Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.
Baudelaire, Le spleen de Paris
Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivrons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Pascal, Pensées
Le temps, en réalité, n’a pas de coupures, il n’y ni tonnerre, ni orage, ni sons de trompes au début d’un mois nouveau ou d’une année nouvelle ; et même à l’aube d’un nouveau siècle, les hommes seuls tirent le canon et sonnent les cloches.
Thomas Mann, La montagne magique
La tristesse qu'apporte avec elle l'idée de temps subsistera toujours : — se perdre soi-même, s'échapper à soi-même, laisser quelque de chose de soi tout le long de la route, comme le troupeau laisse des flocons de laine aux buissons. Quand on se retourne en arrière, on se sent le cœur fondre, comme le navigateur emporté dans un voyage sans fin et qui apercevrait en passant les côtes de sa patrie.
Jean-Marie Guyau, Esquisse d'une morale sans sanction ni obligation
L'homme s'attache à tout ce qu'il touche, à sa maison, à un morceau de terre ; il s'attache à des êtres vivants, il aime : le temps lui arrache tout cela, taille au vif en lui. Et tandis que la vie reprend son cours, répare ses blessures, comme la sève de l'arbre recouvre les marques de la cognée, le souvenir, agissant en sens inverse, le souvenir — cette chose inconnue dans la nature entière — garde les blessures saignantes et de temps en temps les ravive.
Jean-Marie Guyau, Esquisse d'une morale sans sanction ni obligation
Si on entend par éternité non la durée infinie mais l'intemporalité, alors il a la vie éternelle celui qui vit dans le présent.
Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus
Le temps est ce qui fait, et même ce qui fait que tout se fait.
Henri Bergson
Le temps à proprement parler n’existe pas (sinon le présent, comme limite), et pourtant c’est à cela que nous sommes soumis. Telle est notre condition. Nous sommes soumis à ce qui n’existe pas. Qu’il s’agisse de la durée passivement soufferte — douleur physique, attente, regret, remords, peur — ou du temps manié — ordre, méthode, nécessité — dans les deux cas, ce à quoi nous sommes soumis, cela n’existe pas. Mais notre soumission existe. Réellement attachés par des chaînes irréelles. Le temps, irréel, voile toute chose et nous-même d’irréalité.
Simone Weil, Cahiers
Le temps n’est qu’une condition subjective de notre humaine intuition et il n’est rien en soi en dehors du sujet.
Kant
Le temps est la durée de ce qui est, comme les battements du pendule de l'horloge font une heure, — heure qui n'est jamais que le fruit de notre esprit et qui n'existe ni par elle-même, ni dans le temps, comme l'une de ses parties, ni même n'existait avant l'invention de l'horloge. L'être du temps n'est donc pas autre chose qu'un mode, pour ainsi dire un aspect de notre considération de l'existence de ce qui est, de ce qui peut être, ou encore de ce que l'on suppose pouvoir être.
Leopardi, Zibaldone
Le temps est l'image mobile de l'éternité immobile.
Platon, Timée
L'homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d'années plus jeune, et qui, entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte, mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le mettrait à la portée tantôt d'une époque, tantôt d'une autre.
Marcel Proust