Mémoire d'un procès historique : témoignage d'un policier
par Morgane
par Morgane
photo de mon père dans les années 1980 en uniforme
J'ai choisi comme témoin mon père qui a pu assister au procès d'un des plus grands criminels nazis de la Seconde Guerre Mondiale dans le cadre de son métier de policier. Il s'agit de celui de Klaus Barbie en 1987 à Lyon. Le procès étant l'un des plus connus car c'est le premier contre crime contre l'humanité en France, mais surtout le premier filmé et diffusé dans son intégralité. Le témoignage de mon père permet de comprendre ce qu'ont pu ressentir les personnes ayant assisté à l'entièreté de ce procès marquant en insistant sur sa position de policier.
photo de mon père actuellement
carte de police appartenant à mon père, celle qui lui a permis l'accès au procès
photo de Klauss Barbie lors de son procès en 1987
photo de l'avocat Jacques Verges aux côtés de Klauss Barbie durant le procès
Interview
1) Qui es-tu? A quel évènement as-tu assisté et quelle était ta profession à ce moment?
Je suis Christian Rol et j’ai assisté au procès Klauss Barbie quand j’avais 29 ans en 1987, le premier grand procès en France autorisé à être filmé pour les archives historiques. Étant policier j’ai donc pu assisté à la totalité du procès qui a duré deux mois en tout.
2) Quelle était ta réaction lorsque tu as appris que tu allais assister au procès d’un des plus grands criminel de la Seconde Guerre mondiale ?
J’étais curieux d’assister ce procès car je connaissais déjà l’histoire, je savais que le président avait demandé l’extradition de Klauss Barbie de Bolivie vers la France et l’affaire était déjà très médiatisée. Klauss Barbie étant le chef de la Gestapo, la ville de Lyon avait été particulièrement meurtrie par ses actions et tout le monde le connaissait à cause de la torture qu’il a infligé au célèbre héros de la résistance Jean Moulin. Alors lorsque j’ai appris que j’allais participer au procès, j’étais impatient d’en apprendre plus et de voir comment les choses allaient évoluer.
3) En quoi consistait exactement le rôle d’un agent de sécurité durant ce procès, quel était ton quotidien?
Il fallait filtrer les entrées: le public, les témoins, les avocats et les médias, assurer la sécurité pendant le procès pour le bon déroulement de celui-ci. Il y avait un service d’ordre énorme car beaucoup de monde voulait assister à ce procès. De plus, durant tout le long du procès, il y avait un mémorial juif devant la mairie de Lyon qui était un musée provisoire qui nécessitait une sécurité, il m’arrivait d’être affecté la-bas.
4) As-tu eu l’occasion d’avoir des interactions avec Klauss Barbie et si oui lesquelles ?
Oui, d'abord il faut savoir qu’il s’est présenté uniquement aux premières audiences où il a nié ce qu’on lui reprochait et prétendait s’appeler «Klausss Altman». Ensuite il a refusé de s’y présenter de nouveau. Il était donc gardé dans une cellule au palais de justice, elle s’appelait le petit dépôt. De ce fait, il m’arrivait de le voir et d’échanger des banalités sur les repas qu’on lui apportait. L’impression qu’il donnait à ces moments était qu’il faisait bonne présentation, pas d’agressivité, ni d’arrogance. Il paraissait éveillé, poli, courtois, quelqu’un dont on n’aurait jamais pu imaginer être l’auteur de telles horreurs.
5) Les témoignages des personnes torturées par Klauss Barbie t-ont ils marqués ?
Oui, les témoignages étaient extrêmement durs à entendre et aujourd’hui encore je ne les ai pas oubliés et je ne les ai jamais répétés tellement qu’ils étaient marquants, je n’avais pas la force de le faire.
6) Y en a t-il un qui a particulièrement retenu ton attention ? Lequel et pourquoi ?
Oui il y en a un qui a particulièrement retenue mon attention. C’était celui de Simone Lagrange. Elle a été déportée enfant et séparée de ses parents par Klauss Barbie qui l’a aussi torturée. Mais ce qui m’a le plus marqué dans son témoignage c’est lorsqu’elle a raconté qu’un jour elle a reconnu son père dans un camps et elle l’a appelé, un garde lui a demandé si c’était son père et il lui a mis une balle dans la tête.
7) Quelles étaient les réactions des personnes qui assistaient à ce procès, notamment celles des autres policiers ?
Ces gens qui témoignaient parlaient lentement, il y avait un silence extrême dans la salle. Tous les professionnels restaient muets, personne ne réagissait. Tout le monde était choqué et ému et beaucoup pleuraient ou du moins avait les larmes aux yeux, y compris des policiers, des avocats des magistrats.
8) Quel était ton avis sur Jacques Verges, l’avocat de Klauss Barbie, qu’as-tu pensé de sa plaidoirie ?
Jacques Verges s’est présenté comme l’avocat du diable. Personnellement, je le voyais comme quelqu’un de mystérieux car il avait disparue médiatiquement pendant 8 ans alors que c’était l’un des plus grands avocats, ce qui a beaucoup fait parler. Lorsqu’il le défendait, c’était plutôt de façon politique et pas sur les faits, il s’appuyait surtout sur l’argument que le tribunal français n’était pas légitime de juger Klauss Barbie. Je le voyais comme quelqu’un de courageux car il avait tout le monde contre lui et pourtant il continuait de défendre l’indéfendable. Aussi, on voyait bien qu’il avait une grosse culture, et qu’il était très politisé.
9) Avec le recul, qu’est-ce que tu retiens de ce procès, était-ce une bonne ou mauvaise expérience, et pourquoi ?
Je dirais que c’était une expérience enrichissante car elle m’a montré la véritable nature humaine dans ce qu’elle a de plus mauvaise. Des témoignages comme ça, même retranscrits, ne sont pas les mêmes que lorsqu’ils sont vécus en direct. Là, on ressentait vraiment la cruauté de l’homme intensément mais aussi la force et la résilience des victimes lorsqu’elles témoignaient.
10) Ta carte de police te donnait-elle un rôle particulier pendant le procès ? Si oui, lequel ?
Elle me permettait l’accès au petit dépôt où était détenu Klauss Barbie lorsqu’il refusait d’aller aux audiences. Si je n’avait pas été policier je n’aurais donc pas eu d’interaction avec Klauss Barbie ainsi que l’accès à tout le procès. On peut donc dire que je dois cette expérience historique à ma profession qui était symbolisée par ma carte.