Par Lilly Royet
Dans les années 50, la télévision commence à arriver dans les foyers. Très vite, des émissions se créent, notamment des émissions religieuses, diffusées le dimanche. L'une d'elle est Présence Protestante, l'émission de télévision consacrée au protestantisme, fondée en 1955 sous l'impulsion du président de la Fédération Protestante de France, Marc Bogner, par mon arrière-grand-père, Marcel Gosselin, passioné de cinéma.
Photos de mon arrière-grand-père: Marcel Gosselin avec une caméra et en studio
Les enfants de Marcel Gosselin, de gauche à droite: Arielle (ma grande-tante et témoin), Roland (mon grand-père), Maryse (ma grande-tante) et Oliver (mon grand-oncle et mon témoin)
Marcel Gosselin et sa femme Germaine ( mon arrière-grand-mère)
La petite famille au complet
Témoignages:
De gauche à droite: Moi (Lilly), ma mère et Arielle
Premier témoignage: Arielle, fille ainée de la fratrie Gosselin, elle est née à Liège, en 1943.
Interview d'Arielle:
Est-ce que tu pourrais me décrire un peu ton père (Marcel Gosselin), comment il était, quel genre de personne c'était ?
Je pense que la première chose, c'est qu'il était sévère avec nous et il était très exigeant sur nos résultats scolaires en tout cas. Sinon, c'était quelqu'un de réservé et très curieux d'esprit, très sérieux, il rigolait pas beaucoup, il réfléchissait beaucoup et il avait une grosse capacité à anticiper dans son travail. Et il était passionné par l'audiovisuel, surtout les images.
Est-ce qu'il vous parlait en fait de l'émission à vous, par exemple au repas de famille ou pas, ou ça restait uniquement un cadre professionnel ?
Non, éventuellement il en parlait, il pouvait en parler, il en parlait souvent avec ma mère à table par exemple, du coup nous on pouvait soit entendre, soit poser des questions. Il parlait de ses projets en tout cas, il avait toujours beaucoup de projets parce que chaque émission devait être différente, comme c'était une par semaine, il fallait vraiment avoir beaucoup d'idées pour bâtir chaque émission.
Comment on vit quand on a son père qui passe à la télé régulièrement et qu'on peut le voir à la télé ?
Moi j'avais 12 ans quand on est arrivé à Paris et que mon père a commencé à faire l'émission protestante, je pense que sur le moment c'était un peu bizarre parce que quand on habitait à Calais, on n'avait pas de télé, on a eu une télévision quand on est arrivé à Paris. Donc c'était déjà l'attraction de voir des images et quand on a vu notre père à la télé, on était assez fiers, je pense.
Est-ce qu'il manifestait sa passion pour le cinéma, à vous ou à son entourage ?
Oui, parce que quand on était à Calais et qu'il était pasteur, il s'intéressait énormément au cinéma, il était abonné aux Cahiers du cinéma, il faisait des articles de critique sur des films et il aimait aussi beaucoup la photo. Et en arrivant à Paris en 1955, à ce moment-là, il n'a plus eu de paroisse, il s'est consacré uniquement à son émission télé.
Il me semble que les protestants n'aimaient pas non plus trop se montrer en public. Donc, c'était quoi son rapport, selon toi, au fait d'être autant exposé à la télévision ?
Il était assez modeste, ça c'est un peu une caractéristique des protestants si on veut. Il avait dans la tête qu'il avait une mission, c'est-à-dire d'apporter l'évangile dans les maisons, par l'intermédiaire des images de la télévision, à des gens qui étaient loin d'un temple par exemple, ou les gens qui étaient malades, ou les gens qui ne pouvaient pas se déplacer. Et ça c'était sa première idée, c'était ça, "je vais apporter quelque chose de l'évangile aux gens, directement chez eux". Maintenant ça semble d'une banalité 100%, mais à l'époque ça ne l'était pas du tout, c'était très nouveau.
Je voulais parler de sa relation avec Jean Cabriès, avec qui il a écrit son livre Les protestants et la télévision, la télévision et les protestants. Est-ce que tu saurais décrire leur relation amicalement ?
Ça s'est fait comme ça et c'est écrit là dans le livre, moi je ne savais pas exactement comment ça s'était passé. Mais Jean Cabriès lui avait demandé des fiches de critique de ses films. Je crois que mon père a eu l'idée de lui demander si ça l'intéressait d'être avec lui, d'être un partenaire. Je crois qu'il ne connaissait pas tellement avant, mais ça a très très bien marché, ils se sont très très bien entendus. Un peu comme un coup de foudre amical? Ouais, c'est ça. Là tu n'as pas parlé, mais il y avait Jean Lott, ça a été son premier réalisateur, tout à fait au début. Et Jean Lhôte a aussi écrit des livres et avait fait déjà des petits films pour la télé. C'était vraiment quelqu'un, il l'a eu pendant longtemps. C'était vraiment quelqu'un avec qui il avait des bons rapports.
En tant que collaborateur, est-ce que tu savais comment ils travaillaient tous les deux ?Comment ils travaillaient ensemble ?
Jean Cabriès, c'était une belle plume, comme on dit. Donc, ça devait l'aider pour, je suppose, mettre sur pied des émissions. Il écrivait, il a participé aussi, pas que à la préparation, mais aussi il se faisait sur un sujet et il devenait sujet devant la caméra et pas derrière la caméra, pour par exemple faire un personnage historique, un peu comme du théâtre. Par exemple, il avait joué Calvin. Un peu comme un interview fictif? Oui, c'est ça.
Par rapport à son documentaire sur Vincent Van Gogh. Est-ce que tu sais d'où est venue l'idée et comment il a travaillé dessus ?
Parce que Van Gogh avait été pasteur en Belgique, dans la région du Borinage où il est né, mon père. Donc de faire quelque chose, de retourner sur les traces de Van Gogh dans une région qu'il connaissait, ça l'a beaucoup intéressé. Est-ce que c'est un projet qui lui a pris du temps ? Oh ! J'ai aucune idée. Je me rappelle très bien de ça, mais je pense que ça lui a pris beaucoup de temps. Il a fallu aller sur place, trouver des images et puis intercaler aussi, je ne sais plus comment était l'émission, mais des peintures de Van Gogh, forcément, avec des commentaires. Je crois que son film sur Van Gogh a eu un prix.
Travaillait-il à la maison ?
Pas forcément, il avait son studio 47 rue Clichy à Paris (Maison du Protestantisme, lieu où la Fédération Protestante de France recense la majorité de ses sièges administrations des grandes institutions protestantes). Par contre, il avait une grande collection de vinyles à la maison, de musique classique notamment, qu'il écoutait, il écoutait beaucoup de musique, afin de trouver des musiques pour l'émission.
Sais-tu pourquoi il a écrit La Télévision et les protestants, les Protestants et la télévision avec Jean Cabriès ?
Je ne sais pas trop... Peut-être pour montrer que parler de Dieu et des protestants à la télévison, ce n'était pas incompatible, et qui fallait s'emparer de ce nouveau média, parce qu'à l'époque, la télé c'était nouveau. Le livre recueille beaucoup de témoignages sur l'émission, et ils avaient une façon particulièrement de se présenter mutuellement, Marcel et Jean Cabriès.
Olivier et moi (Lilly)
Second témoignage: Olivier, fils cadet de la fratrie Gosselin, né en en 1949. Il avait 6 ans lorsque la famille Gosselin a déménagé à Paris et que Marcel Gosselin était au tournant de sa carrière.
Interview:
Est-ce que tu peux me décrire ton papa, comment il était?
Il était très motivé, très convaincu, très déterminé pour sa carrière. Il était un père affectueux. Il avait aimé beaucoup les moments de famille, mais qui se limitait surtout à partir du moment où il est arrivé avec ce nouveau travail, qui se limitait beaucoup plus aux vacances. Il n'était pas très disponible pendant l'année dans la mesure où il travaillait beaucoup. Il avait des périodes où il était un peu renfermé avec son travail, et il avait un côté un petit peu boudeur, et ça faisait souffrir notre mère. Quand on le voyait à la télé, il paraissait plus ouvert dans ses émissions qu'avec sa famille. Il avait pas beaucoup d'ami mais pas vraiment de nostalgie, dans le sens où il a pas vraiment gardé ses amis de Calais, c'était plus ma mère qui faisait le lien avec eux.
Est-ce qu'il vous parlait de l'émission ?
Il en parlait dans la famille, surtout avec ma mère et nous, on écoutait . Il en gardait beaucoup pour lui. Par contre, il regardait beaucoup la télé, parce que c'était son outil de travail et il réfléchissait beaucoup à l'émission quand il la regardait. Je trouvais que la télé prenait beaucoup de place dans notre famille, parfois durant les repas de famille, je me mettais entre lui et la télé et je lui disais "Bon tu viens avec nous maintenant".
Comment tu l'as vécu qu'il ait sa propre émission ?
Ce qui a changé, c'est surtout qu'on a déménagé en 1955 pour aller à Paris. Il nous avait demandé notre avis, mais bien entendu, c'était un avis consultatif. On lui a dit qu'on voulait pas déménagé, mais on a été à Paris comme même. Après il avait une notoriété faible avec l'émission, elle était plus vu par des non-protestants que par des protestants. Il était plutôt modeste. Pour lui, c'était quelque chose de naturel de devoir transmettre la parole protestante à travers la télévision. Il s'est battu un peu contre la Fédération ( Fédération Protestante de France) qui ne comprenait pas ce qui faisait. Mais il était soutenue par Marc Bogner, le président de la Fédération à ce moment-là. Il voulait convaincre le monde protestant que les images étaient importantes pour transmettre la parole. Les protestants voyaient plus ça comme un culte télévisé, mais c'était pas ce qui l'intéressait. Il y avait des cultes télévisés dans l'émission, mais il y avait aussi des interviews, des témoignages... Il voulait que ça soit un témoignage du protestantisme auprès des protestants et des non-protestants. "Présence protestante" est pour tout le monde.
Est-ce qu'il manifestait sa passion pour le cinéma dans son entourage?
Ah oui! Il écrivait des fiches, des critiques de films, dans un journal protestant du Nord, quand il était encore pasteur à Calais. C'est d'ailleurs comme ça, qu'il a été repéré par Marc Bogner. Il a pas fait de formation technique pour la télévision. Il a tout appris sur le tas.
Est-ce qu'il a continué à être pasteur avec l'activité de l'émission?
Alors, oui et non. Il avait le statut d'un pasteur, mais il n'avait pas de paroisse, puisqu'il avait pas le temps. Il reversait son salaire de producteur/réalisateur à la Fédération Protestante de France, et la Fédération lui reversé un salaire de pasteur. Parfois, pendant les vacances, il remplaçait un pasteur parti en congés dans une paroisse, ça nous permettait de partir en vacances pour pas trop chère. C'était le seul moment où il "remettait la robe". Aussi, il faisait les baptêmes familiaux.
De ton point de vue, quel était son rapport au fait d'être autant exposé à la télévision, du fait qu'il était protestant?
Il ne faisait pas cette émission pour lui, personnellement. Il défendait que les protestants devaient s'emparer de ces nouveaux médias. Il était modeste dans son travail, il ne se mettait pas en avant, mais c'était un leader au sein de l'émission. Lorsqu'il faisait ses interviews, il laissait parler les gens, il n'était pas là pour prendre la vedette. Il n'avait pas tellement de problème avec l'exposition puisqu'il n'était pas très connu. Les protestants actifs allaient à la paroisse, l'audience était plus composée de non-protestants que de protestants.
Quelle était sa relation avec Jean Cabriès?
C'était un écrivain, "Jean Cabriès", c'est son nom de plume. C'était un collaborateur de mon père sur l'émission. Il n'était pas à la technique. Il y avait des pasteurs à la technique, mais lui, il était du côté littéraire de l'émission. Il écrivait des commentaires pour des films, il faisait aussi des sortes de sketch, il aimé jouer des personnages. Par exemple, il s'était déguisé en disciple de Calvin pour faire un interview, comme si c'était vraiment un élève de Calvin. C'était aussi un très bon ami de mon père, voilà, c'était un ami de la famille. Il a d'ailleurs logé chez nous quelques temps.
Travaillait-il à la maison ?
Au début, oui, il travaillait au rez-de-chaussée qui était un garage, où il avait comme un petit studio avec une table de montage, parce qu'il n'avait pas le matériel à la Fédération. Ensuite, après, il n'avait plus besoin de faire ça à la maison, mais il réfléchissait toujours à son travail, il était toujours en pleine réflexion pour ses émissions.
Sais-tu pourquoi il a écrit La Télévision et les protestants, les Protestants et la télévision avec Jean Cabriès ?
Je pense parce qu'ils voulaient faire connaître l'émission et leur témoignage. C'était un peu un combat contre ceux qui ne voyaient pas l'intérêt de cette émission. Il me semble qu'il l'a écrit à la fin de sa carrière. Il y a eu une genèse de plusieurs mois, voir de plusieurs années, avant la concrétisation de ce projet.
Jean Lhôte et Marcel Gosselin lors du tournage de l'émission télévisée "Présence Protestante", Gérard Landau
Couverture du livre La Télévision et les protestants, les Protestants et la télévision, écrit pas Marcel Gosselin et Jean Cabriès