Le basculement de l’année 1975 n’a pas seulement marqué la fin d’un conflit mondiale, il a sonné le début d’un exode silencieux, douloureux et secret. Siong Chay yi Choua May, a accepté de revenir sur son parcours d’exilé au sein de la diaspora hmong. Ce témoignage nous replonge dans l’atmosphère oppressante de cet après-guerre.
Photo de mon grand père : Siong Chay Yi Choua May
Photo de Siong Chay Yi Choua May avec ses deux premiers fils, portant une tenue et une flûte (Qeej) traditionnelle
La retranscription du témoignage du Hmong au Français de Siong Chay Yi Choua May :
Bonjour, je m'appelle Lys et aujourd'hui, dans le cadre d'un projet scolaire, j'ai la chance d'interviewer Siong Chay-yi Choua May. Nous allons parler de son parcours, du Laos à la France, pour comprendre l'histoire de ses racines.
Je vous remercie vraiment d'avoir accepté de me parler aujourd'hui. Ce que je souhaite faire, c'est un recueil de votre histoire. Je trouve qu'il est important de comprendre votre parcours et celui de votre famille, pour que ces souvenirs ne se perdent pas et que les plus jeunes sachent d'où ils viennent.
On va donc commencer par la première question :
-Dans quelle région viviez-vous et à quoi ressemblait une journée type pour votre famille?
Je vivais à Luang Prabang. Je préparais le petit déjeuner et le repas du midi, j'allais par la suite aux champs surveiller les bêtes que j'élevais. A l'époque, je faisais également pousser du riz et du blé.
-Avant 1975, la guerre était omniprésente, elle s’immisçait dans les foyers. Pour votre famille, comment cette réalité s’est-elle manifestée ? Vous ou votre famille avez-vous été impliqué dans le conflit ?
En 1960, j'avais 12 ans, et j'avais été enrôlé de force par l'armée américaine pour aller construire un nouvel aéroport. Dans mes plus lointains souvenirs, mon père avait été menacé de mort par les Américains. Il leur avait proposé des lingots d'argent afin qu'on m'épargne. Seulement, les Américains n'ont rien voulu savoir. Ils ont pris l'argent et l'ont menacé de le tuer si je ne rendais pas service à l'armée. Et c'est pour cette raison que j'ai dû participer à la construction de cet aéroport. Je ramenais notamment de l'eau aux militaires. C'est en 1961 que les ennemis sont entrés au Laos, ils brûlaient les champs et semaient la terreur.
-Qu’est-ce qui vous a poussé à fuir, quelles sont les raisons principales? Est-ce que la décision de partir du village a été longuement réfléchie ?
Dès 1960, la guerre commençait déjà à s'installer dans les villages, je m'étais déjà préparé à fuir. Cependant, je continuais toujours à vivre comme si de rien était... Je continuais de cultiver et élevais mes bêtes avec ma famille. En 1962, les champs et les maisons ont été brûlées, c'est à ce moment là que nous avons décidé avec ma famille de fuir à Sayaboury. Nous y sommes restés environ dix ans et nous avions repris un rythme de vie habituel. En 1971 je me suis marié et j'ai eu mes trois enfants de 1972 à 1974. C'est durant ces années qu'on m'a informé que le Laos était détenu par les Vietcong et à partir de ce moment là, nous menions une vie instable. Les Vietnamiens tuaient les figures masculines et violaient les femmes ainsi que les filles. On les distinguait notamment par le chapeau militaire accroché à la porte de la maison. C'est pour cette raison que nous avons fui encore une fois, dans la forêt.
-Comment s’est passé la fuite entre le Laos et la Thaïlande ?
A partir de 1976, nous habitions dans la forêt nous y sommes resté de Mars à Août. Le but était de vivre secrètement, de cacher les enfants et fuir les bombardements. Lorsque nous habitions dans la forêt, nous entendions que les attaques étaient de plus en plus proche, les familles qui comme nous vivaient dans la forêt fuyaient le soir et je crois même me souvenir que certains chefs de villages suggéraient de tuer les bébés qui pleuraient trop afin de ne pas se faire attaquer par les Vietnamiens et ils disaient que plus tard on en referait d'autres. Nous avions alors décidé de fuir par la forêt et les montagnes. J'étais accompagné de ma femme, des mes trois enfants, de mon frère et de ses enfants, de ma mère mais aussi d'autres Hmong qui habitaient dans la forêt comme nous. Nous marchions pieds nus sur des terrains escarpées. Le surplace n'était pas une option. Nous changions de localisation tous les deux jours. De plus, nous ne mangions qu'un seul repas par jour. Ma mère portait des sacs de grain de riz autour de sa taille, ma femme portait un fils sur le ventre et un autre sur le dos. Quant à moi, je portais mon fils aîné sur le dos. Durant la fuite, mon fils aîné avait un abcès au crâne, je l'ai percé avec un fer chauffé au feu. Je pensais qu'il allait mourir. Je crois que nous avions fuit durant sept mois dans la forêt. Je me souviens que notre groupe avait des éclaireurs, ils vérifiaient qu'il n'y avait pas de vietnamiens aux alentours. En chemin, un choix déchirant s’est imposé à nous. La femme de mon frère, blessée aux pieds, ralentissait notre progression. Pour sauver ma mère, ma femme et mes enfants, j'ai dû prendre la décision de laisser mon frère et sa famille continuer de leur côté. Ce fut un véritable déchirement fraternel, mais il m'a compris. Ce n'est qu'après quatre mois d'une fuite éprouvante à travers les montagnes que nous nous sommes enfin retrouvés dans un camp de réfugiés en Thaïlande. Et dans le seul regard que nous nous sommes accordé, il n'y avait ni reproche ni distance, juste la certitude absolue que nous ferions front ensemble, quoi que l'avenir nous réserve. La guerre avait tout emporté, sauf notre fraternité.
-Que vous est il arrivé une fois en Thaïlande ? Comment avez vous pu venir en France ?
Les Thaïlandais ont accepté de nous accueillir sur un terrain vague où nous avons dû construire nos habitats provisoires nous-mêmes. Nous y sommes restés jusqu'en avril 1977. J'ai décidé de repartir au Laos en janvier 1977 afin de récupérer mes lingots et pièces d'argent que je n'avais pas pu prendre avec moi lors de ma première fuite puisque je devais déjà porté un de mes enfants. J'avais décidé de repartir au Laos pas seulement pour cette raison mais aussi parce que je voulais persuader mes oncles qui étaient encore là-bas de me suivre jusqu'en Thaïlande. J'y suis resté pendant trois mois. En parallèle, ma femme est restée au camp thaïlandais avec mes trois enfants. Au camps, les rations de riz étaient de l'ordre d'un kilos par semaine, ce qui n'était absolument pas suffisant. Je suis revenu au mois de mars est j'ai tout de suite revu Monsieur Lemoine, un journaliste que je connaissais bien avant ma fuite en Thaïlande, il vivait notamment dans nos maisons et nous filmait en 1960. Grâce à lui j'ai pu entamer des procédures pour immigrer en France. Parce que oui, je ne me voyais pas retourner au Laos et je ne voyais pas non plus mon avenir dans les camps thaïlandais. Mr Lemoine a pu rentrer en contact avec le maire de Florac, Mr Hugon qui cherchait à repeupler cette région. La mairie de Florac nous a avancé les billets d'avions pour venir en France et nous avons dû les rembourser une fois arrivés. Nous avons été pris en charge par une assistante sociale du nom de Catherine Quivy ( présente dans la communauté hmong )
Extrait de l'archive de l'arrivée de mon grand père à Florac
Lingots d'argent qui ont été récupérés au Laos
photo de la famille de mon grand-père qui a fui le Laos.
Photo de Xiong Ndjoua et Siong Kao mère et fils de Siong Chay Yi Choua May apprenant le français
Gong traditionnel transporté jusqu'en France
photo de la famille de mon grand-père qui a fui le Laos.
Photo de mon grand-père Siong Chay Yi Choua May travaillant en France peu après son arrivée.
-Pouvez- vous décrire votre intégration en France ? Quelles ont été les difficultés rencontrées?
Nous sommes arrivés le 22 avril 1977, nous avons été accueillis dans une école abandonnée. Le centre d'animation de la Lozère nous versait 5000 francs par personne pendait six mois. Par la suite au bout de trois mois, la mairie nous a donné du travail. Nous avons dû élever des moutons au début, ramasser des châtaignes et construire une ferme pour brebis. Nous avons également pris des cours d'écriture et de compréhension de la langue française. Nous avons dû travailler en tant que maçon, malheureusement nos petits gabarits n'ont pas pu entreprendre ce genre de travaux. Nous avons donc été affectés à des travaux d'élagage et d'agriculture. C'est à ce moment que la mairie de Florac s'est rendue compte que nous avions un potentiel d'agriculteur.
-Si vous deviez choisir un seul objet, une odeur, ou un son qui incarne ce que vous avez laissé derrière vous au Laos, lequel serait il ?
Ce que j'ai laissé derrière moi au Laos, c'est la quiétude. J'étais serein avant 1960... Mais, la guerre a éclaté, et cette sérénité a volé en éclats.
-Quel est l’objet que vous avez emporté ou gardé qui est lié à votre départ ou à votre pays d’origine ?
Pour moi c'était déjà un exploit que mes enfants, ma femme et moi sommes arrivés sains et saufs. Mais l'objet que j'ai emporté et que je garde toujours actuellement, c'est le gong traditionnel de mon père qui était chaman. Il représente beaucoup pour moi car il symbolise la sagesse, le soin, la spiritualité et l'énergie de mon père.
-Enfin, j'aurais une dernière question, après tout ce que vous avez traversé : de la vie au Laos jusqu'à votre quotidien ici en France, de quoi êtes vous le plus fière aujourd'hui ?
Malgré toutes les difficultés traversées, je suis fier d'avoir emmené mes enfants en France. J'ai pu leur permettre d'étudier, de se construire une vie sereine. Je suis heureux d'être sorti de la misère et d'être arrivé dans un pays développé où la guerre ne fait pas rage.
C’est sur ces mots que s’achève notre entretien. Merci infiniment d’avoir partagé ces épreuves avec moi ; ton parcours est une leçon de courage et je suis fière de pouvoir le transmettre à mon tour à travers ce podcast.
Siong Chay Yi Choua May : Ce n'est rien je suis content de pouvoir transmettre mon histoire à mes enfants et petits enfants.
Merci à tous de nous avoir écoutés.
Note de l'auteur : Cette retranscription rassemble les réponses de Siong Chay Yi Choua May ainsi que les précieux fragments de souvenirs et informations partagés au cours de mon enfance, qui m'avait été confiés par le passé par ma mère ou qui m'ont été transmis par ma grand-mère également. Ils sont reconstitués ici pour donner toute la force de ce témoignage. Cinquante ans après les faits, le témoin a reconstruit sa vie et pose un regard apaisé sur son parcours. Pourtant, l'exercice de mémoire ravive l'intensité de souvenirs profondément marquants (la fuite nocturne, la peur de la mort et l'inconnu). Le témoins a semblé presque être submergé par son passé. C'est la densité de cette histoire, et non le traumatisme, qui crée aujourd'hui ce flot de paroles unique et précieux.