Seize
INFORMER DU TAC
AU …TRACT
"Ne dites jamais du bien de vous.
Faites en écrire !" Marcel Achard
I
l n'y a pas de démocratie sans contre-pouvoir d'une presse respectable. L'Indien Amartya Sen, prix Nobel d'économie constate qu'aucune grande famine n'a jamais frappé un pays doté d'un gouvernement démocratique et d'une presse libre : « un pays qui organise des élections régulièrement, dispose d'une opposition s'exprimant librement, permet aux journaux d'enquêter en toute liberté et de s'interroger sur les choix du gouvernement, ne peut être frappé par la famine ».Ni par la sécheresse des débats et la soif de savoir !
uand le Programme Alimentaire Mondial a lancé 15 alertes à la famine, on s'est rendu compte que ces quinze pays sont ceux qui ont le moins de liberté de la presse. Des médias libres et indépendants peuvent ainsi dévoiler la corruption dans les administrations et les entreprises, refuser de servir de porte-plume aux gouvernants attentistes, aux opposants alarmistes, au pouvoir d’argent opportuniste. Porte-voix d'un consensus social favorable à la compétition économique et politique, loin de toute quête de sensationnel, de racolage, un besoin pressant de dire la vérité ira toujours au-delà du décor que l'on tente de cacher au public.
Q
«Si j'avais à choisir, avait déclaré le président Jefferson, entre un gouvernement sans presse ou une presse sans gouvernement, j'aurais choisi le deuxième !». La liberté d’opinion exprime, voire conditionne l'exercice des autres libertés. Pourvu qu'elle commence par assurer la sienne. La déclaration mondiale des droits et devoirs de la presse stipule que «la presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale, ni des puissances d'argent ».
La Constitution marocaine du premier juillet 2011 atteste que « la liberté de la presse est garantie et ne peut être limitée par aucune forme de censure préalable. Tous ont le droit d’exprimer et de diffuser librement et dans les seules limites expressément prévues par la loi, les informations, les idées et les opinions ».
Au-delà du texte, aussi suprême soit-il, on attend de franchir le mur dissuasif du code de la presse à l’encontre des plus indépendants et de moins tirer vers le bas certaines gazettes qui, tout en sous-payant ses journalistes, fait supporter à l'Etat de lourdes subventions largement imméritées.
Peu de journaux sont organisés au sein de sociétés respectant les exigences légales. La plupart des patrons se comportent en «maâlem choukara».Plusieurs membres de la Fédération Marocaine des Editeurs de Journaux (FMEJ) ne paient pas leurs cotisations à la CNSS, le 13 e mois et les cotisations à la CIMR. Avec des salariés non déclarés, des jongleries fiscales, beaucoup d’organes devraient s’abstenir de donner des leçons aux autres.
Abed El Jabri, dans ses mémoires d'ancien responsable de la presse de l'USFP, reconnait tout ignorer de la participation financière des organes du parti dans la société de distribution. Comme il fut étonné d’apprendre que des responsables du parti percevaient régulièrement des sommes versées sur le compte des journaux socialistes.
Durant les années 90, une floraison de journaux conduira Abdekrim Ghallab, alors directeur d’Al Alam, à proposer une curieuse typologie qui distingue «la presse d'entreprise » de «la presse d'opinion ». Un peu comme si la première n'avait aucune opinion et que la deuxième pouvait se passer des règles de bonne gestion.
En fait, toute presse non partisane n'est pas nécessairement indépendante de tout le reste. Dans cette catégorie, certaines publications reflètent l'establishment officiel ou vivent aux dépens des annonceurs, des «enveloppes». Leurs supposés journalistes ont du mal à faire la différence entre des «papiers » et des publi-reportages élogieux envers des mal élus ou des patrons voyous particulièrement généreux. Yacine Zizi raconte qu’à la clôture d’un festival organisé dans une ville marocaine, soixante journalistes reçurent des enveloppes de mille dirhams chacune. Seuls quatre d’entre eux les rendront ! Pourquoi acheter un journal quand on peut acheter les journalistes ?!
Ce n’est pas parce qu’on informe de la corruption des autres qu’on en est forcément exempté. Pour son baromètre mondial de la perception de la corruption, Transparency international met en tête la Fonction publique, la justice et les partis politiques. Le Parlement arrive en quatrième position, suivi du secteur privé et des… médias.
La montée des connivences entre les groupes de presse et les groupes financiers, empêchant un capitalisme de presse, finit par faire venir le capitalisme à la presse ! Après « les trente glorieuses », les très riches d’Europe et d’Amérique n’ont pas seulement restauré leur surface financière. Ils ont aussi diversifié les formes de leur puissance en s’imbriquant plus étroitement aux pouvoirs médiatique et politique. A la petite hauteur de nos structures économiques et sociales, quelques grosses pointures mirent le pied dans le même créneau.
artisane ou pas, la presse bénéficie de généreuses subventions supposées l'aider à éclairer l'encadrement des citoyens. Mais, à peser le poids grandissant des abstentionnistes dans l'électorat et celui, très léger, de leur lectorat, il faut croire que cet «investissement» manque cruellement de retour. Laissant une certaine presse fonctionner à l'abri de toute transparence et de tout professionnalisme, l'Etat l’enfonce dans la médiocrité.
A partir de l’année 2006, le contrat-programme signé entre l’Etat, le patronat et le syndicat de la presse écrite, sera plus généreux : des quotidiens partisans comme l’Opinion (Istiqlal), Libération et Al Ittihad al Ichtiraki (USFP) et Al Bayane (PPS) percevront en une année respectivement 219 ; 102 ; 203 et 127 millions de centimes. Même des groupes de presse florissants comme Caractères (La vie économique, Parade, Femmes du Maroc et Nissaâ), Eco-Média (L’Economiste, Assabah) ou Maroc Soir (Le Matin, La Manana) profitent de la manne publique. La commission de répartition de l’aide financière peut même décider que des titres méritent une rallonge supplémentaire, parfois inversement proportionnelle à leur volume de diffusion.
La subvention en hausse de 30% dans le projet du budget 2012 atteint 65 millions de DH. Pour être éligible au nouveau contrat-programme et bénéficier de la manne publique, il faudra honorer le fisc et la CNSS, vendre à un prix déterminé un nombre d’exemplaires déclarés, employer un nombre minimum de journalistes et de salariés, signer la convention collective, publier régulièrement ses comptes financiers. Attendons voir !
Sans oublier les recettes additionnelles, pas toujours comptabilisées, qui tombent à chaque fête nationale. On a calculé qu’en deux jours de fête du trône, Le Matin, l’Opinion et l’Economiste avaient publié pas moins de 117 annonces de vœux déférents, totalisant un chiffre d’affaires d’environ deux millions de dirhams.
Au Maroc, le nombre de titres en circulation dépasse les 500, dont moins d’une centaine à parution régulière. Aux trois-quarts arabophone, la presse a connu une inflation sans précédent, alors que la taille du lectorat n’a pas vraiment évolué depuis 20 ans.
Au moment où le Washington Post consomme l’équivalent de tout notre papier journal national, Il serait intéressant d’étudier le rapport inversement proportionnel des « papiers » critiques envers les annonceurs les plus généreux. Comme la relation apparemment très proportionnelle dans la presse partisane, entre des espaces de vœux chèrement payés par des députés-maires et leurs chances de ré-accréditation.
Certains organes de presse se croient obligés d’aliéner et d’aligner leur ligne éditoriale en fonction de l’humeur ambiante de leurs subventionneurs, devenus leurs principaux inspirateurs. Mohamed Alaoui Yazidi, journaliste free Lance, constate que, pour pouvoir bénéficier des subsides de l’Etat, «il faut impérativement se prêter à la standardisation : la presse qui coule dans le moule du pouvoir, qui a une certaine propension à la servilité, qui évolue dans les réseaux de vassalité, recueille bien évidemment les dividendes de cet écosystème qu’est le makhzen».
Pendant longtemps, il sera fait appel à l’alternance de la carotte et du bâton :
• La carotte quant Jean-Pierre Turquoi, dans son livre « Majesté, je dois beaucoup à votre père », rapporte que « même si Hassan II et son ministre de l’Intérieur n’ont jamais lu Notre ami le roi, Rabat sait très vite à quoi s’en tenir (…) Comme à leur habitude, les responsables marocains entendent régler le problème par l’argent. A Antoine Gallimard, Rabat propose dans un premier temps de mettre le livre au pilon en échange d’une confortable indemnisation financière, et pour la maison d’édition et pour l’auteur».
• Le bâton quand, privé de « rente médiatique », un journal peut souffrir du tarissement des recettes publicitaires pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la logique commerciale. Une page couleurs de publicité perdue équivaut à des centaines de lecteurs de plus en plus rares !
Usant largement de «l'économie des réseaux», des agences de communication sont créées pour accompagner des budgets de campagne financés par des proches. Pour justifier leurs factures, elles ont besoin de quelques papiers de complaisance.
Selon une étude du cabinet KPMG, 18 entreprises de presse ont un résultat négatif et beaucoup de journaux sont obligés de s’endetter pour assurer leur survie. Si la pub’ représente 40% des revenus du secteur, neuf titres se partagent la moitié du pactole. C’est dire l’efficacité du réseautage qui n’a rien à voir avec la qualité, la crédibilité et le lectorat des canards qui, boiteux en terme diffusion, peuvent parfaitement courir aux sources bienfaitrices des généreux annonceurs.
Des gazettes s'intéressent moins à la qualité éditoriale servie aux lecteurs qu'à la quantité des espaces vendus aux annonceurs. L’annonceur devient alors le premier lecteur. A tel point que, dans certains périodiques, les cadres chargés de la commercialisation sont plus nombreux que ceux qui s’occupent de la rédaction.
Le directeur de Maroc-Hebdo dut s’excuser auprès d’Othmane Benjelloun, lui consacrant un édito, un droit de réponse et … trois photos. Parce que le journaliste qui avait osé parler ouvertement du secteur bancaire « péchait par emportement juvénile ». Le même directeur laissera écrire, à propos de l’OCP, que « si cet office a pu se maintenir à flot, c’est plus grâce à une flambée des prix en 2008 que par le fait de la gestion de son directeur général ». Puis, après une mise au point de l’avocat du groupe, il reconnaitra « peut-être avons-nous pêché par précipitation, mais loin de nous l’intention de nuire à une institution prestigieuse… »
Février 2009, Bayane Al Youm, quotidien du PPS, a publié une interview d’Abdellah Kadiri dans laquelle l’ex-patron du PND taille un costard à Fouad Ali El Himma, à son parti et au ministère de l’Intérieur. Devant la réaction de tout ce beau monde, Ismaïl Alaoui fera un communiqué qualifiant l’entretien avec Kadiri de « grave faute politique et professionnelle ». Un tel mea-culpa et des excuses aussi plates n’ont jamais été faits aux militants du PPS pour toutes les couleuvres avalées par leurs dirigeants durant les années Basri !
uand on a été ministre ou dirigeant d'une entreprise publique et qu'on a dû rendre quelques bons services, le meilleur moyen de se faire renvoyer l'ascenseur est d'être copropriétaire d'un périodique vendeur d'espaces publicitaires. Après avoir eu le beurre, c'est le meilleur moyen de continuer à avoir l'argent du beurre !
La séparation entre la ligne commerciale et la ligne éditoriale n'est pas aussi étanche qu'on le croit. La presse partisane a cédé tantôt à la tentation d'une critique systématique, tantôt à un triomphalisme béat. Entre les deux positions, certains béni-oui-et-non croient pouvoir ratisser large en n'abordant que les sujets qui ne divisent pas le lectorat. Eliminant les opinions controversées, ils s'alignent sur le plus petit lecteur commun. A la manière de Beaumarchais (dans Le mariage de Figaro) : « je ne parle ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit.., ni de personnes qui tiennent à quelque chose, et puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs».
Beaucoup d’organes de presse ont ainsi raté leur contribution aux tons nécessaires à une franche transition démocratique. Loin de la formation d’opinions citoyennes, des leaders d’opinion sont transformés en dealers de l’opinion des autres ! La crédibilité coutera alors très cher aux francs-tireurs. C’est le cas des journalistes « invités » à s’autocensurer, au risque de « sauter ». Jamal Berraoui raconte qu’alors qu’il était consultant aux Journaux télévisés il estimera à l’antenne « inadmissible que des partis progressistes et démocratiques puisent accréditer aux législatives des candidats malpropres. Me sentant viser l’USFP, Mohamed El Yazghi appellera aussitôt Driss Jettou qui appellera Nabyl Benabdallah qui appellera Samira Sitaïl qui mettra fin à mon contrat !»
C'est aussi le cas du Journal Hebdomadaire dont certains annonceurs sont «parfois terrorisés par le complexe partisano-sécuritaire... trouvant là l'occasion rêvée de punir pour son approche pas assez laudatrice...». La Vie Economique informa ses lecteurs de la décision de Maroc Télécom de ne plus passer d'annonces publicitaires. Pour avoir «affirmé que cet opérateur avait abusé de sa situation de monopole sur le réseau fixe ». Le même sort fut réservé au Reporter pour avoir couvert un mouvement de grève à Ittissalate Al Maghrib.
Fin 2007, Lydec suspendra un contrat avec Al massae d’un montant annuel de 300 000 dirhams pour lui faire payer sa large couverture du conflit de gestion douteuse opposant le délégataire français au conseil de la ville de Casablanca. A la mi-2008, la polémique sur les terrains vendus par l’Etat à Addoha privera le quotidien Al Massae des annonces d’Addoha et Maroc Hebdo des espaces publicitaires émanant des entreprises de Miloud Chaâbi.
Depuis 2006, un hebdomadaire écopa de 800 000 DH pour avoir diffamé une députée, avant de devoir payer 500 000 DH pour le même motif envers la présidente d’une association. En octobre 2008, ce sont 6 MDH que la justice réclame à un quotidien. Entre lundi 30 juin et mardi 1er juillet 2009, quatre organes de presse ont été condamnés à payer 8,9 MDH en dommages et intérêts au profit du colonel Libyen et d’une une entreprise privée nationale.
En moins de quatre ans, cinq organes de presse ont été condamnés à payer en dommages et intérêts I9,3 MDH. Soit près de 5% du chiffre d’affaires annuel réalisé par tout le secteur. Des sommes si disproportionnées qu’elles visent, sinon à tuer ces canards, du moins à les pousser à une décevante et frustrante autocensure. Résultat, à l’aune de la liberté de la presse, 2009 verra le recul du Maroc dans le classement de Reporters sans frontières, de la 122 ème à la 127 ème place. Les années suivantes ne seront pas meilleures.
Aux coupures du robinet subventionneur et publicitaire peut s’ajouter la pénalisation des tracas judiciaires. Des procès contre Tel Quel, Al Massae, Al Ahdath, Al Ousbouîa Al Jadida, Al Ayam, Le Journal, Al Mich’âl… Des interrogatoires policiers des journalistes d’Annahar, du directeur d’Al Bidaoui… Boubker Jamaï a été contraint de démissionner de la direction du Journal pour éviter la fermeture de son hebdomadaire. Avant lui, Ali Mrabet avait écopé d’une peine d’emprisonnement et d’une interdiction d’exercice de sa profession. Jusqu’au cas le plus flagrant de totale ignorance du code de la presse, quand Rachid NINY fut jugé et emprisonné au terme d’un procès de délit d’opinion.
Le bras de fer entre la presse et le pouvoir remonte plus loin dans le temps. Avant même le Protectorat, le projet de Constitution de 1908 avait d’abord été publié dans l’hebdomadaire tangérois Lissan Al Maghrib par des auteurs anonymes. La réponse du Sultan Moulay Hafid fut l’interdiction du journal et l’expulsion de ses propriétaires libanais.
Comble des paradoxes, Abderrahman Yousoufi, interdira Le Journal en se basant sur un article du code de la presse qui avait sévi dans les années 70 à interdire les journaux de son parti. L’hebdomadaire fut incriminé pour avoir publié une lettre secrète envoyée par Fquih Basri à Youssoufi, révélant les liens de la gauche avec les putschistes de 1972. Le premier Premier ministre du « changement » et de « la transition » interdira également Nichane et Demain.
Une série noire que le journaliste Bouachrine expliquera par le fait que « Basri avait un système basé sur la corruption, les coups de fil, les menaces, les flatteries… Aujourd’hui, personne ne sait s’y prendre comme lui. Ses successeurs utilisent certains journalistes contre d’autres journalistes. Et quand un procès est mis sur les rails, il ne s’agit pas d’appliquer la loi, mais des instructions ».
Encore plus pernicieuse, une autre « censure » peut venir du …sous-développement culturel. Puisqu’il s'achète seulement 10 exemplaires par jour pour mille habitants, toutes langues, périodicité et titres confondus. Une certaine presse est parfois réduite à un tirage si mince et une distribution si étroite qu'on la croirait entrée dans la clandestinité.
Maintenus dans un coma sous perfusion étatique, des journaux partisans fonctionnent en deçà du seuil de rentabilité. Pour se rattraper, ils grignotent sur les salaires de journalistes qui «coûtent » parfois moins cher que le papier qui sert de support à leurs écrits.
Des barons des partis ne sont même pas surpris d'apprendre que leurs chauffeurs ont le même salaire que les journalistes appelés à véhiculer leurs supposés discours rédigés par les nègres de service. Pour réussir leur élection, ils n'ont que faire des idées, ils ont «le pétrole » !
Certains partis, pour s'être laissé éclabousser par leurs faux élus, ont fini par avoir mauvaise presse. Comme un malheur n'arrive jamais seul, ils ont, de surcroît, une mauvaise presse. A l’instar de certains petits canards partisans qui, essayant de s'améliorer, passeront aux pages de couleur sans accrocher plus de lecteurs. Rappelant l'histoire de cette grande pancarte placée à l'entrée d'une station service américaine. Pendant un mois, elle étalait la photo d'un blanc poignardant un noir. Après l'avoir enlevée, les clients interrogés ont déclaré avoir vu un noir attaquer le blanc ! La première mauvaise impression dure plus longtemps qu'on le croit.
■Pour sa «fabrication intellectuelle», il existe un rapport étroit entre la vocation du journal et son effectif rédactionnel. Plus sa vocation est d'inciter à la réflexion, plus important sera le nombre de ses journalistes. La réciproque est tellement vraie que certains éditeurs partisans pensent qu'il n'existe pas de normes incompressibles en matière de fabrication intellectuelle. Au top de son flop, Al Haraka, organe du MNP, comptera quatre journalistes.
Un lycée sans professeurs, un hôpital sans médecins, une armée sans soldats sont difficilement concevables. Mais il est normal d'avoir des journaux sans journalistes, pour des partis qui acceptent de confier des communes aux présidents analphabètes, il n’y a pas de quoi s’étonner !
Le mal atteint une certaine presse partisane, dominée par un journalisme de complaisance, voire de révérence, au service d'une pensée unique. Celle de la sensibilité prédominante du clan dominant. S'ouvrant ainsi aux réseaux de connivence, faute de pouvoir compter sur suffisamment de références. Tel ce quotidien qui n'a pas hésité à «remercier » un journaliste pour avoir rapporté aux lecteurs l'état de crasse dans lequel se trouvaient les artères d'une commune dirigée par un baron du parti.
Ceux qui restent n'ont d'autre choix que de s'en tenir à une autocensure qui finit par devenir le b.a-ba d'une certaine écriture journaleuse. Dans plusieurs organes, pour éviter les foudres des employeurs, des journalistes sont réduits à écrire sur commande, se rabattant sur le prêt-à-rapporter par des dépêches d'agences de presse. Notamment en provenance d’une agence MAP qui n’est pas au-dessus de tout soupçon. Au point qu’Abdallah Stouky l’estime « malheureusement trop assujettie aux expressions brutales du pouvoir : les renseignements, les services d’espionnage… ».
Certaines gazettes réalisent l'exploit d'étaler plusieurs colonnes pour ne rien dire. Donnant raison à Thomas Jefferson qui trouvait que « les petites annonces contiennent toute la vérité que l'on puisse trouver dans un journal ». Comment demander alors plus de liberté au code de la presse si, au sein des directions et des rédactions de ces journaux, la même liberté fait souvent défaut ?
Ce qui favorise la montée de cette race en voie de prolifération de journalistes-journaliers. En l'absence de toute forme de relation contractuelle et encore moins de toute sécurité sociale. Ces «chômeurs en pointillé » sont sommés de s'adapter ou de disparaître. Lorsque des discordances se présentent, ils les font disparaître, ne faisant promener ce qui reste de leurs lecteurs qu'à la surface des faits. Le superficiel et le sensationnel deviennent essentiels.
Dans les démocraties avancées, des partis ont fait la force de certains organes puis les ont abandonnés aux lois du marché. Au Maroc, ce sont des journaux qui continuent à faire des partis. Du moins espèrent-ils encore, malgré le recul de leur lectorat, s’assurer cette existence qu'ils n'auraient plus s'ils devaient «payer» leurs ratés d'encadrement des populations. Comme si, à défaut de pouvoir répondre du tac au tac, il leur suffisait de disposer d’une presse plus proche du tract !
Aux Etats-Unis, des journalistes ont fait sortir du couloir de la mort des prisonniers condamnés à tort. Avant eux, deux autres reporters avaient fait démissionner Richard Nixon. Ici, même quand des journaux arrivent à lever difficilement le lièvre, la Justice n'entre pas en action. Aucune réaction officielle ne donna suite aux informations publiées à propos d'un détournement de plusieurs milliards de centimes à la Comanav, à propos de l'acquisition par le ministère des Affaires étrangères d'une résidence aux Etats Unis, à propos du barrage Al Wahda (Majaâra)...
Le président de l’association des propriétaires des stations service de la région de Marrakech, s’est dit disposé à révéler des noms d’officiers, hommes d’affaires et personnes très influentes soupçonnées d’enrichissement grâce au détournement des carburants et lubrifiants subventionnés par les contribuables. Une information qui fera la manchette d’un quotidien avant de tomber dans l’oubli.
Une investigation d’Al Bayane révéla l’existence d’un trafic très juteux d’exfiltration d’essence subventionné des provinces sahariennes vers la ville d’Agadir. Le quotidien du PPS alla jusqu’à affirmer que le responsable de cette évasion recevait 5000 DH par citerne détournée. Et même quant est cité ouvertement le commandant régional de la gendarmerie, rien ne bougea du côté du parquet.
Pire, si certains pays vont jusqu’à encourager la délation fiscale, il est plus facile de basculer chez nous de la bonne intention de dévoiler des délits à la poursuite judiciaire pour faux témoignage. Ce fut le cas de Adib, El Jalti et Azzaïm emprisonnés pour avoir dévoilé un réseau de corruption militaire. Caïd Fennich fut renvoyé pour avoir écrit des romans jugés irrespectueux de l’honorabilité de l’Intérieur. Des avocats radiés du barreau pour avoir rédigé en 2006 un document dénonçant « la corruption et le clientélisme dans les tribunaux de Tétouan ». Le commerçant responsable de la divulgation du scandale du marché de gros de Casablanca écopa d’une peine de prison pour outrage à magistrat ! Plus tard, un haut cadre du ministère des Finances sera poursuivi parce qu’on le croit derrière la fuite présumée des documents attestant des très grosses primes perçues par un ancien ministre des Finances et un ex-directeur des impôts.
■Dans les démocraties occidentales, les citoyens sont sondés en permanence. En leur âme et conscience, en leurs espoirs, leurs peurs, leurs goûts, leurs choix…Ils sont sondés en tant qu’individus, en tant que catégories socio- professionnelles, en tout temps et en toute occasion. Chaque jour, parfois plusieurs fois par jour, leurs citoyens reçoivent à domicile leur portrait collectif. Même à l’occasion de jeux télévisés, des sondages traduisent les traits significatifs de leur devenir social, culturel, économique, politique…
En revanche, très peu de structures non gouvernementales marocaines arrivent à sonder les utilisateurs que nous sommes et enrichir la connaissance de nous-mêmes. D’où notre besoin d’instituts de sondage, suffisamment indépendants et concurrents pour nous renvoyer les divers sons de cloche à la veille de chaque élection, devant l’intégrisme, face au chômage des jeunes, à propos de notre perception de la corruption, des droits de l’homme…
A moins qu’on nous estime suffisamment « sondés » au sujet de ce que nous sommes supposés connaître à travers les seuls canaux des renseignements généraux dépendant de la Sûreté Nationale ou des Affaires générales qui intéressent les divisions préfectorales.
Utiles, les sondages d’opinion n’expliquent pas tout et ne peuvent tout prévoir. Ils doivent apprendre à se faire humbles, pour éviter les à-peu-près de diagnostics pouvant conduire à des réalités contraires aux pronostics. Aucun sondage ne donnait Le Pen au deuxième tour de l’avant-dernière présidentielle française. Au moment de l’affrontement entre Chirac et Balladur pour la candidature aux présidentielles, deux sondages publiés la même semaine donnaient des conclusions contradictoires : Pour l’un, 70% de oui pour la question « les guignols influencent-ils le vote des français ». Alors que pour l’autre, à peine 7% de oui quand la question devient : « les guignols influencent-ils VOTRE vote » !
Serge Halimi a publié les nouveaux chiens de garde. Dans certains de nos milieux journalistiques, cette «fonction » est encore plus aboyeuse. Transformant ce quatrième pouvoir en troisième roue d'un carrosse à la traîne, cette presse-là s’est suffisamment adaptée aux pouvoirs ambiants pour désinformer ceux qu'elle devrait servir et servir ceux qu'elle devrait surveiller.
Dans la tradition machiavélienne, le mensonge se justifie souvent par les supposés intérêts supérieurs de l’acte politique. Mentir ou masquer la vérité peut alors éviter la déprime et promettre d’améliorer le sort des gens. La tromperie pourrait être source de confort, dans un cocon de mensonge !
L'ignorance des citoyens constitue une facilité pour les gouvernants. Le brouillard est commode, certaines injustices n'apparaissent qu'à la lumière médiatique. La clarté est créatrice d'insatisfaction. Pourtant, il faut croire qu'elle est un progrès. Si l'on réussit à dépasser le stade des insatisfactions créées par la clarté, on aboutira au stade des ajustements et des compromis qui ne sont rendus possibles que par la même clarté.
Dans ces conditions, tous les rédacteurs des correspondances intra et interministérielles devraient troquer leur habituel « vous n’êtes sans savoir » contre un cinglant « vous n’êtes pas sans ignorer ». Ils seraient ainsi plus près de la vérité. Une vérité pas toujours bonne à faire savoir.
La réussite de toute réforme dépend de la capacité d'en adapter le cheminement en mieux communiquant. Les gouvernants peuvent alors rencontrer chez les gouvernés une contradiction plus fondatrice. Or, quand on veut la démocratie, l'honneur de la politique n'est pas de manipuler l'opinion. Mais de créer les conditions pour que le citoyen comprenne autant les avantages que les coûts de tout le bien qu’on lui souhaite. A moins que les rentiers du Maroc utile, pour être heureux, persistent à rester loin des yeux. Au risque d’être de plus en plus loin des cœurs !
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