1.As-tu des souvenirs, des histoires qu’aurait raconté Jean Vasseur sur son passé de militaire ?
Pas tant que ça, en fait. Il parlait très peu de la guerre, voire presque jamais avec moi. Il en parlait même plus à mon fils qu’à moi, parce qu’ils étaient plus proches, mais ça restait rare. Il fallait vraiment attendre qu’il ait envie d’en parler.
C’était quelqu’un d’assez dur et très réservé. Je pense que la guerre l’avait beaucoup fermé. Il pouvait devenir silencieux d’un coup sans qu’on comprenne pourquoi. Et certains sujets, comme la mort de sa petite fille pendant la guerre, étaient impossibles à aborder avec lui.
Après la guerre, il a continué sa carrière dans l’armée malgré un grave accident de moto en Allemagne pendant un convoi militaire. Il a ensuite été envoyé dans plusieurs pays, comme Chypre ou Madagascar, avant de terminer sa carrière à la base aérienne de Villacoublay.
J’ai choisi de parler de lui parce qu’à travers son histoire, on comprend que la guerre ne se résume pas à des dates ou des batailles. Ce sont aussi des vies et des familles profondément marquées. Mon arrière-grand-père n’a pas seulement vécu la Seconde Guerre mondiale : il y a participé, comme des millions d’autres personnes. Et grâce à eux, nous vivons aujourd’hui dans un pays en paix.
1.Est-ce qu'il t'a déjà raconté comment il est devenu pilote pour la résistance ? Et si oui, comment l’a-t-il rejoint ?
Non, il n’a jamais vraiment raconté ça clairement. Je pense qu’il ne voyait pas son parcours comme quelque chose d’extraordinaire. Avant la guerre il travaillait dans une boulangerie au Havre, puis tout a basculé avec les bombardements.
À ce moment-là, beaucoup de gens étaient complètement perdus. Lui avait sa femme enceinte, il essayait surtout de survivre et de protéger sa famille. Ils sont partis en Angleterre pendant la guerre, un peu sans savoir ce qui allait arriver ensuite.
Sa première fille, Annick, est née là-bas. Puis ils ont eu une deuxième petite fille, Andrée, qui est morte seulement quelques mois après sa naissance. Je pense sincèrement que ça l’a détruit intérieurement. Après ça, d’après ce que mon père disait, il est devenu encore plus fermé qu’avant.
3.Qu’est-ce qu’il était avant la guerre ? Comment il était ? Où il habitait ? Quel âge il avait au début de la guerre ?
Alors… il avait 19 ans quand la guerre a commencé. Il venait d’un milieu assez simple dans la Somme et travaillait ensuite au Havre.
De ce qu’on m’a raconté, ce n’était pas quelqu’un qui rêvait forcément de devenir pilote depuis qu’il était petit. Je crois surtout que la guerre a entraîné beaucoup de gens dans des chemins qu’ils n’auraient jamais imaginés avant.
Il était assez discret, mais aussi assez nerveux parfois. Pas vraiment sévère gratuitement, mais il pouvait vite se fermer ou s’énerver pour pas grand-chose. Je pense qu’il avait toujours une forme de tension en lui.
Même des années après, il gardait un côté très “armée” dans sa manière d’être. Il réfléchissait beaucoup avant de parler, faisait attention à tout, comme s’il calculait toujours ce qu’il allait dire ou faire. Ma grand-mère disait souvent qu’il n’avait jamais vraiment quitté la guerre dans sa tête.
4.Est-ce qu'il te parlait de ses camarades ou de l'ambiance sur les bases aériennes ? Avait-il des habitudes ou des rituels avant de monter dans son avion ?
Non, presque jamais. Il ne racontait pas vraiment les missions ou les bases aériennes comme dans les films. Je pense qu’il essayait surtout d’oublier tout ça.
Par contre, il gardait certaines habitudes très strictes. Il aimait que les choses soient faites d’une certaine manière, toujours au même endroit, toujours dans le même ordre. Quand quelque chose changeait au dernier moment, ça pouvait vraiment l’agacer.
Avec l’âge, ça s’est un peu calmé, mais mon père disait qu’on sentait toujours chez lui une forme de rigidité… comme si une partie de lui était restée bloquée dans cette période-là.
5.Quelles étaient ses raisons pour se battre pour la liberté de la France ?
Je pense qu’au départ, c’était surtout pour survivre et protéger sa famille. Quand ta ville est bombardée, que tout s’écroule autour de toi et que ta femme est enceinte, tu ne réfléchis pas forcément en termes de politique ou d’héroïsme.
Mais avec le temps, je crois qu’il avait aussi ce refus de voir la France occupée et de tout accepter sans rien faire. Même s’il n’en parlait pas beaucoup, on sentait que c’était important pour lui.
6.Peux-tu me raconter ce qu'il s’est réellement passé durant son accident dans la baie de Somme ?
Son avion a été touché pendant une mission au-dessus du nord de la France. Il a été gravement blessé mais il a quand même réussi à poser l’appareil sur une plage de la baie de Somme.
Après ça, il n’a plus jamais été vraiment le même. Déjà physiquement il gardait des séquelles, mais mentalement aussi. Mon père disait qu’il faisait parfois des cauchemars pendant des années après la guerre. Il se réveillait en sursaut certaines nuits sans vraiment expliquer pourquoi.
7.Après cet atterrissage forcé et ses blessures, comment a-t-il vécu la fin de la guerre ? Est-ce que cela a été difficile pour lui d'arrêter de voler ?
Oui, très difficile. Je pense qu’il l’a mal vécu toute sa vie. Même s’il a continué ensuite dans la gendarmerie de l’air puis dans l’armée, ce n’était plus pareil.
Et puis il y a eu d’autres accidents après la guerre, notamment en Allemagne avec une moto pendant un convoi militaire. Franchement, parfois on avait l’impression qu’il passait sa vie à essayer de tenir malgré tout ce qui lui était arrivé.
8.Est-ce que tu penses que la guerre l’a profondément marqué et a changé son caractère ou sa façon de voir la vie plus tard, quand il est redevenu civil ?
Oui, complètement. Je pense que ça l’a durci. Il n’était pas méchant, mais il pouvait être très distant. Ce n’était pas quelqu’un qui parlait facilement de ses émotions ou qui montrait beaucoup d’affection.
Avec mon père, c’était un peu différent parce qu’ils étaient plus proches, mais même là il gardait toujours une certaine barrière. Je crois qu’au fond il avait vu trop de choses et perdu trop de personnes pour redevenir vraiment “normal” après ça.
9.Si tu devais choisir un seul mot pour décrire l'héritage qu'il nous a laissé à travers son parcours de résistant et de pilote, lequel serait-ce ?
Je dirais “résistance”, mais pas seulement dans le sens historique. Résister dans la vie aussi. Continuer malgré les blessures, les pertes, les accidents… même quand ça t’a déjà cassé une partie de toi.