L'Anniversaire de Valdis
Joseph les réveilla à l'aube avec le pragmatisme d'un homme qui n'avait pas besoin de beaucoup de sommeil et pensait que les autres non plus, du moins dans les circonstances présentes. La question de Bogenhafen flottait dans l'air froid du matin, les avis de recherche, l'entrepôt treize, les sifflets des Nez Sanglants, le guet qui avait peut-être des descriptions et des noms. Personne ne savait avec certitude ce que la ville savait, ce qu'elle cherchait, et jusqu'où ses bras s'étendaient sur le fleuve. La décision fut rapide : mettre de la distance. Le plus possible, le plus vite possible.
Le Bérébéli quitta son amarrage dans la lumière grise de l'aube de Pflugzeit, et pour la première fois depuis plusieurs nuits, le ciel au-dessus d'eux était ordinaire. Morrslieb avait disparu, pas progressivement, pas avec une retraite visible, simplement absente, comme si la lune verte avait décidé que Bogenhafen ne l'intéressait plus maintenant que ce qui devait se passer s'était passé, ou ne s'était pas passé, selon la façon dont on regardait les choses. Vonzorg sentit ses doigts. Rien. Les vents de magie avaient retrouvé leur texture ordinaire à la place ses ongles avaient pris une teinte verdâtre dont Valarzan s’inquiéta, il serait attentif à une potentielle évolution, si elle devait avoir lieu.
Weisbruck était à quatre jours de navigation. Une destination, un objectif, quelque chose à mettre entre eux et ce qu'ils laissaient derrière. Joseph s'installa à la barre avec son café et regarda le fleuve.
« C'est ton anniversaire aujourd'hui », dit-il à Valdis sans préambule, avec la désinvolture d'un homme qui retient les dates importantes sans l'annoncer. Valdis le regarda.
« Cinquième jour de Pflugzeit. » Il haussa les épaules. « Tu me l'avais dit à Altdorf. »
Il n'y avait effectivement pas grand-chose à fêter ce matin-là sur un fleuve inconnu avec des avis de recherche dans leur dos et l'ambiance des lendemains de quelque chose de difficile. Mais Joseph Quartjin avait ses principes.
« Weisbruck. Je te promets qu'on fête ça dignement. »
Valdis ne dit rien. Ce n'était pas de l'indifférence.
Le Bérébéli descendait la Bogen avec la régularité apaisante des voyages sur l'eau, et le début d'après-midi était silencieux quand quelque chose attira l'œil de Vonzorg depuis le pont. L'oratoire de Bogenauer. Ils l'avaient croisé plusieurs jours plus tôt en remontant vers Bogenhafen, la petite bâtisse de pierre sur la rive, l'embarcadère vieux mais solide, la statue du dieu des bateliers et des pêcheurs de la Bogen qui regardait le fleuve avec ses bras légèrement écartés. Un endroit paisible, à mi-chemin entre le religieux et le pratique, de ceux qu'on salue en passant même sans être particulièrement dévot. Ce qu'il vit depuis le pont n'avait rien de paisible. Ils accostèrent. Les murs de l'oratoire étaient couverts d'excréments, épandus avec une application qui n'avait rien d'accidentel, du bas jusqu'à hauteur d'homme, avec cette régularité des actes de profanation délibérés. La coupelle de dons, qui avait reçu l'offrande de Vonzorg quelques jours plus tôt, était remplie d'un liquide que personne ne chercha à identifier de trop près. Et la statue de Bogenauer, celle devant laquelle Valarzan avait déposé une de ses dagues, devant laquelle Valdis avait dit quelques mots à voix basse avait été à moitié détruite, le visage du dieu fracassé, les bras brisés. Valarzan s'accroupit et examina les abords sans se relever immédiatement. Des traces dans la boue et les excréments, des empreintes de pieds nus, plusieurs paires, avec cette morphologie qui ne ressemblait pas tout à fait à des pieds humains ordinaires. Trop larges, parfois, ou avec des orteils dans le mauvais ordre.
« Mutants. Ou hommes-bêtes. »
Il dit ça avec la certitude tranquille de quelqu'un qui avait passé cinq ans à apprendre à reconnaître ces choses. Ils nettoyèrent. Pas parfaitement, l'oratoire aurait besoin de soins sérieux que la prochaine adoratrice ou le prochain adorateur de Bogenauer lui accorderait. Mais suffisamment pour que l'endroit ressemble moins à une insulte et plus à quelque chose qu'on pouvait encore respecter. Les pires dégâts furent grattés, la coupelle vidée et rincée dans le fleuve, les fragments de la statue rassemblés dans un coin avec le soin qu'on met aux choses cassées qui méritaient mieux. Ils repartirent. La nuit tomba sur la Bogen avec la douceur des premières nuits de Pflugzeit qui ne portaient plus l'empreinte de Morrslieb, et Joseph jeta l'ancre à un endroit qu'il connaissait. L'anniversaire de Valdis se fêtait dans les moyens du bord, ce qui voulait dire avec ce qu'on avait et ce qu'on avait n'était pas grand-chose. Sauf que dans le courant de l'après-midi, Vonzorg avait disparu dans la cale pendant une vingtaine de minutes sans explication particulière, en revenant avec l'expression innocente d'un homme qui pense à autre chose. Ce n'était pas une expression naturelle chez lui, et ses compagnons avaient noté la chose sans la commenter. Ce soir-là, au lieu du repas ordinaire, une odeur monta de la cale, quelque chose qui mijotait, avec des herbes et du bouillon, et quelque chose dedans qui n'était pas de la viande séchée de voyage. Le ragoût de lapin de Vonzorg n'était pas la meilleure chose qu'on ait mangée sur le Bérébéli. Il était trop salé d'un côté, pas assez de l'autre, avec une texture inégale qui trahissait un cuisinier dont les talents s'étaient développés dans d'autres directions. Mais il était chaud, il était fait de quelque chose de frais, et dans la cale du Bérébéli à la nuit tombée après les jours qu'ils venaient de vivre, c'était exactement assez.
« Le lapin », dit Valdis après un moment. « D'où il vient ? »
Vonzorg regardait son assiette avec la concentration d'un homme qui évalue ses propres succès culinaires.
« Je l'ai trouvé. »
« Sur le bateau. »
« Dans mon sac. »
Valarzan le regarda.
« Dans ton sac. »
« Oui. »
Valdis reprit une cuillerée de ragoût.
« Les vents de la magie », dit-elle.
« Hmm. »
Joseph remplit les verres sans commenter. Il avait sorti une bouteille qu'il gardait pour les occasions, pas la meilleure de sa cargaison mais une bonne, et la levée de verres fut brève et sans discours, juste quatre personnes qui buvaient à la même chose sans avoir besoin de la nommer. Dehors, la Bogen coulait vers Weisbruck dans la nuit de Pflugzeit, et le ciel au-dessus du Bérébéli était plein d'étoiles ordinaires.
La Barge Dérivante
Le brouillard s'était installé sur la Bogen pendant la nuit avec cette discrétion des brouillards de fleuve qui n'annoncent pas leur arrivée, on les découvre au matin, déjà là, épais et blancs, effaçant les rives à dix mètres et transformant le monde en quelque chose de plus petit et de plus incertain. Une pluie fine s'y ajoutait, persistante, le genre qui ne cherche pas à impressionner mais s'infiltre partout et finit par gagner. Joseph tenait sa barre avec les sens du batelier qui connaît ses eaux, les yeux ne servaient pas à grand-chose dans ce blanc-là, mais les oreilles et les mains sur le gouvernail disaient d'autres choses. À peine une demi-heure après le départ, Valdis le vit en premier. Une forme sombre à la surface de l'eau, dans le courant, qui ne ressemblait pas à un tronc. Joseph ralentit et s'approcha. Un coup d'œil suffit.
« Ne le montez pas. »
Vonzorg attrapa le corps avec la gaffe, le maintenant le long de la coque pendant que Valarzan s'allongeait sur le bord et le retourna à bout de bras dans l'eau froide. Un jeune homme, vingt ans à peine, peut-être moins. Deux carreaux d'arbalète dans le dos, plantés à quelques centimètres l'un de l'autre avec la précision de quelqu'un qui avait visé et tiré deux fois avant que la cible ne tombe. Les blessures saignaient encore légèrement, mort depuis peu, le froid de l'eau ayant ralenti ce que le temps aurait achevé. Des vêtements de batelier, simples et fonctionnels. Aucun signe de mutation visible. Aucune marque d'appartenance reconnaissable. Joseph regarda Valarzan sans rien dire.
« Je le monte. »
Joseph soupira mais ne dit pas non. Valarzan examina le corps sur le pont avec la méthode d'un chasseur de sorcières qui a appris que les morts ont des choses à dire si on sait regarder. Rien dans les poches qui raconte une histoire, des petits outils de bord, , un couteau de travail. La cause de la mort était évidente et simple : les deux carreaux, tirés dans le dos depuis une certaine distance. Quelqu'un qui fuyait, ou qui ne savait pas qu'on l'avait dans sa ligne de mire. Ils le posèrent dans un coin du pont avec le respect minimal qu'on accorde aux morts anonymes sur un fleuve brumeux, et le Bérébéli continua sa route. Dix minutes plus tard, deux formes émergèrent du brouillard. La première, à une cinquantaine de mètres, une barge moyenne, pas très différente du Bérébéli dans ses proportions quoiqu’un peu moins longue, qui dérivait lentement au milieu du courant, maintenue par son ancre mais sans personne pour la gouverner. Ses fenêtres étaient noires. La seconde, à vingt mètres sur la berge droite, un petit canot à rames amarré à un arbre avec une corde, aussi ordinaire qu'un canot peut l'être. Joseph approcha le Bérébéli de la barge à trois ou quatre mètres, c'était le maximum, le fond remontait vers la rive et il n'allait pas risquer d'échouer son bateau pour en approcher un autre. Valdis regarda la distance. Quatre mètres d'eau froide et sombre. Elle enleva son pourpoint de cuir. Valarzan la regarda avec l'expression d'un homme qui a quelque chose à dire et sait que ça ne servira à rien. Elle prit son élan depuis le fond du pont, accéléra sur toute la longueur du Bérébéli, prit appui sur le bastingage avec un pied et sauta. Elle atterrit sur la barge avec les deux pieds, les genoux fléchis pour absorber l'impact, les bras écartés pour l'équilibre. La barge oscilla, protesta, et resta à flot. Valdis se redressa et regarda ses compagnons depuis l'autre côté de l'eau. Le sourire qui suivit était légèrement plus triomphant que la situation ne le demandait strictement.
La barge était vide d'occupant, des outils de base rangés sans soin particulier, des cordages, ce qu'on trouve sur n'importe quel bateau de travail. Mais sur le bord de la planche de débarquement, des traces, quelqu'un avait accosté ici et était entré dans la forêt dense qui bordait la rive. Des marques régulières, espacées, et sur le tronc d'un arbre voisin une entaille propre, la marque caractéristique d'une machette ou d'un outil similaire. La piste allait dans les bois et ne revenait pas. Valdis décrocha la corde d'amarrage du canot, elle remonta à bord et Ils attachèrent le canot à la poupe. Vonzorg se tourna vers la barge dérivante et héla dans le brouillard, les mains en porte-voix.
« Ohé ! Il y a quelqu'un ? »
Le brouillard absorba la question et ne renvoya rien. Il héla encore. Même silence. Ils regardèrent la barge, regardèrent le brouillard, regardèrent le canot attaché au Bérébéli et les traces dans la boue de la berge que personne n'avait suivies. Le plan se forma naturellement, longer la barge avec le Bérébéli, sauter à son bord, examiner. Joseph irait jeter l'ancre en aval pour tenir les deux bateaux pendant ce temps. Ce fut ce qu'ils firent.
Joseph manœuvra avec la précision habituelle, amenant le Bérébéli le long du flanc de la barge à quelques dizaines de centimètres, suffisamment proches pour passer d'un bord à l'autre sans se mouiller cette fois.
Embuscade sur la Barge
Valarzan enjamba le premier. Le pont de la barge dérivante se révéla dans le brouillard comme une scène qu'on n'aurait pas voulu voir, trois corps au sol, deux hommes et une femme, étendus dans le sang qui avait eu le temps de noircir sur les planches. Valarzan ne réfléchit pas. Il sauta sur le pont. À ce moment, sur le Bérébéli, Vonzorg entendit le hibou. Un hululement clair, à cette heure de la matinée, dans le brouillard d'un fleuve en plein Pflugzeit, les hiboux dormaient. Pas celui-là.
« Attention ! Embuscade ! »
La porte menant à la cabine et à la cale s'ouvrit d'un coup. Deux silhouettes sortirent dans la lumière grise du matin. La première portait une veste de cuir et une épée et à la place de sa bouche, un bec d'oiseau, dur et jaune, qui claquait dans l'air avec une décision qui n'avait rien d'humain. La seconde n'avait pas d'armure et tenait un gourdin clouté dans sa main, son corps entier était recouvert d'un pelage long et sombre, épais comme une bête des forêts du Nord. Sur le Bérébéli, Joseph comprit la situation en une seconde et commença à éloigner son bateau. Valdis et Vonzorg n'eurent pas le choix. Ils sautèrent. Ils atterrirent sur la barge au moment où le Bérébéli s'écartait d'une dizaine de mètres, Joseph s'activant à jeter l'ancre pour tenir sa position sans trop s'éloigner. De la rive, de l'endroit précis d'où avait résonné le hululement, une forme émergea de la forêt. Une femme. Armée d'une arbalète. Et dans son dos, deux grandes ailes de chauve-souris qui la portaient à une dizaine de mètres au-dessus de l'eau, battant lentement pour maintenir sa hauteur. Elle vola en arc au-dessus de la barge, cherchant son angle, et se posa dans les airs avec la désinvolture de quelque chose qui n'a pas appris à craindre l'espace vide.
Le combat éclata sur toute la longueur du pont en même temps. L'homme au bec fonda sur Valarzan avec l'élan d'un combattant qui sait ce qu'il fait, pas un assaut désorganisé de bête, mais quelque chose de précis, d'entraîné. L'homme poilu prit la direction de Valdis et Vonzorg avec son gourdin clouté levé. Valdis ne lui laissa pas le temps d'arriver. Elle intercepta le mutant avant que le gourdin trouve sa cible, la rapière cherchant l'interstice entre la fourrure et l'élan, et trouva le bras. La lame entra, traversa, ressortit de l'autre côté, et dans les yeux de la créature passa quelque chose qui ressemblait à de la stupeur, la découverte brutale que la chose qu'elle tenait pour une proie venait de lui expliquer son erreur en termes anatomiques. Vonzorg visa depuis le pont et tira. À cette distance, presque à bout portant, le carreau emporta le bras déjà percé. Le mutant s'effondra sans crier, mort avant d'avoir fini de tomber.
Valarzan, lui, avait du travail. L'homme au bec combattait bien, il enchaînait les passes avec une économie de gestes qui trahissait des années de pratique, et Valarzan prit des coups. Deux entailles, peut-être trois, ses manches saignaient légèrement, mais la cotte de mailles avait absorbé l'essentiel, transformant ce qui aurait pu être des blessures sérieuses en douleurs supportables. Il para un carreau de justesse avec son bouclier, la femme ailée avait trouvé son angle et tiré depuis sa position en l'air, le carreau frappant le bois du bouclier à quelques centimètres du bord. Elle repartit vers la forêt pour recharger à couvert. Valdis convergeait pour prêter main forte à Valarzan. Vonzorg sentit la présence derrière lui, il se retourna. Un homme se hissait sur le plat-bord, ou quelque chose qui avait la forme d'un homme mais pas tout à fait la cohérence. De son œil gauche sortait un tentacule, long et souple, qui cherchait ce qu'il pouvait saisir. De son flanc gauche, un second tentacule plus court se mouvait avec une intention identique. Il attaqua. Vonzorg esquiva, pas proprement, pas avec la grâce de Valdis ou la solidité de Valarzan, mais avec le réflexe d'un homme qui a appris à ses dépens que la meilleure esquive est celle qui garde les pieds sous soi. Il reçut un choc sur l'épaule, le tentacule effleurant plutôt qu'attrapant, sans trouver la prise qu'il cherchait. Valdis opéra un demi-tour. Sa rapière trouva l'homme tentacule à la cuisse, profondément, une blessure sérieuse, du sang partout, mais la créature ne tomba pas. Elle regarda la lame, regarda le sang, regarda le fleuve, et saut par-dessus bord. L'eau de la Bogen l'avala dans le brouillard. La femme ailée revenait, arbalète rechargée, cherchant Valdis dans son angle de tir. Elle trouva son angle. Le carreau frappa Valdis au corps, un impact bref et violent, la pointe mordant à travers le cuir de son armure suffisamment pour laisser une trace, pas suffisamment pour faire autre chose. Elle grinça des dents et continua de marcher.
Vonzorg avait lâché son arbalète et sorti son bâton. Ils convergèrent tous les trois sur l'homme au bec, Valarzan de face, Valdis et Vonzorg fermant les angles et en quelques secondes l'issue ne fut plus en doute. L'homme au bec tenait bien mais tenait seul, et trois adversaires qui savent où sont les autres et coordonnent sans se parler ne se battent pas comme trois adversaires séparés. Il tomba. La femme ailée vit ça depuis sa hauteur au-dessus du fleuve, vit ses compagnons au sol, vit trois silhouettes qui regardaient dans sa direction. Elle visa encore une fois. Du Bérébéli, à la poupe, Joseph tira. Son carreau la toucha, dans l'aile, dans l'épaule, impossible à dire dans le brouillard mais elle bascula, battit des ailes irrégulièrement, chercha sa hauteur, et décida que les mathématiques de la situation lui étaient défavorables. Elle disparut dans les arbres de la rive.
Le calme revint sur la barge avec cette brutalité des fins de combat, le silence d'un coup là où il y avait du bruit et du mouvement, et les oreilles qui continuent d'attendre quelque chose qui ne vient plus. Vonzorg massa son épaule. Valarzan s'assura que ses entailles ne saignaient plus vraiment. Valdis posa la main là où le carreau l'avait touchée, sentit la douleur qui était là sans être grave, et retira sa main. Dans le brouillard sur le fleuve, le Bérébéli se balançait doucement au bout de son ancre, et Joseph rechargeait son arbalète avec la méthode de quelqu'un qui n'était pas certain que ce fût terminé.
La Fileuse et ses Morts
Joseph amarra le Bérébéli au flanc de la barge avec les gestes précis d'un homme qui a fait ce genre de manœuvre souvent et n'aime pas les approximations quand deux coques sont concernées. Pendant ce temps, Valdis et Valarzan s'occupèrent des corps des mutants, un travail sans cérémonie, nécessaire, accompli avec l'efficacité de gens qui avaient déjà eu à faire ce genre de chose et savaient que s'y attarder ne servait à rien. Les mutants passèrent par-dessus bord l'un après l'autre, le fleuve les recevant avec son indifférence habituelle. Vonzorg s'approcha des trois corps restants sur le pont. Deux humains, un homme et une femme, la quarantaine, habillés comme des gens qui travaillaient sur un bateau depuis suffisamment longtemps pour que leurs vêtements racontent ce métier-là. Ils avaient eu le temps de se défendre : le troisième corps à côté d'eux était celui d'un mutant dont le visage n'avait plus de peau, de la façon dont les combats finissent parfois quand les deux parties ont décidé d'aller jusqu'au bout. Le mutant rejoignit ses compagnons dans la Bogen. Les deux bateliers restèrent où ils étaient. La porte menait à la cabine principale. Vonzorg l'ouvrit et s'arrêta dans l'encadrement le temps de laisser ses yeux s'ajuster. Un lit double, un lit une place, un hamac dans le coin, l'espace de vie d'une famille sur l'eau, organisé avec l'économie des endroits où chaque centimètre compte. Un bureau contre la cloison bâbord, couvert de papiers. Et au sol, au milieu du sang qui couvrait les planches, un enfant. Huit ans, peut-être dix. Éventré. Valarzan s'en approcha sans parler. Il s'accroupit à côté et resta là un moment, les mains posées sur les genoux, la tête légèrement inclinée. Ses lèvres bougeaient, les mots d'une prière à Sigmar, prononcés à voix trop basse pour être entendus, destinés à quelqu'un d'autre que les vivants présents dans la pièce. Vonzorg alla au bureau. Les documents étaient ceux d'un patron de barge ordinaire, des manifestes de cargaison, quelques lettres, et le journal de bord. Il lut avec la vitesse d'un homme habitué à l'écrit qui sait aller à ce qui compte.
Le bateau s'appelait La Fileuse. Son propriétaire : Otto Scheffer, l'homme mort sur le pont avec sa femme. La dernière entrée du journal datait de la veille au soir : un incident de gouvernail, des dommages qui rendraient la navigation dangereuse sans réparation. Le matin même, Otto avait envoyé son fils à la rive couper le bois nécessaire. Le fils. Le jeune homme avec deux carreaux dans le dos qu'ils avaient repêché dans le courant du brouillard matinal. La suite, ils la connaissaient. Valdis était descendue dans la cale pendant que les deux autres examinaient la cabine. Des dizaines de sacs de laine entassés avec ordre — la cargaison d'un voyage depuis la Schaffenfest, de la laine de Bogenhafen qui descendait la Bogen vers un acheteur qui n'en saurait jamais rien. Les sacs étaient intacts. Les mutants n'avaient pas touché à la cargaison. Elle remonta.
La matinée se passa à nettoyer. Pas par obligation légale, pas par calcul, juste parce que laisser ce pont dans cet état aurait dit quelque chose sur eux qu'aucun des trois n'avait envie de dire. Ils travaillèrent en silence, à l'eau du fleuve et aux chiffons qu'ils trouvèrent dans les réserves du bateau, évacuant le sang du mieux qu'on peut évacuer le sang sur du bois vieux. Les quatre corps, Otto Scheffer, sa femme et leurs deux fils furent enveloppés dans des linges propres pris dans les coffres de la cabine avec les soins qu'on doit aux morts qu'on n'a pas pu protéger. Ils furent portés dans le petit canot amarré à la poupe, disposés avec ce qu'on pouvait appeler de la dignité dans les circonstances. Joseph les observait depuis le pont du Bérébéli avec cette expression fermée qu'il gardait pour les jours qui méritaient d'être pris au sérieux. Quand ce fut terminé, il leur parla de la coutume. La loi du sauvetage sur les fleuves de l'Empire était ancienne et précise, un bateau laissé à la dérive sans équipage vivant et sans propriétaire présent pouvait être revendiqué par celui qui le trouvait. Mais seulement la cargaison. Le bateau lui-même revenait au successeur légitime, et en l'absence de successeur connu, à l'Empire.
« La laine est à vous », dit-il simplement. « Le bateau ne l'est pas encore. »
Il attacha la Fileuse au Bérébéli avec une corde solide, il la tracterait jusqu'au château du duc de Saponatheim, à deux heures de navigation d'ici. Les corps des bateliers seraient remis aux autorités du duché avec le rapport de ce qui s'était passé. C'était la procédure, et Joseph croyait dans les procédures quand elles existaient pour une bonne raison.
« À Weisbruck », ajouta-t-il en reprenant la barre, « vous pouvez vous déclarer à la capitainerie. Si Otto Scheffer n'a pas de successeur connu, ce qui est probable vu les circonstances, vous pouvez demander un statut de propriétaires par intérim en attendant que l'Empire statue. »
Il dit ça avec la neutralité d'un homme qui informe sans recommander.
« Un bateau de cargaison avec une pleine cale de laine », dit Valdis.
« Ce n'est pas rien », dit Joseph.
Les deux bateaux reprirent leur route sur la Bogen dans le brouillard persistant, le Bérébéli devant, la Fileuse derrière, reliés par une corde, et dans le canot attaché à la poupe quatre morts enveloppés dans du linge propre qui descendaient le fleuve une dernière fois.
L'Anguille du Reik
Deux heures de navigation sous un brouillard qui se dissipait progressivement, la Fileuse docile au bout de sa corde derrière le Bérébéli, et le château du duc de Saponatheim apparut sur la rive avec ses tours et ses murs que les semaines précédentes leur avaient rendu familiers. Le duc n'était toujours pas rentré de la Schaffenfest. L'intendant les reçut avec la lassitude d'un homme qui gérait l'absence de son seigneur depuis trop longtemps et à qui les mauvaises nouvelles n'étaient plus vraiment une surprise. Ils firent leur rapport, l'attaque sur la Fileuse, les quatre morts, les cinq mutants dont les corps dérivaient quelque part sur la Bogen. Ils mentionnèrent aussi l'oratoire de Bogenauer profané, les traces de pieds dans les excréments, les conclusions de Valarzan sur les auteurs probables. Les gardes prirent en charge les corps avec la décence fonctionnelle des gens qui savent quoi faire de ce genre de chose. Pour le reste, ils décidèrent de rester.
L'après-midi et la nuit, le temps que le forgeron du château examine et rafistole la cotte de mailles de Valarzan, que les charpentiers du port règlent la question du gouvernail de la Fileuse, que les blessures reçoivent les soins qu'elles méritaient plutôt que l'attention approximative qu'on leur accorde quand on est encore en train de se battre. Un repas chaud dans la taverne du bourg, quelque chose de cuisiné et de servi à table, ce qui avait une valeur particulière après les journées précédentes. Le soir, ils burent, écoutèrent ce qui se disait autour d'eux, les rumeurs sur les attaques d'hommes-bêtes qui continuaient malgré les patrouilles, des nouvelles vagues de Bogenhafen que personne ne semblait bien comprendre, les habituelles spéculations sur l'Empereur et ses décisions et jouèrent aux dés avec la désinvolture des gens qui n'ont rien de particulier à perdre ce soir-là.
Le lendemain matin, ils repartirent sur un fleuve dégagé. Le plan de navigation s'était ajusté naturellement : le Bérébéli tracterait la Fileuse jusqu'à Weisbruck, mais Valarzan tiendrait la barre de la barge, une façon de commencer à apprendre ce que ça voulait dire de gouverner ce genre d'embarcation, d'en sentir le poids et la réponse, de comprendre comment elle se comportait derrière la corde de remorquage. Ce n'était pas son métier. Ce pourrait peut-être le devenir, au moins provisoirement, si la capitainerie de Weisbruck leur accordait ce que Joseph avait mentionné. Vonzorg et Valdis passèrent la journée sur le Bérébéli à aider Joseph, manœuvres, entretien, les petites tâches qui font qu'un bateau fonctionne et que ses propriétaires apprécient qu'on prenne au sérieux. La Bogen se laissait descendre sous un ciel correct, les rives changeant progressivement de texture à mesure qu'ils approchaient de Weisbruck et de sa confluence. Deux heures avant la tombée de la nuit, la rivière Blut déboucha sur la droite, élargissant le cours d'eau dans un brassage de courants que Joseph navigua sans sourciller. C'est là qu'ils la virent.
Un petit esquif de pêche, à une cinquantaine de mètres, avec une jeune femme seule à son bord aux prises avec quelque chose au bout de sa ligne, quelque chose qui tirait fort, trop fort, avec des saccades qui n'avaient pas la régularité d'un poisson ordinaire. Elle se battait avec la ligne, les deux mains, le corps penché au-dessus du bord avec l'engagement entier de quelqu'un qui avait une prise et refusait de la laisser partir. L'esquif chavira. Proprement, sans transition, d'un côté à l'autre en une seconde, la coque blanche pointée vers le ciel, la jeune femme dans l'eau. Et quelque chose d'autre dans l'eau avec elle. Vonzorg le vit au même moment que Valdis, le mouvement sous la surface, long, fluide, mais avec quelque chose le long du corps qui réfractait la lumière d'une façon que les anguilles ordinaires n'ont pas. Plus de quatre mètres. Des épines le long du dos et des flancs, acérées comme des lames de rasoir, qui fendaient la surface quand la créature virait dans sa trajectoire. Une anguille du Reik. Elle avait été la prise. Elle était maintenant la chasseuse, et elle virait déjà vers la femme dans l'eau. Valdis attrapa la bouée de sauvetage et la lança. Elle atterrit à quelques mètres de la femme, pas précisément, mais suffisamment proche pour que quelqu'un qui nageait dans la bonne direction puisse l'atteindre. La femme chercha, trouva, s'y accrocha. L'anguille était à quinze mètres et se rapprochait. Vonzorg murmura quelque chose, la main dans son sac, les mots brefs d'un sort qu'il avait pratiqué suffisamment pour que ça lui coûte peu et que ça marche vite. Ses doigts trouvèrent dans le sac ce qu'il avait fait apparaître : une truite, grosse, bien réelle, qui frétillait avec l'incompréhension d'un poisson qui ne comprend pas comment il s'est retrouvé là. Il la lança à la volée, visant l'eau entre la femme et l'anguille. La truite frappa la surface avec une éclaboussure satisfaisante. L'anguille du Reik perçut la perturbation, perçut le poisson, perçut quelque chose de plus immédiat et de plus facile que la proie qui nageait vers une bouée et dévia. Un mouvement fluide, le corps entier qui changeait de direction avec la souplesse de quatre mètres de muscle, et l'anguille goba la truite dans un brassage d'eau blanche. Ce fut suffisant. Valdis et Vonzorg tractèrent la corde de la bouée depuis le pont, main sur main, ramenant la femme vers le Bérébéli avec la régularité d'un treuil humain. Elle arriva au bord du bateau trempée, toussant, les mains crispées sur la bouée avec la détermination de quelqu'un qui n'avait pas l'intention de la lâcher de sitôt. Sur la Fileuse, Valarzan avait abandonné la barre le temps de trouver une arbalète dans ce qu'il y avait à bord. Il avait visé, tiré et le carreau avait frappé la surface de l'eau deux mètres à côté de l'anguille, qui plongea en réponse à la perturbation et disparut dans les profondeurs sombres de la confluence. Les cercles à la surface se dissipèrent. La jeune femme était à moitié allongée sur le pont du Bérébéli, crachant l'eau de la Bogen avec l'efficacité de quelqu'un dont le corps décide seul ce qu'il y a à faire. Elle avait les mains écorchées par la ligne de pêche, les vêtements plaqués contre elle par le courant qui les avait pris, et dans les yeux l'expression particulière de quelqu'un qui vient de comprendre exactement à quel point la situation avait failli finir autrement. Son esquif dérivait à l'envers, plus loin sur le courant.
Sophia et les Adieux de Weisbruck
La jeune femme reprit son souffle par degrés, assise sur le pont du Bérébéli avec ses vêtements qui séchaient lentement dans l'air du soir de Pflugzeit. Quand elle put parler sans tousser, elle les remercia avec la sincérité directe de quelqu'un qui venait de mesurer très précisément ce que valait une bouée de sauvetage lancée au bon moment.
« Sophia Fischer. Pêcheuse de Weisbruck. »
Elle dit ça avec une simplicité qui n'avait rien de modeste, juste la façon d'une personne qui sait ce qu'elle est et n'a pas besoin d'en faire plus. Ils récupérèrent son esquif retourné dans le courant, l'attachèrent à la poupe du Bérébéli aux côtés du canot et de la Fileuse, le convoi s'allongeait et décidèrent sans grande discussion de passer la soirée là où ils étaient plutôt que de naviguer dans le noir avec une femme qui avait failli ne pas voir le coucher de soleil. Le repas du soir fut le meilleur depuis Bogenhafen. Pas parce que la cuisine était particulièrement élaborée, on travaillait avec ce qu'on avait, comme toujours sur un bateau mais parce que Sophia Fischer avait une façon d'occuper l'espace qui rendait les soirées meilleures sans qu'on puisse expliquer exactement comment. Elle était vive, curieuse, avec cette aisance des gens qui n'ont pas appris à craindre les étrangers et qui trouvent les inconnus plus intéressants qu'intimidants. Elle posa des questions, écouta les réponses, rit aux bons moments et pas aux mauvais. La conversation dériva vers Weisbruck et ses habitants. Les héros mentionnèrent Elvira l'herboriste rencontrée à la Schaffenfest, son invitation à passer la voir à son atelier. Sophia la connaissait.
« Une femme bien », dit-elle, avec la nuance particulière de quelqu'un qui ajoute mentalement quelque chose qu'elle ne dit pas tout de suite. « Mais peu appréciée des autorités de Weisbruck. »
« Pourquoi ? »
Sophia hésita une fraction de seconde, pas par calcul, plutôt par cette prudence naturelle qu'on développe quand on parle de sujets qui ont des bords tranchants.
« Elle pratique des choses que l'Église et la guilde des médecins préfèrent voir interdites. » Elle regarda son assiette un instant. « L'avortement, entre autres. Elle aide les femmes qui n'ont pas d'autre recours. »
Le silence qui suivit n'était pas inconfortable, juste celui des gens qui reçoivent une information et décident individuellement quoi en penser. La nuit avança, et Valarzan remarqua ce qu'il n'avait pas prévu de remarquer ou peut-être qu'il l'avait prévu mais s'était dit autre chose pour ne pas avoir à y réfléchir. Sophia Fischer avait cette façon d'exister dans une conversation qui prenait de la place d'une façon agréable, et le fait qu'elle regardait dans sa direction plus souvent que les autres n'était pas quelque chose qu'un chasseur de sorcières entraîné à observer les gens pouvait ignorer indéfiniment. Il ne l'ignora pas. La Fileuse était amarrée à côté du Bérébéli, et la nuit passa sur l'eau à deux. Le matin les trouva dans l'air frais du sixième jour de Pflugzeit, et le convoi reprit sa route avec Sophia à bord de son esquif récupéré, naviguant de conserve avec eux jusqu'à ce que les faubourgs de Weisbruck commencent à se dessiner sur les rives.
Là, elle salua chacun avec la chaleur directe d'une femme qui ne prolonge pas les au revoirs inutilement. À Valarzan elle dit quelque chose à voix basse en lui serrant la main, ce qui fut dit resta entre eux et elle repartit dans son esquif avec les aises de quelqu'un qui connaît chaque courant de cette portion du fleuve. Ils arrivèrent à Weisbruck vers vingt heures, à la tombée de la nuit. Trop tard pour la capitainerie, les bureaux étaient fermés, les fonctionnaires rentrés chez eux avec la régularité des administrations qui ont des horaires et s'y tiennent. La Fileuse et sa cale de laine attendraient le lendemain matin.
Joseph fit le tour du pont du Bérébéli avec le regard d'un homme qui prend un inventaire de quelque chose qu'il aime. Il les regarda tous les trois.
« Demain je pars. » Il dit ça simplement, avec la façon d'un homme qui part souvent et sait que les départs bien annoncés se passent mieux que les autres. « La cargaison va à Carroburg. »
Il marqua une pause.
« Alors ce soir, l'Auberge de l'Or Noir. Le repas, l'alcool, la nuitée. C'est moi qui paie. »
Il les regarda encore une fois avec quelque chose dans les yeux qui n'était pas de la sentimentalité mais s'en approchait suffisamment pour qu'il préfère parler d'autre chose.
« On fête nos adieux. Et l'anniversaire de Valdis par la même occasion, puisqu'on l'a oublié deux fois. »
Valdis ouvrit la bouche.
« On ne l'a pas oublié », dit Joseph. « On a juste manqué de circonstances favorables. »
L'Auberge de l'Or Noir de Weisbruck les accueillit avec ses plafonds hauts et sa salle chaude, et Joseph Quartjin tint sa promesse, le repas, l'alcool, la nuitée, et cette façon de lever son verre à des choses qu'on ne nomme pas toujours parce que les nommer leur retirerait quelque chose.
Les Adieux de Joseph
Le contact marchand de Joseph à Weisbruck était un homme trapu avec des mains de quelqu'un qui avait manipulé des marchandises avant de se mettre à en parler, et il rejoignit leur table à l'Or Noir avec la désinvolture d'un habitué des soirées qui mêlent affaires et convivialité. Vonzorg avait eu une idée pendant la journée ou plutôt, il l'avait laissée mûrir depuis que Joseph avait mentionné la loi du sauvetage et la cale pleine de laine de la Fileuse. Ils allaient naviguer. Ils avaient un bateau avec de la place. Autant en faire quelque chose d'utile plutôt que de transporter de l'air d'un endroit à l'autre. Ils posèrent des questions sur les prix. Le contact marchand répondit avec la précision de quelqu'un dont c'était le métier, la laine de Bogenhafen avait son prix ici à Weisbruck, un autre à Carroburg, un autre encore à Altdorf ou dans les villes du nord. La règle était simple : plus on s'éloignait de la source, plus la marge grossissait. La laine de Bogenhafen n'était pas rare, mais elle était bonne, et les acheteurs des grandes villes payaient pour la qualité sans chipoter autant que les marchands de province.
« Donc on la garde », dit Vonzorg.
Il dit ça avec la satisfaction d'un homme dont les calculs venaient de confirmer ce qu'il espérait. En attendant, pour ne pas naviguer avec une cale à moitié vide sur la Fileuse ce qui était du gâchis, ils achetèrent au contact de Joseph une petite quantité de charbon produit localement dans le Weisbruck, assez pour combler ce qui restait de place et commencer à comprendre concrètement ce que voulait dire avoir une cargaison. Joseph, pendant ce temps, leur expliqua ce qu'il fallait savoir. Le commerce fluvial dans l'Empire n'était pas une activité libre, les guildes marchandes encadraient les transactions, et vendre en dehors de leurs circuits était techniquement illégal, pratiquement risqué, et surtout inutilement compliqué quand on avait un contact qui pouvait faciliter les choses légalement. Il sortit un bout de parchemin de sa poche, l'adresse d'un certain Herr Hohenzoll à Altdorf, son interlocuteur habituel dans la capitale, un homme de confiance dans le sens où il était fiable pour les affaires et pas seulement pour lui faire confiance sur les autres points.
« Dites-lui que vous venez de ma part », dit Joseph.
Vonzorg nota l'adresse avec soin. La soirée continua sur ce rythme mêlé de commerce et d'autre chose, les dés, les chopes qui se vidaient et se remplissaient avec la régularité des bonnes soirées, et les nouvelles qui circulaient dans la salle de l'Or Noir comme elles circulaient dans toutes les auberges de Weisbruck depuis quelques semaines. Le prince héritier. Le fils de l'Empereur Karl Franz n'avait pas été vu en public depuis un temps que les gens commençaient à trouver long. Les explications se multipliaient selon les tables et selon les degrés d'alcool, enfermé au château Reikguard pour sa sécurité, disaient les plus raisonnables, dans un contexte où les routes n'étaient pas sûres et les rumeurs d'instabilité abondaient. Atteint d'une mutation, disaient d'autres avec le frisson particulier de ceux qui trouvent les catastrophes royales fascinantes. Mort en secret et remplacé par un sosie, comme l'Empereur lui-même selon certains. Amoureux d'une roturière et caché par son père. Fou. Sorcier. Pris en otage. Chaque version trouvait ses partisans, et les partisans de chaque version trouvaient que les autres manquaient d'imagination ou de bon sens selon les cas. Valarzan écouta sans commenter, rangeant les fragments qui lui paraissaient avoir une texture différente des autres, pas plus vraie nécessairement, mais moins construite pour divertir. Joseph but sa dernière bouteille avec la lenteur d'un homme qui savait qu'il se levait tôt le lendemain et ne voulait pas précipiter ce qu'il lui restait de soirée.
Le matin arriva comme les matins de départ arrivent toujours, trop tôt, avec trop de lumière, et avec cette façon du présent de soudainement insister sur lui-même. Les quais de Weisbruck étaient déjà animés quand ils s'y retrouvèrent tous les quatre, le Bérébéli prêt à partir vers Carroburg avec sa cargaison de vin, la Fileuse amarrée à côté avec sa laine et son charbon. Joseph fit le tour. Il serra Vonzorg dans ses bras avec l'enthousiasme retenu d'un homme qui n'est pas démonstratif mais qui le fait quand même parce que les circonstances le méritent. Il serra Valarzan avec la même vigueur, lui disant quelque chose à voix basse qui resta entre eux. Puis il prit Valdis et l'écrasa contre lui avec la générosité totale d'un homme d'un mètre quatre-vingt-dix qui ne mesure pas sa propre force dans ces moments-là.
« Bon anniversaire », dit-il. « En retard. »
« En retard », confirma Valdis.
Il n'ajouta rien. Il n'avait pas besoin. Il remonta sur le Bérébéli, largua les amarres avec ses gestes habituels, et prit la barre. Le bateau s'écarta du quai doucement, pris par le courant de la Bogen, et Joseph Quartjin partit vers Carroburg sans se retourner parce que c'était sa façon de faire les choses, partir en regardant devant, et parce que se retourner aurait dit quelque chose qu'il n'avait pas prévu de dire ce matin-là. Les trois compagnons regardèrent le Bérébéli rétrécir sur l'eau jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le virage du fleuve. La Fileuse était là, à leur côté, avec ses amarres et sa cale pleine et son nom peint sur la coque. Weisbruck était là, avec sa capitainerie qui ouvrirait dans une heure et Elvira qui avait un atelier quelque part dans la ville. Et au-delà, le Reik, Altdorf, Herr Hohenzoll, et tout ce qui attendait sans savoir qu'il attendait.
« On commence par quoi ? » dit Vonzorg.
La Fileuse est à Nous
Le neuvième jour de Pflugzeit. Les quais de Weisbruck dans la lumière du matin, la Fileuse amarrée là où ils l'avaient laissée la veille, et trois personnes debout sur les planches à se regarder avec l'air de gens qui ont un bateau et une liste de choses à faire et qui n'ont pas encore décidé dans quel ordre les aborder. Ce fut le couple qui interrompit la discussion avant même qu'elle commence vraiment. Deux colporteurs, un homme et une femme, la cinquantaine, avec ces sacs et ces ballots qui sont la marque des gens dont la vie entière tient dans ce qu'ils peuvent porter. Ulrich et Greta Steinback. Ils s'approchèrent avec la curiosité directe de gens habitués à négocier leur place dans les situations et à poser les questions qui leur semblaient pertinentes sans attendre qu'on les y invite. Comment avait-ils eu ce bateau ? Où allaient-ils ? Combien de temps resteraient-ils à Weisbruck ? Est-ce qu'il y avait de la place à bord ?
Les héros leur répondirent avec la franchise de gens qui n'avaient pas de raison de mentir sur ces points-là, et la conversation dériva naturellement vers ce qui intéressait les Steinback, une place sur un bateau en direction d'Altdorf, contre rémunération ou matériel, selon ce dont ils disposaient et ce dont la Fileuse avait besoin. Le couple parut intéressé sans l'être tout à fait.
« On doit réfléchir », dit Ulrich avec la prudence de quelqu'un qui a appris que les bonnes affaires méritaient une nuit de réflexion.
« Si vous êtes encore là demain ou après-demain », dit Greta, « on vous donnera notre réponse. »
Ils s'en allèrent avec leurs ballots et leur hésitation soigneusement entretenue. La capitainerie de Weisbruck était un bâtiment fonctionnel dans le quartier des docks, des registres, des tampons, un fonctionnaire qui avait l'air d'avoir vu suffisamment de situations inhabituelles pour ne plus trouver grand-chose de vraiment inhabituel. Ils lui exposèrent l'affaire. La Fileuse, l'attaque des mutants, les quatre morts, le rapport fait aux gardes du château ducal. L'absence de famille connue d'Otto Scheffer dans la région. Le fonctionnaire consulta ses registres, gratta quelque chose, consulta d'autres registres, et confirma ce que Joseph leur avait dit, pas de successeur identifiable dans le secteur. Le bateau appartenait techniquement à l'Empire, en attendant qu'un héritier. Cinq couronnes d'or pour une jouissance par intérim. Le fonctionnaire nota le nom du propriétaire temporaire dans son registre avec la régularité d'un homme qui a fait ça des centaines de fois.
« Valarzan », dit Valarzan.
Le fonctionnaire écrivit. Le tampon tomba. La Fileuse avait un propriétaire par intérim. Ce fut en sortant de la capitainerie que Valdis dit ce qu'elle avait en tête.
« Une lettre pour Heinrich Steinhager. »
Vonzorg avait déjà sorti son matériel d'écriture avec la résignation d'un homme lettré qui avait fini par accepter que cette compétence lui coûterait toujours quelque chose. La lettre était simple dans son architecture, compliquée dans ce qu'elle impliquait. Si Franz Steinhager était encore vivant, ce que Valdis ne savait pas, et qui était une façon de commencer une lettre, elle disposait de documents susceptibles d'intéresser un homme cherchant à faire inculper son frère devant les autorités compétentes. Des preuves qui impliquaient les dirigeants des familles marchandes de Bogenhafen dans des activités dont les juristes et les prêtres de Véréna auraient beaucoup de choses à dire. Pour la correspondance de réponse, elle donnait l'adresse d'une auberge à Altdorf. Les documents mentionnés dans la lettre, les deux lettres originales de Teugen à Etelka Herzen seraient glissées dans l'enveloppe avec la missive. La réponse d'Etelka, elle, resterait avec eux. Cette lettre-là ne quitterait pas leurs mains. Vonzorg relut, approuva la formulation, plia et cacheta. Un coursier fut trouvé sur les quais, le genre de gamin qui connaît toutes les routes et a appris depuis longtemps que les questions sur le contenu des lettres qu'on lui confiait étaient mauvaises pour les affaires. La missive prit la direction de Bogenhafen avec ses secrets et ses conditions, et ses rédacteurs n'auraient plus qu'à attendre de voir si Heinrich Steinhager était encore en position de répondre, et s'il voulait bien le faire.
« Tu penses qu'il est vivant ? » dit Vonzorg en rangeant sa plume. « Franz. »
« Je ne sais pas, dit Valdis. Si Teugen est mort, la famille Steinhager peut avoir rebattu les cartes. Franz pourrait très bien se retrouver en position de force maintenant. »
« Ou pas. »
« Ou pas. »
Il était presque midi quand ils prirent la direction de l'atelier d'Elvira.