Aller-retour en enfer
Par Mafalda Aparicio Vicente
Par Mafalda Aparicio Vicente
Dans le cadre de ce devoir d’EMC, dont l’objectif est de montrer que notre histoire personnelle est liée à la grande Histoire, j’ai choisi de raconter une partie de la vie de ma grand-mère maternelle. À travers son témoignage, j’ai voulu comprendre son parcours d’émigrante, entre espoir et désillusion : celui d’une jeune femme quittant son pays en pensant fuir la misère, pour rejoindre ce qu’elle imaginait être un paradis, avant de voir ce pays sombrer à son tour dans l’horreur d’une guerre civile.
Ma grand-mère, Maria Meirinhos Prazeres, est née le 16 avril 1954 au Portugal, dans une famille modeste. Ne parlant pas français, je l’ai interrogée en portugais. Afin de permettre aux lecteurs de comprendre son récit, j’ai traduit ses paroles en essayant de rester au plus proche de ses mots, dans l’espoir de retranscrire fidèlement ce qu’elle a vécu et ce qu’elle a accepté de me confier.
Dans quel but avez vous émigré avec ta famille en Angola ?
Por que razão emigraram com a tua família para Angola?
Tout d’abord, je suis partie en novembre 1957, à l’âge de deux ans et demi, avec mes deux parents et mes six frères et sœurs. Mon frère le plus âgé, lui, est resté au Portugal. À cette époque, la vie y était très dure : c’était bien avant le 25 avril, et le pays vivait sous une dictature. La misère était également très présente.
Nous étions une famille nombreuse, avec sept enfants, et mes parents, pour réussir à gagner davantage et subvenir à nos besoins, ont décidé d’émigrer en Afrique. En réalité, on n’employait pas vraiment le terme « immigrer », car ils considéraient que ce territoire appartenait encore au Portugal : à l’époque, c’était une colonie portugaise. D’ailleurs, au moment de notre départ, cette décision n’était pas encore si fréquente. Le Portugal a connu un grand boom migratoire surtout à partir de 1960.
Je pense que ce qui a poussé mes parents à faire ce choix, c’est aussi leur volonté de protéger les filles. Ma famille était agricultrice, et comme mon frère aîné était à l’armée, il ne restait que les filles pour garder les moutons la nuit, puisque mes autres frères étaient encore trop jeunes. Mes parents n’aimaient pas cette idée. Alors, partir était aussi une façon de chercher plus de sécurité, tout en espérant améliorer nos conditions de vie.
Qu’est-ce que ça vous a apporté d’y vivre ? O que é que viver lá vos trouxe ?
En arrivant en Angola, ma famille a continué à travailler dans le domaine de l’agriculture, mais c’était différent, on avait des bêtes qui rapportent plus d’argent, c’est-à-dire des vaches et des bœufs, et puis on avait un troupeau, mais il n’était plus nécessaire de veiller sur lui pendant la nuit. Travailler là-bas nous a apporté une vie plus confortable et de meilleures conditions de travail. En faisant de l’Angola notre nouveau chez-nous, on a fui la pauvreté.
Pourquoi vous avez choisi d’immigrer là-bas et pas ailleurs ? Por que é que decidiram emigrar para lá e não para outro lugar ?
Nous y sommes allés parce que nous avions déjà des proches là-bas. Le parrain de mon plus jeune frère y vivait, et il disait souvent à ma mère de le rejoindre. À cette époque, il était nécessaire d’avoir une « carta de chamada » (littéralement une lettre de convocation, une invitation à rejoindre l’Angola).
Même si l’Angola était une colonie portugaise, personne n’avait le droit de s’y rendre sans qu’une personne sur place soit responsable de lui à son arrivée. C’était une manière de s’assurer que les nouveaux arrivants puissent être logés par une connaissance, au moins pendant un certain temps.
C’est donc le parrain de mon frère qui s’est porté garant pour nous. Nous avons vécu quelque temps chez eux, le temps que mes parents trouvent du travail et que nous puissions nous installer ailleurs.
Quel bon souvenir gardes-tu de ta vie là-bas ? Que boa recordação guardas da tua vida lá?
Il est vrai que si nous étions restés au Portugal, nous n’aurions sûrement pas pu faire d’études. Même l’enseignement obligatoire nous aurait été difficilement accessible. D’ailleurs, à cette époque, il n’existait pas vraiment d’enseignement obligatoire pour les filles : l’école était surtout réservée aux garçons.
En Angola, au contraire, chacun a pu choisir sa voie. Ceux qui voulaient étudier l’ont fait, et les autres ont pu entrer directement dans le monde du travail. Peu à peu, chacun est parti vivre sa vie. Mes sœurs se sont mariées, elles avaient leur petit commerce.
Je garde un très bon souvenir de cette période, parce qu’au début, il n’y avait pas de conflits sociaux, pas de confrontations. Les gens étaient moins préoccupés par la vie des autres : ils ne cherchaient pas à se mêler de ce qui ne les regardait pas. Chacun menait sa vie simplement, paisiblement, sans juger ni surveiller son voisin.
Je me souviens aussi du développement que les Portugais avaient réussi à apporter aux villes où ils vivaient. Quand je suis rentrée au Portugal en 1975, j’ai eu l’impression que le pays était en retard, presque comme s’il avait été figé dans le temps, alors que l’Angola avançait.
Les terres d’Angola étaient beaucoup plus riches : elles produisaient énormément. Et il n’y avait pas seulement l’agriculture. Il y avait aussi la production de café, l’exploitation du pétrole, et même des mines d’or.
Bien sûr, ensuite, la guerre est arrivée et tout a radicalement changé. Mais au départ, c’était presque un paradis… surtout pour ma famille, qui avait quitté l’enfer du Portugal.
À partir de cette question, comme je l’avais pressenti, le sujet est devenu particulièrement sensible pour ma grand-mère. Elle a dû replonger dans des souvenirs douloureux, qu’elle avait longtemps laissés derrière elle pour réussir à avancer et à se reconstruire.
De ce fait, j’ai dû l’encourager doucement à se confier, en l’accompagnant grâce à quelques questions supplémentaires. Malgré tout, elle a accepté de poursuivre et de me livrer son témoignage.
Sans aucun doute, notre départ a été provoqué par la guerre civile en Angola.
Pour quelle raison ? La peur et l’angoisse commençaient à peser ? Por que razão? O medo e a ansiedade começavam a pesar ?
La terreur… ce n’était même plus de la peur, c’était de la terreur. On vivait dans un état permanent de tension, constamment terrorisés.
Bien sûr… J’ai vécu ma vie là-bas. J’y ai passé mon enfance, mon adolescence. Je m’y suis mariée, et j’y ai eu mon premier fils. Quand je suis partie, j’ai dû tourner le dos à tout ça.
Je ne savais même pas à quoi ressemblait le Portugal. J’en étais partie à deux ans et demi, je ne le connaissais pas. Alors, une fois revenue, je n’arrêtais pas de dire :
« C’est ça, le Portugal ? C’est ça ? »
Je ne voyais que des champs et des montagnes. Je répétais sans cesse à ton grand-père :
« Je ne veux pas être ici… Je ne veux pas être ici. »
Ton grand-père ne voulait pas non plus. Mais que pouvait-il faire ?
Oui… oui. La clé de la maison est restée sur la porte, et la clé de la voiture aussi. On a pris la voiture jusqu’à l’aéroport et, une fois arrivés là-bas, la voiture est restée ouverte, avec les clés à l’intérieur.
On ne pouvait rien emporter avec nous. Nous avions pris un vol spécial, parce que j’avais ma mère sous ma responsabilité et qu’elle était très affaiblie. Alors, on nous a accordé un vol réservé aux personnes malades.
La veille, vers 20 heures, on nous a annoncé qu’il fallait être à l’aéroport le lendemain à 10 heures pour embarquer. On ne s’attendait pas à ce que ce soit aussi soudain… mais comme nous attendions une occasion de quitter le pays, nous avions déjà préparé quelques affaires.
On savait qu’un jour, on aurait peu de temps : il faudrait juste attraper les valises et partir. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé.
Non… je n’ai pas eu peur d’abandonner cette vie. Je ne la voulais plus pour rien au monde. Ce qui m’a fait de la peine, c’est de quitter le pays. Ça, oui… ça m’a fait mal.
Ah oui… oui, bien sûr. Si à cette époque-là on m’avait dit :
« Pars maintenant, et dans quelques années tu pourras revenir, tout sera comme avant », alors je serais revenue.
Mais ce n’était pas possible. Ils avaient tout détruit avec leur guerre… tout déformé. Et la guerre civile a duré de nombreuses années.
Non, pas encore. J’avais eu mon premier, l’aîné… mais il est décédé en Angola. Donc je n’ai ramené aucun enfant de mon pays…
Ma grand-mère est une femme fière, marquée par de nombreuses épreuves, qui a appris à être forte malgré tout. C’est une véritable force de la nature, une force qu’elle a transmise à ses filles (elle en a trois) et à ses petites-filles (trois également).
De ce fait, elle n’exprime pas toujours directement ce qu’elle ressent, surtout lorsqu’il s’agit de sujets aussi douloureux que celui-ci : la perte de son premier enfant, son premier garçon. Ce qu’elle tente de dire ici, c’est qu’en quittant l’Angola, elle a dû y laisser son bébé décédé. Elle a été contrainte de s’en séparer définitivement.
Comme on peut l’imaginer, le lien entre une mère et son enfant est extrêmement puissant, et il ne disparaît pas, même après la mort. On ne peut sans doute pas mesurer le déchirement que cela a représenté pour ma grand-mère. Et c’est, selon moi, ce qu’elle essaie d’exprimer à travers ses mots.
Tu n’as vraiment rien pu ramener d’Angola ? Não conseguiste trazer nada de Angola ?
On avait préparé quelques affaires dans des cartons, et ton grand-père s’était chargé de les déposer à Porto pour qu’ils soient expédiés par bateau. Mais au final, tout nous a été volé. Je ne sais même pas si cela s’est passé en Angola ou déjà au Portugal.
Je me souviens d’une chose : quand nous sommes allés à Lisbonne pour essayer de retrouver la voiture de ton grand-père, j’ai aperçu dans un coin une malle que j’avais envoyée. Elle était toute perforée. À l’intérieur, ils avaient laissé un morceau de flanelle que ton grand-père avait rapporté à la maison pour qu’on puisse emballer nos affaires dedans. Ils l’avaient laissé exprès, pour qu’on reconnaisse notre malle.
Je ne l’ai même pas récupérée. Ça n’en valait plus la peine. Puisqu’ils avaient pris tout ce qu’il y avait à l’intérieur, autant qu’ils gardent aussi la malle.
Tu te souviens de ce que tu as ressenti au moment du départ ? Lembras-te do que sentiste naquela partida ?
C’était un mélange d’émotions. D’un côté, il y avait le soulagement de fuir enfin cette guerre, une guerre qui n’était pas la mienne et dans laquelle je n’avais rien à voir. Mais de l’autre, je laissais derrière moi toute ma vie…
Tout ce que mes parents possédaient est resté là-bas. Nous n’avons rien hérité, rien récupéré.
Le fait d’être partie avec une partie de ta famille a-t-il été un réconfort pour toi ? Foi reconfortante para ti ter ido acompanhada por alguns membros da tua família ?
Je n’avais qu’eux… Ils représentaient tout ce qu’il me restait. Je me suis accrochée à eux de toutes mes forces. Je leur ai tenu la main.
Note d’autrice :
Ma mère était présente pendant l’entretien avec ma grand-mère. Le sujet était tellement sensible que même elle ne connaissait pas réellement toute cette histoire. C’est pour cela qu’elle a parfois posé des questions plus précises, auxquelles j’ai choisi de ne pas toujours consacrer de longs passages dans ce récit. Bien que ces échanges aient été importants pour ma mère, ils n’étaient pas indispensables à la compréhension du témoignage.
Je trouve néanmoins important de préciser que ma grand-mère n’était plus en contact avec ses frères et sœurs à ce moment-là. Chacun vivait le conflit de son côté. Elle n’avait donc auprès d’elle que son mari et sa mère âgée à qui se raccrocher.
Tu as assisté à des scènes violentes ? Assististe a cenas violentas ?
Non, je n’en ai pas vu de mes propres yeux. Mais j’entendais les tirs et tous les affrontements qui se déroulaient dehors. Même sans voir la violence, on savait qu’elle était là.
Nous ne pouvions plus dormir dans nos lits. On dormait par terre, dans le couloir, parce qu’il y avait des murs de chaque côté qui nous protégeaient des balles. D’ailleurs, nous nous regroupions avec les voisins ; nous ne vivions plus chacun chez soi comme avant.
Vous avez vécu combien de temps comme ça ? Durante quanto tempo viveram assim ?
Nous avons vécu presque un mois dans ces conditions…
Dans un même pays, j’ai eu l’impression de vivre deux vies différentes.
Il y a quelque chose que je ne t’ai pas encore expliqué, mais qu’il faut comprendre : cette guerre civile n’est arrivée dans les villes qu’après le 25 avril 1974.
Qu’est-ce qu’il s’est passé à cette date ? O que aconteceu nessa data ?
Il y a eu la révolution au Portugal : la chute de la dictature et le passage à la démocratie. Jusqu’à cette date, la guerre existait surtout dans les campagnes. Elle n’avait pas encore atteint les villes ; les guérilleros ne circulaient ni dans les centres urbains ni dans leurs alentours.
Que combattaient-ils, et pourquoi ? Contra o que lutavam e por quê ?
Ils combattaient l’armée portugaise parce qu’ils voulaient l’indépendance. Au départ, c’était une guérilla menée contre l’armée portugaise. Mais après la révolte des capitaines au Portugal (la Révolution des Œillets) le régime est tombé.
Cette révolte a eu un écho jusque chez les Angolais qui combattaient déjà dans les campagnes. Ils se sont sentis plus forts, et cela les a conduits à entrer dans les villes. Ensuite, les différents mouvements ont créé leurs délégations et ont commencé à s’affronter entre eux.
C’est ainsi que cette grande guerre civile a réellement commencé, et c’est ce qui nous a forcés à fuir.
C’est aussi à ce moment-là qu’a été mis en place le pont aérien pour rapatrier les Portugais qui souhaitaient quitter l’Angola. Les avions faisaient des allers-retours sans arrêt. Je me souviens aussi que, à cette époque, les Américains nous ont beaucoup aidés.
Comment s’est passé votre retour au Portugal ? À quel point votre vie a-t-elle été bouleversée ?
Como foi o vosso regresso a Portugal? Em que medida a vossa vida foi virada do avesso?
Après notre départ précipité et le vol de toutes nos affaires, il a fallu tout recommencer. Trouver un logement, trouver du travail, racheter tout ce que nous n’avions plus… repartir de zéro.
Vous avez perdu beaucoup d’argent avec les vols et tout le reste, non ?
Vocês perderam muito dinheiro com os roubos de que foram vítimas e tudo o resto, não foi?
Nous ne pouvions même pas emporter notre argent avec nous. Chaque adulte avait seulement le droit d’échanger une somme équivalente à cinquante euros, pas davantage. Bien sûr, la monnaie angolaise ne circulait pas au Portugal, et ils ne nous autorisaient à convertir qu’un montant très limité.
Donc, finalement, à votre arrivée, une partie de vos problèmes était derrière vous, mais il en restait encore énormément à résoudre.
Portanto, quando chegaram, já tinham resolvido parte dos vossos problemas, mas ainda havia muito por resolver.
Il y avait tout à refaire. Nous n’avions plus rien : ni emploi, ni logement, ni argent. C’était réellement le début d’une nouvelle vie. Un vrai défi.
Mais à votre arrivée, où vous logiez où ?
Mas onde é que vocês ficaram quando chegaram ?
À notre arrivée, nous avons été logés dans un hôtel à Lisbonne. Mais mon Dieu… si tu savais comme je détestais cet endroit. Ton grand-père, lui, ne voulait pas partir, mais moi je n’arrêtais pas de lui répéter :
« Je ne veux pas rester ici… Je ne veux pas rester ici… »
Et pourtant, plus tard, j’ai regretté de l’avoir autant poussé à partir. Après ça, nous sommes allés vivre chez sa famille, à Mozelos. Là-bas, j’ai découvert la misère. Cela faisait vingt ans que je n’avais plus été confrontée à ça.
Il faut comprendre que Mozelos était un petit village très en retard à l’époque. Ils n’avaient même pas encore de sanitaires. Quand j’ai quitté le Portugal à l’âge de deux ans et demi, il n’y en avait déjà pas là où je vivais. Pourtant, le bateau qui m’a emmenée en Angola en possédait. Mais j’en avais peur. J’étais petite, je ne connaissais pas ces toilettes, alors je pleurais en répétant :
« Je ne veux pas aller aux toilettes… Je ne veux pas aller aux toilettes… »
Vingt ans plus tard, je quitte l’Angola et, en revenant au Portugal, je me retrouve de nouveau sans sanitaires, comme autrefois.
J’ai quitté l’enfer… pour y retourner.
Finalement, toutes tes mésaventures peuvent se résumer à ça.
Afinal, todas as tuas desventuras podem resumir-se a isto.
C’est exactement ça.
J’ai fait un aller-retour en enfer.
J’aimerais revenir sur quelque chose. Tu as fait des études pour devenir professeure des écoles, si je ne me trompe pas, mais tu n’as jamais pu exercer ce métier au Portugal, c’est bien ça ?
Gostaria de voltar a um assunto. Fizeste o curso para ser professora do ensino básico, se não me engano, mas nunca pudeste exercer essa profissão em Portugal, certo?
Oui. J’ai fait des études pour devenir professeure et j’ai exercé pendant deux ans en Angola. Le problème, c’est qu’en arrivant au Portugal, ces deux années ne suffisaient pas pour reprendre un poste. Il aurait fallu que je fasse une troisième année d’études, mais avec la guerre cela a été impossible.
Pour pouvoir enseigner de nouveau, on me demandait de reprendre plusieurs années d’études. Mais je n’avais pas l’argent nécessaire pour payer l’université, et toutes les femmes dans ma situation étaient confrontées au même problème.
Plus tard, on m’a proposé un poste à la mairie. J’avais besoin de travailler, alors j’ai accepté. Je n’avais pas vraiment le choix. Ton grand-père, lui aussi, a repris un emploi dans l’entrepôt de bus où il avait déjà travaillé auparavant.
Petit à petit, nous avons commencé à recevoir nos salaires. Ils n’étaient pas élevés, mais c’était déjà quelque chose. Et quand nous avons enfin eu assez d’argent, nous avons pu louer un appartement qui serait le nôtre.
Note d’autrice :
Je pense que ce que ma grand-mère exprime ici, c’est qu’après avoir tout perdu, jusqu’à régresser socialement et professionnellement, le simple fait de recevoir un salaire qui leur appartenait réellement et de pouvoir, grâce à celui-ci, louer leur propre appartement, représentait une véritable victoire. Un premier pas vers une reconstruction après toutes ces pertes.
Es-tu déjà retournée en Angola ? Sinon, pourquoi ?
Já voltaste a Angola? Se não, por quê ?
Non, je n’y suis jamais retournée, parce que je ne veux pas garder l’image d’une Angola détruite. Je pense que si j’y retournais et que je découvrais ce pays ravagé, comme il l’a été après la guerre, j’en ressentirais une profonde douleur.
Je préfère conserver dans ma mémoire l’Angola d’avant-guerre. Celui que je considérais comme mon paradis.
Tu n’as jamais pensé à y retourner ?
Nunca pensaste em voltar lá ?
Non.
C’est radical : à partir du moment où tu as quitté ce pays, c’était pour toujours.
É radical, a partir do momento em que tiveste de deixar este país, foi para sempre.
Comme je te l’ai dit, si on m’avait demandé de partir seulement pour quelque temps, avec la certitude de pouvoir revenir quelques années plus tard une fois les choses apaisées, j’y serais retournée.
D’ailleurs, ton grand-père ne voulait pas quitter l’Angola. Il voulait que je rentre au Portugal pour me mettre en sécurité pendant que lui resterait là-bas, seul. Mais j’ai refusé immédiatement. Je lui ai dit :
« Si je pars, tu viens avec moi. Et si toi tu ne pars pas, alors moi non plus je ne partirai pas.»
Qu’est-ce que j’aurais fait au Portugal sans lui ? Aller vivre chez sa famille que je ne connaissais même pas ? Hors de question. Je n’irai nulle part sans lui.
Il voulait me protéger, mais je lui ai répondu :
« Quand l’un de nous souffre, l’autre souffre aussi. S’il y a à manger, on mange ensemble. Et s’il n’y a pas assez pour l’un, alors il n’y en a pas pour l’autre non plus. Voilà comment ça doit être. »
Finalement, nous avons énormément travaillé pour réussir à manger et à nourrir ceux que nous avions emmenés avec nous.
Tu te rappelles combien de temps il vous a fallu pour retrouver une vie un peu plus confortable ?
Lembras-te de quanto tempo demoraram a recuperar uma vida mais confortável ?
Je ne m’en souviens pas exactement, mais je dirais qu’il nous a fallu environ un an avant de retrouver une vie un peu plus stable et confortable.
J’aurais une dernière question importante : comment surmonte-t-on une épreuve aussi difficile ?
Tenho uma última pergunta importante. Como é que se supera uma fase tão complicada ?
Tu sais, ma fille, quand on traverse une situation aussi dure, on n’a même pas le temps de réaliser pleinement ce qui nous arrive ni de faire face à toute cette douleur. On n’a pas le temps de regarder en arrière.
Nos seules préoccupations étaient quotidiennes : trouver du travail, nourrir tout le monde, trouver un endroit où vivre. C’était cela qui occupait toutes nos pensées.
On n’avait pas le temps de penser à tout ce qu’on avait laissé derrière nous, ni à la vie que nous avions eue auparavant. Il fallait seulement regarder devant soi… et continuer à avancer.
L’espoir vous habitait encore ?
Vocês tinham esperança ?
Bien sûr. Nous gardions toujours l’espoir que les choses finiraient par s’arranger. Nous vivions en essayant de faire en sorte que chaque pas soit plus stable que le précédent, en pensant à notre avenir et à celui des enfants que nous aurions un jour.
Nous étions mariés depuis plus d’un an déjà, mais c’était comme si toute notre vie recommençait depuis le début.
Vous en parliez parfois avec grand-père ?
Falavam disso às vezes com o avô?
Oui, cela nous manquait énormément. Tínhamos muitas saudades (c’est un très beau mot portugais, difficile à traduire exactement. Il exprime un manque profond, une nostalgie mêlée d’amour et de douleur).
Ça vous a aidés à avancer ?
Isso ajudou-vos a avançar?
Le temps aide beaucoup… Et puis, plus les années passaient, plus notre vie recommençait à fleurir. Nous avons fini par voir les choses différemment, même si nous vivions au Portugal dans une atmosphère totalement différente de celle que nous avions connue en Angola.
Entre-temps, le Portugal aussi avait changé. Le régime n’était plus le même, le pays évoluait. Et il faut être honnête : ceux qui sont revenus des colonies ont beaucoup contribué à cette évolution. Les Portugais ont énormément appris de ceux qui revenaient de l’extérieur.
Tu sais, les “tugas” ( surnom que l’on donne aux Portugais ) ne nous aimaient pas vraiment au début. Ils disaient que les Portugais venus d’Angola arrivaient pour leur prendre ce qui leur appartenait. Mais la réalité, c’est que nous leur avons aussi ouvert les yeux sur beaucoup de choses.
La seule chose que ma grand-mère a pu conserver de sa vie en Angola ce sont des photos, les voici:
Quelques photos de ma grand-mère et ses camarades de classe en Angola :
Des photos du mariage de mes grands-parents (en Angola) :
Une photo de la famille de ma grand-mère composé de son père (tout à droite), sa mère juste à côté de son père, ses sœurs ( les jeunes filles à gauche), ses jeunes frères (les deux petit garçon) et elle placée juste devant ses sœurs
Merci à ma grand-mère pour sa participation, sa confiance et son témoignage qui est très riche. J'espère avoir su porter sa voix. Merci mamie.