Dix-huit
LA FAILLITE DU
PRET-A-PENSER
"Qu'y a-t-il dans un mot ?
Ce qu’on appelle rose embaumerait tout autant avec un autre nom ! " Shakespeare
L
a fausse neutralité terminologique est un dangereux piège. Vous connaissez certainement dans votre entourage un charlatan masquant son ignorance derrière un jargon qui a des airs de science propres à impressionner les gens qui demandent qu'on leur en jette plein l'ouïe ! On cherche alors à les éblouir et, par des mots qui leur sont étranges, mystérieux, à les empêcher de penser par eux-mêmes.
C’est ainsi que, derrière une rente économique parfaitement jouable dans un système de production franchement libéral, est venue se camoufler une rente politique profondément nocive pour tout équilibre sociétal.
Chargés d’histoire et de poudre, certains mots agissent sur le discours politico-médiatique à la manière des rayons X : ils révèlent le fond sous la forme. Il convenait donc de les éliminer au profit de termes plus avenants. « Exploitation » qui séparait trop visiblement la société entre exploités et exploiteurs, est remplacé par « exclusion ».
Il manquait aux patrons - pardon aux « entrepreneurs » - un pense-bête pour faussement parler vrai. Ne dites pas « salaire », dites « coût du travail ». Suggérez ainsi que le premier terme, malencontreusement associé à la rémunération méritée d’une tâche imposée, représente en réalité une charge pour la collectivité, voire une calamité. Alors ne leur dites pas «extraction de profits» dites « création de valeur ».Ne dites pas « cotisations sociales » dites « charges sociales ». Et exigez leur allégement ! Et quand le coût du travail devient insupportable à vos épaules déjà écrasées de charges malgré ce désir toujours brûlant de créer de la valeur. Ne dites pas « licenciements», dites «plan social» !
D'où l'inflation des étiquettes qui couvrent souvent le vide de la bouteille. Pour s'en rendre compte, prenez un mot en en oubliant le sens. Vous verrez bientôt surgir un second, le prolongeant, s'exprimant autrement. En voici quelques-uns :
-Salection : Election qui tolère la sélection par l'argent sale.
-Parlementeiste : Parlementaire absentéiste.
- Présentéiste : Présence physique, sans plus !
-Panse-heures : Spécialiste des discours sensés trouver des remèdes à tous nos maux, à tout moment.
-Brigoler : Se moquer des problèmes posés en les confiant aux amateurs.
-Immupinité : confusion délibérée entre l’achat d’une immunité et le monnayage de son impunité.
-Gouberner : quand il est plus facile de berner des pré-citoyens que de gouverner avec et pour de vrais citoyens.
-Elitriste : triste sort d'une élite qui joue le jeu au lieu de contribuer à en changer les règles.
- Rurbanisation: urbanisme spéculatif qui laisse pousser des logements de haut standing entre des zones de bidonville !
- Ouine : oui un peu non.
- Noui : non un peu oui.
- Drauche : Droite prenant des airs de gauche.
- Groite : Gauche obligée d’occuper des aires de droite.
Répétez l'opération de mots déguisés sans pour autant s’éloigner des réalités. Si vous n'en avez pas envie, les politiques en raffolent. Parce que, chaque fois qu'ils choisissent leurs mots, certains maux perdent miraculeusement leurs pires symptômes.
C’est le cas de certains partis, longtemps qualifiés de produit de l'administration, qui ont reproché à la nouvelle majorité d'avoir confisqué leur « libéralisme ». Sans vraiment convaincre.
Le même sort finira par marquer la rive opposée. Cette gauche communiste ou socialiste qui finira par voter une Constitution reconnaissant la propriété privée et l'encouragement à la libre concurrence.
Avec le démantèlement des frontières entre une gauche favorable à un Etat producteur et planificateur et une droite adepte d'un marché autorégulateur piloté à vue, personne ne peut prétendre mener une politique économique spécifique à la droite ou exclusive à la gauche. Ce ne sont plus que des étiquettes de rangement qui ne garantissent pas forcément le contenu des cartons !
e «système-monde » fabrique en Chine les très américaines poupées Barbie. Le capitalisme économique est en train de sauver la face encore cachée du communisme politique chinois. Un siècle et demi de dialectique marxiste pour découvrir que toute société est en proie à ses propres contradictions.
Le capitalisme, à la satisfaction générale, constituait la forme définitive de l’organisation sociale, la « victoire idéologique de la droite » était consommée. Seuls quelques incurables songe-creux agitaient encore le hochet d’on ne sait quel autre futur. Or, le fabuleux séisme financier d’octobre 2008 a soufflé d’un coup cette construction de l’esprit.
Si la suspicion qui affecte le choix libéral est évidente, le socialisme a aussi perdu ses atouts socialement alléchants, économiquement convaincants et politiquement payants. Au mieux, sa nouvelle destinée est de corriger les politiques économiques de droite pour les adapter à la nouvelle demande sociale.
La social-démocratie, tout en prétendant s'édifier sur les ruines du libéralisme, entend réaménager sa demeure pour mieux l'occuper. Dans les économies occidentales, des «nouveaux socialistes», plutôt light, comme le Britannique Tony Blair, l'Espagnol José Louis Zapatero se sont montrés aussi dociles devant les intérêts des milieux d'affaires que les gouvernements de droite qui les ont précédés. A la manière de la France de la deuxième cohabitation qui n'arrêta pas de voir Chirac tenter de rouler à gauche et de voir Lionel Jospin obligé de le doubler à sa droite!
Dèjà, Pierre Mendes-France reconnaissait que les gouvernements ne peuvent pas, d’un instant à l’autre, gonfler massivement le volume de la production nationale ou réviser de fond en comble sa répartition, bouleverser les relations des groupes sociaux entre eux, changer la qualité de la vie, résoudre des crises comme celles de l’école, de l’emploi…D’autant que, partout, des forces extra-institutionnelles des marchés, patronats, sociétés multinationales, technocrates libéraux, médias conservateurs ou pseudo-progressistes refusent de s’incliner devant la souveraineté populaire et, subtilement ou violemment, s’efforcent d’imposer leurs vues par d’autres voies. Dès lors, toute rupture devient impossible.
Jean François Revel, essayiste français, raconte : « Un homme, croit-on, a jadis marché sur l'eau. Essayez de le faire, vous vous noierez. Cette noyade ne convaincra pas l'idéologue. Il suggérera que la noyade était due à un sabotage pour continuer à croire et à faire croire qu'on peut marcher sur l'eau ».
Dès les premières années d’un Maroc déstructuré par la colonisation, l’égalitarisme istiqlalien distribuait des biens qu’aucune politique de croissance n’avait encore produits. Quelle économie aurait-on pu construire avec les slogans populistes des premières années de l'Indépendance qui promettaient « la terre à celui qui la laboure et l'usine à ceux qui y travaillent? » Ou avec des programmes « révolutionnaires » décidés à confier la gestion du pays à « la classe ouvrière » d’une industrie à peine naissante ou à « la classe paysanne » habituée à chercher son salut nourricier du côté du ciel !
Une fois à la barre, les socialistes, les communistes et les égalitaristes qui prônaient l'Etat- entrepreneur ont été les premiers à annoncer sa fin. Arrivés aux commandes d'une gouvernance qui préfère laisser mourir de faim des diplômés plutôt que de reconnaître que, quelque part, ils les ont eux-mêmes préparés à tout attendre de l'Etat nationalisateur forcément employeur.
Pour sa part, arrivé à la tête du gouvernement, Abdelilah Benkirane estimera que si les manifestants étaient parfois tabassés dans la rue « c’est pour leur éviter les arrestations et les incarcération». Le populisme de notre gent politicienne se renouvelle pour mieux durer !
Le congrès extraordinaire de l'USFP, tenu en 1975, préconisait une méthode d'analyse «qui permet de quitter le terrain des abstractions et de ne pas ramener la pensée socialiste à des schémas stéréotypés dont l'impératif de cohérence interne et de justification à partir d'à priori idéologiques prime le souci d'une explication correcte de la réalité en vue de la transformer ». Les promesses de socialisme passeront d’une social-démocratie au social-libéralisme. Pour n’aboutir qu’à l’important est de participer à n’importe quel gouvernement !
Apparemment, c’est la réalité qui éloignera « l’Union Socialiste » de ses « Forces Populaires! ». Aux congressistes des années 2000 qui voulaient repasser par la case opposition pour se refaire une virginité populaire, le communiqué final consentit une « monarchie parlementaire ». Mais le nouveau premier secrétaire, Abdelwahed Radi, dans les tons consensuels de la nouvelle rose socialiste, s’empressera de refroidir les ardeurs, en focalisant la « polémique » sur une faute de frappe entre « vers (nahwa) » et « dans la perspective d’une monarchie parlementaire (fi oufok) » ! Dans l’acrobatie d’une vraie fausse sémantique, la question fut encore une fois éludée.
Dans la foulée de « l’alternance consensuelle », Saïd Chbâatou et Hassan Derham, sans avoir les dix années d’ancienneté que stipulent les statuts, ont intégré le bureau politique après être respectivement passés par le Mouvement Populaire et le RNI. Pendant que le même Bureau politique se fermait devant tous les anciens du PSD. L’important est de gouverner. Quitte à le faire aux cotés des libéraux et des défenseurs de la féodalité rurale !
Résultat, les héritiers du parti de Ben Barka et d’Abderrahim Bouabid en sont aujourd’hui à leur quatrième reculade sur la scène de ménage avec le pouvoir : Ils ont commencé par une virulente opposition qui les éloigna longtemps de toute participation. Puis, après avoir gouté à la gestion de certaines communes locales, acceptèrent une participation gouvernementale light, dans le cadre d’une transition très consensuelle. Avant de convenir que l’important était d’abord de participer, en acceptant le remplacement de Abderrahman Yousoufi par le très Sap Driss Jettou. Avant d’en arriver à s’accrocher aux moins-disant maroquins, parfois strapontins, du cabinet Abbès El Fassi. Quitte à ce que le ministre d’Etat du parti qui voulait réformer l’Etat y soit sans portefeuille !
En fait, le PJD n’a d’islamiste que les qualificatifs journalistiques. Et le PPS n’a pu améliorer son entrée au Parlement à travers l’unique siège de Ali Yata que grâce aux élus « notables ». Alors que l’USFP, se déclarant des « forces populaires » en quête d’un Etat plus distributeur, a été le plus grand « privatisateur » de notre histoire économique.
En politique, il n’y a pas de convictions, il n’y a que des circonstances, disait Taleyrand. Ce qu'il y a de vraiment commode avec les principes c'est qu'on peut toujours les sacrifier! Au point qu’Oscar Wilde conseille : « appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder ».
Ce qui ressemble à ce que Larbi Jaïdi, directeur de la fondation Abderrahim Bouabid, qualifie de «désenchantement idéologique (…) quand on n'arrive pas à donner au socialisme un contenu précis, quand on ne peut plus que gérer au mieux un libéralisme débridé ? ».On nous promettait de changer la vie. Les voici réduits à nous faire changer d'avis. Autres tons économiques, autres mœurs politiques. Ceux qui ont promis «la réforme et le changement» s’en sont vite tenus au respect des fondamentaux du sacro-saint équilibre des finances publiques.
L
Au moment où cette approche quantitativiste ne suffit plus aux expertes de la Banque Mondiale, moins bornés que ceux des années 80, en partie responsables des « révoltes du pain ». Ils incriminent désormais la corruption, l’inefficacité et un Etat dominé par les rentiers. Lesquels peuvent « réduire le rendement réel des investissements et créer des contraintes bureaucratiques à l’encontre des investisseurs potentiels ».
■Un professeur de l'Université du Nouveau Mexique raconte qu'après une longue absence dans un organisme international, il est revenu voir ses anciens collègues qui se sont précipités sur lui pour savoir comment le Mexique allait régler son problème de dette. Il a répondu : « ne vous en faites pas, gringos, nous avons deux solutions : une solution rationnelle et une solution miraculeuse. La solution rationnelle serait que la Vierge Marie descende du ciel avec un gros chèque pour ses petits enfants mexicains. La solution miraculeuse est que les Mexicains se mettent à travailler sérieusement ».
Les Marocains aussi ! «Notre vrai problème aujourd'hui, constate Khalid Belyazid vient «d'une difficulté de passage à l'acte. Nous avons le plus gros catalogue mondial de projets. L'âne de Buridan a hésité entre le sceau et le foin. Il est mort de soif et de faim » !
Le risque de crise cardiaque contre lequel nous avaient mis en garde la Banque Mondiale et feu Hassan II n’aura servi qu’à justifier une alternance trop consensuelle pour oser les réformes structurelle. Pour éviter autant un pseudo libéralisme supposé autorégulateur qui favorise l'opportunisme rentier que le chimérique socialisme d'Etat omnipourvoyeur qui donne plus de promesses que de prouesses.
Une fois rien… C’est rien. Deux fois rien… Ce n’est pas beaucoup. Mais trois fois rien ! Pour trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose… Ce beau jeu de mots de Raymond Devos rappelle à quel point le politicien peut être tenté de cacher toute mauvaise performance structurelle derrière des « chiffres qui parlent ». Parfois pour ne rien dire !
Il n’est donc pas étonnant que le discours politique tente de se renouveler, voire se légitimer à travers l’économique minutieusement chiffré. Cela fait sérieux ! Au risque d’être si peu vertueux. Les observateurs superficiels de l’économie africaine étalent leurs « richesses » en millions de tonnes de produits du sous-sol. A ce compte, qui ne plaindrait pas le Japon ? Un gisement de n’importe quel minerai rassure un banquier, mais, en Afrique, il devrait inquiéter un économiste et interpeller tout démocrate.
Certes, on peut émettre des hypothèses chiffrées sur les résultats escomptés, comme tel taux de croissance du produit global et du revenu moyen par habitant. Mais il faut éviter de tomber dans l’illusion d’un automatisme mathématiquement formulé et faire du développement un jeu de l’esprit. Une belle apparence quantitative peut cacher de profondes laideurs qualitatives.
D’où l’échec des modèles économiques de croissance qui omettent d’intégrer les facteurs de développement. On ne peut mener l’effort de compréhension de la réalité interne sans intégrer des facteurs extérieurs à une économie outrageusement financiarisée, cachée derrière l’alibi d’une compétition mondialisée. Plus propice à ceux qui ne travaillent plus pour gagner de l’argent, mais qui font travailler l’argent à leur place.
23 janvier 2012, dans son discours du Bourget, François Hollande dira que son « véritable adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ». Pour les libéraux purs et durs, la loi du marché promettait de donner sa chance à chacun et de participer à l’enrichissement de tous. Des promesses à la réalité, loin de galvaniser la production, les produits financiers spéculatifs -d’une valeur onze fois supérieure au PIB mondial- étouffent l’économie réelle.
Peu à peu, l’autre PNB (produit net bancaire) interpellera davantage les surveillants des fameux équilibres macroéconomiques fondamentaux que les gouvernants soucieux du bon vieux PNB (Produit National Brut). Les banques sont même dites systémiques lorsqu’elles représentent par leur taille un enjeu économique en cas de faillite. Elles se verront donc imposer des mesures plus strictes et des aides publiques plus généreuses pour les aider à passer le cap.
L’arrivée des mathématiciens-informaticiens transformera le monde économique en équations dont l’illustre inconnue sera toujours la masse populaire des surendettés à l’addiction strictement marquetée ! De sorte que les additions de croissance et les soustractions de crises se neutralisent et font toujours gagner le grand capital virtuel au détriment des petits producteurs réels.
Emportés dans le tourbillon du nouveau courant managérial des directeurs de développement, les spécialistes d’économie de développement ne sont plus à la mode ! A la faveur des traders et des banquiers, la financiarisation de l’économie transforme le capitalisme de producteurs en joueurs de casino. Non sans finir par montrer ses limites. Les émeutes des premières semaines de 2011 surgissent en Tunisie au moment où ce pays se targuait de réussites macroéconomiques. Sauf que, quelques mois après avoir obtenu le satisfecit franc et direct du DSK d’un FMI trop indulgent, Benali faisait ses valises !
Une croissance d’indicateurs globaux peut dissimuler une profonde déchirure des filets sociaux. Certaines pratiques patronales ne survivent à la rude compétition mondiale que grâce aux bas salaires locaux, à l’évasion fiscale et au non-paiement des charges de sécurité sociale.
■En pleine tourmente économique mondiale, l’exercice 2010 aura été l’année de tous les records de gain pour la CDG. L’argent coûte aux banques à peine 1,93% alors que les taux débiteurs dépassent les 6% ! Les comptes non rémunérés représentent 57% du total des dépôts bancaires. La rentabilité des fonds propres est supérieure à 15% en moyenne sur les dix dernières années, soit le double qu’en France !
En 2011, pourtant année de crise économique et de tensions sociopolitiques, les banques ont réalisé quelque 10,1 milliards de dirhams de bénéfices nets, découlant d’un produit net bancaire (PNB) de 36 milliards de dirhams. Elles totalisent un bilan pour près de 1000 milliards de dirhams. C’est 200 milliards de plus que tout le PIB du pays.
Alors que les plus grosses banques ont fait les plus gros bénéfices, faut-il s’en réjouir ou s’en méfier? Quand le très officiel Haut Commissariat au Plan annonce que 2,8 millions de marocains survivent avec 11 DH par jour, parmi quatre millions de pauvres !
L’économique prépare la croissance d’aujourd’hui, le politique assure le développement de demain. Les financiers spéculateurs du court terme et les politiciens rentiers du long terme s’en prennent autrement ! Car le problème ne se situe pas toujours entre les objectifs chiffrés et les bénéfices attendus. Il peut tout aussi bien se situer entre un but visé, la perception erronée des voies d’accès et la sous-évaluation des risques d’accidents. Le pire serait alors de laisser faire la force des choses.
Le mieux serait d’entrevoir les manœuvres qu’impose un meilleur guidage de l’économie nationale, à la fois dans sa variance économique structurelle et sa mouvance politique conjoncturelle. Deux choses sont simples : raconter le passé et prédire l’avenir. Y voir au jour le jour est une autre entreprise. La marche des événements, au-delà des bonnes intentions, doit savoir respecter la hiérarchie nécessaire entre l'option, l'objectif et le moyen d'action. Autrement, on confondra développement et croissance, idéalisme et songe-creux, populisme et réalisme, volontarisme et dogmatisme, cause et effet, possible et utopique, étiquette et éthique.
essons de réduire le développement d'une société aux seuls scores dans le patrimoine physique ! Deux pays développés de manière très différente peuvent avoir le même revenu par tête. Il est même possible qu'un pays au développement plus équilibré puisse avoir un revenu par tête inférieur à celui d'un pays apparemment plus riche mais profondément inégalitaire. Alors que le Maroc croule sous son taux d’analphabétisme, il affiche un niveau de production nationale proche de l’Ukraine quasiment sans illettrisme !
C
On ne tombe pas amoureux d'un taux de PIB, disait De Gaulle. Pour Dostoïevski, quand 2 et 2 font 4 ce n'est déjà plus la vie. C'est le commencement de la mort ! On ne peut éluder l'importance de la plénitude familiale, l'intégration de l'enfant, l'émancipation de la femme, la sublimation du vieillard, la tolérance cultuelle, le rayonnement culturel, la sécurité des biens et des personnes, le respect de la dignité humaine, la liberté d’expression, la transparence électorale...
Pour Robert Kahneman, prix Nobel d’économie, « le PIB mesure à peu près tout sauf ce qui rend la vie digne d’être vécue ». Un sondage, effectué en mars 2008 dans onze pays arabes, place le Maroc avant-dernier dans l’interprétation des réponses sur la perception du bonheur des peuples. Pour confirmer à quel point le plus beau pays du monde est aussi l’un où les gens sont les plus malheureux, l’étude présentée par l’Université de Columbia, dans le cadre de la conférence de l’ONU sur le bonheur, classe le royaume à la 105ème place sur un total de 156 pays.
Matériellement lié à la notion de dépense, le PIB ne comptabilise que la création de richesses quantifiables. Tout bénévolat valorisant pour les volontaires et enrichissant pour la société, tout travail au foyen familial consacré à l’éducation des enfants, voire tout service public gratuit socialement émancipant, ne sont pas considérés comme créateurs de richesse. En revanche, un malade qui quitte la clinique qui l’a amputé d’une jambe voit sa facture augmentée d’une taxe sur la valeur ajoutée !
■Certes, la nouvelle constitution prend la précaution de prescrire un budget national équilibré. Sauf qu’un équilibre peut être très instable. Car un budget de l'Etat, ne pouvant être que le budget de l'état des lieux, dépend autant des quantités à nombreuses décimales que de la qualité des acteurs politiques, des opérateurs économiques et des partenaires sociaux. Au-delà d'une budgétisation optimale, un meilleur encadrement des citoyens par les syndicats, les partis et le mouvement associatif peuvent éviter d'autres «dépenses » susceptibles de «coûter » en manque à gagner social, voire en dérapage sociétal, plus risqué qu’un mauvais compte.
Chaque fin d’année, les deux chambres du parlement votent le budget de l’année suivante. Or, en cours de recouvrement des recettes et d’engagement des dépenses, de singulières différences affecteront les comptes réels par rapport aux données prévisionnelles. Il arrive que des crédits initialement affectés soient sacrifiés en cours d’année pour sauver le sacro-saint équilibre budgétaire. Lorsque l’Etat arrive malgré tout à assurer le financement de fonctionnement et d’équipement de ses différents départements, certains consomment à peine 30% de leur budget de l’année concernée. Des départements qui, au lieu d’en rougir, fuient en avant et demandent sans vergogne des hausses pour l’année suivante !
Le plus prometteur des budgets pourra tout au plus, à la manière d'un bulletin de météo, prévoir le temps qu'il fera sans pouvoir rien y changer. Et la politique budgétaire restera semblable à ce comptable qui connait le prix de toutes choses et la valeur de rien du tout !
Surtout que la globalisation des biens et des capitaux laisse aux équipes gouvernementales de moins en moins de marge de manœuvre. Un pacte de croissance et d'équilibre impose à chaque pays de l'Union Européenne un seuil à ne pas dépasser. Au Maroc, la marge de manœuvre est encore plus étroite. Traînant les séquelles sociales du Programme d’ajustement structurel (PAS), le pays se voit imposer les conditions draconiennes de la Banque mondiale pour bénéficier du Country Assistance Stratégy (CAS).
Sans oublier le Risque-pays calculé par des sociétés de cotations au terrible jugement du triple A. Ou celui calculé par la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface). La note attribuée indique dans quelle mesure un engagement financier d’une entreprise est influencé par les perspectives économiques, financières et politiques du pays concerné. Lequel doit veiller au plus petit déséquilibre du budget pour continuer à bien s’endetter au meilleur taux étranger !
Standard and Poor’s présente l’économie marocaine comme une « économie dépendante de secteurs cycliques » comme le tourisme ou l’agriculture ! Ses oracles estiment que le pays présente un risque « très élevé en termes de résilience face à la crise, et un risque « élevé » sur le volet des fondamentaux économiques. Côté solvabilité, critère le plus en vue dans ce type d’analyse, l’agence de notation avance que le Maroc affiche un risque « très élevé ».
Un rapport du FMI impose ses prévisions plusieurs mois avant le bouclage de la loi de Finances. Notamment pour inciter au respect des fameux équilibres macro-économiques, et s’assurer des capacités de remboursement de la dette publique.
Quand, en 2012, la Ligne de Précaution et de Liquidité a été ouverte au Maroc pour faire face aux chocs exogènes, le ministère des Finances et la Banque du Maroc se sont engagés à maintenir un taux de croissance de 5,5% su la période 2012-2016 et à ramener le déficit budgétaire au taux de 3% à l’horizon 2016.
Dans le cas contraire, sa punition peut aller jusqu’à la mise sous tutelle du pays non solvable. Pour surtout faire payer les modestes citoyens. Ce sera le cas, entre 2011 et 2012, de l’Irlande (-12.5% du SMIG) et de la Grèce (réduction de 10% à 25% des salaires dans la fonction publique et le secteur privé).
Du PAS au CAS, il reste au Maroc peu de recours au même type d’endettement dont il a abusé durant les années 60 et 70. Ainsi, les prêts accordés au Maroc par l’institution du Betton Woods sont assortis d’un « document-programme », imposant au gouvernement des réformes visant l’assainissement des établissements bancaires publics, l’amélioration de la communication financière et la lutte contre le blanchiment. Pendant que d’autres conditions furent posées par La Politique Européenne de Voisinage pour permettre au Maroc d’avoir un accès élargi au marché européen.
« La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics », affirme la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Enseigné dans les écoles et rebattu par les médias, ce conte de fées moderne masque les véritables déterminants du pouvoir politique : les logiques de carrière qui pervertissent les partis, les lieux où se forge l’idéologie qui irrigue les discours, les institutions supranationales qui entravent les souverainetés nationales, etc. les grandes décisions échappent ainsi au contrôle des électeurs : suffira-t-il d’affubler la démocratie de qualificatifs « citoyenne », « locale », « participative » pour la rendre véritablement démocratique ?
L'état des lieux souffre plus d'une confrontation des générations que d'un affrontement des idéologies. La citoyenneté qui reste à forger ne peut se contenter de consommer des slogans. Pour s’attendre à des valeurs universelles comme la compétence, la transparence, la liberté et l'équité. Jusqu’ici, la classe politique issue du mouvement national a épuisé toutes ses approches et usé toutes ses accroches.
Pour parer au plus pressé, la tentation d'amortir les chocs conjoncturels peut éluder les réformes structurelles en profondeur. Une politique autrement faite ne peut se réduise à la simple formalité d'une politique autrement dite. Une sorte de réformes «light» qui, pour éviter des changements semblables au trop fort café qui énerve et qu'on décaféine, sont... déréformeisées !