Extraits des lettres du sergent-chef AR adressées à ses parents:

1957 - Les classes et peloton au 9e Zouaves à Alger



?/09/57  Alger 
Hier on nous a piqués contre le typhus et aujourd’hui nous avons poireauté pour nous faire habiller dans la caserne Orléans au centre de la Casbah. Marquée d’une croix sur la carte postale.
Nous avons donc notre paquetage : 2 casques, 1 léger en matière plastique et 1 lourd en métal, 
1 tenue d’été : short et chemisette, plus un calot beige. 1 tenue de sortie en toile : pantalon long et chemise à manches longues, cravate, 1 calot rouge avec un dessus bleu. 1 tenue d’hiver : blouson et pantalon de laine kaki, chemise, calot et cravate. 1 tenue de combat : treillis américain, veste et pantalon à grandes poches sur le côté, casque métallique. 1 tenue de travail : la même que la tenue de combat mais avec un chapeau de brousse. 1 ceinture de flanelle à mettre la nuit.

Pour nos classes, nous sommes stationnés au Lido, dans un camp au bord de la mer. La nourriture est très bonne pour le moment, pourvu que ça dure.
La traversée que nous avons faite à bord du Djenné s’est bien passée, nous avons eu une mer d’huile.

18/09/57  Alger

J’ai réussi le test pour pouvoir suivre le Peloton.

Nous n’avons pas encore commencé les classes et nous ne faisons rien à part les rassemblements pour les rapports à 11h et à 15h, pour aller manger et cirer les godasses. Comme nous sommes toujours dans le sable, 3 ou 4 fois par jour. 

28/09/57 Alger 

Hier nous avons eu un combat de nuit pour nous y habituer. Mais c’était bien sûr de la rigolade.

Nous avons fait aussi une première séance de tirs groupés ce qui veut dire placer ses balles ensemble n’importe où pourvu qu’elles soient dans la cible.

Nous avions des carabines allemandes Mauser ou Folk. J’avais un Folk et nous tirions à 15 mètres en position couchée des balles de 5,5 ; 22 long rifle.

J’ai fait 38 points sur 50 ce qui est un bon tir.

Nous venons de commencer l’instruction par l’étude de la discipline. Nous avons continué par l’étude du M.A.S. 36 et de l’utilisation de ses munitions ainsi que des diverses manières d’utiliser les explosifs.

A part les séries de « marche au pas », c’est assez intéressant, surtout les cours sur l’armement.

Depuis 4 jours, nous sommes de corvée de plats à la cuisine car d’après le Sergent de semaine, il faut avoir fait des corvées pour être un gradé. Il faut dire aussi que nous sommes la section la plus indisciplinée.  Dans la carrée, il y a 19 gars qui ont écopé de 4 jours de tôle pour ne pas avoir récuré leur gamelle personnelle. Je ne suis pas du nombre. Il y en a 1 qui a pris 8 jours pour insulte à un gradé.

Je joins le plan de la carrée. Je couche sur le lit supérieur contre la cloison. En noir sur le plan.

03/10/57  Alger

Il y a une épidémie de grippe asiatique et notre activité est réduite. Nous faisons surtout des cours théoriques. Je vous prie de croire que nous noircissons beaucoup de papier sur le camouflage, l’armement, les explosifs, les grenades, le salut que nous apprenons aussi dans les occasions que se présentent en réalité.

L’activité physique se borne au tir, à apprendre le demi-tour, à se rendre au pas aux rapports et aux repas.

Cela fait une semaine que nous mangeons moins bien.

Hier je suis allé passer (encore une fois) une radio d’incorporation et il n’y a, comme de juste, rien à signaler.

Pour la première fois que je suis arrivé, nous avons eu la pluie aujourd’hui.

Nous avons eu aussi la visite des hirondelles qui reviennent de France.

Le Foyer est actuellement fermé à cause de la grippe.

J’ai reçu ma première paye. Elle comprend : 7 paquets de cigarettes pour 15 jours, 805 francs et 2 bons pour l’envoi gratuit de colis.

Tout en chahutant aux moments opportuns, je ne suis toujours pas puni alors que certains le sont continuellement. Ces punitions sont le plus souvent la prison. Il y a 23 ou 24 gars qui ont écopé 4 jours.

La punition la plus fatigante est de porter la tenue de campagne toute la journée. Cette tenue comprend : la tenue de combat, guêtres, brodequins, les 2 casques, sac à dos contenant la capote, le 2ème treillis, une paire de chaussures, 3 paires de chaussettes, couverture, un bidon d’eau, musette contenant les gamelles , 1m02 de ficelle, 75cm d’élastique, une lettre à porter sous le casque (comme pour les vrais combats s’il arrive quelque chose au gars) et 300 francs français.

Donc se déplacer, manger, aller en cours dans cette tenue. Demain une dizaine de gars vont se taper cette gymnastique.

Il paraît aussi qu’il y aura des évincés en grand nombre. Il faut dire qu’il y en a qui ne peuvent vraiment pas suivre et d’autres qui, sans chahuter, font trop de bêtises pour faire des gradés. 

10/10/1957 Alger

Ce matin, nous avons passé une revue d’Armes par le Colonel. J’ai parfaitement réussi puisque à la fin, je n’avais pas une seule pièce de rabe et j’ai même fait mieux que les caporaux et les 2 sergents de la section.

Samedi, nous avons reçu la 3ème piqûre de TABDT et la 4ème contre le typhus. Nous avons eu pour cela 2 jours de repos que j’ai mis à profit pour dormir.

Aujourd’hui nous sommes allés au champ de tir et je me suis bien défendu. J’ai obtenu deux fois 43 points sur 50 ce qui en fait un tir régulier.

J’avais une carabine Falk assez précise.

Nous avons commencé à étudier le F.M.  qui compte plus de 40 pièces.

La grippe continue d’affecter la carrée. Pour ma part, je n’en ai pas le moindre symptôme.

14/10/1957 Alger

Voici mon emploi du temps pour ces derniers jours.
Avant-hier :
5h lever, toilette, s’habiller avec guêtres, cartouchière, casque.
5h20 aller chercher les armes au magasin d’armes. M.A.S. 36 et 1 carabine.
6h jus et casse-croûte.
6h15 à 7h15 corvées diverses et dégraissage des armes.
7h30 rapport
8h départ au champ de tir
10h30 à 11h rapport
12h repas
12h30 faire le lit et rangement des carrées. Temps libre.
13h30 à 17h30 cours théoriques.
18h souper
19h à 20h30 étude
Puis combat de nuit pour nous apprendre à nous camoufler et à nous poster.
23h coucher. D’habitude le coucher est à 21h. Il faut être couché pour l’appel.

Hier même programme sauf que le matin on a fait une séance de présenter armes pendant 3 heures puis comme la veille, tir jusqu’à midi.
L’après-midi, révision de tout ce qu’on a appris jusqu’à maintenant. Puis 1 heure de présenter armes et en dernier, graissage des armes avant de les rendre.
Souper, étude, coucher.
0h30 réveil pour un combat de nuit qui devait durer jusqu’à 5h du matin mais après s’être habillés, annulation du combat.
Re-coucher.
Aujourd’hui :
5h30 lever.
On est partis tirer pour la 1ère fois avec le M.A.S. 36. En position debout j’ai tout manqué. Heureusement qu’au tir allongé, je me suis rattrapé et j’ai fait honneur à la famille : cible à 65 mètres, j’ai placé mes 5 impacts dans un carré de 14cm de long sur 2cm de large. J’ai fait le meilleur tir de tout le contingent. Nous sommes deux seulement à avoir réalisé ce petit exploit. Ce n’est pas un coup de hasard car j’ai fait des progrès constants.

20/10/1957 Alger

Hier nous sommes allés au champ de tir faire des essais de mines et cordons détonants.
Aujourd’hui, nous avons reçu la 5ème piqûre TABDT et la 3ème contre le typhus. Il n’en manque plus que deux pour le TABDT.

22/10/1957 Alger 


J’ai pris aujourd’hui du papier à lettres à l’enseigne des Zouaves.
Je vous envoie une photo alors que je gardais les fusils devant la carrée.
Il faut mettre mon adresse correctement : Elève gradé et non soldat car j’ai manqué écoper de 4 jours au poste de police.
Vendredi matin, on a rampé et l’après-midi on s’est tapé une marche de 15 km avec le sac, les cartouches, le fusil, le bidon et les 2 casques sur la tête. Je suis arrivé assez frais.
Hier, on a eu l’avant-dernière piqûre et ça s’est bien passé. Dans la chambre, il y a eu les malades habituels mais rien de bien grave. 



01/11/1957 Alger

J’ai eu 18/20 au lancer de grenades à 25 mètres, dans un cercle délimité par des cailloux. 9/10 au lancer debout et 9/10 au lancer à genoux.
Hier marche très dure de 25 km. Je ne croyais pas arriver au camp tellement mes pieds me faisaient mal.
Demain, nous allons au tir, dimanche dernière piqûre et lundi, nous commençons à monter la garde et aller patrouiller en ville. 
Enfin, nous commençons à devenir des « pierrots » c’est-à-dire que nous commençons à quitter la « cape des bleus ».

10/11/1957 Alger 

Il est arrivé cette nuit un accident sans gravité heureusement.
La foudre est tombée sur la baïonnette du copain qui était de garde à la porte du camp sans lui faire de mal à part la peur. Il ne reprendra pas la garde aujourd’hui car il en tremble encore !
Je joins une photo où je suis avec mon meilleur copain qui est de Béziers.


14/11/1957 Alger

Pour le 11 novembre, nous sommes allés défiler à Alger. Il faisait une chaleur terrible et on a souffert. Surtout que c’est le 9ème Zouaves qui a présenté les armes à toutes les occasions, c’est-à-dire pour la remise des décorations, le passage de Lacoste, du Général Massu et d’un autre Général. Puis, au Monument aux Morts. Enfin, cela a duré de 7h du matin à 11h1/2.
L’après-midi, nous avons eu quartier libre.
Le 12 nous avons reçu la dernière piqûre de TABDT. Pas de problème.
Aujourd’hui j’ai pris la garde pour la 1ère fois sur un mirador pendant 2 heures. Cela va encore assez vite.

28/11/1957 Alger

L’examen est prévu pour le 15 décembre et nous devrions quitter le Lido le 22.
Hier j’ai fait un des meilleurs tirs à la M.A.T.
Nous ne sommes que 2 sur 71 à ne pas avoir attrapé la grippe.


10/12/1957 Alger

Demain, nous servons de cobaye pour les copains qui passent le peloton de Sergent. Nous effectuerons les exercices sous leurs ordres. Nous irons aussi bivouaquer toute la journée et le soir, nous prendrons la garde.
L’examen est fixé entre Noël et le jour de l’An.

22/12/1957 Alger

Aujourd’hui je suis parti patrouiller à Bab El Oued. C’est très calme, comme toujours en tout cas depuis que nous sommes arrivés et de plus nous sommes très craints des Arabes. Alors maintenant à Alger, la vie est normale.

27/12/1957 Alger

J’étais de patrouille à Noël et n’ai donc pas participé au réveillon mais je serai libre pour le jour de l’An.
Nous commençons l’examen lundi 31 décembre.
J’ai fait le meilleur tir l’autre jour au F.M. et hier aussi au lance-roquettes (bazooka français). Au L.R., nous tirions sur un tas de tôles. J’ai mis ma roquette en plein milieu et j’ai tout fait voler.
Il est tombé de la neige sur les hauteurs vers 1200 mètres d’altitude.


06/01/1958 Alger

Eh bien, ça y est, j’ai réussi et je suis surtout content d’avoir fini mes classes.
voir la suite : 1958
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9e Zouaves 1958

1958 Soldat  Michel Rom… appelé en mai 1958. 

Mai 1958, c’est l’appel sous les drapeaux : les jeunes du contingent partaient en guerre en Algérie. Dans le port de Marseille, assis sur nos valises, sans manger ni boire, nous attendîmes le bateau toute la journée. Puis le soir, vers 19h, nous fûmes conduits au fond de la cale comme des bestiaux dans une puanteur suffocante de sueur, déjections, vomissures...

Arrivés à Alger, ce fut le même défilé, en sens inverse, jusque sur le quai.

Sauf que là, tout en marchant, on devait baisser son froc pour recevoir une pique de cheval mise en œuvre par 2 infirmiers : le premier tamponnait la peau avec un coton imbibé d’alcool, et le second faisait la piqûre !

Exténué par cette traversée, le ventre vide plus la chaleur, je sentais mon coeur défaillir. Deux camarades durent me soutenir car il fallait marcher pour rejoindre les camions qui allaient nous convoyer jusqu’à la caserne Orléans. Là, nous dûmes attendre en tenue civile, allongés sur des lits picots dans un vacarme assourdissant d’explosions terroristes.

 9ème Zouaves à Dellys

Dix jours plus tard, nous partions pour le camp d’instruction de Dellys à 100km d’Alger.

Durant tout le trajet, nous fûmes survolés par des nuages de sauterelles qui s’écrasaient sur le pare-brise puis retombaient en tapis sur la route.

Le premier accueil fut fait par le tondeur de chiens qui nous mit la boule à zéro.

Les corvées de plats étaient faites dans un chaudron d’eau froide sans détergent ni éponge. Ensuite, sans pouvoir prendre de repos, on devait se présenter au rapport, nets et propres, alors qu’il y avait des restrictions d’eau javellisée stockée et gardée par une sentinelle.

A 14h, nous partions en exercices dans ce désert craquelé où il fallait creuser son « trou d’homme » ce qui était irréalisable  la terre étant dure comme du béton ; le coup de pioche faisait voler la poussière et remonter des scorpions.

Le comble : nous étions sous-alimentés. Tous les copains recevaient des colis, quant à moi, je pensais qu’après ces quatre mois, il y aurait des jours meilleurs …

Le dimanche, le menu de luxe était servi sur une esplanade ensoleillée. En entrée :  2 tranches de saucisson et 1 de beurre. A notre arrivée, tout était fondu ! Le plat de résistance : du cartilage en sauce et pour tout dessert : 1 orange verte !

Une fois par semaine, ‘était l’exercice de tir à 7 km du camp. Partis à 4h du matin, nous étions harnachés de notre arme plus 90 cartouches à la taille, le casque lourd sur la tête.

A l’arrivée, le tir se faisait sur la plage. Puis, au pas de gymnastique, nous devions aller « au résultat » devant notre cible, les pieds freinés par le sable, le fusil dans une main, l’autre maintenant cet affreux asque lourd qui nous tombait sur les yeux.

Si le tir n’avait pas été correct, nous écopions d’une « tenue de campagne ». Un copain, victime de ces absurdités, écumant de rage, fut jeté en prison pour la nuit.

Quand nous faisions le bivouac de 70 km en 26 heures, un copain du Nord, grand et squelettique, était le plus résistant de tous.

Durant ce bivouac, à la nuit tombée, le repos alterné de gardes se prenait sur un mamelon dominant, puis, au lever du jour, c’était à nouveau le départ pour 16 heures de marche ininterrompue, le corps appesanti par 90 cartouches autour de la taille. Cela se passait en juillet, dans une contrée déserte et vallonnée de Kabylie, sans âme qui vive, sans arbre, avec seulement de loin en loin, quelques figuiers de Barbarie.

Dans notre progression, on apercevait à l’horizon des fumées qui s’élevaient en spirales puis s’estompaient en quelques secondes : nous étions signalés sans que nous n’ayons rien vu.

Les quelques habitants des lieux vivaient sous terre.

Le sol était uniformément sillonné par de profondes crevasses provoquées par une très grande sècheresse. Il fallait être vigilent pour ne pas s’y empêtrer une jambe ! Mais le plus dur était qu’il fallait économiser son eau : une gourde d’1 litre, bu à petites gorgées et tellement chaudes qu’on avait l’impression d’avaler un gaz et non du liquide.

Les 7 derniers kilomètres de bitume faisaient capituler les plus gros : leurs pieds enflaient dans leurs chaussures.

Notre Capitaine,  rapatrié d’Indochine refusait tout repos. « Si les gars s’arrêtent, ils ne pourront plus repartir » disait-il. Alors, un gros s’appuyait sur deux maigres et c’est ainsi que cette horde pitoyable, forcée de chanter « Hello, le soleil brill’ brill’ brill’ » pour soi-disant tromper l’épuisement, rejoignit le camp, si bien que le gars de la cuisine, en nous voyant dans cet état de délabrement physique, se mit à pleurer ! 

Dans notre secteur, il y avait eu de grands blessés. Le plus diplomate de nos supérieurs nous fit la morale : « C’est très grave ! Il manque beaucoup de sang pour les blessés. » Nous fûmes tous volontaires pour qu’on nous en prélève.

Il y eut aussi une quarantaine due à une épidémie de Polio.

Ces quatre mois écoulés, on eut droit au bain de mer. J’en profitai pour me faire photographier en maillot pour prouver à Maman que j’étais bien. Mais cette photo révélait des bras décharnés, une cage thoracique dont on pouvait compter les côtes. Fou de rage,  j’en fis des confettis ! Aujourd’hui, je regrette ce geste car  cette photo mériterait de figurer dans mes récits …

Parmi nous, il y avait des exemptés d’AFN qui avaient fait 27 mois sans aucune piqûre. Alors, on se concertait sur le traitement qui nous était infligé en concluant qu’on n’avait tué ni père ni mère pour subir autant d’absurdités imposées par la fatuité de nos gradés.

Fin 1958, le 9ème Zouaves fut dissous. 

Photo d' Hérail : Le 9e Zouaves au Lido, debout : Milano, Mestre,Pénat.

Photo d'Hérail : A la dissolution du 9e Zouaves, les classes se termineront à Souma.
de gauche à droite : Barrière, Hérail et René Bridot accompagnés d'enfants.
Voir : Photothèque

(Voir la suite en  1959)