9e Zouaves 1958

1958 Soldat  Michel Rom… appelé en mai 1958. 

Mai 1958, c’est l’appel sous les drapeaux : les jeunes du contingent partaient en guerre en Algérie. Dans le port de Marseille, assis sur nos valises, sans manger ni boire, nous attendîmes le bateau toute la journée. Puis le soir, vers 19 h, nous fûmes conduits au fond de la cale comme des bestiaux dans une puanteur suffocante de sueur, déjections, vomissures...

Arrivés à Alger, ce fut le même défilé, en sens inverse, jusque sur le quai.

Sauf que là, tout en marchant, on devait baisser son froc pour recevoir une pique de cheval mise en œuvre par 2 infirmiers : le premier tamponnait la peau avec un coton imbibé d’alcool, et le second faisait la piqûre !

Exténué par cette traversée, le ventre vide, plus la chaleur, je sentais mon cœur défaillir. Deux camarades durent me soutenir car il fallait marcher pour rejoindre les camions qui allaient nous convoyer jusqu’à la caserne Orléans. Là, nous dûmes attendre en tenue civile, allongés sur des lits picots dans un vacarme assourdissant d’explosions terroristes.

 9ème Zouaves à Dellys

Dix jours plus tard, nous partions pour le camp d’instruction de Dellys à 100km d’Alger.

Durant tout le trajet, nous fûmes survolés par des nuages de sauterelles qui s’écrasaient sur le pare-brise puis retombaient en tapis sur la route.

Le premier accueil fut fait par le tondeur de chiens qui nous mit la boule à zéro.

Les corvées de plats étaient faites dans un chaudron d’eau froide sans détergent ni éponge. Ensuite, sans pouvoir prendre de repos, on devait se présenter au rapport, nets et propres, alors qu’il y avait des restrictions d’eau javellisée stockée et gardée par une sentinelle.

A 14 h, nous partions en exercice dans ce désert craquelé où il fallait creuser son « trou d’homme » ce qui était irréalisable  la terre étant dure comme du béton ; le coup de pioche faisait voler la poussière et remonter des scorpions.

Le comble : nous étions sous-alimentés. Tous les copains recevaient des colis, quant à moi, je pensais qu’après ces quatre mois, il y aurait des jours meilleurs …

Le dimanche, le menu de luxe était servi sur une esplanade ensoleillée. En entrée :  2 tranches de saucisson et 1 de beurre. A notre arrivée, tout était fondu ! Le plat de résistance : du cartilage en sauce et pour tout dessert : 1 orange verte !

Une fois par semaine, c‘était l’exercice de tir à 7 km du camp. Partis à 4 h du matin, nous étions harnachés de notre arme plus 90 cartouches à la taille, le casque lourd sur la tête.

A l’arrivée, le tir se faisait sur la plage. Puis, au pas de gymnastique, nous devions aller « au résultat » devant notre cible, les pieds freinés par le sable, le fusil dans une main, l’autre maintenant cet affreux casque lourd qui nous tombait sur les yeux.

Si le tir n’avait pas été correct, nous écopions d’une « tenue de campagne ». Un copain, victime de ces absurdités, écumant de rage, fut jeté en prison pour la nuit.

Quand nous faisions le bivouac de 70 km en 26 heures, un copain du Nord, grand et squelettique, était le plus résistant de tous.

Durant ce bivouac, à la nuit tombée, le repos alterné de gardes se prenait sur un mamelon dominant, puis, au lever du jour, c’était à nouveau le départ pour 16 heures de marche ininterrompue, le corps appesanti par 90 cartouches autour de la taille. Cela se passait en juillet, dans une contrée déserte et vallonnée de Kabylie, sans âme qui vive, sans arbre, avec seulement de loin en loin, quelques figuiers de Barbarie.

Dans notre progression, on apercevait à l’horizon des fumées qui s’élevaient en spirales puis s’estompaient en quelques secondes : nous étions signalés sans que nous n’ayons rien vu.

Les quelques habitants des lieux vivaient sous terre.

Le sol était uniformément sillonné par de profondes crevasses provoquées par une très grande sécheresse. Il fallait être vigilent pour ne pas s’y empêtrer une jambe ! Mais le plus dur était qu’il fallait économiser son eau : une gourde d’1 litre, bu à petites gorgées et tellement chaudes qu’on avait l’impression d’avaler un gaz et non du liquide.

Les 7 derniers kilomètres de bitume faisaient capituler les plus gros : leurs pieds enflaient dans leurs chaussures.

Notre Capitaine,  rapatrié d’Indochine refusait tout repos. « Si les gars s’arrêtent, ils ne pourront plus repartir » disait-il. Alors, un gros s’appuyait sur deux maigres et c’est ainsi que cette horde pitoyable, forcée de chanter « Hello, le soleil brill’ brill’ brill’ » pour soi-disant tromper l’épuisement, rejoignit le camp, si bien que le gars de la cuisine, en nous voyant dans cet état de délabrement physique, se mit à pleurer ! 

Dans notre secteur, il y avait eu de grands blessés. Le plus diplomate de nos supérieurs nous fit la morale : « C’est très grave ! Il manque beaucoup de sang pour les blessés. » Nous fûmes tous volontaires pour qu’on nous en prélève.

Il y eut aussi une quarantaine due à une épidémie de Polio.

Ces quatre mois écoulés, on eut droit au bain de mer. J’en profitai pour me faire photographier en maillot pour prouver à Maman que j’étais bien. Mais cette photo révélait des bras décharnés, une cage thoracique dont on pouvait compter les côtes. Fou de rage,  j’en fis des confettis ! Aujourd’hui, je regrette ce geste car  cette photo mériterait de figurer dans mes récits…

Parmi nous, il y avait des exemptés d’AFN qui avaient fait 27 mois sans aucune piqûre. Alors, on se concertait sur le traitement qui nous était infligé en concluant qu’on n’avait tué ni père ni mère pour subir autant d’absurdités imposées par la fatuité de nos gradés.

Fin 1958, le 9ème Zouaves fut dissous. 

Photo d' Hérail : Le 9e Zouaves au Lido, debout : Milano, Mestre,Pénat.

Photo d'Hérail : A la dissolution du 9e Zouaves, les classes se termineront à Souma.
de gauche à droite : Barrière, Hérail et René Bridot accompagnés d'enfants.

Photo Michel Repa. Voir : Photothèque

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