Marguerite Duras, Le Coupeur d'eau
I- Un fait-divers
l'enchainement des faits
une reconstitution précise
II- Un drame social
la pauvreté
l'isolement
III- Un drame humain
une dimension tragique
un style neutre et dépouillé
une réflexion sur la littérature
I-
La brutalité dans l'enchaînement des faits :
Etude du schéma narratif : on relève que Duras donne la SI, l'EP puis on passe directement à l'ER et à la SF. Ce procédé exclut toute forme d'action ou de péripéties et renforce la violence du récit dans le non-dit, le lecteur voit se heurter la coupure d'eau et la décision de mourir renforçant ainsi le lien de cause à effet entre les deux événements qui sont juxtaposés dans le récit : « il a coupé l’eau. Il a laissé la femme sans eau aucune pour baigner les enfants, pour leur donner à boire.
Le soir même, cette femme et son mari ont pris les deux enfants avec eux et sont allés se coucher sur les rails du T.G.V. qui passait devant la gare désaffectée. Ils sont morts ensemble. »
Ce procédé de juxtaposition qui exclut toute forme de sentimentalisme met l'accent sur la responsablité du coupeur d'eau sans qu'elle soit explicitement développée.
Donner les informations essentielles au lecteur : « Voilà, c'est ça l'histoire », le lieu dans un village de l’est de la France,Ils habitaient une gare désaffectée , le moment,C’était un jour d’été, il y a quelques années, trois ans peut-être, ou quatre ans, l’après-midi. les personnages Un employé des Eaux, des gens qui étaient un peu à part, un peu différents des autres, disons, arriérés. les faits : est venu couper l’eau Une volonté d'objectivité : dire les faits sans les commenter.
II
La pauvreté
Champ lexical de la pauvreté dans le début de la nouvelle :gare désaffectée que la commune leur avait laissée, L’homme faisait des petits travaux, des secours de la mairie,des gens qui ne pouvaient pas payer leur note de gaz ni d’électricité, ni d’eau. Ils vivaient dans une grande pauvreté.
L'auteure insiste sur une impossibilité matérielle de régler la facture qui accentue l'absurdité et la cruauté de la sanction
l'isolement
En plus d'être pauvres ces gens sont isolés : géographiquement : ils vivent dans un lieu en marge, inhabitable et dont personne ne se sert, Duras insiste sur la solitude de la jeune mère : le mari n'est pas là + Elle est restée seule. Cet isolement est renforcé par une inaptitude à parler : « la femme, silencieuse, Elle n’a pas dit, elle ne lui avait pas demandé, elle ne lui a pas demandé » On trouve le champ lexical de l'incommunicabilité : « je ne sais pas ce qu’elle a dit. Je ne sais pas si la patronne a parlé. Ce qu’on sait, c’est qu’elle n’a pas parlé de la mort. Peut-être lui a-t-elle raconté l’histoire mais elle ne lui a pas dit /cette femme dont on croyait qu’elle ne parlerait pas parce qu’elle ne parlait jamais, elle a dû parler »
La solitude est encore renforcée par l'incapacité à se défendre et l'inégalité du combat : elle ne parle pas aussi parcequ'elle sait que personne ne l'écoute, qu'elle ne se fera pas entendre : « Elle a dû dire une chose, Ces paroles personne ne les a retenues. », il s'agit donc aussi d'une mise en cause de la collectivité qui est indifférente aux faibles : « cette femme, -qu’on disait arriérée- savait quand même quelque chose de façon définitive : c’est qu’elle ne pourrait jamais plus, de même qu’elle n’avait jamais pu, compter sur quelqu’un pour la sortir de là où elle était avec sa famille. Qu’elle était abandonnée par tous, par toute la société et qu’il ne lui restait qu’une chose à faire, c’était de mourir. »
III
une dimension tragique : champ lexical de la mort + caractère implacable dans l'enchaînement des événements (cf structure) : les forces en présence sont inégales : personne n'a de nom, hormis le nom métaphorique du « Coupeur d'eau », il est désigné par sa fonction au sein de la société, il la représente, il y est intégré, on note qu'il est seul sujet de l'action : « L’employé était un homme apparemment comme tous les hommes. Cet homme je l’ai appelé le Coupeur d’eau. On lui avait ordonné de couper l’eau, il l’a fait. Il a respecté son emploi du temps : il a coupé l’eau. » Il est missionné par la société dont il est un rouage, il obeit aux ordres mécaniquement, sans état d'âme et sans humanité. L'auteur insiste sur ce que signifie son geste de couper l'eau : « Il a laissé la femme sans eau aucune pour baigner les enfants, pour leur donner à boire. » Les conséquence de ce simple geste de couper l'eau sont lourdes de signification. Mais il se contente d'être un rouage de la machine : il obéit, d'ailleurs : « Le coupeur d’eau n’a eu aucun ennui. L’affaire a été classée. »
un style neutre et dépouillé : Duras traite le sujet de manière apparemment clinique et froide : pas de pathétique pas de polémique alors que le sujet s'y prêterait, elle utilise un vocabulaire et une syntaxe simples et des tournures orales (répétitions, maladresses de style » qui renforcent le caractère en apparence anodin de ce qu'il s'est passé. Elle se tient ainsi à distance et éclaire toute le cruauté de cette société qui ne se pose pas de question.
une réflexion sur la littérature : on relève l'apparition de « je » de l'auteure après la première partie, « Je prends ce récit que je viens de faire et tout d’un coup, j’entends ma voix, Je continue. J’essaye de voir » elle essaie de rentrer vraiment dans l'histoire c'est à dire dans ce qui n'est pas dit dans ce qui est laissé sous silence et elle restaure ainsi les péripéties qui manquaient dans la première partie. C'est là le rôle de la littérature rendre au silence « Là, je rétablis le silence de l’histoire, entre le moment de la coupure d’eau et le moment où elle est revenue du café. C’est-à-dire que je rétablis la littérature avec son silence profond. C’est ce qui me fait avancer ; c’est ce qui me fait pénétrer dans l’histoire, sans ça, je reste en dehors »L'auteure essaie de faire parler les faits, on relève un processus de réflexion et d'enquête marqué par les liens logiques « c'est à dire, donc »
La première partie nous laisse en dehors de l'histoire qui garde son mystère
On remarque d'ailleurs que l'incipit et l'excipit de la nouvelle ancrent le récit dans un lieu et un temps vagues comme dans un conte. « Reste dans la tête la soif fraîche et vive d’un enfant dans l’été trop chaud à quelques heures de la mort et la marche en rond de la jeune mère arriérée attendant l’heure. » Image littéraire