empoisonnent la vie des enfants juifs dans les écoles et les collèges. Ils consistent en crachats, bousculades, insultes, moqueries, caricatures. Les familles juives s’inquiètent de cette situation et désertent l’école publique. Des adultes juifs, quand ils sont reconnaissables, sont également agressés sur la voie publique et subissent les mêmes avanies.
Atteintes aux biens
Tous les lieux qui témoignent d’une présence juive sont éligibles. Qu’il s’agisse des cimetières régulièrement profanés, des écoles, des centres communautaires, des synagogues qu’il faut mettre sous la surveillance de la force publique. En 2024, on a tenté d’incendier les synagogues de Rouen et de la Grande-Motte.
Les murs des villes sont souillés par des tags, des inscriptions injurieuses adressées aux Juifs. Des affiches avec le portrait des otages du Hamas sont arrachées. Des maisons, des appartements appartenant à des Juifs sont tagués. On vole les mezouzas fixées sur leurs portes d’entrée. De quoi jeter l’effroi dans toute la communauté.
Expression d’opinions antisémites
La haine des Juifs serait tolérable si elle restait confinée à l’espace privé. Mais voilà qu’elle se déverse sans retenue dans tout l’espace communicationnel.
L’Internet en est le lieu privilégié où des « antisémites honteux » protégés par l’anonymat répandent leur fiel. Le volume de ces messages de haine, difficilement mesurable, est sans doute considérable.
Les médias, de façon plus insidieuse, publient des libelles hostiles à Israël, répandent sans les vérifier, les accusations de famine et de génocide à Gaza. Des manifestants envahissent toutes les semaines les places publiques, à Paris et dans les grandes villes, en brandissant des drapeaux palestiniens. L’attention obsessionnelle prêtée à ce conflit est à la mesure de l’attention disproportionnée dont sont l’objet les Juifs.
Prises de position politiques
Les partis politiques ont pris position dans cette crise. Certains, comme LFI, jettent de l’huile sur le feu pour toutes les raisons indiquées plus haut. Ils ont fait de la question palestinienne, une pierre angulaire de leur programme. Ils participent à toutes les manifestations hostiles à Israël, appellent à son boycott. Les autres partis s’entendent pour condamner la politique israélienne, sa conduite de la guerre à Gaza, avec plus ou moins de véhémence. L’exemple vient de haut avec la reconnaissance de l’État de Palestine, à un moment particulièrement inapproprié.
Mais une zone grise mérite l’attention : l’Université. An nom des libertés académiques, au nom de la liberté d’expression, des universitaires prennent l’initiative de boycotter leurs homologues israéliens. Des étudiants activistes sont à la pointe du combat, au point d’empêcher toute expression alternative. Le ressenti des étudiants juifs est préoccupant : 91% d’entre eux disent avoir été confronté à l'antisémitisme. Les événements qui se sont déroulés à Science Po Paris en mars 2024 sont emblématiques à cet égard. Or le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a recensé 78 actes antisémites entre 7 octobre 2023 et le 31 décembre 2024. Le rapprochement de ces deux chiffres fait sérieusement douter de la pertinence des statistiques officielles.
Quelques enseignements
Antisionisme et antisémitisme
On l’aura peut-être noté : je n’ai pas fait de différence sémantique entre antisémitisme et antisionisme. Il s’agit de la même haine s’adressant à tous les membres d’un peuple, qu’ils résident sur leur terre d’origine, retrouvée après de nombreux siècles, ou qu’ils choisissent de vivre ailleurs. Leurs ennemis ne s’y trompent pas. La preuve en est que dans la semaine qui a suivi les massacres du 7 octobre 2023, le nombre des actes antisémites a explosé en France, sans qu’un seul soldat de Tsahal ne soit encore entré dans Gaza.
Le partage des tâches
J’ai décrit longuement les exactions commises contre les Juifs de France. Mais qui sont les acteurs ? Je vous mets au défi de trouver une donnée chiffrée sur le sujet. Néanmoins, les éléments dont on dispose sur les lieux et sur les personnes identifiées dans les cas les plus flagrants laissent à penser qu’au sein de la sphère islamo-gauchiste, il existe un partage des tâches, une sorte de division du travail.
Aux islamistes, la violence. Aux gauchistes, l’expression antisémite. Le parti LFI est devenu le porte-voix de l’Islam radical. Car celui-ci s’abstient de prendre la parole. Prudence oblige.
La morale de cette histoire
C’est précisément qu’il n’y en a pas. Il n’y a pas de morale dans les combats que se livrent les groupes humains pour satisfaire leur pulsion de domination. Tous les moyens sont bons. Seul l’État – nation républicain, qui est aussi celui d’une humanité civilisée, offre un cadre adéquat pour canaliser ces pulsions. Encore faut-il que la réponse judiciaire soit suffisamment dissuasive. Évoquant les actes à caractère raciste, la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) écrit : « En 2023, seulement 8282 affaires étaient traitées par les parquets (soit une augmentation de 4 %), alors que cette même année, le nombre d’actes enregistrés par le ministère de l’Intérieur augmentait de 32 %. Et seules 1594 condamnations ont été prononcées. Le taux de classement sans suite demeure très élevé, bien au-dessus du contentieux général. Surtout, avec cinq condamnations en 2023 pour discrimination, la réponse pénale n’est pas à la hauteur des enjeux. ». Lorsque l’État – nation républicain est défaillant, on entre dans un no man’s land juridique et moral. Et les Juifs se retrouvent au centre de l’arène.
Ni les arguments moraux, ni les données factuelles que l’on cherche à opposer aux antisémites n’ont pas de prise sur eux.
Seule leur défaite importe.