Enfants pendant la guerre d'Algérie
L'histoire de deux pieds noirs ayant passé leur enfance en Algérie lors de la guerre d'indépendance.
Par Olivia Angelle
L'histoire de deux pieds noirs ayant passé leur enfance en Algérie lors de la guerre d'indépendance.
Par Olivia Angelle
Voici l'interview de deux personnes : M qui a vécu en Algérie et P qui a vécu en campagne, tous deux avaient le même âge ; 4 ans et venaient de familles pied noirs.
M - Jusqu'à 4 ans, j'ai des souvenirs de vie paisible, agréable, dans une ambiance agréable.
J'étais à Alger, donc la plus grande ville d'Algérie, la capitale, il y avait beaucoup de choses, un port, un théâtre, où j'allais avec ma grand-mère, j'allais aussi à des après-midis, c'était dans une salle où il y avait des organisations, des jeux, des activités pour les enfants. On allait à droite à gauche avec ma grand- mère qui s'occupait de moi, pour faire des magasins, voir ses cousins. J'avais des copines, elles venaient ou j'allais chez elles. Voilà c'était une vie assez paisible tranquille quoi.
Depuis quand étiez-vous là bas?
On y était depuis 1836.
On avait cette maison, c'était là où on habitait, la photo est de 1909,
c'était une grande maison avec un petit jardin autour.
On faisait des sorties, il y avait la grande sortie, à la belle saison, c'était d'aller à la plage de Sidi Ferruch, qui était une très grande plage où tu pouvais accéder en voiture. Tu allais sur le sable. Donc tu avais le bord de mer, la voie où circulaient les voitures et tu avais encore en arrière l'endroit où elles se garaient. On avait pour habitude de passer le dimanche là bas, on apportait le pique-nique. J'ai pas de souvenirs de barbecue mais j'ai des souvenirs suivant les périodes. Et on y passait la journée, il y avait une belle plage de sable ... et mon crocodile.
P - C'était quoi ton crocodile?
M - [rire] ...un crocodile. C'était un objet en caoutchouc
P - C'était une bouée?
M - Je ne suis pas sûre que c'était une bouée, j'avais un crocodile et j'y tenais, je ne sais pas ce qu'il est devenu ce crocodile.
Voilà donc il y avait ça ou on y allait à d'autres moments ou dans d'autres criques, ça c'était plus nous familialement, parce que côté grands parents paternels, il y avait une espèce de petit cabanon (Miramar), c'était une crique là c'était des rochers un peu comme les calanques. Et quand on y est allé, mon papa ramassait les oursins, il aimait bien ça. Et moi j'étais avec ma bouée, c'était un cygne, et je tenais un panier pour les oursins.
Miramar, c'est là où on allait vers la fin, c'était plus à Sidi Ferruch.
Miramar :
Donc après quand il y a eu les évènements c'était plus compliqué, on évitait de se déplacer, j'avais un oncle sur Oran, on n'y allait plus. Il y a eu les premiers attentats en 1954, le 1er novembre, où il y avait eu une famille qui a été prise en embuscade dans des gorges, et là il commençait à y avoir de la méfiance, on n'osait plus faire de grandes distances. Au début c'était des évènements uniques, mais après il y a eu des attentats, dans des bus, des voitures, dans les bars, et c'était des attentats des deux côtés.
J'avais 4 ans à ce moment-là. Au début, en ville, on était pas trop touchés, c'était assez excentré.
P - À Gambetta il y a eu un attentat, à mon école en 61, une nuit ça avait explosé dans l'appartement du directeur. Un jour, j'étais allé à Bône avec mon père. Soudain on a entendu une grande explosion, à côté les vitres ont cassé, nous ça n'avait pas cassé. Et on a dit que c'était un plastique qui a fait exploser une voiture. Et là je devais avoir 8 ans.
Il y avait dans les fermes les fellaghas, il y avait eu des gens égorgés.
Quels ont étés les changements?
La vie n'était plus la même, on faisait attention, on prenait moins la voiture, on allait moins à la plage, on allait là où il y avait moins de monde. La vie a quand même changé, on était plus dans la peur, t'entendais des explosions, "un attentat ici, un attentat là". Je me souviens, c'était dans les années 60, dans la nuit, on avait entendu un grand bruit et il y avait une voiture qui était en flamme et qui avait explosé face à la maison dans une rue parallèle.
Il y avait des manifestations dans les deux sens : les Français pour l'Algérie française en ville vers les facultés et le gouvernement général ; ou des fois c'était les Arabes qui descendaient de la casbah. Il y avait cette ambiance de peur, des fois on fermait les volets.
C'était grand-père qui m'accompagnait le matin, on partait, il y avait grand-mère qui ouvrait le portail, elle regardait, il n'y a rien. On partait, il m'amenait jusque devant le lycée. Et puis pareil le soir, il me reprenait et grand-mère savait à quelle heure on rentrait, elle regardait pour s'assurer qu'il y ait pas de problème (quoiqu'on avait pas de téléphone, je ne sais pas comment elle aurait pu prévenir, alors est-ce qu'ils avaient un code s'il y avait un souci, je ne serais pas le dire) c''était un peu dans ce ... de dire fais attention. J'allais plus chez les copines. C'était sous beaucoup de vigilance.
Etiez-vous au courant de ce qu'il se passait?
On le voyait, on ne comprenait pas tout mais on comprenait que ce qui se passe est grave. On te dit et puis tu vois bien on était au courant, il y avait les journaux, on en parlait, les adultes en parlent, tu entends, tu vois.
Grand-père et grand-mère discutaient de pas mal de choses, tu entends. Même s'ils essaient, ils ne vont pas tout te dire mais tu captes des choses. Edouard, mon frère, avait 3 ans, donc il n'avait rien vu.
En 58 J'avais 8 ans je suis allée au forum, quand De Gaulle est venu.
P a écrit un livre qui aborde ces évènements de sa vie et a accepté de lire un passage.
Lecture par P de son livre évoquant ces évènements, il a vécu la guerre en campagne :
Vous êtes parti en quelle année?
J'ai retrouvé les billets, le 27 février 62, avant l'indépendance, en disant on part 15 jours parce que ça chauffait, on laisse les choses se calmer. Le 19 mars c'est là où il y a eu le massacre, c'est là où on était en France, on a vu que ça sentait le roussi et qu'on ne rentrerait pas.
Au début on était allés chez ma tante pour 15 jours, pour les vacances. Et c'est là où ils ont cherché une location meublée en disant ça va durer plus longtemps et peut-être...
Comment vous avez fait le trajet?
En bateau, avec le Ville d'Alger, c'était un beau bateau blanc. Avec ma grand mère, pratiquement toutes les années, elle venait en France pour sa fille (ma tante), elle m'emmenait. La traversée durait environ 24h donc on passait la nuit dessus, c'est pour ça que j'aime les croisières parce que j'étais habituée jeune, je naviguais là-bas dessus, C'était bien.
On était parti avec pas grand chose comme affaires, pour 15 jours, le temps des vacances.
- Vous étiez partis dans l'optique de passer les vacances et de revenir.
Oui de revenir, on passe 15 jours, on laisse passer les vacances de Pâques et on repart, voilà. On était parti un peu avant les vacances, on s'était dit il y a Pâques, et bah non, on n'est pas revenus. Les quelques bricoles qu'on a récupérées c'est parce que tatie était retournée en Algérie avant l'indépendance, elle avait ramené quelques affaires, elle ne savait pas trop ce qui était important.
En 88 on a pu retourner dans la maison où on était.
C'était plus ça à la fin, il y avait encore des bons moments mais c'était plus la même ambiance générale. Les gens avaient peur, mais la grande majorité pensait rester. C'est pour ça que quand ça a mal tourné qu'il y a eu cette affluence parce que ça n'avait pas été anticipé.
La réelle raison du départ est qu'un ami de grand-père a été tué en plein rue et en plein jour. Ils pensaient aussi que c'était que pour les vacances
P - Il y a eu les indemnisations des rapatriés, qui a été une somme forfaitaire, mais l'indemnisation est arrivée dans certains cas après le décès de la personne, certains n'ont jamais rien eu, parce que ça prenait beaucoup de temps en France dans l'administration et surtout pour payer. Il fallait déclarer.
M - Elles sont arrivées entre 10 ans et 30 ans après ils l'on fait en plusieurs fois, et c'est le moment où tu n'en avais plus besoin.
Comment a été l'accueil en France?
Pas très bon. parce qu'on était mal vus, à tort. Au début on a été accueillis par la famille, mais on sentait que les pieds noirs (parce qu'on nous appelait les pieds noir) étaient mal vus, disant qu'on était des colons, qu'on exploitait les autres, qu'on se comportait mal vis à vis des autochtones. Je ne dis pas qu'il y en avait pas, comme tout, il y en a qui en profitent qui exploitent, il y avait des gros colons. Mais on était tous jugés, et on avait tous tendance à se dire que "je cache que je suis pied noir, j'essaie de me fondre dans la masse" pour essayer de faire un nouveau démarrage sans trop d'embuches au départ.
Comment vous l'avez vécu?
On est rentrés en février, et quand on a su après les vacances de pâques qu'on retournerais pas, comme j'étais en 6e, ils m'ont inscrit dans un lycée à Marseille. Je suis arrivée dans une classe au 3e trimestre, il y avait une différence de niveau parce que j'avais manqué un peu, mais aussi les deux premiers trimestres se sont fait dans des conditions, il y avait les manifestations (il fallait aller au dernier étage car il y a des gens qui essaient de rentrer), on était pas dans des conditions idéales pour travailler donc tu te trouves un peu perdu, pas de copines. Le prof m'avait présenté, disant qu'il fallait m'accueillir, hormis ça il n'y a pas eu d'effort. J'ai fait ma 6e, les profs m'ont fait passer alors qu'ils n'auraient jamais dû me faire passer parce que je n'avais pas les bases de la 6e. Je suis passée en 5e et au bout de la 5e on m'a dit qu'il fallait que je redouble. Entre-temps grand-père avait acheté son garage et je suis arrivée sur Aix, et là j'ai commencé à me faire des copines, donc ça a mis un an et demi.
Et grand-père et grand-mère comment l'ont-ils vécu?
Grand-mère déjà, elle l'a très mal vécu puisqu'elle était en dépression. Le fait de quitter l'Algérie, les évènements et tout ça, d'ailleurs elle n'a pas repris son poste. Elle a aussi découvert 15 jours après qu'on était là qu'elle attendait ma sœur. Elle est restée très sur le passé au lieu de se dire que c'est une expérience et qu'il faut redémarrer. Grand-père lui a pris le diable par les cornes, il a été muté à Lille et a demandé sur Lyon, il a fait une année scolaire fin 62 et fin 63 il a pris le garage. Il a fait des prêts chez le notaire par des particuliers pour acheter le fond de commerce et a démissionné de l'enseignement (départ à Aix). Il s'est mis à travailler le jour et la nuit. (il a fait un tour pour indiquer son aide en cas de panne) Comme personne ne faisait de dépannages la nuit, les dimanches et jours fériés il a très vite été appelé, et la journée il travaillait aussi. Il a assez vite remboursé son prêt et payé le fond.
Vous êtes retournés en Algérie récemment?
On y est retournés en 1988, on a pas été trop mal accueillis, ça s'était calmé par rapport à l'indépendance. On a pu rentrer dans la maison (plus un appartement) de la jeunesse de grand-père. On a pu aller à Miami, on se baladait avec grand-père le long de la route, et puis d'un coup il y a un gars qui arrive et qui dit "tu es Titou toi?" c'était son surnom gamin, il lui dit "oui" et puis dans sa tête il commence à reconnaître le personnage, il lui dit "tu sais, on t'a volé un vélo" il dit "bah oui" "et bah c'était moi". Et puis après on est allés boire un café avec lui. C'est le truc de "tu sais quand t'étais gamin on t'avait volé un vélo et bah c'était moi" après 40 ans je ne sais pas toi mais le vélo il en avait plus besoin, on lui avait bien pris d'autre choses.
On avait pas compris pourquoi mais on avait dû aller à la villa on devait téléphoner pour prendre rendez-vous et après ils n'ont plus voulu, on avait pas compris pourquoi, est-ce qu'il y avait eu de la pression. On Était accompagnés de Ali, un ancien policier musulman qui était FLN, et il nous a dit que c'était possible qu'il y avait de la pression.
P - D'ailleurs il avait dit à mon cousin "je te préviens on a la possibilité d'avoir l'indépendance, je vais vers le FLN", et puis il est tombé malade il a eu une dysenterie, il allait mourir et mon cousin est allé le chercher dans la casbah pour l'amener dans l'Hôpital Français et il a été sauvé. Donc une amitié s'est créée et il lui a dit "tu reviendras en Algérie quand tu veux, je serais ton guide".
Donc là il nous escortait, on se sentait un peu rassurés parce qu'on avait un local avec nous, qui parlait arabe, qui savait ce qu'il fallait faire ou pas trop faire.
(papi) : Tu ne sais pas si d'une semaine à l'autre tu dois quitter ton habitation On savait pas où aller à part aller en France.
C'est à dire qu'en France, il y avait de la famille, il y avait le réflexe de grand-mère de dire "on va chez ma sœur, à Marseille, c'est pas loin, on y va on passe..."
Maison en 1988
Pourquoi grand-mère n'avait pas voulu venir?
Elle avait peur de revenir, de sa réaction, comme elle a été dépressive elle était un peu fragile
Auriez-vous envie de transmettre quelque chose de cet évènement? Quoi? Est-ce que ça a changé quelque chose dans votre vie?
P - Sentir ce courage, via la mémoire et que le fait de l'entendre dire des parents ou grands parents, ça peut raisonner en vous, et qui vous puissiez, en cas de difficulté, chercher en vous cette énergie.
M- J'allais dire aussi un truc de courage et de battant. Il faut se battre dans la vie et savoir redémarrer parce qu'ils avaient la quarantaine et quand tu te dis que tu redémarres parce que tu avais tout perdu. Et les indemnisations incomplètes qui sont arrivées très tard, quand tu le reçois 15 ans voire plus après ça n'a plus la même valeur. De trouver le courage de dire, je repars à zéro, j'ai plus rien.
Et de voir papa, qui avait une sécurité en étant fonctionnaire, a eu le courage de dire "j'arrête avec les deux salaires on ne va pas redémarrer avec les 3 enfants". Toute la famille s'est mise autour de lui pour l'aider. Il était travailleur, il a pu acheter avec ce qu'il a gagné et réinstaller sa famille dans des conditions de vie très correctes.
Ce côté battant, c'est ce qui m' a permis de persévérer.