Nous connaissons la pluie, le vent...mais connaissons-nous les tempêtes ? Les ouragans ? Les cyclones ? Plus encore, connaissons-nous "l'œil" d'un cyclone ? Non ?
Elle oui. AYOUBA Saïdath, 14 ans, a connu ce que beaucoup d'entre nous n'avons jamais vécu en cauchemar. L'œil d'un cyclone. L'œil de Chido, cyclone de catégorie maximale, qui frappa de plein fouet l'archipel de Mayotte le 14 décembre 2024...
Le souffle dévastateur de Chido a-t-il asséché la joie de vivre de Saïdath, et aspiré en ses vents le précieux de sa jeunesse ?
CHADULI Ilyan
Arbre généalogique simplifié et personnes mentionnées dans l'article
AYOUBA Saïdath
Je vais dans un premier temps te laisser te présenter
-"Je m'appelle AYOUBA Saïdath, j'ai 14 ans, je viens de Mayotte, et je vis dans le sud de l'archipel, dans le petit village de Passi-Kéli.
Pour ajouter des informations quant à notre relation, je suis la demi-sœur de la cousine à la mère de Ilyan."
Localisation du village de Passi-Kéli
Quand je t'évoque le terme "Chido", quels sont les tous premiers mots qui te viennent en tête ?
-""Saccage","dégâts","perte". Je pense qu'il y a aucun mystère au fait que je pense à ces trois termes là. Il est évident que des vents qui soufflent à plus de 200km/h ne sont pas inoffensifs, au contraire, ils saccagent tous sur leur passage et n'épargnent rien. Les plages, les bancs, tout y passe. Le paysage est saccagé, mais ton cœur aussi est en miette quand, de ta terrasse, tu vois la pluie tomber en trombe, le vent souffler en bourrasques, et emportant avec lui des bribes de la vie mahoraise. C'est à la fois une métaphore et une phrase à prendre au premier sens du terme, quand devant un tel spectacle tu observes les vents emporter avec eux des taules appartenant à des habitats précaires (voir si possible pour ajouter la vidéo des taules qui volent). Concernant les pertes, je pense que, ça aussi, ce n'est un secret pour personne. Chido emporte avec lui nos plages, nos habitats, notre paysage fortement boisé, mais il emporte aussi avec lui des vies humaines. Ça arrache le cœur d'entendre de très nombreuses personnes autour de toi perdre de la famille, des proches, des frères, des sœurs, des pères..."
On entend quand même assez souvent parler de catastrophe naturelle, mais je pense que peu de personnes réalisent vraiment ce que c'est d'en vivre une. Pour toi, qu'est-ce c'est, et qu'est-ce que cela représente d'être au cœur d'un cyclone aussi dévastateur que Chido ?
-"Ça fait peur. Ça fait surtout peur. Parce qu'on peut mourir à tout moment. Et on a peur de mourir à tout moment. On ne sait jamais si notre heure viendra, ni quand elle viendra. Quand tu te situes au cœur du cyclone, c'est vraiment dangereux, et la Faux fauche des âmes comme le vent fauche des arbres. Je peux quand même dire que j'ai eu de la chance, et que je n'étais pas dans les pires des conditions, car, même si ça soufflait, le vent n'était pas le plus agressif, dans le sud. C'est surtout au nord que celui-ci a été le plus dévastateur, et c'est dans le nord qu'a été enregistré la plus grosse rafale de vent jamais enregistré dans l'histoire de l'archipel."
Localisation de la ville de Mamoudzou
Part du toit endommagé de la maison de Safaride.
As-tu des retours de la famille qui aurait été beaucoup plus touchée que toi, par exemple ?
-"Oui, malheureusement. Safaride (sœur de la cousine de ma mère, donc aussi sa cousine, et donc autre demi-sœur de Saïdath). Sa maison a été partiellement détruite. Je dirais même que globalement, tout a été plus ou moins détruit à l'intérieur, il y a juste les murs qui ont tenu. Je te disais que le nord avait été beaucoup plus touché que le sud, elle habite justement en pleine "capitale", dans le nord, à Mamoudzou. Elle a du séjourner chez nous dans le sud un petit moment, avant d'avoir de nouveau accès à son domicile."
Part de l'île avec un taux d'infrastructures détruites élevé
Les statistiques reportent que sur tout l'archipel, plus de 40% des établissements scolaires ont été détruits ou endommagés. Comment et à quel point ton quotidien scolaire a-t-il été perturbé par la catastrophe ?
-"Les statistiques disent dans un premier temps vrai, car un peu partout sur l'archipel tu vas trouver des écoles que le cyclone n'a pas épargné. Ensuite, pour ma part, comme tu me l'as demandé, et j'imagine que c'est le cas de très nombreux écoliers et étudiants mahorais, on trouve une part d'absence importante du personnel enseignant, mais c'est aussi le cas pour les élèves. De très nombreux profs sont partis, beaucoup d'élèves sont partis, évacués. Certains évacuent juste vers les régions les plus épargnées de la catastrophe, d'autres évacuent l'île en direction de La Réunion, et certains évacuent même jusqu'en France métropolitaine.
Les salles de classe, quant à elle, sont tous aussi endommagées. L'eau rentre de partout, il y a des fuites de partout. L'environnement scolaire aussi est touchée. La cour, qui, en temps normal, était un endroit où l'on respirait la bonne ambiance, la paix et la tranquillité, est aussi devenu un cimetière de la nature."
Cour de récréation presque méconnaissable sous les débris de la nature
Si mes souvenirs sont bons, tu fais aussi partie de ceux qui ont été en fin de compte évacués de l'île. Comment as-tu vécu cette "séparation" avec ton quotidien à Mayotte ?
-"Pour moi, ça a été un peu dur de m'intégrer dans une école d'un endroit que je ne connaissais pas bien. J'ai déjà été en France pour des vacances, plusieurs fois même, mais y aller en dehors de ce contexte vacancier, et y vivre six mois pour le reste de mon année scolaire, est totalement différent. Si je dois de dire combien de temps ça m'a pris afin d'entièrement m'acclimater à mon nouvel environnement, je dirais que ça m'a pris deux mois. Vu sur le court terme, deux mois, ça peut paraître long, mais en réalité, c'est assez peu pour totalement et réellement s'intégrer. Beaucoup n'ont pas cette chance, certains n'y arrivent pas du tout, et repartent sans vraiment avoir fait partie de ce nouveau décor, mais du fait de ma sociabilité, j'ai pu assez vite aller vers les gens, et les gens ont assez vite fait de même."
Gardes-tu de bons souvenirs de ton expérience ici en France, et des relations que tu as pu tisser à l'école ?
-"Oh oui, de très bons souvenirs même. En parlant de relation, je pense surtout à une personne, Inès. Alala...Inès. Je suis vraiment reconnaissante envers la vie de m'avoir fait croiser son chemin.
Je suis contente parce qu'elle fait partie des rares personnes, si ce n'est la seule, avec qui j'ai gardé contact, car même après mon retour à Mayotte on a continué à prendre des nouvelles l'une de l'autre, et à s'envoyer des messages assez constamment. On espère pouvoir se retrouver un jour, pour repartager d'heureux moments ensemble."
Comment décrirais-tu ton retour parmi les tiens, à Mayotte ?
-" Je dirais que c'était...bizarre un peu. C'est-à-dire que je commençais à m'habituer à mon nouvel environnement, en France, et voilà que je retourne dans mon ancien environnement, celui dans lequel j'avais grandi, celui que j'avais chéri. C'était bizarre oui, je pense que ce mot est parfait pour décrire mon sentiment.
Malgré ce sentiment d'amertume, coincé au fond de ma gorge à l'idée de quitter ce à quoi je commençais à m'attacher, la joie que j'ai ressentie de revenir là où j'avais toujours été est indéniable. La joie de retrouver ma famille, mes amis, et quelque part de vraiment me sentir à ma "place"."
Penses-tu qu'il y a des gens, à Mayotte, quand vous êtes partis, qui se seraient sentis délaissés, ou abandonnés ?
-"Étant donné les conditions qui ont engendré ces départs précipités, on ne peut pas dire qu'il s'agissait de départs "volontaires" ou voulus. On ne voulait pas vraiment partis, dans certaines conditions on en avait pas vraiment le choix. Pour cela, je pense qu'il est tout de même assez facile de comprendre le départ précipité d'un proche, et donc, à mon avis, la part des gens qui se seraient sentis comme tu dis délaissés ou abandonnés serait faible. Mais j'imagine que certains ont du ressentir ça, le sentiment d'être laissé seul dans de mauvaises conditions de vie, sans support mental sur qui tenir. Imagines quand même du jour au lendemain perdre tous tes amis, et te retrouver tout seul dans les difficultés que Chido aura laissé sur son passage..."
Y a-t-il aujourd'hui encore dans ton environnement, quand tu regardes la ville, la nature autour de toi, des éléments qui te font penser à cette catastrophe, datant maintenant d'il y a un an et demi ?
-"On peut dire que le territoire est..bien propre ! Plus sérieusement, les dix doigts de la mains sont insuffisants pour dénombrer la quantité conséquente d'arbres ayant été rasés par les vent violent de Chido. Là où, auparavant tu voyais à l'horizon une énorme étendue verte, on ne voit plus rien. Tous ces arbres qui jonchaient encore le paysage il y a bientôt deux ans ont laissé derrière eux un vide que personne ne peut nier. Et, même après bientôt deux ans, ce vide nous rappelle le cauchemar que nous avons vécu, et il nous rappelle aussi de quelle manière il a été crée. Je fais en disant ça notamment référence aux arbres que tu pouvais voir s’effondrer et céder à la force du vent à chaque coin de rue."
Dégâts souvent observables après la catastrophe