Huit
ENTRE CIEL ET TERRE
Quand je fais le bien, je me sens bien.
Quand je fais le mal, je me sens mal.
Voilà toute ma religion !
Abraham Lincoln
D
ans le monde arabo-musulman, le grand silence devant les vraies questions de l’heure n’a d’égal que le débit quasi débile de certaines fatwa. Jusqu’à proposer à la femme au travail de donner le sein à son collègue pour gagner « la parenté lactée de l’étranger » et se prémunir ainsi de tout harcèlement sexuel ! Le cheikh d’Al Azhar d’Egypte commettra une Fatwa autorisant la flagellation des journalistes jugés irrespectueux des institutions. L’association Ansar Assouna ira jusqu’à demander l’octroi du titre d’Amir Al Mouminine à Housni Moubarak !
Un membre du « corps des grands oulémas Saoudiens » (Kibar oulama assaoudia) trouve « nulle et non avenue toute prière sur le sol lunaire ». Parce que « de toute manière, même ceux qui prétendent avoir été sur la lune sont en train d’en douter ». Alors qu’en plein Ramadan, une fatwa émiratie autorisa les ouvriers du plein air irrespirable à ne pas jeuner par des températures caniculaires. Pour continuer, à coup de salaires de misère, à construire les tours climatisées des saigneurs du pétrodollar !
Chez nous, côté officiel, de 2004 à 2011, le Conseil Supérieur des Ouléma a émis plus de vingt fatwas. Parmi les plus médiatisées, la possibilité d’utiliser l’alcootest, le tirage au sort dans l’organisation du pèlerinage, la possibilité d’exporter du sperme pour la procréation médicalement assistée, le dopage sportif d’un point de vue islamique…
Beaucoup plus tôt, Hassan II demanda aux oulémas de légitimer les jeux du hasard. Une loterie nationale verra le jour sans hésitation, aussitôt suivie du Tiercé et du Loto, puis des plusieurs jeux de grattage. Car, au Maroc, l’industrie du jeu est un monopole d’Etat …musulman. Pour près d’un milliard de dirhams, trois sociétés contribuent au financement du Fonds national de développement du sport, le Fonds spécial des œuvres caritatives, le développement de la race équine, la fondation CDG… En plus de la contribution, à hauteur d’un autre milliard, aux recettes de la TVA et des produits de monopole.
Pour la vente d’alcool aux musulmans (pas moins de 131 millions d’hectolitres annuels), le silence des oulémas est… d’or. Il y a des jours où, dans les magasins Acima implantés dans les quartiers populaires, les recettes générées par la vente de boissons alcoolisées représente 40 à 50% du chiffre d’affaires !
Du côté non officiel, alors que la fatwa devrait relever uniquement de l’autorité spirituelle royale, une rubrique régulière du quotidien Attajdid permet d’exposer plus de 2000 fatwa en quatre ans. Au lecteur auquel on demanda de « payer » un emploi et qui se demandait si le salaire en résultant serait « haram », la réponse d’Abderrazak El Jay fut sans équivoque : « le travail est un droit humain. Si on ne peut l’obtenir qu’en usant de la corruption après la fermeture de toutes les autres portes, un tel recours est autorisé… Dieu lui pardonnera quand il donnera l’équivalent en aumône, s’il en dispose ».
Abdelbari Zemzemi affirma que les filles ayant accidentellement perdu leur virginité avaient le droit de recourir à la pratique de correction chirurgicale de l’hymen. Plus tard, il lancera une nouvelle « fatwa » autorisant la nécrophilie. Estimant qu’il n’y pas d’objection religieuse à faire l’amour à sa femme après son décès. Comme il autorisera la femme enceinte à prendre de l’alcool si son envie contrariée risque de se répercuter sur l’intégrité physique de son futur bébé.
Le même Zemzemi, en réponse aux appels à « la liberté sexuelle », propose comme seul palliatif aux relations sexuelles « la masturbation pour les jeunes musulmanes et musulmans, le temps qu’ils puissent se marier ». Pour que le couple perdure et que l’un ou l’autre ne pensent pas à se tourner vers un autre partenaire, « il est halal d’imiter les acteurs qui s’ébattent dans les films pornographiques ». Pour faire face aux frustrations et s’épanouir sexuellement, « les hommes célibataires peuvent pratiquer le sexe sur des poupées conçues spécialement à cette fin ». Même si faire l’amour en période de règles est interdit par l’islam, « pour ceux qui ne peuvent s’abstenir, l’usage d’un préservatif permet de contourner l’interdiction ». Profitant d’une polémique sur la commercialisation de sex-toys au Maroc, il a déclaré « licite l’utilisation des carottes et des bouteilles comme phallus de substitution par les femmes célibataires, pour les aider à sauvegarder leur chasteté en attendant le mariage».
Au chapitre financier et bancaire, Zemzemi estime que « les échanges commerciaux avec des non-musulmans sont halal même si leur argent est d’origine haram. Du moment que la transaction entre la banque et son client est halal, il n’y a pas lieu de s’interroger sur l’origine des fonds prêtés».
Quant à la peine de mort, « sa suppression ouvre la voie au crime, au banditisme et encourage le terrorisme ». Cette sentence n’est pourtant pas systématique puisque « les familles des victimes peuvent choisir l’application de la peine capitale… ou même pardonner au tueur ».
Pour sa part, Abderrahmane Al Maghraoui, alias achaikh assalafi, a « fatwatisé » le mariage des fillettes de neuf ans. On peut quand même s’interroger sur l’utilité de fixer à 18 ans l’âge légal du mariage par une moudawana qui donne au juge la prérogative d’autoriser le mariage des mineures. Une moudawana tellement laxiste que 34 000 mariages de filles mineures ont été actés par les différents tribunaux du royaume en 2011. Leur plus grand nombre se concentre dans les zones désenclavées, ce nouveau bled siba des non-droits économiques et sociaux !
Les plus dures à digérer furent les fatwas émanant d’oulémas dans l’exercice de leurs fonctions. Celle de Radwane Benchekroun, président du conseil des oulémas d’Aïn Chok-Casablanca, fustigeant la participation d’Elton John au Festival Mawazine en raison de son homosexualité. De Mustapha Benhamza, président du conseil des oulémas d’Oujda, autorisant la violence physique des maris envers leurs femmes. Celle d’Omar El Bastaoui, membre du conseil des oulémas de Nador, permettant au père d’«emprisonner sa fille à domicile pour préserver son honneur (salamate irdiha) ». Celle d’Ahmed Kafi, membre du conseil des oulémas de Nouaceur-Casablanca, interdisant à la femme la consultation du médecin mâle, sauf en cas de force majeure. Celle d’Abderrazak El Jay, membre du conseil des oulémas de Rabat, interdisant l’aumône faite en argent des intérêts bancaires…
La finance islamique met en garde contre les pratiques du «riba» (usure, intérêt), du « gharar » (incertitude), du « maysir » (spéculation) et du « haram » (illicite). Pour contourner de tels interdits, notre système financier peut choisir entre plusieurs formules :
- La « mourabaha » ou vente à bénéfices, contrat autorisant un établissement de crédit à acquérir, à la demande d’un client, un bien meuble ou immeuble en vue de le lui revendre avec une marge bénéficiaire convenue d’avance.
- « Salam » est un contrat de vente avec livraison différée de la marchandise. Ainsi, la banque intervient comme acquérir, avec paiement comptant d’une marchandise qui lui sera livrée à terme par son partenaire, avant de la revendre au client par le procédé de la Mourabaha.
- « Istisna’a » est un contrat d’entreprise en vertu duquel une partie (Moustasni’i) demande à une autre (Sani’i) de lui fabriquer ou construire un ouvrage moyennant une rémunération payable d’avance, de manière fractionnée ou à terme.
- La « moucharaka » est une adaptation islamique du capital investissement où la banque s’engage à financer un projet et à en partager les profits et les pertes qui en découlent en fonction d’un ratio préétabli.
- La « mudaraba » est une variante de la « mucharaka » qui consiste en un partenariat de partage des pertes et profits entre la banque, bailleur de fonds qui ne s’implique pas dans la gestion, et son client qui apporte son expertise dans un projet donné.
- Selon la « Ijara », la banque achète un bien et le loue à son client avec une promesse de vente à terme.
Pour le fondateur de Fayda Finance Développent (spécialisé dans la formation et le conseil aux institutions financières), les « sukuks » (actifs islamiques) disponibles à travers le monde, se chiffrant à mille milliards de dollars, n’attendent qu’à trouver preneurs.
La manne potentielle est si alléchante que des banques marocaines ont développé des modèles alternatifs de mobilisation de l’épargne et d’allocation des ressources, excluant notamment une rémunération du capital investi liée au seul effet du temps.
Sauf que les produits aujourd’hui disponibles sont loin d’être aussi compétitifs que le financement bancaire traditionnel. Car Bank Al- Maghrib interdit formellement de faire référence, lors des campagnes de communication et de promotion, à la connotation religieuse des produits proposés.
L’hésitation est telle qu’il aura fallu au Maroc plus d’une décennie avant d’accepter que la Société Islamique pour le développement (SID), filiale de la Banque islamique de développement, soit enfin opérationnelle sur le marché financier national ! Sans vraie pénétration dans le système bancaire. Car, pour ouvrir des lignes de crédit aux banques conventionnelles, leur utilisation doit être conforme à la charia.
Ce qui n’est pas encore le cas ! Sur les quinze dernières années, une dizaine de banques islamiques du Moyen Orient ont été recalées pour l’obtention d’un agrément par Bank Al Maghrib. Résultat, début 2011, les produits « islamiques » concernent 4,9% de l’actif bancaire en Egypte et 4,3% en Turquie. Pour seulement 0,1% au Maroc !
Pour enfin oser appeler un « halal », un… « halal », la Banque centrale envisage d’introduire dans la loi bancaire les articles nécessaires à la Finance islamique. Pour notamment définir la « labellisation » des produits, prévoir les attributions d’une sorte de comité « chariaa », préparer la mise en place de mécanismes de refinancement des banques auprès de Bank Al Maghrib ou d’un marché interbancaire « halal ».
Selon l’enquête «l’Islam au quotidien», réalisée par Mohamed El Ayadi, Hassan Rachik et Mohamed Tozy, 66% du panel marocain pensent que l’Islam apporte une solution à tout. Tout en reconnaissant à 60% des sondés n’avoir jamais lu le Coran ! 41,5% estiment que les acteurs politiques ne doivent pas se mêler de religion. Alors que 88% pensent que l’islam apporte des solutions à tous les problèmes politiques !
Alors qu’idaâte Mohammed assadis Lil Qorân al karim est la radio la plus écoutée, la profonde religiosité est paradoxalement à la fois omniprésente et régulièrement contournable. Du Maroc d’en-bas jusqu’aux personnalités politiques, du show-biz ou du monde des affaires demandeuses de talismans qui leur promettent de rester à leur poste, les grigris qui préservent du mauvais œil et les « philtres d’amitié qui attendrissent le cœur de la hiérarchie ou encore le rituel qui fait un pied de nez « au mauvais œil ». Parfois, les « sorciers », se recrutent parmi les élèves des écoles coraniques ancestrales du Sud.
Il faut croire qu’entre modernité et authenticité, le Maroc a beaucoup de mal à choisir. Déjà, au sortir d’une très influente période coloniale, Paul Pascon avait décrit une « société composite marocaine ». Avec le temps, cette schizophrénie mentalo-culturelle ne s’est pas arrangée. « Aux origines de la Fatwa », le chercheur Mohamed Ennaji corrobore « l’idée qu’une société composite comme la nôtre penche toujours pour la composition. C'est-à-dire pour le compromis et non pour la contradiction ».
Dans l’une de ses chroniques, Hassan Aourid écrira : « un des concepteurs de l’ordre colonial repris par Rivet, dira de manière cynique qu’un des éléments primordiaux du maintien de l’ordre au Maroc, c’est le manque de cohésion qui caractérise le peuple marocain. C’est sur cet élément d’ordre psychologique que le Makhzen avait bâti son autorité. Allons-nous le détruire aujourd’hui de nos propres mains et nous priver ainsi d’un moyen de gouvernement qui a fait ses preuves et qui n’a pas été moins profitable au Protectorat qu’à l’ancien Makhzen ».Il faut tenir les Marocains par leurs travers, disait le capitaine Le Glay. Et l’ancien porte-parole du palais, historiographe du royaume et wali de conclure : « Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, mon capitaine ! Vous ferez des adeptes ».
Face aux défis d’une compétition mondialisée, l’ijtihad religieux, bloqué depuis le 12è siècle, reste encore très frileux.Même si le ministère des Habous et Affaires islamiques multiplie les conseils des Oulémas à travers toutes les provinces et préfectures, leur « science » reste maladroitement transmise au commun des marocains. Puisque le même ministre révèle que seulement 18% des imams ont fait des études. 37% viennent de l’enseignement traditionnel. Les centaines d’autres ont la récitation du Coran pour seul « diplôme » !
Plus récemment, arrivés avec la défaite de 1948, les frères musulmans Egyptiens sont les ancêtres de l’islam politique. Précurseurs des courants issus de la guerre des six jours contre Israël au début des années 70, ils proposent le retour au Kalifat, en référence à « l’âge d’or de l’Islam » à l’ère des califes qui ont succédé au prophète. Deux des quatre califes ont été assassinés, dans une totale confusion entre le pouvoir politique et l’autorité religieuse!
Le salafisme est une mouvance hétérogène composée de salafistes jihadistes, de salafistes politiques (comme Ali Belhaj, de l’ex-Front islamique du salut), de salafisme prédicatif (incarné au Maghreb par le wahhabisme). La pensée wahhabite prône le retour à « l’Islam des origines », expurgé de la bidaâ (innovation blâmable) comme la laïcité!
On laisse alors croire que tout ce qui est cartésien est contraire à l’Islam et que la laïcité est la négation de l’Islam. Alors qu’elle n’est que séparation entre société civile et société religieuse. Une confusion entretenue par Feu Hassan II dans La Mémoire d’un Roi : « ceux qui appartenaient au parti communiste n’ont jamais prononcé une parole qui aurait pu donner à penser qu’ils étaient laïcs ou en faveur de la laïcité. Quand ils avaient l’occasion d’aller au pèlerinage, ils y allaient! ». Comme si, être laïc, exclut de toute application des préceptes de l’Islam !
Dans une autre vie antérieure à l’Indépendance, les premiers dirigeants de l’Istiqlal étaient considérés comme des foukaha, issus de la qaraouiyine et membres d’une zaouïa qui propageait le salafisme. Un Salafisme nationaliste devenu le socle de l’idéologie du parti de l’Istiqlal.Car, en ce temps-là, salafisme ne rimait pas avec jihadisme. Cette école de pensée fut au Maroc d’abord réformatrice, puis nationaliste avant de se scinder entre wahhabisme et jihadisme.
Si des pratiques pouvant être assimilées à du charlatanisme ont certes pu être constatées au cours de la longue histoire des zaouias, leur rôle dans l’éveil des consciences et le jihad fut capital. Sauf qu’à quelques rares ’exception (la bouazzaouia de la Chaouia et la Zouia de Smara initiée par Cheihk ma’ el aynine), beaucoup d’autres sont devenues les protégées d’une France qui les soudoya pour mieux s’assurer l’emprise colonisatrice.
Devenu le label d’une offre religieuse alternative, le soufisme, incarné par Sidi Ahmed Tijani, prend ses racines dans les zaouias. Les confréries y bénéficient du soutien financier de l’Etat. Il leur est reproché d’être une sorte de franc-maçonnerie à la marocaine, se nourrissant d’un culte de la personnalité, d’un comportement sectaire.
Non sans récolter au passage quelques droits de péage. Tels ces «rabita» de chorfas dont le «mézouar» s’occupe de quelques œuvres sociales ou des ouvertures de portes administratives aux sidi et moulay. Il lui arrive de monnayer la fourniture de cartes de « ch’rif » ou de planter de faux arbres généalogiques. On a même vu des écussons collés aux vitres des voitures pour annoncer l’appartenance chérifienne idrisside, appelant les Marocains au sang banalement rouge au « devoir de respect et de considération » dû aux porteurs de tels insignes.
A u fil des siècles, Abdellah Laroui observe dans l’histoire de la tradition sunnite une évolution progressive vers « le rétrécissement, le confinement et l’étouffement ». Dès lors, dans la soumission à l’opinion d’un groupe restreint, seul habilité à dire ce qui est « droit en parole et en acte », la tradition sunnite avec ses codes juridiques et son clergé finira par « faire perdre de vue la nature simple et pure du message du prophète Mohammed. Les lois édictées pour les besoins de son temps par le prophète deviennent, selon la tradition, immuables et intemporelles ».
Jusqu’à tomber dans l’extrêmisme obscurantiste d’un prêche Londonien, durant lequel un vrai faux imam (in Enquête exclusive sur la chaîne M6) estime que « la démocratie est l’ennemie de Dieu. Elle veut donner aux hommes des pouvoirs qui n’appartiennent qu’à Dieu ».
Il y a longtemps, des discussions se sont élevées sur le point de savoir comment s’exercent les influences religieuses sur la vie économique. On se préoccupait de mettre au clair la part du facteur religieux dans la constitution et l’évolution du système dit capitaliste. Dans son ouvrage « Les Juifs et la vie économique »), W.Sombart y voyait le résultat d’une action prépondérante des milieux juifs, basée sur la possibilité de prêter à intérêt (à des non-juifs- selon les prescriptions de l’Ecriture) et le grand développement pris par la finance juive dans des sociétés où les manieurs d’argent étaient l’objet de suspicion et d’une certaine réprobation.
C’est surtout autour de l’influence de la réforme protestante qu’apparurent les thèses les plus systématiques, comme celles de Max Weber ou de Tawney. Avant que la thèse marxiste, reléguant le facteur religieux dans la « superstructure », le considère comme un frein à l’évolution inéluctable.
D’où la question de savoir s’il est possible d’attribuer au facteur religieux une influence notable sur les écarts de développement constatés entre les peuples. S’agissant de l’Islam, Il est troublant de constater que tous les peuples de religion musulmane appartiennent, sans exception, au mode économiquement sous-développé – depuis le Maroc jusqu’à l’Indonésie. Faudrait-il voir un rapport de cause à effet entre l’appartenance à la religion islamique et l’insuffisance de développement économique ? Jacques Austruy, dans « L’islam et le développement économique », estime que la mentalité islamique n’est pas propice au développement du capitalisme, parce qu’elle oppose des empêchements au libre épanouissement de la personnalité, suscite des entraves à l’esprit d’aventure et contient des obstacles pratiques au développement d’un système économique de type capitaliste. Nuance ! Car le problème n’est pas dans la croyance, mais dans ses déviances idéologiques.
Tous les pays qui se sont développés ont dû séparer religion et pouvoir politique. Nos ancêtres séparaient le terrestre et le divin. Les affaires politiques relevaient du conseil élu, à la tête duquel il y avait « l’amghar » (chef de tribu). La religion et le spirituel étaient la chasse gardée du « fquih » qui ne siégeait pas au sein de la Jamaâ. Jusqu’à ce que, pour fonder les Etats, le religieux se devait d’être le premier ciment fédérateur et le principal atout de légitimité des dynasties gouvernantes.
Contrairement à une certaine idée reçue qui oppose systématiquement religion et laïcité, la cohabitation entre les deux entités est possible. Le prophète Mohamed avait l’habitude de répondre aux mouminine qui le questionnaient : « vous êtes plus connaisseurs des affaires de votre monde (antoum a’lamo bi chou’oun douniakoum). Ce qui laissait beaucoup de marge à l’ijtihad d’interprétation raisonnée. La spiritualité n’a jamais gêné la laïcité politique. Le pouvoir spirituel monarchique, à la tête de l’église anglicane Britannique, n’a jamais contrarié un parlementarisme démocratiquement temporel !
La lecture raisonnée du Coran est une incitation permanente à l’usage de la raison. « On a l’habitude, écrit l’islamologue Jacques Berque, de placer le Coran dans le prolongement de la Torah et des Evangiles. Alors que, par ses appels à la raison, ses arguments contre les dénégateurs, ils se démarquerait clairement de la tradition biblique ».
Selon l’islamologue Mohamed Arkoun, « le Coran est un texte ouvert qu’aucune interprétation ne peut clore de façon définitive et orthodoxe ».Or, au fil des dynasties régnantes, à l’aune de leurs oppositions virulentes, tout discours sur le Coran, et sur l’islam en général, est conditionné par l’horizon intellectuel et culturel de son auteur, ainsi que par les contraintes que le pouvoir politique et la nature de la société lui imposent.
C’est dans cette optique que l’auteur n’est pas le seul à critiquer sévèrement la dérive politique et idéologique qui « veut faire du Coran un moyen de domination, d’oppression et d’asservissement, alors qu’il était au départ un texte novateur et de libération ».
Les Mou’tazila privilégiaient l’usage de la raison et l’interpellation de différentes sources du savoir pour comprendre et saisir le Coran. Ils ont été réduits au silence et leurs écrits renvoyés aux oubliettes. Ils n’étaient pas les seuls. Nos manuels scolaires ne retiennent d’Ibn Rochd que sa grande culture médicale. Il n’est enseigné nulle part aux élèves qu’au soir de sa vie, ce grand penseur fut réduit à la misère, banni de l’empire et ses livres furent brûlés sous le règne du sultan Al Mansour. Mehdi Ibn Toumert, le chef spirituel des Almohades, de retour d’Orient, arpentait les rues de Fès à la poursuite des musiciens dont il brisait les instruments !
Pendant ce temps, la restructuration mentale se fera ailleurs. « Aucune civilisation, depuis le XVIe siècle, n’a autant marqué le monde que la civilisation occidentale, aussi bien sur le plan du savoir (Technologique et scientifique), qu’économique (marché), politique (démocratie) ou intellectuel (modernité) ».
La liste des maux qui affectent le monde arabe est longue : Dictatures, censure, intérêts contradictoires des Etats arabes, tentation de l’ordre moral, développement d’une idéologie du djihad mortifère… Les velléités de la nahda « renaissance » se sont perdues dans les chimères d’une Quawmia (arabisme) dont le dogmatisme démagogique retardera l’entrée du monde arabe dans une modernité structurante, politique, économique, culturelle, sociale et mentale.
Dans «Repenser l'économie», l'Indien Amartya Sen, prix Nobel de l'économie, ne saisit pas la pauvreté par les seuls niveaux de revenus, mais par le biais des conditions d'existence et des opportunités d'action des individus. «L'analphabétisme, écrit-il, représente un manque de liberté. Non seulement le manque de liberté de lire mais aussi la suppression de toutes les autres libertés qui dépendent de la communication écrite».
La pauvreté civique est moins un état des revenus qu'un état d'esprit. Dans une étude du Haut Commissariat au Plan, 47% de l’échantillon étudié considère que l’enseignement et l’emploi ne sont pas des droits naturels de la femme. 84% d’entre eux ne sont pas pour le travail de la femme et 77% estiment que sa vraie place est à la maison. A l’aune de la parité hommes-femmes, dans le classement réalisé par le Forum mondial Global Gender Gap, le Maroc est 122 ème, juste devant le Yémen !
Dès octobre 1959, le journal Attahrir qui venait d'être fondé par Ben Barka écrivait que «le peuple pauvre ne peut choisir ses représentants en toute liberté tant qu'il est affamé et affaibli... ». Citant l'exemple de l'Egypte d'avant la révolution où «il y avait des parlements, une constitution, mais tout cela n'était pas dans l'intérêt du peuple...Les élections se faisaient démocratiquement, cependant le pauvre demeurait l'esclave du riche... ».
J. K. Galbraith, dans sa théorie de la pauvreté de masse, introduit la notion d'«accommodation». Estimant qu'au bout de plusieurs siècles de pauvreté et d'isolement relatif dans leur village, les gens ont fini par se faire à cette existence. « On ne lutte pas, écrit-il, génération après génération, siècle après siècle contre une situation face à laquelle on croit être battu d'avance. On l'accepte, étant donné l'emprise formidable de l'équilibre de la pauvreté sur la vie de ces gens ».
Cette thèse laisse croire que si la pauvreté est cruelle, une lutte perpétuellement vaine pour y échapper le serait plus encore. En fait, pour lutter contre la pauvreté, le premier axe d'attaque consiste à combattre l'accommodation, à accroître le nombre des chercheurs d’alternatives à l'équilibre de la pauvreté.
Le miracle asiatique tient aussi au fait que, dans cette région, il y a un fort préconstruit culturel, éducationnel et religieux qui valorise l’effort et la réussite. Alors qu’au Maroc tout échec est fatalement « écrit » et toute réussite est forcément suspecte ! Prenant l’échantillon de manuels d’arabe (Al moufid, CE1 et CE4), le sociologue Merouazi relève cinq textes qui incitent le pauvre à s’accommoder de son statut de victime sociale. Citant l’énumération des bienfaits du paradis (« des serviteurs, des mets, des boissons, des habits, des draperies… »), le chercheur en conclut que « le droit de ces pauvres élèves à la prospérité est reporté à l’au-delà ».
On s’en remet souvent à Dieu pour cacher une incapacité à se remettre en question. Un comportement, transposé de l’individuel au collectif, arrange énormément une gouvernance nationale dont les promesses déçues ne sont plus qu’examens divins pour que Dieu reconnaisse les Siens ! Dans la masse paysanne, les ratés du Plan Maroc Vert seront surtout attribués à l’aléa d’une pluviométrie céleste !
Relevant du Times Mirror, PEW research center mena une enquête sur le rapport des marocains à leur religion. Parmi les sondés, si 58% des Marocains se disent pour une interprétation multiple de l’islam, 91% croient au quadar (le destin) ou mektoub (la prédestination).
Pour toutes les religions, si les pauvres souffrent en ce bas monde, ils seront magnifiquement récompensés dans l’autre. Cette solution admirable permet aux riches de jouir de leur richesse tout en enviant les pauvres pour leur félicité dans l’au-delà.
Du coup, moult fausses références religieuses seront instrumentalisées à des fins électoralistes. Donner de l'argent à un supposé grand électeur pour remporter une présidence de conseil ou un siège à la chambre des Conseillers puis l’obliger à jurer sur le Coran, organiser des festins auxquels sont conviées des dizaines de tolba priant pour le succès du généreux candidat... sont autant d'utilisations pernicieuses de la religion. Des transcriptions d’écoutes téléphoniques, enregistrées par les RG lors du commerce des voix d’élection à la chambre des représentants, se terminent par Allah ia’oun (Dieu t’aidera) ou tbarka Allah Alik (Dieu te garde) !
Un candidat du PDI n’hésita pas à qualifier le vendredi électoral de « grand jour de Dieu (N’har k’bir and Allah). Alors qu’à la veille du scrutin du 13 septembre 2007, le quotidien de l’Istiqlal exhortait à participer aux élections, car «refuser de voter c’est comme taire la chahada ». Alors que Smaïl Alaoui, fustigeant le rôle néfaste de certaines mauvaises « têtes de liste », appela au « jihad al akbar ». Usant du quota d’apparition télévisée, le représentant du MDS fera observer que « le palmier, symbole du parti, donne les dattes du Ramadan ».
Abderrahman Yousoufi expliquera son acceptation de la très hassanienne alternance consensuelle par le fait que « devant un coran posé sur son bureau, Hassan II a prononcé une formule qui nous engageait à travailler ensemble pour l’intérêt du pays». Avant lui, les premiers dirigeants de l’Istiqlal étaient considérés comme des foukaha, issus de la qaraouiyine et membres d’une zaouïa qui propageait le salafisme.
Plus tard, le député-maire de Fès, Hamid Chabate, désigna les 20-fevrièristes de la capitale spirituelle d’ « a’da’ Allah wal watane » (ennemis de Dieu et de la patrie) ! En pleine campagne pour le oui à la constitution du premier juillet 2011, les Boutchichiyine manifestaient leur soutien, alors que les adlistes scandaient leur « non » !
Lors d’une réunion partisane, le nouveau Benkirane d’un PJD devenu chef du gouvernement est heureux d’annoncer à ses frères qu’après que « leur parti soit marginalisé et après que Jamaâ Al Moâtassim ait été en prison, Dieu a vaincu nos ennemis !».
Les thèses du défunt Mohamed Abed El Jabri déterminent la pratique politique dans le monde arabe par l’attachement à la foi, le rattachement à la tribu et le penchant pour le butin. Leur interaction permet à l’idéologie religieuse de nourrir la mobilisation de domination, aux réseaux de terroirs tribalisés de soutenir les pouvoirs politiques, à la quête d’enrichissement de s’assurer le butin d’une économie rentière.
Pour le philosophe, rien ne peut vraiment changer dans l’architecture systémique du pouvoir politique dans le monde arabe sans faire passer les chemins de la foi par la case du questionnement éclairé et éclairant, l’électoralisme tribaliste par une vraie transition démocratique, l’économie des rentes de belles situations par le truchement des règles modernes de compétition.
Faut-il pour autant attendre le recul du chômage, de la pauvreté, de la corruption et de l'analphabétisme pour espérer asseoir le processus de démocratisation sur de meilleures bases ? Pas nécessairement! En 1789, la France n'a pas été la puissance économique qu'elle est actuellement, les structures mentalo-culturelles de sa population étaient encore marquées par l'analphabétisme. Cela ne l'a pas empêchée d'être un pionnier des droits démocratiques, au même titre que la Grande-Bretagne. L’Espagne n’est venue à la démocratie qu’en 1976, année d’organisation au Maroc des élections de la première charte communale.
Tous les « transitologues », à l’instar de A. Stépan, ne demandent pas à l’échantillon arabe ou à majorité musulmane tous les critères retenus pour la description d’un régime démocratique. Ils croient suffisamment à leur capacité d’évolution à deux conditions : que le gouvernement soit issu d’élections transparentes et qu’il puisse compter des ministres aux pouvoirs suffisamment déterminants pour les réformes requises.