La Fête d'Effendorf
Valarzan resta sur la Fileuse. Pas de discussion là-dessus, la main pourpre et le simple bon sens d'un homme qui avait appris à ne pas se montrer inutilement convergeaient vers la même conclusion. Il surveilla le bateau depuis le pont, regardant la lumière du village qui se réfléchissait sur l'eau noire de la rivière, et laissa ses compagnons partir vers le bruit et les lanternes. Effendorf était exactement ce qu'un hameau du Reikland était censé être. Une vingtaine de masures à colombages autour d'une petite place centrale, avec les murs blanchis à la chaux et les volets rouges. Un forgeron, un maréchal-ferrant, une chapelle de Sigmar dont le marteau sculpté au-dessus du porche avait la patine des choses qu'on respecte sans nécessairement les entretenir. Et dans la rue principale, l'enseigne du Tonneau Joyeux se balançant dans le vent qui venait du nord avec les gros nuages qu'il annonçait. En contrebas, la rivière alimentait le moulin avec le bruit sourd et régulier d'une roue à aubes qui n'avait pas pris de congé pour la fête. Mais ce soir, Effendorf ne ressemblait pas à un hameau ordinaire.
La place centrale débordait. Deux cents personnes peut-être, les vingt maisons ne les contenaient pas toutes, ce qui voulait dire que les hameaux voisins avaient envoyé leurs habitants, et que certains avaient peut-être marché depuis plus loin. Des enfants qui couraient entre les jambes des adultes avec cette énergie des enfants qu'on a autorisés à veiller tard et qui entendent en profiter jusqu'au bout. Des vieux assis sur des bancs improvisés, regardant les jeunes danser avec l'air de gens qui avaient fait la même chose et s'en souvenaient. Et au milieu, la place elle-même organisée en quatre zones distinctes. Au nord, une estrade de planches fraîches, le bois encore clair, les clous encore brillants, construite pour ce soir et pour les soirées comme celle-ci. À l'est, de longues tables sur tréteaux chargées de pichets et de plats, avec le bruit continu de gens qui mangeaient, buvaient, et parlaient tous en même temps. À l'ouest, des stands de spécialités culinaires du Reikland, des saucisses, des pains épicés, quelque chose qui fumait dans une grande marmite et qui sentait bien. Au sud, la chapelle de Sigmar, dont la porte était ouverte sur la lumière de chandelles intérieures. Vonzorg et Valdis s'avancèrent dans la fête.
Ils les remarquèrent parce qu'ils se faisaient remarquer, non pas par ostentation, mais parce qu'ils se tenaient légèrement à l'écart du flux principal de la fête avec cette façon des gens en autorité qui observent avant de participer. Un homme ventripotent dans des vêtements qui avaient été distingués à une autre époque et dans une autre taille, le tissu de qualité visible malgré les années, la coupe qui débordait de partout sur un corps qui avait décidé de ne pas se laisser contraindre par la forme initiale. À côté de lui, plus petit, un prêtre de Sigmar dont la manche droite était épinglée à son épaule, la manche d'un bras qui n'était plus là. Ils s'en approchèrent.
Le ventripotent était le maire Jonas Schabe, qui accueillit les étrangers avec la jovialité d'un homme pour qui une fête réussie était une fête qui débordait au-delà des gens qu'on avait prévu d'y voir. Il leur serra la main à tous les deux, répéta leurs noms avec le plaisir de quelqu'un qui aimait apprendre de nouveaux noms, et fit un geste large en direction de la place comme pour leur offrir personnellement tout ce qu'elle contenait. Le prêtre était le Père Lutz, dont l'œil avait l'acuité des gens d'Église qui évaluent rapidement les inconnus qui se présentent à eux. Il se montra chaleureux sans être expansif, la chaleur d'un homme qui avait ses raisons d'être prudent mais qui avait aussi des raisons d'être hospitalier et qui choisissait l'hospitalité pour ce soir.
« Vous arrivez à un bon moment », dit Jonas Schabe avec la satisfaction d'un hôte ravi. « Depuis ce matin, nous célébrons le Dernier Pèlerinage. »
Il expliqua, avec l'enthousiasme d'un homme qui aimait les occasions d'expliquer les choses, la fête commémorait le dernier voyage de Sigmar vers le Col du Feu Noir, là où il avait posé son marteau Ghal Maraz et était parti vers l'est, vers son avènement au rang de divinité. Une fête ancienne, plus ancienne que le village peut-être, célébrée chaque année avec la régularité des choses qui structuraient le calendrier d'une communauté.
« Et les étrangers sont les bienvenus », ajouta-t-il en les regardant.
Vonzorg dit qu'il souhaitait faire un don à la chapelle. Ce n'était pas un mensonge entier, il glissa un sou dans le tronc près de la porte et passa quelques minutes à regarder l'intérieur avec l'attention d'un homme qui cherche quelque chose sans savoir exactement quoi. Des bougies, une statue du dieu au marteau dans une niche au fond, des bancs en bois simples, des ex-voto accrochés aux murs avec la variété habituelle des demandes et des gratitudes. Une chapelle ordinaire d'un hameau ordinaire du Reikland, propre et sans prétention, sans le moindre signe de quoi que ce soit qui méritait d'être noté. Valdis, elle, avait pris la direction des stands avec l'allure d'une femme qui sait distinguer l'exploration utile, du simple plaisir et qui ne voyait pas de raison de ne pas combiner les deux.
Le Tonneau Joyeux et ses Habitants
Valdis fit le tour des stands avec la méthode d'une femme qui prenait les fêtes de village au sérieux. Elle goûta à tout ce qui méritait d'être goûté, des saucisses épicées, un pain aux herbes encore chaud, quelque chose dans une sauce brune dont elle ne demanda pas l'origine parce que ça sentait bon et que c'était suffisant. Elle prit un verre de bière locale au premier stand qui en vendait et trouva une place d'où elle pouvait regarder la place et ses habitants avec le plaisir tranquille de quelqu'un qui avait une soirée devant elle et pas d'endroit urgent où aller. C'est là qu'elle tomba sur la querelle des tourtes. Elle ne tomba pas dessus à proprement parler, plutôt la querelle se déroula suffisamment fort et suffisamment près pour qu'on ne puisse pas ne pas y assister. Deux stands côte à côte, deux femmes d'âge mûr. Dame Mollig avait un problème : son stand de tourtes avait été dévalisé. Plus rien. Les badauds avaient emporté jusqu'à la dernière miette avec la dévotion des gens qui reconnaissent la qualité quand elle se présente. Dame Frau avait un problème différent : son stand de tourtes, lui, était encore plein. Cette asymétrie était la source du conflit, et dame Frau ne s'en cachait pas.
« Ton ingrédient secret », dit-elle avec l'aigreur de quelqu'un qui avait entendu cette expression une fois de trop. « Dis-nous quel il est, cet ingrédient secret. »
Dame Mollig prit le temps de sourire avant de répondre, ce qui était en soi une forme de provocation.
« L'amour », dit-elle simplement.
Dame Frau renfrogna dans une direction qui suggérait qu'elle avait des opinions sur l'amour comme ingrédient culinaire.
« L'amour. » Elle dit ça avec le ton d'une femme qui allait dire autre chose. « C'est plutôt l'appétit dévoran de Gurug qui t'a aidée, oui. »
Quelqu'un dans la foule ricana. Plusieurs personnes regardèrent dans une direction particulière, vers le bas de la place, et Valdis suivit le regard. Gurug était un ogre. Ce n'était pas une surprise particulièrement choquante dans un Empire où les races se croisaient et se côtoyaient depuis des siècles, mais il fallait quand même une seconde pour ajuster son regard sur la silhouette considérable qui portait un tablier d'aubergiste et se trouvait apparemment en train de remplir un seau à la rivière en contrebas ou plutôt d'essayer de le remplir, puisque le seau en question semblait avoir un problème structural que personne autour de lui ne semblait pressé de lui signaler. Les enfants autour riaient. Gurug regardait le seau avec l'expression perplexe d'un être qui avait la force de soulever une charrette et ne comprenait pas pourquoi l'eau refusait de rester là où il la mettait.
« Les enfants », expliqua quelqu'un près de Valdis avec l'indulgence d'un habitant qui avait vu ça souvent. « Ils lui font le coup chaque année. »
Vonzorg, rassuré que la chapelle n'abritait rien de particulièrement inquiétant, prit la direction de la Fileuse. Valarzan hésita.
« La fête est en l'honneur de l'avènement de Sigmar », dit Vonzorg. « Le Dernier Pèlerinage. »
Ce détail eut l'effet qu'il avait peut-être prévu, Valarzan prit sa décision plus vite qu'il ne l'aurait fait autrement, mit sa capuche de façon à ne pas être immédiatement mémorable, et rejoignit ses compagnons vers le village. Ils firent leur commande aux stands, s'arrêtèrent saluer le Père Lutz qui accepta l'invitation à partager un verre avec la grâce d'un homme d'Église qui savait que les occasions de parler à des étrangers de passage valaient leur prix en bière, et retrouvèrent Valdis déjà à sa deuxième chope, installée au milieu des habitants sur les tables de tréteaux avec l'aisance de quelqu'un qui s'y trouvait bien. L'heure qui suivit fut une de ces heures qui ont leur propre logique et ne ressemblent à rien d'autre, la fête de village dans ce qu'elle a de meilleur, c'est-à-dire un endroit où les distinctions habituelles entre les gens s'effacent provisoirement parce que tout le monde mange la même saucisse et boit la même bière. Les jeux occupèrent la place centrale. Un chamboule-tout tenu par un homme au bras très sûr qui récupérait ses palets entre chaque concurrent avec la rapidité d'un professionnel. Un tir à la corde tracé à la craie sur les pavés. Un jeu du piquet dont les règles semblaient évidentes pour tout le monde sauf pour les étrangers et une course d'obstacles. Vonzorg et Valdis tentèrent le piquet.
Le piquet résista à leurs tentatives avec la sérénité d'un jeu qui connaissait ses règles mieux qu'eux. Valarzan essaya le tir à la corde. Ce ne fut pas un succès non plus, mais le contexte changea tout à la fin. La finale opposa deux équipes d'adultes qui tirèrent à forces relativement égales pendant un moment satisfaisant pour les spectateurs, puis une des équipes présenta un changement de composition. Un halfling au bras bandé, qui déclarait avec une douleur très expressive à l'épaule ne plus pouvoir continuer, fut remplacé par Gurug. Gurug était revenu de la rivière avec son seau vide et un air penaud sous lequel les enfants qui l'avaient vu avaient du mal à cacher leur satisfaction. Il portait toujours son tablier d'aubergiste. Il regarda la corde. Il saisit la corde. Il tira. L'autre équipe fut soulevée, déportée, et déposa les armes avec une unanimité qui n'avait pas besoin de délibération. La foule rit. Gurug regarda la corde dans sa main avec l'air de quelqu'un qui ne savait pas exactement comment il avait fait ça mais était disposé à accepter les applaudissements quand même.
À vingt-deux heures, les gens se rassemblèrent devant l'estrade. Gurug, entre-temps, avait réorganisé la place avec l'efficacité d'un homme de grande taille qui trouve les tables légères et qui savait exactement où les mettre parce qu'il le faisait chaque année. De l'espace dégagé, des tables repoussées sur les côtés, la place prête pour ce qui allait suivre. Ce qui allait suivre était un concours d'insultes. Organisé par les enfants, ouvert à tout le monde, avec les règles implicites des concours de ce type, l'insulte devait être créative plutôt que vraiment blessante, l'humour comptait plus que la méchanceté, et les adultes qui prenaient ça trop au sérieux avaient raté quelque chose. Valarzan, Vonzorg et Valdis se prêtèrent à l'exercice avec une participation honnête et des résultats modestes, ils manquaient des références locales, des noms propres, des vieilles querelles de village qui donnaient aux meilleurs concurrents leur munition la plus efficace. Ce fut un halfling qui l'emporta, avec un enchaînement d'insultes dont la valeur tenait autant à la livraison qu'au contenu et qui provoquèrent dans la foule le genre de réaction qui mélange le rire et le désaveu formel de quelqu'un qui ne veut pas avoir l'air d'approuver mais qui rit quand même. Gurug applaudit de ses grandes mains avec un enthousiasme qui fit plus de bruit que tous les autres spectateurs réunis.
L'Arbre de Rhya
Le spectacle succéda au concours avec la fluidité des fêtes bien organisées qui savent enchaîner les moments sans laisser de blanc. Les villageois montèrent sur l'estrade l'un après l'autre, avec leurs talents et leurs courages respectifs, un homme joua de la cornemuse avec une conviction inversement proportionnelle à sa maîtrise de l'instrument, deux enfants firent des acrobaties qui impressionnèrent surtout leur mère, un vieillard récita un poème en dialecte local dont personne ne sembla comprendre toutes les paroles mais dont le rythme portait suffisamment pour que ça passe. Valdis monta avec sa rapière. Elle choisit quelque chose de sobre, pas une démonstration de combat, une démonstration de maîtrise. Les moulinets lents, les passes précises, le genre de choses qui montrent que l'arme est une extension de la main et non l'inverse. La foule regarda avec le silence particulier des gens qui ne connaissent pas la technique mais reconnaissent la qualité. Vonzorg fit quelques tours de magie mineure ; des flammes qui changeaient de couleur dans sa paume, une petite explosion lumineuse, rien qui méritait d'être noté dans ses grimoires mais suffisamment pour que les enfants s'approchent d'un demi-pas et que les adultes gardent un sourire sur le visage quelques secondes après. Valarzan, lui, avait disparu. Il refit surface un moment plus tard avec l'air calme d'un homme qui avait fait quelque chose qu'il avait besoin de faire, il avait traversé la place jusqu'à la chapelle, s'était assis dans le silence des bougies et du marteau sculpté au-dessus de l'autel, et avait passé un moment à ne pas penser à la paume pourpre, aux cultes, aux sous-sols d'Altdorf ou aux jumeaux perdus. À juste être dans une chapelle de Sigmar dans un village qui fêtait l'avènement de son dieu.
La tombola. Vonzorg acheta ses tickets avec la méthode d'un homme qui avait appris que le meilleur investissement dans une tombola était d'en acheter suffisamment pour avoir une chance raisonnable de gagner quelque chose de peu de valeur. Il gagna un jeu de cartes à l'effigie de Karl Franz, cinquante-deux cartes avec le portrait de l'Empereur sur le dos, de qualité variable. Valdis gagna des sachets de plantes odorantes pour le linge, qu'elle glissa dans sa poche. Valarzan les rejoignit peu avant minuit. La tombola était terminée, les dernières planches d'estrade servaient maintenant de scène pour un petit orchestre en train d'accorder ses instruments avec l'enthousiasme d'amateurs qui jouent parce qu'ils aiment ça, et au centre de la place un grand mât, lisse, huilé, avec des petits papiers attachés tout en haut à des rubans de couleur qui se balançaient dans la brise précédant l'orage. L'arbre de Rhya.
Le Père Lutz expliqua la tradition avec le sourire d'un prêtre de Sigmar qui avait depuis longtemps fait la paix avec les vieilles coutumes de Rhya persistant dans sa paroisse, les célibataires grimpaient au mât, décochaient un papier, et le nom qu'ils y trouvaient était leur partenaire pour l'ouverture du bal à minuit. Le regard du maire Jonas Schabe alla vers les trois étrangers avec la question implicite de quelqu'un qui espérait une réponse positive. Vonzorg regarda le mât. Regarda ses mains. Se rappela que grimper à un mât huilé était une entreprise dont les probabilités de dignité étaient limitées. Il grimpa quand même, avec plus d'application que de grâce, et revint avec un papier froissé. Un prénom féminin qu'il prononça intérieurement et décida d'accepter avec la philosophie. Valdis grimpa avec l'efficacité d'une femme qui escaladait ce genre de chose comme les autres gens marchaient, en trouvant les prises, en distribuant le poids, en arrivant en haut sans avoir l'air d'y avoir pensé. Elle redescendit en regardant le papier avec l'expression neutre de quelqu'un qui découvrait son sort pour la soirée. Valarzan grimpa avec l'entêtement d'un chasseur de sorcières qui n'allait pas se laisser battre par un mât de bois huilé, prit son papier, et redescendit légèrement poisseux mais victorieux.
Minuit. L'orchestre attaqua le premier accord avec l'autorité des premiers accords, et le bal s'ouvrit. Chaque héros retrouva sa partenaire désignée dans la foule, des villageois souriants, un peu intimidés par les étrangers, un peu excités par la nouveauté. Ils dansèrent la première danse avec le sérieux des gens qui ne voulaient pas piétiner quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas. Puis Vonzorg rendit sa partenaire à la fête générale avec la politesse d'un homme qui avait accompli son devoir, récupéra son manteau, et repartit vers la Fileuse. Les bateaux ne se surveillaient pas seuls et il avait ses grimoires à consulter. Valdis commanda à boire et trouva une table d'où elle regardait danser les gens avec la satisfaction détendue de quelqu'un qui avait passé une bonne soirée et n'avait pas l'intention de la gâcher. Valarzan dansait avec sa partenaire. Il essayait, ce qui était différent. Il avait le sens du rythme d'un homme formé à la discipline plutôt qu'à la danse, ce qui produisait quelque chose de techniquement honnête mais émotionnellement rigide. Sa partenaire, une jeune villageoise avec des tresses blondes et le tempérament d'une personne habituée à faire les deux tiers du travail dans ce genre de situation, gérait avec bonne grâce.
Le sol s'assombrit. Pas progressivement, d'un coup, comme quand un gros nuage passe devant la lune et décide d'y rester. La foule leva les yeux instinctivement vers le ciel, et ce qu'elle trouva était l'orage qui avait été annoncé depuis le début de la soirée par les nuages à l'horizon. Un éclair zébra le ciel au loin. Le tonnerre suivit quelques secondes plus tard, sourd et lointain mais suffisamment présent pour que les enfants les plus jeunes cherchent leurs parents du regard. Et puis la partenaire de Valarzan s'évanouit dans ses bras. Pas de cri, pas de trébuchement visible, juste un relâchement soudain et complet, comme si quelqu'un avait éteint la lumière dans tout le corps d'un coup. Il la rattrapa par réflexe, la tint contre lui, et dans les deux secondes qui suivirent regarda autour de lui. Un homme s'était assis par terre sans que personne ne l'y ait poussé. Une femme se tenait à une table, les yeux fermés, encore debout mais pour combien de temps. Trois enfants étaient allongés sur les pavés dans cette position particulière du sommeil profond qui n'a rien à voir avec la fatigue normale. Puis d'autres. Et d'autres encore. En moins d'une minute, des dizaines de villageois s'effondraient dans un silence qui contrastait avec le bruit de la fête de quelques instants avant. L'orchestre s'arrêta, les musiciens tombaient de leurs chaises ou posaient leurs instruments avec des gestes lents avant de suivre les autres. Gurug fut le dernier. L'ogre se balança sur ses deux jambes pendant un moment, regardant autour de lui avec une expression de perplexité croissante, et s'effondra de toute sa hauteur sur une pile de vaisselle avec un fracas qui couvrit le début de la pluie.
La pluie commença fine, comme elle l'avait annoncé depuis les nuages du soir, et devint forte rapidement, le genre de pluie de fin de Pflugzeit qui n'avait pas de mauvaises intentions mais qui arrosait sans nuance. Valarzan avait posé sa partenaire sur le sol et s'était penché sur elle avec les mains et les yeux d'un chasseur de sorcières qui avait appris à évaluer les états par les signes visibles. Respiration régulière, profonde, avec la lenteur d'un sommeil installé plutôt que d'un évanouissement. Pouls correct. Et sur son visage, les traits détendus, les coins de la bouche légèrement relevés dans quelque chose qui ressemblait à un sourire serein. Il regarda autour de lui. Les autres dormaient avec le même sourire.
Le Meunier et les Endormis
Ce qui suivit ressembla à ce que la panique ressemble toujours, pas un mouvement uniforme, mais plusieurs réactions simultanées qui se gênaient mutuellement. Des gens qui criaient le nom de quelqu'un. Des gens qui couraient dans une direction puis dans une autre. Des gens qui restaient immobiles parce qu'ils ne savaient pas encore quoi faire et que l'immobilité était au moins une décision. Les villageois encore debout commencèrent à déplacer leurs proches inconscients vers les abris disponibles. La chapelle de Sigmar, l'auberge, les maisons les plus proches de la place. Valdis organisait sans hésiter, avec la voix claire de quelqu'un qui avait l'habitude que les gens l'écoutent quand les choses devenaient sérieuses. Le Père Lutz faisait de même de l'autre côté de la place, son bras unique suffisant pour guider et indiquer même s'il ne pouvait pas porter. La pluie tombait fort maintenant, froide et directe, sans les nuances de la bruine du début. Ce fut alors que l'enfant apparut. Huit ans à peine, les cheveux roux plaqués par la pluie sur le visage, le regard de quelqu'un qui venait de voir quelque chose qu'il ne savait pas encore comment nommer. Il se planta devant le Père Lutz et dit ce qu'il avait à dire avec la précision des enfants qui ont appris que les adultes écoutent mieux quand on va droit au but.
« Je crois que mon papa ne va pas bien. Il est plein de sang. »
Puis il s'évanouit. Lutz le rattrapa de son bras unique avec un réflexe qui montrait qu'il avait l'habitude de rattraper des choses.
« Le fils du meunier », dit-il en regardant les héros. « Le moulin est en contrebas. »
Valarzan avait déjà pris une décision.
« J'y vais seul. » Il dit ça à Valdis sans attendre de discussion. « Toi et le père, vous continuez à mettre les gens à l'abri. »
Elle hocha la tête. Ce n'était pas le moment de négocier la répartition des tâches.
Le chemin vers le moulin était devenu une piste de boue sous la pluie, pentu, avec les ornières qui se creusaient à vue d'œil et transformaient chaque pas en une négociation. Valarzan descendit avec la prudence d'un homme qui ne voulait pas arriver en bas à plat ventre. La rivière était plus forte qu'une heure plus tôt, le débit gonflé par la pluie, et la roue à aubes du moulin qui tournait avec une énergie que la rivière ordinaire ne lui aurait pas donnée. Elle claquait dans le noir avec le rythme d'une machine qui n'avait pas de mécanisme pour s'arrêter seule. La porte était ouverte. Valarzan sortit son marteau de guerre, entra. L'intérieur du moulin sentait la farine et le bois humide et quelque chose d'autre, le fer, le cuivre, l'odeur particulière que le sang a quand il a eu le temps de sécher. Il trouva le meunier derrière la grande meule, à moitié dissimulé dans l'espace étroit entre la pierre et le mur, comme quelqu'un qui s'était replié là ou quelqu'un qui avait été traîné là, difficile à dire. Il l'examina avec méthode, dans la lumière de l'éclair qui fendit le ciel dehors et illumina l'intérieur du moulin pendant une seconde. Mort depuis plusieurs heures. Les coups avaient été nombreux et les blessures contondantes, roué de coups, avec le travail sérieux de quelqu'un qui avait pris le temps ou la colère. Et une blessure à la lame sur le front, propre et précise par contraste avec les autres, comme une signature différente apposée à la fin, un poisson aux dents pointus. Il allait se relever quand il vit le sac. Posé contre le mur à côté de la porte, plein, noué en haut avec une ficelle. De la farine, et dessus, écrit à la main sur un bout de parchemin attaché à la ficelle, quatre mots.
Pour Dame Mollig.
Il resta un moment à regarder le sac. Les deux hommes à la physionomie patibulaire sur le Reik, cet après-midi. L'esquif échoué. Les sacs de farine sur leur pont. La pluie avait cessé.
Vonzorg avait passé le début de l'orage à réajuster les amarres de la Fileuse, debout sur le pont sous une pluie qui ne demandait pas si on avait envie d'être mouillé. Les cordages demandaient de l'attention quand le courant forçait, pas du travail de haute mer, mais suffisamment pour occuper les mains et l'esprit pendant vingt minutes. Quand la pluie cessa, il attendit encore un peu. Puis l'absence de ses compagnons lui parla avec l'éloquence tranquille des silences qui durent trop longtemps. Il prit sa veste et remonta vers le village. La place d'Effendorf avait changé de nature en l'espace d'une heure, les lanternes toujours allumées éclairaient une scène différente de la fête qui les avait accueillis, avec des gens couchés sur les pavés mouillés et d'autres qui se déplaçaient entre eux comme on se déplace dans l'incertitude. Il trouva Valdis qui aidait un homme inconscient vers la chapelle, les mains sous ses épaules, les pieds de l'homme laissant deux traces parallèles dans la boue.
« Le moulin », dit-elle sans s'arrêter. « Valarzan y est allé. »
Vonzorg allait demander autre chose quand le premier cri éclata. Pas un cri de surprise, un cri de quelqu'un qui recevait quelque chose de douloureux et de soudain. Puis un deuxième, à l'autre bout de la place. Puis plusieurs en même temps, depuis la chapelle, depuis l'auberge, depuis les coins où les villageois valides avaient porté les dormeurs à l'abri. Les endormis se réveillaient. Pas doucement, pas en clignant des yeux avec la confusion des gens qui ne savent pas où ils sont, d'un coup, les muscles tendus, la bave aux lèvres, les yeux ouverts sur quelque chose qui n'était pas la place d'Effendorf sous ses lanternes. Ils s'attaquaient à ce qui se trouvait autour d'eux. Les mains d'abord, les dents ensuite, et tout ce qui se trouvait à portée et pouvait servir d'arme improvisée, des pichets, des bancs, les montants des tréteaux encore debout.
Valdis lâcha l'homme qu'elle portait, se redressa, et sortit sa rapière. Vonzorg posa la main sur son bâton. La fête d'Effendorf venait de changer de nature une deuxième fois.
Le Sanguinaire
Quatre villageois enragés convergèrent vers Vonzorg et Valdis depuis les coins opposés de la place, avec la fixité de regard des gens qui n'étaient plus tout à fait là et n'avaient plus qu'une seule intention. Valdis fit ce qu'elle faisait toujours quand les choses devenaient sérieuses, elle positionna ses pieds, évalua les distances, et décida dans quel ordre s'occuper de qui. Vonzorg fit ce qu'il faisait dans ces moments, il calcula ce que son bâton pouvait faire et ce que ses sorts pouvaient faire, et choisit le bâton pour commencer. Ils n'avaient pas le temps de regarder vers le nord de la place. Valarzan arriva par le nord et trouva quelque chose qu'il n'avait pas prévu de trouver. Gurug était debout. L'ogre avait la particularité physique des ogres, ce qu'il fallait pour les assommer était considérablement plus que ce qu'il fallait pour assommer un homme, et la vaisselle brisée sur laquelle il avait chuté n'avait manifestement pas suffi. Il se tenait au milieu de la place dans son tablier d'aubergiste, les yeux avec la même qualité que ceux des autres enragés mais dans un corps qui pouvait faire des dégâts proportionnellement différents. Dame Mollig hurlait devant lui. Un villageois s'interposa, un homme courageux ou qui n'avait pas mesuré la différence de gabarit, ou les deux. Gurug lui saisit le bras avec la désinvolture d'un être qui n'avait pas de concept de la fragilité humaine, et fit ce que la force de la prise rendait inévitable. Le villageois hurla. L'ogre porta le bras à sa bouche. Valarzan ne réfléchit pas. Il sortit son marteau de guerre et le frappa contre son bouclier avec tout ce que ses bras pouvaient mettre dedans, le son d'acier sur métal qui portait sur toute la place et au-delà, le genre de son auquel une oreille entraînée réagissait par réflexe. Gurug réagit par réflexe. Il laissa tomber ce qu'il tenait et se tourna vers le bruit. Dame Mollig courut vers la première bâtisse et n'attendit pas de vérifier que la porte s'ouvrait facilement. Gurug ramassa un banc d'une main et avança vers Valarzan. Valarzan recula vers la piste boueuse en direction du moulin, avec l'allure calculée d'un homme qui reculait assez vite pour maintenir la distance et assez lentement pour rester intéressant. L'ogre le suivit avec l'enthousiasme d'un être qui n'avait pas beaucoup d'autres préoccupations. La boue fit le reste. Gurug, dont la masse et la vitesse étaient inverses dans les proportions habituelles des grandes créatures, mit un pied sur la pente rendue glissante par l'orage, puis l'autre, puis se retrouva dans une position que la gravité régla rapidement et sans appel. L'impact fut audible depuis la place. Se relever, sur cette pente, avec ce poids, dans cette boue, c'était un problème qui prendrait du temps.
Sur la place, Valdis frappait du bois de sa rapière, la lame à plat, les coups distribués avec la précision de quelqu'un qui voulait mettre hors de combat sans tuer des gens qui n'étaient pas vraiment responsables de leur état. Vonzorg manœuvrait avec son bâton, cherchant les coups au crâne et aux genoux, les endroits où une frappe suffisante arrêtait un homme sans le briser définitivement. Trois des quatre adversaires s'effondrèrent en moins d'une minute, pas sans résistance, et Valdis reçut quelque chose de pointu sur le bras gauche qui traversa le cuir de son armure et laissa une ligne rouge qui saignait régulièrement. Le quatrième tenait encore quand, d'une façon ou d'une autre, tout s'arrêta. L'ogre dans la boue en contrebas cessa de se débattre. Les enragés encore debout s'effondrèrent, pas violemment, avec le même relâchement que les dormeurs, comme si quelque chose avait été coupé simultanément en tous. La place retrouva un silence que le bruit de la rivière montant occupait seul.
Vonzorg et Valdis se regardèrent dans le silence revenu.
« La nourriture », dit Vonzorg.
« Les clients de dame Mollig », dit Valdis.
Ils n'eurent pas besoin de dire davantage. Ils allèrent directement chez dame Mollig. Elle pleurait, assise dans sa cuisine, avec la détresse sincère d'une femme qui cherchait où elle avait fait quelque chose de mal et ne trouvait pas.
« Ma recette est la même depuis des dizaines d'années », dit-elle. « Je n'ai rien changé. Rien. »
Valarzan arriva sur la place au moment où Vonzorg en ressortait. Ils n'eurent pas le temps d'échanger plus de quelques mots. Les endormis s'étaient relevés. Pas comme des enragés, sans violence, sans direction particulière. Ils déambulaient à travers le village avec la lenteur somnambulique de gens qui avaient les yeux ouverts et n'étaient pas encore revenus dans le monde où les yeux ouverts servaient à quelque chose. Leurs visages exprimaient quelque chose de vide mais pas d'hostile, ils cherchaient peut-être, ou attendaient, ou les deux. Et l'atmosphère avait changé. Les morts au sol, le villageois au bras arraché, d'autres que Valarzan n'avait pas encore comptés. Le sang sur les pavés, noir dans la lumière des lanternes qui survivaient encore à la pluie. Une tension dans l'air qui n't ait pas juste la pluie ni le vent revenu. Le centre de la place.
Quelque chose n'allait pas au centre de la place. La lumière y était différente, pas plus sombre, autre chose, une qualité qui n'appartenait pas aux lanternes. Et puis ce n'était plus une question de qualité de lumière parce que ce qui se passait au centre de la place était visible. La brèche s'ouvrit sans préambule, pas progressivement. Elle s'ouvrit, et ce qui en sortit s'y adapta avec la fluidité de quelque chose qui avait attendu exactement ce moment. Grande. Massive. Une architecture de muscles et de rage et de métal qui n'avait pas été forgé par des mains humaines, avec des yeux qui ne regardaient pas les gens dans la foule mais regardaient quelque chose que seuls ces yeux pouvaient voir et qui s'appelait probablement le carnage en général. Valarzan la reconnut. Cinq ans à traquer les manifestations du Chaos, à cataloguer, à apprendre de ceux qui savaient avant d'aller voir de ses propres yeux. Des descriptions dans des textes que l'Ordre de Sigmar conservait avec la discrétion des documents qu'on ne laisse pas traîner. Des témoignages de survivants, les survivants n'étaient pas nombreux dans ce registre.
« Un Sanguinaire », dit-il.
La créature de Khorne. Le dieu des carnages et du sang, qui n'avait que faire des complots et des rituels et des plans à long terme, qui envoyait ses serviteurs là où la rage avait atteint une densité suffisante pour appeler quelque chose depuis l'autre côté. Et dans un village paisible où de nombreuses personnes avaient été empoisonnées, transformées en enragés, et avaient tué leurs voisins en quelques minutes, la densité avait apparemment été jugée suffisante. La créature posa un pied sur les pavés d'Effendorf avec le son de quelque chose d'extrêmement lourd qui n'avait aucune raison d'être discret.
La Chute du Sanguinaire
Valdis allait sortir quand elle vit le sac. Dans la cuisine de dame Mollig, presque vide, posé contre le bas de l'étagère comme quelque chose qu'on avait utilisé et qu'on n'avait pas encore décidé où ranger. De la farine encore, ou ce qui en restait, mais sur le tissu, dessinée à l'encre noire ou au charbon, une croix. La même que sur les sacs des deux débardeurs à la physionomie patibulaire, sur le Reik, cet après-midi. Les mêmes sacs. La même marque. Elle n'eut pas le temps d'aller plus loin dans cette réflexion parce que les cris de la place n'étaient plus les cris d'avant, ils avaient changé de nature, de volume, de ce quelque chose indéfinissable qui distingue la panique ordinaire de la panique devant quelque chose qui n'aurait pas dû exister. Elle sortit.
Le Sanguinaire occupait le centre de la place d'Effendorf avec l'évidence d'une chose qui ne connaissait pas le concept de ne pas être à sa place. Sa taille le rendait visible depuis tous les coins de la place et probablement depuis la piste du moulin en contrebas. Sa présence faisait quelque chose à l'air autour de lui, pas de la chaleur, pas du froid, quelque chose d'autre que ceux qui avaient survécu à ce genre de rencontre décrivaient avec des mots qui n'étaient pas vraiment les bons. Valarzan était déjà dessus. Il avait chargé avec le marteau de guerre levé et l'avait abattu sur ce qu'il pouvait atteindre depuis sa hauteur d'homme, qui était considérablement moins haute que le Sanguinaire mais qui avait l'avantage d'être là et d'agir pendant que tout le monde regardait. Le coup avait fait quelque chose, pas suffisant, mais quelque chose, et le démon avait tourné ses yeux vers lui avec ce qui ressemblait à une forme de reconnaissance professionnelle. Vonzorg s'était arrêté à la lisière de la place, les mains levées, rassemblant les vents de magie avec la concentration d'un pyromancien qui avait dix jours de tests derrière lui et une licence signée par Thyrus Gormann. À côté de lui, le Père Lutz s'était mis à genoux dans les pavés mouillés, le bras unique levé, et sa voix portait les bénédictions de Sigmar avec l'intensité d'un homme qui n'avait plus beaucoup d'autres armes et mettait tout ce qu'il avait dans celle-là. Valdis courut. Elle arriva à hauteur de Valarzan au moment où le Sanguinaire répondait au premier coup, et le combat prit la forme de ce genre de combat, violent, court dans ses échanges, avec des pauses qui n'étaient pas des pauses mais des repositionnements rapides. La créature était grande et forte et faite pour ça, et frapper quelque chose de cette taille avec une rapière demandait de choisir les moments et les endroits avec une précision que la fatigue et la blessure au bras rendaient plus difficile à maintenir. Valarzan frappait. Valdis frappait. Les bénédictions du Père Lutz arrivaient par vagues dans les intervalles, et si quelque chose de mesurable en résultait, c'était peut-être dans la façon dont les coups de leurs armes semblaient peser un peu plus que leur poids naturel. Vonzorg rassembla. Rassembla encore. Les cris des villageois, l'odeur du sang sur les pavés, la brèche qui pulsait derrière la créature avec sa lumière qui n'était pas de la lumière, quelque chose dans tout ça interférait avec ce qui se passait entre lui et les vents de magie. Ses doigts étaient là, les mots étaient là, mais ce qui aurait dû partir de ses paumes restait là sans se décider. Il garda sa position et continua d'essayer. Le Père Lutz ne s'arrêta pas. Et Valarzan et Valdis ne s'arrêtèrent pas non plus, avec l'entêtement de deux personnes qui avaient décidé il y a longtemps que s'arrêter n'était pas quelque chose qu'on faisait avant d'avoir une bonne raison. La créature reçut un coup de marteau qui fit quelque chose de plus définitif que les précédents. Puis Valdis trouva un angle, enfonça la rapière dans quelque chose qui n'était pas exactement de la chair mais qui réagit comme si c'en était. Le Sanguinaire chancela, pas comme un homme chancelle, comme un bâtiment chancelle quand les fondations ont un problème, avec toute sa masse qui cherchait soudain un équilibre qu'elle ne trouvait plus.
Il tomba. Pas vers eux, en arrière, vers la brèche, et la brèche l'aspira avec la logique des choses qui se referment sur ce qu'elles avaient ouvert. Le son qui accompagna la fermeture n'était pas un son que les langues du Vieux Monde avaient de mot pour décrire, et disparut avec la brèche en moins d'une seconde. La place d'Effendorf était silencieuse.
Ce qui resta fut ce qui reste toujours après. Les morts d'abord. On les compta, on les rassembla, on les porta jusqu'à la chapelle de Sigmar où le Père Lutz reçut chacun avec les mots qui leur étaient dus. Le villageois au bras arraché. D'autres, dont certains étaient morts dans la confusion des enragés, d'autres de causes que la nuit et le chaos n'avaient pas permis d'établir clairement.
Les blessés ensuite, nombreux, avec des blessures qui allaient de la contusion aux lacérations sérieuses. Valarzan passait de l'un à l'autre avec ce qu'il savait faire, qui n'était pas de la médecine mais qui était mieux que rien. Valdis s'était laissé asseoir quelque part et gardait une main contre la blessure à son bras avec la pression régulière de quelqu'un qui avait appris à gérer ses propres blessures avant de s'en occuper vraiment. Elle était épuisée d'une façon qui allait plus loin que la fatigue physique. Elle le savait et ne faisait pas semblant du contraire. Vonzorg regardait ses mains. Le maire Jonas Schabe, qui s'était trouvé dans la chapelle depuis le début de l'épisode des enragés et qui en était ressorti avec la tête de quelqu'un qui n'avait pas tout compris mais qui avait compris assez, vint les trouver en fin de nuit. Il leur offrit l'auberge. Gratuitement, simplement, comme quelqu'un qui n'avait pas d'autre façon de commencer. Gurug avait été retrouvé au bas de la piste boueuse, respirant par grandes bouffées avec le rythme d'un être dont les poumons avaient le volume approprié.
Ils dormirent dans des lits vrais pour la première fois depuis longtemps, dans le Tonneau Joyeux silencieux, avec le bruit de la rivière en dessous et les chandelles qui brûlaient encore dans la chapelle visible depuis la fenêtre. L'enquête commencerait à l'aube. Le sac marqué d'une croix noire attendait dans la cuisine de dame Mollig.
Les Brochets d'Altdorf
Le matin arriva sur Effendorf avec cette lumière particulière des lendemains de violence, le soleil ordinaire, le bruit ordinaire de la rivière, les oiseaux qui n'avaient pas de raison d'ajuster leur programme, et en dessous de tout ça le silence de ce qui manquait. Les héros accompagnèrent le Père Lutz et le maire Jonas Schabe dans ce qu'on pouvait appeler une enquête et qui ressemblait plutôt à la reconstruction progressive d'une chronologie à partir de fragments que personne n'avait vus dans le bon ordre. Le moulin d'abord. Le meunier était mort depuis plusieurs heures quand l'enfant avait donné l'alerte, les coups portés, la blessure à la lame, la façon dont il avait été dissimulé derrière la meule. Pas une mort de la folie des enragés. Une mort antérieure, préméditée, avec la précision de quelqu'un qui était venu pour ça. Dame Mollig ensuite, dans sa cuisine, avec le sac marqué d'une croix posé sur la table entre eux. Elle raconta ce qu'elle se rappelait, le sac habituel du meunier n'était pas là, elle avait trouvé celui-ci à sa place, elle avait pensé que c'était la livraison de la semaine et elle l'avait pris sans y regarder de plus près. Elle faisait ses tourtes depuis des dizaines d'années avec la même farine du même moulin. Elle n'avait aucune raison de se méfier. Les conclusions s'assemblèrent d'elles-mêmes, dans l'ordre. La substance dans la farine n'était pas identifiée, aucun des héros ni personne au village ne savait nommer exactement ce qui transformait des gens ordinaires en dormeurs bienheureux puis en enragés. Mais le résultat était là, mesurable dans les blessures et les morts. Quant à savoir pourquoi ce sac se trouvait dans le moulin d'Effendorf et pourquoi quelqu'un avait jugé utile d'en faire rentrer le contenu dans la chaîne de distribution locale de dame Mollig, personne au village n'avait de réponse. Jonas Schabe avait envoyé un courrier aux patrouilleurs ruraux avant l'aube.
La Flamme dans le Cœur
Valarzan l'enfant assis sur le rebord du quai, les pieds dans le vide au-dessus de l'eau, les yeux sur la rivière avec cette façon particulière de regarder sans voir que les enfants ont quand ils essaient de comprendre quelque chose que personne ne leur a encore expliqué parce que personne ne sait vraiment comment l'expliquer. Les cheveux roux étaient encore ébouriffés du sommeil de la nuit précédente, ou peut-être qu'il n'avait pas dormi, difficile à dire. Il ne leva pas les yeux quand Valarzan s'approcha. Valarzan s'assit à côté de lui sur le rebord. Pas en face, pas à distance respectueuse, à côté, les pieds dans le vide lui aussi, regardant la même rivière. Ils restèrent comme ça un moment sans parler, ce qui était la bonne façon de commencer.
« Moi aussi j’ai grandi seul, petit », dit Valarzan finalement.
L'enfant ne répondit pas mais quelque chose dans sa façon de tenir ses épaules changea légèrement. Un bateau passa au loin sur le Reik, si loin qu'il ressemblait à un jouet d'enfant posé sur l'eau.
« J'avais onze ans quand j'ai compris que la tristesse pouvait devenir autre chose. » Valarzan dit ça en regardant l'eau. « Pas disparaître. Devenir autre chose. »
« Quoi ? » dit l'enfant. Sa voix était petite et enrouée, celle d'un enfant qui avait pleuré pendant des heures et qui n'avait plus beaucoup de voix mais qui posait quand même la question.
« Une flamme. » Valarzan se tourna vers lui pour la première fois. « La peine que tu as là, dans ta poitrine, elle brûle, non ? »
L'enfant hocha la tête une fois, imperceptiblement.
« Ce n'est pas une mauvaise chose, cette brûlure. Ça veut dire que ton père comptait. Que ce qui lui est arrivé comptait. » Valarzan posa ses avant-bras sur ses genoux et regarda à nouveau le fleuve. « La question c'est ce que tu fais avec cette flamme. Tu peux la laisser te consumer, la peine qui se retourne contre toi et qui brûle tout ce qu'elle trouve. Ou tu peux décider qu'elle sert à quelque chose. »
« À quoi ? »
« À te rappeler. » Une pause. « Que l'injustice existe. Que le chaos existe. Et que des gens peuvent choisir de se mettre entre eux et ceux qui n'ont pas encore été touchés. »
L'enfant regarda la rivière un long moment. Ses mains dans son giron serraient quelque chose, Valarzan vit que c'était un bouton, le genre qu'on arrache d'un vêtement sans s'en rendre compte quand on a besoin de tenir quelque chose.
« Tu fais ça, toi ? »
« J'essaie », dit Valarzan. « Certains jours mieux que d'autres. »
Ils restèrent encore un moment sur le rebord du quai, dans le bruit de la rivière et le soleil du matin de Pflugzeit, sans que ce silence ait besoin d'être rempli.
« Comment tu t'appelles ? » dit Valarzan.
« Erik. »
« Erik. » Valarzan se leva et épousseta ses vêtements avec le geste d'un homme qui reprenait ses affaires. « Garde cette flamme. Mais apprends à décider ce qu'elle éclaire. »
Il repartit vers la Fileuse sans se retourner. Erik resta sur le rebord du quai encore un moment, les pieds dans le vide au-dessus de la rivière, et regarda l'eau avec quelque chose dans les yeux qui ne ressemblait légèrement moins à rien que ce qu'il y avait avant.
L’enquête se termine
Ils arrivèrent en début d'après-midi. Les patrouilleurs de la région connaissaient leur territoire avec la précision des gens qui le parcouraient régulièrement et qui effectuaient leur travail sérieusement. Ils examinèrent le moulin, la cuisine, le sac, et le symbole sur le tissu avec l'attention de professionnels. L'un d'eux se redressa en regardant la marque.
« Le brochet. »
Il dit ça avec le ton de quelqu'un qui reconnaît quelque chose qu'il aurait préféré ne pas reconnaître. Les héros lui firent la description des deux hommes sur l'esquif, les visages patibulaires, les sacs sur le pont, l'escale improvisée sur le banc de sable du Reik. Le patrouilleur nota tout sans les interrompre. Un gang du port d'Altdorf. Spécialisé dans la contrebande et la drogue, opérant sur les routes fluviales depuis suffisamment longtemps pour avoir des relais établis et des méthodes rodées. Leur symbole, un brochet gravé était connu des gardes du Reik et des capitaineries portuaires, sans qu'on ait jusqu'ici réussi à les démanteler vraiment. La théorie du patrouilleur se construisit vite, avec la logique froide de quelqu'un qui avait vu des variantes de cette histoire. Le meunier travaillait pour les Brochets. Un arrangement ordinaire dans ce genre de réseau, le moulin comme point de transit, la farine comme vecteur discret pour faire entrer de la marchandise dans Altdorf sans attirer l'attention des contrôles portuaires. Puis quelque chose avait changé. Le meunier avait peut-être essayé de négocier différemment, ou de prendre sa part plus grande, ou simplement d'arrêter. Les Brochets n'appréciaient pas ces variations. Les deux hommes sur l'esquif avaient réglé le problème. Et le sac de farine contaminée était ce qui restait d'une livraison qui n'avait plus de destinataire légitime, récupéré par dame Mollig par une coïncidence que personne n'avait prévue.
« Ces deux hommes sont probablement à Altdorf maintenant », dit le patrouilleur en rangeant ses notes. « Ou en route. »
Ils restèrent la journée et la nuit. Pas par obligation, les patrouilleurs avaient ce qu'il leur fallait et ne réclamaient rien de plus aux héros. Mais Effendorf avait une façon de les retenir qui n'était pas de la contrainte, la façon dont les endroits qui ont vécu quelque chose de difficile créent une solidarité provisoire avec ceux qui étaient là. Les remerciements vinrent au fil de la journée, de gens qui ne savaient pas toujours comment les formuler et qui le formulaient quand même, une main serrée, quelques mots, le regard de quelqu'un qui cherche comment dire une chose qui n'a pas de mots exacts. Effendorf n'était pas riche. Le maire le dit clairement, sans honte, en les réunissant en fin d'après-midi, le village ne pouvait pas grand-chose en monnaie. Mais il pouvait autre chose. Des victuailles. Du saucisson fumé, une caisse de bières brassées localement, une bouteille de liqueur dont quelqu'un au village gardait la recette depuis plusieurs générations et qui sentait les herbes du Reikland d'une façon que les distillateurs d'Altdorf n'auraient pas reproduite facilement. Et une cargaison de farine. Pas le sac marqué d'une croix, celui-là avait été brûlé le matin même par les patrouilleurs avec le sérieux approprié. De la farine ordinaire, propre, produite par le moulin d'un meunier mort qui avait des dettes et un village qui avait encore besoin de moudre son grain. Ils chargèrent tout sur la Fileuse avec l'aide de quelques villageois qui portèrent les sacs depuis le quai avec la décision de gens qui trouvaient dans ce geste pratique une façon de dire quelque chose de plus large. Le vingt-septième jour de Pflugzeit. L'aube sur la rivière d'Effendorf, le moulin qui tournait sans son meunier, la chapelle où les bougies brûlaient encore pour les morts de la nuit. La Fileuse reprit le courant du Reik vers le sud, avec ses cargaisons de bois et de charbon et de farine et ses trois passagers qui avaient passé deux nuits dans un village qui ne les avait pas invités et ne les oublierait probablement pas de sitôt. Kemperbad était à quelques jours.
Dix Jours sans Vonzorg
Le Collège de Magie Flamboyant se dressait dans le quartier des Collèges avec cette façon des bâtiments institutionnels d'occuper l'espace comme si la pierre elle-même avait des opinions sur son importance. Vonzorg connaissait l'endroit, il y était déjà venu, lors de leur premier passage à Altdorf, le temps d'une déposition et d'un regard sur ses tours depuis la rue. Cette fois il entrait avec un dossier et une intention. Le fonctionnaire qui reçut sa demande d'admission aux tests de pyromancien consulta ses registres avec la minutie d'un homme dont la précision était la première vertu professionnelle.
« La prochaine session commence demain matin. » Il leva les yeux. « Dix jours. Sans sortie du Collège pendant la durée de la formation et des tests. »
« Je sais. »
« Demain, sixième heure du matin. Portail ouest. »
Ils rentrèrent tous les trois à la Fileuse dans la lumière du matin d'Altdorf, le port qui s'éveillait autour d'eux, les bateliers, les marchands, cette activité particulière du Reiksport qui n'avait pas de pause franche entre la nuit et le jour. Vonzorg descendit dans la cale et fit le tour de ses affaires avec la méthode d'un homme qui sait qu'il va être absent et qui veut partir avec ce qu'il faut et laisser ce qu'il ne faut pas laisser traîner.
« Les lettres », dit Valdis.
Il s'arrêta, la regarda.
« Deux. Pendant que tu as de l'encre et du papier à portée. »
Vonzorg sortit son matériel d'écriture. La première lettre prit du temps. Pas parce qu'elle était longue, au contraire, elle était courte, avec cette brièveté des messages qu'on a du mal à formuler parce que ce qu'on veut dire est plus grand que les mots disponibles. Adressée aux parents de Valdis à Kemperbad, dictée par elle, écrite par lui. Des nouvelles. Elle allait bien, la formulation d'une personne qui voulait que ses parents le croient sans les inquiéter avec les nuances. Son retour était prévu, pas de date précise, mais prévu. Et une question en retour : comment allait Kemperbad ? Quelles nouvelles de la ville depuis son départ ?
La deuxième lettre fut plus délicate dans sa construction. Adressée à Q.F., à l'Auberge des Sept Étoiles au nord Altdorf. Vonzorg choisit ses mots avec le soin d'un homme qui écrivait pour être compris par le destinataire et opaque pour quiconque intercepterait le message en chemin. Pas de noms. Pas de mentions directes. Une certaine organisation dont ils avaient obtenu des informations significatives. Un individu d'intérêt commun dont ils pouvaient apporter des éléments nouveaux. Une demande de rencontre, à sa convenance, à une adresse qu'il communiquerait. Le tout rédigé dans la langue sobre d'une correspondance commerciale ordinaire qui n'avait rien d'extraordinaire si on ne savait pas lire entre les lignes. Vonzorg relut, corrigea un mot, et cacheta.
« Tu penses qu'il va répondre ? » dit Valarzan.
« Il était déjà en contact avec Adolphus Kuftsos. » Vonzorg glissa la lettre avec les autres. « Si Adolphus est mort et que quelqu'un lui écrit en utilisant des termes qu'Adolphus aurait utilisés, oui. Il va répondre. »
« Et s'il ne connaît pas ces termes ? »
« Alors ce n'est pas Q.F. et on aura envoyé une lettre sibylline à un inconnu à l'Auberge des Sept Étoiles. »
Il récupéra son grimoire, ses parchemins, les outils de son métier, et laissa le reste sur la Fileuse, ses cartes, ses réserves, les quelques objets personnels qui n'avaient pas besoin de l'accompagner pour des tests de pyromancien. Il se retrouva debout sur le pont avec son sac, regardant ses deux compagnons.
« Dix jours », dit-il.
« Dix jours », dit Valdis. « On ne brûlera pas Altdorf en ton absence. »
« Je ne m'inquiétais pas pour ça. »
« Tu t'inquiétais pour quoi ? »
Il réfléchit sérieusement à la question.
« Pour rien de précis. » Il dit ça avec l'honnêteté d'un homme qui préférait ne pas habiller ses inquiétudes de fausses précisions. « Faites attention. »
Il descendit sur le quai, prit la direction du Collège Flamboyant, et ne se retourna pas, pas parce qu'il n'en avait pas envie, mais parce que se retourner aurait dit quelque chose qu'il n'était pas sûr de vouloir dire à voix haute. Sur la Fileuse, Valarzan et Valdis le regardèrent rétrécir dans le mouvement du Reiksport jusqu'à ce qu'il disparaisse dans la foule matinale d'Altdorf.
« Alors », dit Valarzan.
« Alors », dit Valdis.
Dix jours. Une paume teintée de pourpre. Deux lettres en route. Et Altdorf tout autour, indifférente et pleine de gens qui ne savaient rien d'eux.
La Deuxième Clef
Le premier jour, ils étaient une dizaine dans la grande salle du Collège Flamboyant, des apprentis venus de différents horizons, avec des âges et des parcours qui n'avaient en commun que l'aptitude au feu et la décision d'en faire quelque chose d'officiel. Vonzorg était probablement l'un des plus âgés, ce qui ne lui déplaisait pas entièrement, l'expérience avait ses avantages, même dans une salle qui récompensait d'autres choses. Thyrus Gormann entra sans préambule. Le Grand Patriarche du Collège Flamboyant avait la réputation d'un homme impétueux, et les premières secondes confirmaient que la réputation n'avait pas été construite sur du vent. Grand, avec une présence physique qui remplissait l'espace sans effort visible, et dans les yeux cette intensité particulière des gens qui ont passé des décennies avec quelque chose qui brûle et qui ont fini par lui ressembler. Son discours fut court. Il parla du feu, de sa passion, de sa beauté, de ce qu'on ressentait quand on le maîtrisait vraiment et de ce qu'on perdait quand on pensait le maîtriser avant de l'avoir fait. Il parla de l'équilibre, pas l'équilibre mou des gens qui n'osent pas, mais l'équilibre du funambule qui sait exactement jusqu'où il peut aller parce qu'il connaît le vide de chaque côté. Et il parla des dangers, avec la franchise d'un homme qui n'avait pas envie de ramasser des apprentis carbonisés.
« Le feu n'est pas votre outil », dit-il en conclusion, avec la conviction d'un homme qui avait dit ça souvent et n'avait pas changé d'avis. « Vous êtes son canal. La différence est importante. »
Puis il repartit comme il était venu. Les huit jours suivants furent une autre affaire. Les tests du Collège Flamboyant n'étaient pas conçus pour la confort, ils étaient conçus pour révéler ce qu'un apprenti avait réellement, sous ce qu'il pensait avoir. Théorie arcaniste, manipulation des vents du feu, contrôle sous pression, résistance aux perturbations magiques, précision dans des conditions qui n'invitaient pas à la précision. Le tout entrecoupé de peu de sommeil et d'encore moins de temps libre. Vonzorg travailla. Il réussit. Tous les tests. Avec les marges d'un homme qui s'était donné les moyens de réussir plutôt que les marges d'un homme qui avait espéré y arriver.
Le dixième jour. L'intronisation se tenait dans la grande salle, avec une cérémonie qui avait la sobriété des institutions qui n'ont pas besoin d'en faire beaucoup pour que l'occasion soit sérieuse. Les apprentis qui avaient passé les tests étaient alignés. Gormann présidait, avec cette présence qu'il avait depuis le premier jour et qui n'avait pas diminué. La deuxième clef. Elle lui fut remise avec les mots rituels qui existaient depuis que le Collège existait, la reconnaissance officielle d'un mage de l'Empire, le droit d'utiliser la magie au service de l'Empire et dans le cadre de ses lois, la responsabilité qui allait avec les deux. La licence magique. Le bâton de pyromancien, nouveau, plus travaillé que l'ancien, avec dans le bois quelque chose qui avait été choisi pour conduire ce qu'il conduirait. La robe aux teintes de feu, rouge et jaune, avec le symbole du Collège sur l'épaule gauche. Avant le rite de passage, il avait remis le grimoire. Celui qu'ils avaient trouvé dans le bureau de Franz Steinhager à Bogenhafen, les sorts arcaniques d'un homme lié à l'Ordo Septenarius, que Vonzorg avait retranscrits dans le sien avant de conserver l'original. Il le déposa aux archives du Collège avec les explications nécessaires sur sa provenance. Un archiviste l'interrogea, les circonstances exactes de l'acquisition, ce qu'il savait de son propriétaire précédent, les sorts qu'il contenait et leur nature. Tout fut noté, compilé, classé dans les registres du Collège avec le soin d'une institution qui prenait la traçabilité des artefacts arcaniques au sérieux. Vonzorg répondit à tout. Il avait l'habitude de dire la vérité quand la vérité était ce qu'on lui demandait.
Le rite de passage fut le dernier acte. Il avança vers le brasier central de la sall, une flamme permanente, entretenue depuis la fondation du Collège selon la tradition, qui brûlait avec une régularité non naturelle dans un foyer de pierre noire. Il releva sa manche droite, tendit le bras, et entra l'avant-bras dans le feu. Pas de douleur. Ce n'était pas de l'insensibilité, c'était quelque chose de plus précis, la reconnaissance du feu pour quelqu'un qui lui appartenait suffisamment pour qu'il n'ait pas de raison de le blesser. Il le sentait, la chaleur, la présence, cette façon qu'avait le feu de chercher quelque chose dans les choses qu'il touchait. Mais pas de douleur. Quand il ressortit son bras, les symboles étaient là. Des flammes tatouées dans la peau de l'avant-bras droit, pas à l'encre, pas par une aiguille, par le feu lui-même, avec une précision qui n'appartenait pas aux mains humaines. Des formes qui montaient depuis le poignet vers le coude avec la logique des flammes, lisibles si on savait lire ce langage-là. Il les regarda un moment. Puis il baissa la manche.
Le soir, seul dans sa chambre du Collège pour la dernière nuit, il sortit son miroir de voyage et regarda ses cheveux. La mèche blanche avait été coupée à Weisbruck. Ce qui avait repoussé était encore court, encore blanc. Il avait un flacon de teinture dans ses affaires, une teinture à base de plantes que les fournisseurs du Collège stockaient pour des usages divers et auxquels il avait eu accès pendant les dix jours. Roux flamboyant. Pas une décision particulièrement réfléchie, dans le sens où il n'avait pas pesé des arguments dans une colonne et des contre-arguments dans une autre. Plutôt la décision évidente de quelqu'un qui venait de devenir quelque chose d'officiel et qui trouvait que ce quelque chose méritait d'être visible. Il passa une bonne heure à appliquer la teinture avec le soin d'un cartographe qui travaille sur un détail important. Quand il eut terminé, il regarda à nouveau dans le miroir. Mieux. Le matin du vingt-quatrième jour de Pflugzeit, Vonzorg Pyromancien du Collège Flamboyant d'Altdorf, mage de l'Empire, détenteur de la deuxième clef, quitta le portail ouest du Collège avec sa robe rouge et jaune, son nouveau bâton, et des cheveux couleur de braise. Il prit la direction du Reiksport.
Dix Jours de Commerce
Le lendemain du départ de Vonzorg, Valarzan et Valdis prirent la mesure de leur situation avec le pragmatisme de gens qui avaient dix jours devant eux, une Fileuse à entretenir, et des réserves qui ne se renouvelleraient pas seules. La journée commença par les formalités, paiement des droits d'accostage pour la semaine à venir, et négociation avec la guilde des débardeurs pour la surveillance de la Fileuse. Deux pistoles par jour, la même chose qu'à l'arrivée. Le chef de quai qui collecta l'argent avait les mains d'un homme qui avait passé sa vie à décharger des bateaux et les yeux d'un homme qui avait développé la compétence de ne pas poser trop de questions. Valarzan lui posa une question quand même. Le sergent Muller. Celui qui avait fait la ronde d'accueil le soir de leur arrivée. Le chef de quai réfléchit avec l'expression d'un homme qui cherchait dans sa mémoire un nom qu'il devrait connaître.
« Muller. » Il secoua la tête lentement. « Je ne connais pas de Muller. Pas parmi les sergents du port en tout cas. »
Valarzan hocha la tête sans insister. Ce n'était pas une surprise, mais c'était utile à confirmer, un homme qui n'existait pas dans les registres du port d'Altdorf et qui s'était présenté comme sergent de la garde avec l'aisance d'un professionnel. La Main Pourpre avait des gens partout. Apparemment aussi au Reiksport.
Herr Hohenzoll avait son bureau dans le quartier des guildes, derrière une enseigne sobre qui ne cherchait pas à attirer l'attention, le signe d'un homme dont la clientèle le trouvait par recommandation plutôt que par curiosité. Il reçut le nom de Joseph Quartjin avec le sourire de quelqu'un pour qui une référence de Joseph valait quelque chose de concret.
« Laine de Bogenhafen. » Il nota. « Qualité ? »
« Correcte. » Valarzan n'avait pas eu envie d'inventer des superlatifs. « Bonne laine de foire, standard Schaffenfest. »
Hohenzoll hocha la tête, il connaissait ce produit, il savait ce que ça se vendait, et il avait probablement trois acheteurs potentiels dans la tête avant même que Valarzan ait fini sa phrase. Contre un pourcentage convenu, il trouverait preneur. La vente se fit dans les deux jours. Pas au prix maximum, pas au prix plancher, le prix honnête d'une transaction bien gérée par quelqu'un qui connaissait son marché. Hohenzoll leur dit aussi autre chose en fin de réunion, le genre d'information qu'un bon intermédiaire glisse quand il pense que ses clients peuvent en faire quelque chose.
« Le charbon. » Il dit ça en regardant ses notes. « Il y a des mines au sud de Kemperbad. À Grissenwald, une petite ville. » Il posa son stylet. « Les mines sont taries. La ville cherche du charbon de l'extérieur. Si vous passez par là avec votre stock... »
La deuxième opportunité arriva par Valdis, qui avait ses propres façons de collecter les informations utiles, les marchés le matin, les tavernes le soir, les conversations qui n'ont pas l'air de conversations mais qui le sont. Worlitz. Un village sur la route, connu des héros pour une raison que tous avaient en tête sans la formuler, c'était là qu'ils avaient rencontré Valdis pour la première fois, une soirée de dés et de vantardise dans une taverne de route. Pas le genre d'endroit dont on parle beaucoup. Sauf que Worlitz était en train de construire un temple à Sigmar. Un temple en construction avait besoin de bois. Beaucoup de bois. Et une ville de la taille de Worlitz n'avait pas forcément les moyens de le trouver facilement. Valdis en parla à Valarzan. Valarzan en parla à Hohenzoll. Hohenzoll, avec l'enthousiasme mesuré d'un homme qui voyait une transaction raisonnablement sûre, trouva un fournisseur de bois de construction à Altdorf et négocia un stock au prix de gros. Trois cargaisons prévues pour la Fileuse au moment de quitter Altdorf : ce qu'il restait du charbon de Weisbruck, le bois pour Worlitz, et peut-être autre chose selon ce que le marché offrirait dans les jours suivants.
Mais il fallait manger pendant ces dix jours, et manger à Altdorf coûtait ce que coûtaient les choses dans une capitale impériale. La solution s'imposa naturellement. Le Reiksport avait besoin de passeurs, des gens capables de ramer un canot d'un bord du port à l'autre, de transporter des petites marchandises d'un quai à l'adjacent, d'assurer les liaisons courtes que les grands bateaux ne pouvaient pas faire. Un travail physique, honnête, qui payait à la tâche et qui avait l'avantage de les laisser sur les quais sans paraître y traîner.
Valarzan et Valdis travaillèrent. Pas tout leur temps, les lettres, les rendez-vous, les courses de la ville prenaient ce qu'ils prenaient. Mais le plus clair de leurs journées passèrent à ramer, porter, transporter, dans le bruit et l'odeur du port d'Altdorf, au milieu de gens qui n'avaient aucune raison de les regarder de plus près que n'importe quel autre travailleur de quai. Ce n'était pas glorieux. C'était utile, discret, et ça payait la nourriture.
Valdis, qui avait grandi dans une auberge et n'avait jamais eu de préjugé particulier contre le travail manuel, s'y adapta sans effort visible. Valarzan, qui avait grandi dans les rues de Kemperbad depuis ses onze ans, avait appris il y a longtemps que la dignité n'était pas dans ce qu'on faisait pour survivre mais dans la façon dont on décidait d'utiliser ce temps.
Ils ramèrent. Ils portèrent. Ils attendirent.
Le Pont et la Cathédrale
Valarzan prit une après-midi. Ce n'était pas quelque chose qu'il planifiait, plutôt une décision qui s'était formée depuis Bogenhafen, depuis la nuit dans les égouts et le démon dans le cercle de cuivre, depuis la paume pourpre au matin et toutes les questions que cette paume soulevait sur ce qu'il était et ce qu'il servait. Il avait besoin d'aller quelque part qui répondait à ces questions d'une façon qu'Altdorf dans sa globalité ne répondait pas. La grande cathédrale de Sigmar. Il connaissait le chemin par la géographie de la ville, tout le monde à Altdorf connaissait la direction de la cathédrale, elle se voyait depuis la plupart des quartiers et servait de repère naturel pour ceux qui se perdaient dans les ruelles. Il prit le pont sur la rive ouest. La scène qu'il trouva au milieu du pont avait déjà attiré une foule. D'un côté, un contingent de Répurgateurs de Sigmar, une demi-douzaine d'hommes en tuniques sombres avec les marques de leur ordre, conduits par un prêtre en robe de cérémonie et trois initiés. Ils escortaient une vingtaine de mutants enchaînés, des hommes et des femmes avec des stigmates visibles, certains évidents, d'autres discrets, tous liés ensemble par une longue chaîne qui claquait sur les pavés du pont à chaque pas. De l'autre côté, dix hommes de la Reikguard en armure de plaque partielle, conduits par un capitaine dont le maintien disait clairement qu'il n'était pas là pour négocier mais pour obtenir.
« En vertu de quel droit ? »
La voix du capitaine portait avec l'autorité de quelqu'un habitué à être entendu sur un champ de bruyère dans le vent.
« L'édit impérial est explicite. L'enchaînement sans preuve de crime constitue une violation de la législation en vigueur. Ces individus seront libérés ou transférés aux autorités civiles pour jugement régulier. »
Le prêtre tenait sa position avec la rigidité de quelqu'un dont la foi était suffisamment solide pour se passer de l'accord du reste du monde.
« La mutation est le crime. Elle est visible. Elle témoigne d'elle-même. »
« Ce n'est pas ce que dit l'édit. »
Des mains qui s'approchaient de poignées d'armes. La foule qui avait reculé d'un pas de chaque côté du pont, formant ce cercle instinctif que les gens constituent autour de quelque chose qu'ils voulaient voir sans y être mêlés. Valarzan traversa le cercle. Il s'adressa au prêtre, pas au capitaine, au prêtre, parce que c'était là que son instinct le menait et parce qu'il avait cinq ans de chasse aux sorcières et une enfance dans les rues de Kemperbad qui lui avaient appris à choisir son camp vite.
« Père. Ces gens constituent-ils un danger immédiat avéré ? »
Le prêtre le regarda un instant, évaluation rapide d'un homme habitué à jauger ceux qui s'approchaient de lui dans les moments tendus. Le capitaine intervint avant que le prêtre puisse répondre.
« Vous. Reculez. »
Sa voix avait ce timbre particulier des officiers de l'armée impériale qui n'avaient pas l'habitude d'avoir à répéter.
« Je suis chasseur de sorcières. »
« Je m'en moque. Reculez ou je vous fais reculer. »
Valarzan prit la mesure du capitaine, dix hommes en armure derrière lui, l'autorité impériale dans le dos, et une façon d'occuper l'espace qui disait qu'il avait des ordres et n'avait pas l'intention de les discuter avec un inconnu sur un pont. Il recula. Le prêtre tint encore quelques minutes, puis céda. Il n'avait pas de preuves de crimes spécifiques, juste la mutation, juste la visibilité des stigmates, juste sa conviction. Et face à l'édit de Karl Franz et dix soldats de la Reikguard, la conviction n'était pas une monnaie suffisante ce matin-là. Les mutants furent transférés au capitaine dans un silence qui avait la texture des défaites qui ne disent pas leur nom. La foule se dispersa avec ce mélange d'excitation et d'inconfort que produisent les scènes publiques qui ne finissent pas d'une façon claire. Le prêtre se retourna vers Valarzan.
« Gregor Hartmann. » Il lui tendit la main avec la dignité d'un homme qui perdait une bataille et n'allait pas faire semblant que ça n'avait pas eu lieu. « Je vous remercie d'avoir essayé. La dévotion se voit dans les gestes, même les gestes qui ne suffisent pas. »
Ils marchèrent ensemble jusqu'à la cathédrale. La conversation vint naturellement, ou peut-être pas naturellement, mais avec la facilité des conversations qui se déroulent en marchant, quand le mouvement excuse l'intimité de ce qu'on dit. Valarzan parla de Kemperbad. L'orphelinat, onze ans, le nom de Herzen entendu dans le couloir. Les rues ensuite, puis la décision de chasser ce qu'il avait fui, puis cinq ans à apprendre à reconnaître les signes et à suivre les fils. Il dit ça sans dramatiser, les faits dans l'ordre, avec les émotions à leur place mais pas plus de place que nécessaire. Et il dit le reste, la chose qu'il n'avait pas complètement formulée même pour lui-même, le désir possible, pas encore une certitude, d'aller plus loin dans cette direction. L'ordre de Sigmar. Un cadre pour ce qu'il faisait déjà. Gregor Hartmann l'écouta sans l'interrompre.
« L'appel de Sigmar ne se force pas », dit-il quand Valarzan eut fini. « Il arrive ou il n'arrive pas. Et quand il arrive, on le reconnaît parce qu'on ne peut plus faire semblant de ne pas l'avoir entendu. » Il s'arrêta devant le porche de la cathédrale, regarda Valarzan. « Quand vous le sentirez, venez me voir. Ou allez voir n'importe quel temple. La porte est ouverte.
Il entra dans la cathédrale. Valarzan resta un moment sous le porche, dans la lumière qui tombait depuis les fenêtres hautes et posait des taches de couleur sur les dalles. Puis il entra à son tour.
Pendant ce temps, Valdis avait passé l'après-midi à se renseigner sur la prochaine étape.
Kemperbad. La remontée du Reik à contre-courant, une navigation différente de la descente, plus lente, plus physique, qui demandait aux bateliers expérimentés des marges de temps qu'on ne prévoyait pas sur la descente. Elle posa ses questions aux bons endroits, aux gens qui connaissaient cette route pour l'avoir faite. Dix jours, si tout se passait bien.
Quintus Fassbinder
Le sixième soir. Valarzan sortit de l'auberge dans le bruit ordinaire d'Altdorf la nuit, les tavernes qui débordaient sur les rues, les passants, les lanternes qui se balançaient dans le vent de la Reik. Un bon repas, la satisfaction simple d'un estomac plein après une journée de travail sur les quais. Il prit la direction du port. La capuche arriva avant qu'il ait eu le temps d'entendre quelque chose. Épaisse, opaque, la qualité du tissu de quelqu'un qui faisait ça sérieusement. Et la lame contre les côtes dans la même seconde, pas appuyée fort, juste là, avec la pression suffisante pour signifier ce qu'elle signifiait. Des mains fermes, au moins deux, qui le guidaient sans violence excessive mais sans laisser de marge non plus. Un carrosse. La texture des coussins, le bruit des roues sur les pavés, un trajet dont il ne put estimer la durée avec précision sous la capuche. Puis des escaliers vers le bas, l'air qui devenait plus frais et plus humide, le son qui changeait, un sous-sol, de la pierre autour d'eux. Une chaise. Des liens aux poignets. Puis le silence. La voix qui arriva était vieille, pas dans le sens de l'usure, dans le sens du temps qui s'accumule dans la façon dont quelqu'un porte ses mots.
« Enfin, Her Lieberung. »
Ce n'était pas une formule de politesse. C'était quelqu'un qui avait attendu ce moment suffisamment longtemps pour se permettre de le dire comme ça. Ce qui suivit ressembla à un interrogatoire dans sa structure et différait dans son ton, pas de la violence, pas de la menace, mais des questions qui s'enchaînaient avec la précision d'un homme qui savait exactement ce qu'il cherchait et vérifiait si ce qu'on lui donnait correspondait à ce qu'il savait déjà. Valarzan tint quelques minutes. Pas par entêtement, par calcul. Il écouta les questions, écouta la façon dont elles étaient posées, et comprit assez vite deux choses : que l'homme en face connaissait suffisamment de choses pour que le mensonge soit risqué, et que quelque chose dans sa façon de questionner suggérait une intelligence qui méritait une réponse à sa hauteur.
« Je ne suis pas Kastor Lieberung. »
Le silence qui suivit eut la texture de quelqu'un qui attendait.
« Je suis Valarzan. Chasseur de sorcières. Kemperbad. J'ai trouvé le corps de Kastor sur la route d'Altdorf il y a plusieurs mois. Deux carreaux dans le dos. J'ai pris ses papiers. »
Il dit la suite, tout ce qu'il y avait à dire depuis le début, depuis la route d'Altdorf jusqu'à la paume pourpre du matin de leur arrivée au Reiksport, avec la précision d'un homme qui avait appris à faire des rapports complets et dans le bon ordre. Il parla longtemps. L'homme en face écouta sans interrompre, sauf pour des précisions ponctuelles, des questions courtes qui montraient qu'il suivait et qu'il vérifiait. Puis le silence.
« Je vous crois. »
Dit simplement, avec la sobriété d'un homme qui avait pris une décision basée sur des preuves plutôt que sur des sentiments.
« Retirez la cagoule. »
La lumière de quelques chandelles dans une pièce de pierre basse. Des murs nus, une table, deux chaises. Et en face de lui, un vieil homme maigre avec des lunettes à double foyer et des vêtements de professeur qui avaient connu des jours de meilleure tenue. Il se présenta avec la brièveté d'un homme qui ne gaspillait pas les mots.Quintus Fassbinder. Professeur à l'Université d'Altdorf. Mandaté par l'Empereur Luitpold III en 2475 pour constituer le premier catalogue systématique des cultes du Chaos actifs dans l'Empire. Un travail de quarante ans, mené dans l'ombre, avec les limites de quelqu'un dont le mandat n'avait pas été renouvelé à l'avènement de Karl Franz en 2502, ce qui voulait dire, en pratique, qu'il continuait sur ses propres deniers avec l'entêtement d'un homme qui avait commencé quelque chose et n'avait pas de bonne raison de s'arrêter.
« Il y a deux ans, j'ai identifié l'existence de la Main Pourpre. » Il dit ça avec la précision d'un homme qui datait ses découvertes. « Et j'ai fait le lien entre un certain Kastor Lieberung et le titre de Magister Impedimentae de la cellule de Nuln. »
« Comment ? »
« Une cultiste capturée lors d'une opération de répurgation. Elle ne connaissait pas l'identité civile du Magister, juste son titre et quelques détails opérationnels. J'ai croisé ces détails avec d'autres sources. » Il enleva ses lunettes, les essuya avec la manche usée de sa veste. « J'ai engagé Adolphus Kuftsos pour retrouver Kastor. Et nous avons ensemble imaginé le leurre de l'héritage, un moyen de l'attirer à découvert sans éveiller ses soupçons. »
« Le baron Lieberung. »
« Mort, ou disparu, lors de la prise d'Ubersreik par les forces impériales. » Il reposa ses lunettes. « Kastor était son fils bâtard. Reconnu de fait mais jamais officiellement, expédié à Nuln à l'adolescence. La situation à Ubersreik rendait l'héritage à la fois plausible et urgent. Un appât bien construit. »
« Il n'est jamais arrivé à l'appât. »
« Non. » Il le regarda. « Quelqu'un d'autre l'a intercepté avant que le piège se referme. Et vous avez trouvé ce qu'il restait. »
Ils parlèrent encore, de la Main Pourpre, de la Couronne Rouge, de Gidéon et de ce qui s'était passé à Bogenhafen, de la paume pourpre et du sergent Muller qui n'existait dans aucun registre du port. Fassbinder écouta tout avec la concentration d'un homme qui ajoutait des pièces à une carte qu'il construisait depuis trop longtemps. La conversation se termina par un accord.
« Vos compagnons. » Fassbinder dit ça en rangeant son carnet. « Je voudrais les rencontrer aussi. Vous avez mentionné un apprenti mage du Collège Flamboyant. »
« Il ressort dans quatre jours. »
« Alors dans quatre jours. » Il se leva, récupéra son manteau d'un geste habituel. « Je vous enverrai une adresse. »
Il fit un signe à quelqu'un que Valarzan n'avait pas vu derrière lui.
« On va vous reconduire. »
La capuche revint. Le carrosse. Le trajet en sens inverse, déposé à deux rues du port, dans le bruit et les lumières d'Altdorf qui continuait d'exister indépendamment de ce qui venait de se passer dans une cave dont il ne saurait jamais l'adresse exacte. Il marcha jusqu'à la Fileuse, monta à bord, et resta un moment assis sur le pont dans le froid de la nuit du Pflugzeit avant de descendre dormir. Quatre jours. Et puis Fassbinder, Vonzorg, et tout le reste.
L'Entretien avec Fassbinder
Le soir du dixième jour, Vonzorg retrouva ses compagnons sur la Fileuse avec ses cheveux roux flamboyant, sa robe rouge et jaune, et son nouveau bâton, une apparition suffisamment différente de ce qu'ils avaient laissé partir dix jours plus tôt pour que Valdis le regarde une seconde de trop avant de dire quoi que ce soit.
« Bien », dit-elle finalement.
Ce fut suffisant. Ils mangèrent rapidement. Valarzan leur parla de Fassbinder, l'enlèvement, la cave, l'interrogatoire, la révélation progressive d'une identité qui avait fini par se montrer. Et le rendez-vous prévu ce soir, à l'Université d'Altdorf. Vonzorg posa sa fourchette.
« Ce soir. »
« Ce soir. »
Ils se regardèrent tous les trois avec la compréhension partagée de gens qui avaient dix jours de choses différentes à se raconter et qui allaient le faire plus tard, parce que là il y avait autre chose à faire d'abord. La nuit était installée sur Altdorf quand ils se présentèrent aux portes de l'Université, pas l'entrée principale, une porte latérale dans une rue secondaire, exactement à l'endroit que l'adresse indiquait. Un homme les attendait, qui ne dit rien et n'avait pas besoin de dire quoi que ce soit, et les fit entrer dans ce qui devint rapidement un dédale. Les sous-sols de l'Université d'Altdorf avaient leurs propres logiques, des couloirs qui ne suivaient pas le plan des bâtiments au-dessus, des portes qui n'avaient pas l'air de mener là où elles menaient, des escaliers intermédiaires qui existaient entre deux niveaux sans appartenir tout à fait à l'un ni à l'autre. L'homme qui les guidait naviguait là-dedans avec l'automatisme de quelqu'un qui l'avait fait assez souvent pour que ce fût devenu transparent. La salle au bout était petite, peu éclairée, avec quelque chose d'approximativement sommaire dans son mobilier, un bureau, trois chaises en face, une lampe à huile qui faisait ce qu'elle pouvait. Le genre d'endroit qu'on choisit parce qu'il n'existe pas dans les registres de l'institution qui l'abrite. Quintus Fassbinder se leva à leur entrée.
Les présentations prirent le temps qu'elles prirent. Vonzorg, le nom, le Collège, la deuxième clef obtenue ce matin même, ce qui parut intéresser Fassbinder d'une façon qu'il ne développa pas. Valdis, Kemperbad, la rapière, la sœur. Le vieil homme écouta chacun avec la même attention compacte, notant parfois quelque chose dans son carnet sans que cela ressemble à de la distraction. Puis ce fut leur tour de parler. Ils lui dirent tout. Pas dans l'ordre parfait, pas sans quelques chevauchements et corrections mutuelles, mais tout, depuis la route d'Altdorf et le corps de Kastor jusqu'à Bogenhafen et ses égouts, depuis l'Ordo Septenarius et Gidéon jusqu'à la paume pourpre du matin de leur arrivée au Reiksport. Elvira et ses recherches sur la mutation, les colporteurs Steinback sur le canal, la Grange Rouge à Weisbruck. Fassbinder n'interrompit que pour des précisions. Deux fois il s'arrêta complètement, posa sa plume, et réfléchit à voix basse à quelque chose qu'ils venaient de dire, pas pour eux, pour lui-même, comme un homme qui intégrait une nouvelle pièce dans une structure qu'il construisait depuis trop longtemps. Puis ce fut son tour. Il parla de la Main Pourpre avec la précision d'un homme qui avait passé deux ans à reconstituer une organisation à partir de fragments, des dépositions, des documents saisis, des recoupements, le travail patient de quelqu'un qui n'avait plus d'institution derrière lui mais continuait quand même.
Les cellules indépendantes. Altdorf, Nuln, Middenheim, d'autres dont il avait des indices sans certitudes. Chacune structurée à l'identique, un Magister Magistri à la tête, un triumvirat en dessous : le Magister Impedimentae pour la logistique, le Magister Terribilis pour la stratégie, le Magister Novitiae pour le recrutement. Chacun dirigeant une cellule de neuf hommes. Neuf, le chiffre de Tzeentch, dont le nom ne fut pas prononcé mais dont la présence était dans chaque mot qu'il dit sur le sujet. Leur méthode : l'infiltration. Dans toutes les strates de la société, avec une préférence pour les plus hautes. Le mensonge, la manipulation, la patience de décennies. Leur but réel, il le dit avec la franchise d'un homme qui préférait nommer ses lacunes, restait obscur. Rien de bon pour l'Empire, mais la forme précise que prendrait ce rien de bon, il ne l'avait pas encore.
La Couronne Rouge ensuite. Un autre culte de Tzeentch, radicalement différent dans ses méthodes et son visage, des sorciers du Chaos dirigeant des cellules composées d'apprentis, de mutants, d'hommes-bêtes. Une doctrine de rassemblement : tout ce que la société rejetait, la Couronne Rouge le collectait, le convainquait d'être béni plutôt que maudit, et l'organisait en quelque chose qui attendait un signal.
« Un soulèvement. » Fassbinder dit ça avec la sécheresse d'un homme qui avait réfléchi à l'hypothèse depuis assez longtemps pour avoir cessé de la trouver invraisemblable. « Simultané, dans plusieurs grandes villes. Pendant que les forces impériales éteignent ces incendies intérieurs, quelque chose d'autre frappe de l'extérieur. »
« Les deux sectes se détestent », dit Vonzorg.
« Officiellement. »
Fassbinder posa ses mains l'une sur l'autre.
« Ma théorie, et je tiens à préciser que c'est une théorie, pas une certitude, est que la Main Pourpre et la Couronne Rouge servent le même plan sans le savoir. Sous la direction d'une troisième organisation, beaucoup plus obscure. » Il marqua une pause. « La Cabale. »
Il leur expliqua ce qu'il savait, peu de choses concrètes, beaucoup d'inférences soigneusement pesées. Et au centre de ces inférences, un nom.
« Egrimm Von Horstmann. L'ancien Patriarche du Collège de Lumière d'Altdorf. Passé à Tzeentch. En 2507, il a libéré un dragon du Chaos sur Altdorf. » Il regarda Vonzorg par-dessus ses lunettes.
« Il a échoué. Il a fui sur le dragon vers les Terres du Chaos. Et depuis, silence. » Fassbinder enleva ses lunettes. « Ce qui ne veut pas dire inactivité. »
Il y eut une pause dans la conversation, le genre de silence qui s'installe quand beaucoup de choses viennent d'être dites et que chacun les arrange à sa façon. Ce fut Fassbinder qui le rompit, avec la transition d'un homme qui avait gardé quelque chose pour un moment précis.
« Votre ressemblance avec Kastor Lieberung. »
Il regarda Valarzan.
« J'ai une théorie. » Il dit ça avec la prudence d'un homme qui distinguait ses certitudes de ses hypothèses, et qui tenait à ce que la distinction soit claire. « Le baron Lieberung avait une liaison. Avec une roturière. Cette liaison a produit un enfant, Kastor, expédié à Nuln, education payée discrètement, pas de reconnaissance officielle. »
« Je sais ça. »
« Ce que vous ne savez peut-être pas. » Il s'arrêta une seconde. « Cette liaison aurait produit deux enfants. Pas un. Deux, de la même portée. »
Le silence qui suivit fut différent des précédents.
« L'existence du second enfant aurait suscité la colère du baron. Deux bâtards, c'était deux fois trop pour quelqu'un dans sa position. Le premier avait déjà été géré, expédié, oublié officiellement mais maintenu en vie. Le second... » Fassbinder choisit ses mots. « Le second aurait dû ne pas survivre. Mais quelqu'un, la mère, peut-être, ou quelqu'un d'autre, a trouvé une autre solution. Un orphelinat. À Kemperbad. »
Valarzan ne dit rien.
« C'est une théorie », répéta Fassbinder. « Je n'ai pas de preuve documentaire. Mais la ressemblance que je vois en vous n'est pas celle d'un cousin ou d'un hasard génétique. » Il le regarda avec la précision d'un homme qui avait comparé des portraits. « Kastor Lieberung était votre frère jumeau. »
La suite de l'entretien fut plus opérationnelle, Fassbinder avait dit ce qu'il avait à dire sur la nature des choses, il passait maintenant à ce qu'il y avait à faire. La Main Pourpre cherchait à contacter Valarzan-dit-Kastor. Pas pour lui faire du mal, pas encore, peut-être jamais si les circonstances restaient ce qu'elles étaient. Pour l'héritage. Vingt mille couronnes d'or que Kastor devait ramener à la cellule de Nuln, selon ce que les fragments de renseignement de Fassbinder suggéraient. C'était la raison de la marque sur la paume, un système de localisation dont il ignorait la portée exacte et le mécanisme, mais dont le but était de suivre Kastor à distance.
« Pour l'instant, pas de violence. » Il dit ça avec la précision d'un homme qui distinguait les états provisoires des états permanents. « Ce qui peut changer. »
Son plan pour eux était simple dans son énoncé. Quitter Altdorf. Valarzan devait rester le moins visible possible dans les grandes villes, la Main Pourpre avait des yeux dans les ports, les guildes, les administrations, et probablement dans les universités aussi. La paume pourpre le localisait, ce qui signifiait que chaque heure passée en ville exposée était une heure de trop. Et Etelka Herzen. La traquer, comprendre ce qu'elle cherchait et obtenir le maximum d'informations sur la Couronne Rouge depuis le terrain.
« Mes recherches continuent de mon côté. » Il sortit un bout de parchemin de sa poche et le posa sur le bureau. « Cette adresse. Pas l'Université. Une auberge dans le quartier des tanneurs. Si vous avez quelque chose à me dire, c'est là. »
Vonzorg le prit. Fassbinder se leva, la façon d'un homme qui avait terminé et n'avait pas l'habitude de prolonger ce qui était terminé.
« Une dernière chose. » Il regarda Valarzan une dernière fois. « Ce que je vous ai dit sur votre naissance. Sur Kastor. » Une pause. « Gardez ça pour vous encore un moment. Il y a des questions auxquelles on n'est pas toujours prêt à entendre toutes les réponses en même temps. »
Il fit signe à l'homme dans l'ombre.
« On va vous raccompagner. »
Ils ressortiraient par les mêmes sous-sols, dans le même silence, et la nuit d'Altdorf les reprit sans commentaire à la porte latérale de l'Université. Ils marchèrent un moment côte à côte sans parler. Le Reiksport n'était pas loin, la Fileuse les attendait avec sa cargaison de bois et de charbon et toutes les étapes qui suivraient.
« Il pense que tu étais le frère jumeau de Kastor », dit Vonzorg à voix basse.
« C'est une théorie. »
« Oui. »
Un temps.
« C'est une théorie convaincante. »
Valarzan ne répondit pas. Il marchait avec la façon d'un homme qui portait quelque chose qu'il n'avait pas encore décidé où mettre.
« Altdorf demain ? » dit Valdis.
« On quitte Altdorf demain », dit Valarzan.
Effendorf en Fête
Le vingt-cinquième jour de Pflugzeit. La Fileuse quitta le Reiksport dans la lumière grise du matin, avec le trafic du port d'Altdorf qui rendait la sortie plus délicate que l'entrée ne l'avait été. Trop de bateaux, trop de directions, trop de règles implicites que les bateliers expérimentés connaissaient et qu'eux n'avaient pas encore toutes apprises. Ils avaient loué les services d'un bateau-pilote, une petite embarcation rapide dont le rôle était exactement celui que son nom indiquait, ouvrir la voie dans le trafic dense du port et de ses abords, signaler les passes, indiquer les priorités. Le pilote était un homme brun et taciturne qui effectuait son travail avec l'efficacité de quelqu'un qui n'avait pas besoin de le commenter pour bien le faire. Une fois sur le Reik, la navigation se détendit. Le fleuve était large ici, l'un des plus grands de l'Empire, avec des rives qui gardaient leurs distances et un courant qui avait ses opinions mais les exprimait sans violence. La Fileuse remontait contre le courant, ce qui était plus lent et plus physique que la descente, mais avait au moins l'avantage d'une logique prévisible. Valdis prit la barre, Vonzorg travaillait sur le pon et valarzan lui se reposait, ses douleurs au dos le faisaient encore souffrir. En début d'après-midi, les héla vint de la rive. Deux hommes dans une petite embarcation, un esquif de travail, le genre de bateau qui n'était pas fait pour le grand fleuve et qui avait eu le tort de s'y aventurer ou la malchance d'y dériver. Il était planté sur un banc de sable à une quinzaine de mètres de la rive droite, et les deux hommes s'activaient avec des perches pour s'en dégager, sans succès visible. Valarzan alla dans la cabine sans qu'on le lui dise. Vonzorg et Valdis se regardèrent depuis le pont de la Fileuse. Une embarcation échouée sur le Reik avec deux inconnus qui demandaient de l'aide, dans les semaines précédentes, ce genre de scène avait eu des développements variés, pas tous bienveillants. D'un autre côté, deux hommes avec une perche sur un banc de sable n'avaient pas l'air d'une embuscade particulièrement sophistiquée. Ils décidèrent de s'approcher, pas jusqu'au banc de sable, la Fileuse n'avait pas à risquer de s'y retrouver à son tour, mais assez pour qu'une corde jetée puisse atteindre l'embarcation.
De près, les deux hommes avaient des physionomies qui auraient pu inquiéter dans d'autres circonstances, des visages patibulaires, la sorte de traits que les années passées à des occupations diverses et pas toutes légales finissaient par dessiner. Mais ils étaient aimables, remerciant avec une chaleur qui semblait sincère, sans chercher à monter à bord ou à prolonger le contact plus que nécessaire. La manœuvre fut compliquée. Tracter un bateau échoué depuis un autre bateau en navigation demandait de trouver le bon angle, le bon moment, et suffisamment de puissance sur la corde sans que ni l'un ni l'autre ne soit tiré dans la mauvaise direction. Valdis s'en chargea avec la concentration d'une femme qui avait quelque chose à prouver sur un fleuve qui lui avait déjà montré qu'il ne pardonnait pas les approximations. Ça marcha. L'esquif se dégagea du banc avec un bruit d'eau et de sable, reprit son équilibre, et les deux hommes ramèrent vers la rive avec les remerciements d'usage avant de prendre la direction d'Altdorf.
Vonzorg les regarda partir. Sur leur pont, plusieurs sacs gonflés, du grain, peut-être, ou de la farine à en juger par la forme et la façon dont ils étaient arrimés. Des bateliers ordinaires avec un bateau trop petit pour le Reik, probablement. Rien de plus. Probablement.
Peu avant la tombée de la nuit, une auberge-relais apparut sur la rive, le genre d'établissement qui existait pour les bateliers qui voulaient passer la nuit à quai plutôt qu'au mouillage. Le responsable était sur son embarcadère, et quand la Fileuse s'approcha, il fit les gestes de quelqu'un qui avait une mauvaise nouvelle à annoncer de loin. Complet. Pas de place. Il cria quelque chose en direction de l'amont, un village, à une heure environ, un embarcadère. Effendorf. La Fileuse continua. La nuit tomba sur le Reik pendant cette heure de navigation supplémentaire, rapidement, comme les nuits de Pflugzeit tombaient, sans beaucoup de nuances dans la transition. Les lanternes de bord donnaient ce qu'elles donnaient, la rive était une présence sombre à leur gauche, et devant eux le fleuve devenait progressivement indistinct de ce qui l'entourait. Puis les lumières apparurent. Pas les deux ou trois points jaunes d'un village endormi, des lumières nombreuses, mouvantes, avec derrière elles quelque chose qui n'était pas le silence ordinaire d'une nuit de campagne. De la musique. Des voix, beaucoup de voix mêlées. Des rires qui portaient jusqu'au fleuve avec la façon des sons joyeux qui n'ont pas de raison de se retenir. L'embarcadère d'Effendorf se dessina dans la lumière qui venait du village, et à mesure que la Fileuse s'approchait, le tableau se précisait, lanternes accrochées aux maisons, au moulin, entre les arbres, des gens dehors à une heure où les villages de campagne étaient normalement rentrés depuis longtemps, et cette qualité particulière dans le bruit qui disait une fête plutôt qu'un accident.
Valdis attacha la corde d'amarrage à un anneau du ponton.
« Une fête », dit Vonzorg.
« Oui », dit Valdis.
« Dans un village de vingt maisons. »
« Il y a des avantages à ça. »
Ils regardèrent tous les deux vers le village, les lumières, le bruit. Valarzan émergea de la cabine, regarda dans la même direction, et haussa légèrement les épaules avec le pragmatisme d'un homme qui avait faim et qui avait passé une journée sur le fleuve.
« On y va ? »
Chez Elvira
Weisbruck leur avait coûté la matinée en formalités et en coursiers, et il restait encore quelques emplettes à faire, des provisions pour le voyage, du matériel pour la Fileuse, une ou deux choses que personne n'avait eu le temps d'acheter depuis Bogenhafen, avant de se diriger vers l'adresse qu'Elvira leur avait laissée à la Schaffenfest. La maison était dans une rue tranquille à mi-hauteur de la ville, ni dans les quartiers aisés ni dans les bas-fonds, l'emplacement de quelqu'un qui avait choisi la discrétion plutôt que la représentation. Petite, à un étage, avec des volets verts et un jardinet en façade dont l'organisation trahissait une main savante : pas des fleurs d'ornement, des plantes qui avaient des raisons d'être là. Des herbes, des espèces médicinales alignées avec la précision d'une femme qui rangeait ses outils comme elle rangeait ses idées. La porte s'ouvrit avant même qu'ils frappent.
Lizza avait douze ans, une tresse qui partait dans plusieurs directions à la fois, et le regard de quelqu'un qui avait décidé très tôt que le monde était intéressant et n'avait pas changé d'avis depuis.
« Elvira est en tournée chez ses patients. » Elle dit ça avec le naturel d'une enfant qui avait donné cette réponse suffisamment de fois pour ne plus avoir besoin d'y réfléchir. « Elle rentrera en début de soirée. Vous êtes les aventuriers de la Schaffenfest ? Elle m'a parlé de vous. »
Elle les regarda tous les trois avec l'évaluation rapide d'une enfant qui juge les adultes à leur façon d'occuper l'espace.
« Entrez. »
L'intérieur de la maison sentait exactement ce qu'on pouvait imaginer, les herbes séchées, la cire d'abeille, quelque chose de plus âcre dans un coin qui venait d'une préparation en cours sur l'établi. Lizza les fit asseoir avec l'aisance d'une hôtesse qui n'avait pas encore l'âge de l'être et compensait par l'assurance.
« Vous avez du vernis ? »
Vonzorg la regarda.
« Du vernis de couleur. »
Le commerce fut conclu. Valarzan, pendant ce temps, se grattait discrètement la tête avec l'air d'un homme qui essaie de ne pas se gratter discrètement la tête. Lizza l'avait vu.
« Des poux. »
Ce n'était pas une question. Elle s'approcha sans demander la permission, examina avec l'assurance d'une enfant qui avait appris à regarder les gens comme des sujets d'étude, et rendit son verdict, le traitement faisait son office. Ils dirent à Lizza qu'ils reviendraient en début de soirée, et qu'ils partageraient volontiers un repas si Elvira n'y voyait pas d'inconvénient. Lizza hocha la tête avec l'air d'une personne qui gérait les affaires pratiques de la maison depuis suffisamment longtemps pour que la question fût superflue. L'après-midi se passa en tâches diverses et sans urgence particulière, le luxe rare d'une journée qui n'avait pas de rituel démoniaque à interrompre ni de guet à semer.
Vonzorg et Valarzan se renseignèrent sur le couple de colporteurs, Ulrich et Greta Steinback, qui avaient montré de l'intérêt pour la Fileuse le matin. Les quais, les auberges proches, les marchands qu'ils avaient croisés, personne ne semblait les avoir vus. Des gens qui posent beaucoup de questions sur un bateau le matin et disparaissent dans la nature l'après-midi méritaient qu'on s'y arrête, mais pour l'instant il n'y avait rien à tenir.
Valdis alla directement à la source, la Taverne du Joyeux Drille, l'adresse que les colporteurs avaient mentionnée comme leur logement. L'aubergiste l'écouta avec la description. Réfléchit. Secoua la tête. Personne correspondant à cette description n'était descendu ici. Ni hier, ni avant-hier, ni depuis le début de la Schaffenfest. Le nom Steinback ne disait rien non plus. Valdis repartit avec cette information et la façon dont elle se posait à côté des autres, des gens qui mentent sur leur adresse ont soit quelque chose à cacher, soit une bonne raison de ne pas être trouvables. Dans les deux cas, ça méritait d'être noté.
Avant de partir pour chez Elvira, il y eut quelques préparations. Vonzorg s'isola un moment avec son sac, les mots brefs d'un sort que la Bogen avait rendu facile à lui, et dans ses mains ensuite un beau poisson, frais, réel, qui avait l'air aussi surpris qu'un poisson peut l'avoir l'air d'exister soudainement dans les mains d'un mage. Il le posa dans un seau avec la satisfaction tranquille d'un homme qui avait contribué. Valdis passa par une cave à vins et choisit une bouteille avec le soin d'une femme qui savait que les bonnes bouteilles se remarquent et que se présenter chez quelqu'un avec une bouteille ordinaire était une façon de dire quelque chose sur soi qu'elle n'avait pas envie de dire. Ils partirent vers la maison aux volets verts avec leur poisson et leur vin, dans la lumière de fin d'après-midi de Weisbruck.
La Grange Rouge
Vonzorg vit la fenêtre en premier. Pas difficile à remarquer, la jardinière qui avait servi à briser le carreau était encore là, à moitié sur le bord, à moitié sur le sol à l'intérieur, la terre répandue sur les deux côtés. Du verre sur les pavés dehors. Quelqu'un qui n'avait pas pris la peine d'être discret ou qui n'en avait pas eu le temps. Il s'approcha, regarda par l'encadrement brisé. La pièce principale d'Elvira était méconnaissable. Les étagères avaient été balayées, les bocaux étaient au sol, certains brisés, d'autres roulés dans des coins. La table de travail avait été retournée. Des papiers épars. Des tiroirs ouverts et vidés sur place. Le genre de fouille qui ne cherche pas à cacher qu'elle a eu lieu. Personne. Valarzan se retourna vers les deux ou trois passants qui s'étaient arrêtés, attirés par le spectacle du groupe devant la fenêtre brisée. Il leur parla avec la précision et l'autorité naturelle d'un homme habitué à ce que les gens obtempèrent, le ton du chasseur de sorcières qui n'élève pas la voix parce qu'il n'en a pas besoin.
« Allez chercher la garde. Maintenant. »
Les passants partirent. Valdis était déjà à l'intérieur. Elle avait enjambé le bord de la fenêtre avec l'économie de gestes d'une femme qui ne perd pas de temps en décisions qui s'imposent d'elles-mêmes, et elle se déplaçait dans le désordre de la pièce avec la méthode d'une personne qui cherche quelque chose de précis plutôt que quelque chose en général. Elle trouva le parchemin dans le couloir, plié en deux, taché de sang sur un coin, pas beaucoup, juste assez pour signifier quelque chose. Elle le ramassa, le déplia, et quand Vonzorg et Valarzan eurent enjambé la fenêtre à leur tour, elle le leur tendit sans un mot. Vonzorg lut à voix basse. Le message était court. Adressé à Elvira. Pas de signature, pas d'en-tête, juste des mots qui n'avaient pas besoin d'ornement pour dire ce qu'ils avaient à dire.
Apportez vos recherches à la Grange Rouge. Ou subissez les conséquences.
Vonzorg replia le parchemin et le glissa dans sa veste. Ils fouillèrent. Valdis et Vonzorg prirent l'étage, les deux chambres. Partout le même tableau : tiroirs sortis, contenu répandu, étagères balayées. Quelqu'un avait cherché quelque chose avec méthode, sans se préoccuper de ce qu'il laissait derrière. Valarzan fouillait le rez-de-chaussée, la cuisine, l'arrière-boutique, les espaces qui n'étaient pas des pièces de vie mais des pièces de travail et donc plus susceptibles de contenir ce qu'on cherchait. Il ouvrit des portes, souleva des couvercles, chercha avec la patience d'un homme qui a appris à regarder les détails que les fouilles rapides manquent. Ce fut un filet d'air.
À peine perceptible, passant sous une lourde armoire en chêne dans l'arrière-cuisine, le genre d'armoire dont la présence seule suffit à décourager la plupart des curieux, trop lourde pour être déplacée facilement, trop ordinaire pour sembler cacher quoi que ce soit. Mais l'air ne circule pas sous les armoires posées contre des murs pleins. Il appela ses compagnons à voix basse. À trois, ils poussèrent. L'armoire résista un moment, elle était lourde et avait ses habitudes puis glissa sur les dalles avec un bruit sourd. Derrière : une ouverture, étroite, avec une série de marches raides qui descendaient dans le noir.
Vonzorg fabriqua une torche de fortune avec ce qu'il trouva dans la cuisine, un bâton, un chiffon, de l'huile de lampe. La flamme prit, tremblota, se stabilisa.
La cave était petite, basse de plafond, encombrée de la façon dont les caves accumulées depuis des années finissent par l'être, des caisses, des bocaux d'herbes en réserve, des outils dont on ne se souvient plus pourquoi on les a gardés. Dans un coin, des planches disjointes formaient une sorte d'alcôve derrière des réserves empilées. Valarzan s'immobilisa.
« Il y a quelqu'un ? »
Il dit ça à voix normale, pas doucement comme pour rassurer, pas fort comme pour impressionner. Juste une question posée dans le noir, qui laissait à celui qui l'entendait le choix de répondre ou non. Dans le coin, une grande panière à linge bougea. Elle bougea lentement, précautionneusement, avec la prudence de quelqu'un qui évalue d'abord si ce qu'il va trouver en sortant vaut mieux que ce dans quoi il se cache. Puis le couvercle se souleva, et Lizza émergea de la panière avec ses cheveux défaits et le regard de quelqu'un qui avait eu très peur et qui vérifiait maintenant à quelle vitesse il pouvait cesser d'avoir peur. Elle les reconnut.
La Garde ne Fera Rien
Les larmes vinrent après. Pendant qu'elle était dans la panière, Lizza avait tenu, la peur concentrée dans un espace si petit qu'elle n'avait pas eu la place de se déployer entièrement. Maintenant qu'elle était dehors, dans la cave, avec des gens qu'elle reconnaissait, quelque chose se dénoua et les larmes arrivèrent avec la brutalité tranquille des choses qui avaient attendu leur moment. Valdis s'accroupit à côté d'elle sans rien dire tout de suite. Elle attendit. Ce n'était pas son registre habituel, mais elle savait reconnaître quand parler trop tôt était pire que se taire. Valarzan alla chercher un bout de tissu propre dans les réserves de la cave. Vonzorg gardait la torche haute et regardait ailleurs avec la délicatesse maladroite d'un homme qui ne savait pas comment être utile dans ce genre de situation et choisissait de ne pas l'aggraver. Lizza se calma par degrés. Les larmes s'espacèrent, la respiration se régularisa, et elle essuya son visage avec le tissu que Valarzan lui avait tendu avec ce geste bref et sans cérémonie des gens qui ne font pas des petites choses une grande affaire.
« Raconte-nous depuis le début », dit Valdis. « Tout. »
Il y a deux jours, donc. Deux hommes et une femme, à l'air méchant, dit Lizza, avec la précision d'une enfant qui juge les adultes à leur façon de regarder et qui n'avait pas tort en l'occurrence. Elvira avait envoyé Lizza dans sa chambre avant même qu'ils soient assis, d'un geste rapide et sans explication qui n'en était pas une pour quelqu'un qui connaissait Elvira depuis trois ans. De sa chambre, Lizza avait entendu les voix monter. Des mots qu'elle n'avait pas pu distinguer entièrement, mais le ton s'était suffi à lui-même. Ils étaient repartis. Elvira était remontée avec un visage fermé et une instruction : ne plus s'approcher de la Taverne du Joyeux Drille où Lizza avait l'habitude de jouer avec la fille du tavernier depuis qu'elle était chez Elvira. Pas d'explication. Juste la règle et le visage fermé.
Puis, une heure avant l'arrivée des héros, Elvira était rentrée de sa tournée et avait trouvé Lizza avec le flacon de vernis rouge et les pièces de Vonzorg. Ce qui aurait dû être une vente anodine s'était transformée en réprimande, Elvira lui avait interdit de vendre quoique ce soit en son absence et la punit en la congédiant dans la cave. Et dans la cave, Lizza avait entendu les cris. Des bruits de lutte, le choc de quelque chose de lourd, des voix d'hommes, les mêmes, ou d'autres, elle n'avait pas pu le distinguer. Puis des mots qui avaient traversé le plancher assez clairement pour être retenus : la grange rouge. Puis le silence. Elle était restée dans la panière sans bouger jusqu'à ce que Valarzan demande s'il y avait quelqu'un.
« La Grange Rouge », dit Valdis. « Tu sais ce que c'est ? Où c'est ? »
Lizza secoua la tête, puis se ravisa.
« Je ne sais pas ce que c'est. »
Des bruits de bottes sur les dalles au-dessus, lourds, réguliers, le pas de plusieurs hommes qui n'essaient pas d'être discrets parce qu'ils n'en ont pas besoin. Ils remontèrent. Le sergent était dans la pièce principale avec quatre gardes, examinant le désordre avec l'expression d'un homme qui avait vu suffisamment de maisons saccagées pour avoir développé envers ce spectacle une philosophie pragmatique. Il les écouta. Valarzan lui dit tout, les visiteurs d'il y a deux jours, l'enlèvement, le message, le nom de la Grange Rouge. Sans omettre, sans minimiser, avec la précision d'un rapport d'enquête.
Le sergent hocha la tête plusieurs fois pendant l'exposé avec l'air d'un homme qui écoute et qui a déjà décidé.
« Je vais poster un garde devant la maison. » Il regarda Lizza. « La petite, vous pouvez vous en occuper ? »
Valdis le regarda.
« C'est tout ? »
« La pharmacologue est une adulte. Elle a ses histoires, ses... fréquentations. » Il dit le dernier mot avec la délicatesse d'un homme qui choisit ses termes pour ne pas avoir à développer. « Ce n'est pas la première fois qu'elle attire ce genre d'attention. »
« Elle a été enlevée. »
« Elle a peut-être suivi des gens de son propre chef. »
« Il y a du sang sur ce parchemin. »
« Les gens saignent pour des raisons diverses. » Il ne dit pas ça avec malice, avec la fatigue d'un homme qui avait des priorités et Elvira n'en faisait pas partie. « Je ne peux pas mobiliser des hommes sur une rumeur. »
Valdis ouvrit la bouche. Ce qui allait sortir avait de bonnes chances de rendre la conversation difficile à conclure sur des bases utiles. Valarzan posa une main brève sur son bras, pas pour l'arrêter, juste pour lui donner la demi-seconde nécessaire à décider si ça valait le coup. Elle prit la demi-seconde. Décida que non, pas parce que le sergent avait raison, mais parce que le temps passé à lui prouver qu'il avait tort était du temps qu'Elvira n'avait pas.
« Très bien. » Elle dit ça avec le ton de quelqu'un qui note une chose pour s'en souvenir plus tard.
L'Armoire Secrète
Ils avaient fait une vingtaine de mètres en direction de la Fileuse quand Vonzorg s'arrêta.
« Attendez. »
Les autres se retournèrent.
« Une pharmacologue. » Il dit ça avec le ton d'un homme qui reconsidère quelque chose. « Elvira fabrique ses propres préparations. Elle a un atelier. Des potions, des cataplasmes, des teintures. » Il regarda la direction d'où ils venaient. « On n'a rien vu de tout ça dans la maison. »
Le silence dura le temps que ça prend à trois adultes pour réaliser qu'une enfant de douze ans les regardait avec l'expression polie de quelqu'un qui attend qu'on lui pose la question évidente.
« Lizza », dit Valarzan. « L'atelier d'Elvira. »
« Son armoire secrète », dit Lizza. « Dans la cave. Derrière un mur. »
La décision se prit vite. Valdis irait au Joyeux Drille, quant à Valarzan, Vonzorg et Lizza, ils retourneraient chez Elvira. Le garde posté devant la porte était jeune, avait l'air d'avoir froid, et tenait sa hallebarde avec la conscience d'un homme qui accomplissait une mission qu'il trouvait probablement moins glorieuse que prévu. Il les regarda approcher.
Valarzan laissa Lizza parler, la décision instinctive d'un homme qui savait reconnaître quand une enfant de douze ans aux cheveux défaits était plus convaincante que lui.
« J'ai oublié mon doudou dans la cave. » Lizza dit ça avec la conviction d'une enfant qui n'avait pas eu à mentir sur grand-chose dans sa vie et compensait par l'intensité. « C'est mon mouton en tissu. Je ne peux pas dormir sans. »
Le garde regarda Valarzan. Valarzan haussa légèrement les épaules avec l'expression universelle d'un adulte qui accompagnait un enfant et n'y pouvait pas grand-chose.
« Juste la cave ? »
« Juste la cave. »
« Cinq minutes. »
L'armoire secrète n'était pas difficile à trouver une fois qu'on savait chercher, une section du mur de la cave qui sonnait légèrement creux, avec sur la gauche un crochet qui ressemblait à un support de lanterne et qui déverrouillait un panneau quand on le tirait vers soi. L'atelier d'Elvira s'étendait dans ce qui avait dû être une deuxième cave, plus petite, creusée dans le roc et aménagée avec le soin méticuleux d'une femme qui connaissait la valeur de ce qu'elle y rangeait. Des étagères sur trois murs. Des bocaux numérotés, des fioles bouchées à la cire, des sachets hermétiquement ficelés avec des étiquettes écrites dans une main précise que Valarzan ne déchiffra pas. Il ne chercha pas à comprendre. Il sortit son sac et prit. Méthodiquement, étagère par étagère, les fioles d'abord, les bocaux les plus petits ensuite, les cataplasmes enveloppés dans leur tissu. Ce qui tenait dans le sac tenant dans le sac. Ce qui n'y tenait pas restait là. Il travailla vite, avec la conscience du garde au-dessus et des cinq minutes promises. Puis il remonta dans la cave principale, fabriqua en trente secondes quelque chose qui pouvait passer pour un doudou si on ne regardait pas trop précisément, un chiffon noué en forme vaguement sphérique avec deux bouts qui ressemblaient à des oreilles si l'imagination était indulgente. Il le tendit à Lizza. Elle le regarda.
« C'est ça, ton mouton ? »
« Tu dors sans mouton, en réalité. »
« Oui. » Elle prit le chiffon. « Mais c'est quand même mignon. »
Sur la Fileuse, Lizza mangea ce qu'il y avait, du pain, du fromage, les restes du repas prévu pour chez Elvira, avec l'appétit d'une enfant qui avait passé une heure dans une panière à linge et avait une faim en conséquence. Elle posa des questions sur la Fileuse, sur la laine dans la cale, sur comment on naviguait la nuit. Vonzorg répondit avec la patience d'un homme qui trouvait les questions d'une enfant de douze ans moins fatigants que la plupart des conversations adultes. Elle s'endormit au milieu d'une phrase sur les anguilles du Reik, la tête posée sur son avant-bras, avec la confiance absolue de l'enfance qui décide qu'un endroit est sûr et s'y abandonne entièrement. Vonzorg la couvrit avec ce qu'il trouva.
Au Joyeux Drille, Valdis avait commandé une bière et pris le temps d'écouter avant de faire quoi que ce soit. La salle était bien remplie, les gens qui travaillaient sur les quais, quelques marchands de passage, l'ordinaire d'une taverne de ville fluviale un soir de semaine ordinaire. Les conversations tournaient autour des choses habituelles : le niveau du fleuve, les prix, une livraison en retard, une femme ou un homme selon les tables. Et puis un fragment qui se détachait. Le prince héritier d'Ostland. Une expédition dans les Montagnes Grises. Parti depuis plusieurs semaines, et les nouvelles qui venaient du côté de Karak Norn parlaient d'un accrochage sérieux avec des hommes-bêtes. Des survivants, pas de prince parmi eux. Rumeur, contre-rumeur, certains disaient que c'était confirmé, d'autres que les nouvelles des montagnes étaient toujours fausses à moitié. Rien sur Elvira. Valdis remit la rumeur en circulation d'une façon différente, elle parla à sa voisine de table de l'étrange histoire de l'herboriste de la rue aux volets verts, du cambriolage, de l'enlèvement potentiel. La nouvelle voyagea de table en table avec la vitesse des informations qui combinent le concret et le mystérieux, et Valdis écouta ce qui lui revenait. Toujours rien d'utile. Des gens qui connaissaient Elvira de réputation, quelques-uns qui avaient eu recours à elle avec la discrétion de personnes qui n'avaient pas envie d'en parler en public, personne qui savait quoi que ce soit sur ce soir. Elle se leva et alla au comptoir.
Le tavernier était un homme de la cinquantaine avec les avant-bras de quelqu'un qui avait soulevé des tonneaux toute sa vie et continuait de le faire. Il l'écouta avec l'attention d'un homme habitué à recevoir des informations sans les avoir demandées, ce qui était la condition préalable à quarante ans de métier dans une taverne fluviale. C'est à ce moment que Valarzan arriva. Il franchit la porte, la chercha du regard, la trouva au comptoir, et s'approcha avec l'expression d'un homme qui avait laissé Vonzorg seul avec une enfant endormie le temps raisonnable et avait décidé que ce temps était écoulé.
« Lizza dort », dit-il à voix basse. « Vonzorg la surveille. »
Valdis hocha la tête et se retourna vers le tavernier.
La Grange Rouge
Le tavernier parla avec la brièveté d'un homme qui donnait ce qu'il pouvait parce qu'il le devait. Oui, deux hommes et une femme avaient séjourné ici depuis deux nuits. À l'accent, des gens d'Altdorf, la capitale, les voyelles trop tenues, les consonnes trop nettes, cette façon qu'ont les Altdorfiens de parler comme si tout le monde devrait les comprendre du premier coup. Ils étaient repartis il y a deux ou trois heures avec leur charrette. Direction le nord, vers la route de la capitale apparemment.
« En fin d'après-midi », dit Valdis. « C'est un moment étrange pour partir. »
Le tavernier haussa les épaules avec la philosophie des gens qui avaient hébergé assez de voyageurs pour avoir cessé de trouver les habitudes humaines surprenantes.
« Les gens font ce qu'ils veulent. »
La Grange Rouge, il secoua la tête. Il connaissait des granges, comme tout le monde dans une ville fluviale qui ravitaillait l'arrière-pays. Plusieurs entre dix minutes et une demi-heure à pied selon la direction. Mais une grange rouge spécifiquement, non. Il leva le menton vers une table du fond.
« Otto. »
Le vieil Otto avait la tête d'un homme qui avait vu suffisamment de Weisbruck pour en être devenu un morceau lui-même, les rides profondes, les mains qui n'étaient plus tout à fait tranquilles, et dans les yeux ce regard des très vieux qui ont cessé de regarder les gens pour regarder à travers. Valdis s'assit en face de lui avec une bière qu'elle avait commandée pour lui. Valarzan prit la chaise adjacente. Le vieil Otto accepta la bière avec la grâce d'un homme habitué à ce que les jeunes lui offrent des choses en échange d'informations et qui trouvait l'arrangement parfaitement raisonnable. La conversation prit la forme que ces conversations prennent, un détour par le passé, quelques anecdotes qui n'allaient nulle part mais établissaient qu'Otto était quelqu'un qui savait de quoi il parlait, puis deux pistoles d'argent posées sur la table par Valdis avec la discrétion d'une chose évidente. La Grange Rouge. Otto but une gorgée, réfléchit avec la lenteur d'un homme qui cherche dans des archives intérieures considérables.
« Y a une grange abandonnée. Vers le nord, vingt minutes à pied. » Il posa sa chope. « Elle était peinte en rouge à l'origine, du moins ce qu'il en reste encore. Personne n'y va depuis des années. Les propriétaires sont morts, pas d'héritiers, la ville n'a jamais réclamé le terrain. »
« De la route, c'est visible ? »
« À peine. Les arbres ont poussé. Faut savoir où regarder. »
Il leur décrivit le chemin avec la précision d'un homme qui avait marché ces routes depuis assez longtemps pour les connaître même les yeux fermés. Ils repartirent vers les quais au petit trot. Sur la Fileuse, Lizza dormait toujours, la respiration régulière d'un sommeil profond, sans rêves visibles, la tête légèrement tournée vers le bois du pont. Vonzorg veillait à côté d'elle avec un livre posé sur les genoux qu'il ne lisait pas vraiment. Ils lui dirent ce qu'ils avaient trouvé. Le problème se posa immédiatement et personne n'eut besoin de le formuler, ils se regardèrent tous les trois dans le même instant et regardèrent Lizza dans le même instant, et la conclusion était évidente et inconfortable. Une grange abandonnée la nuit, dans les bois au nord de Weisbruck, avec ce qu'elle contenait probablement, ce n'était pas un endroit pour une enfant de douze ans qui venait de passer une heure dans une panière à linge. Vonzorg souleva Lizza avec les précautions d'un homme qui n'avait jamais eu l'occasion de porter beaucoup d'enfants endormies et qui découvrait que c'était plus difficile qu'il n'y paraissait, pas dans le poids, dans la coordination. Elle ne se réveilla pas. Il ajusta sa prise, stabilisa sa tête contre son épaule, et repartit vers la ville avec la démarche prudente d'un homme qui portait quelque chose de fragile.
Le tavernier du Joyeux Drille ouvrit sa porte avec l'expression d'un homme qui avait cru sa soirée terminée. Vonzorg lui expliqua en peu de mots. La petite amie de sa fille, une nuit seulement, il viendrait la reprendre au matin. Le tavernier regarda Lizza endormie dans les bras du mage avec le regard d'un homme qui se débattait entre sa prudence naturelle et quelque chose de plus direct qui remontait de l'endroit où il gardait la mémoire de ce qu'Elvira avait fait pour sa fille.
« Demain matin. » Il s'effaça pour laisser passer. « Tôt. »
« Tôt », confirma Vonzorg.
Il déposa Lizza dans le lit que le tavernier lui désigna, ajusta la couverture, et repartit sans se retourner. La sortie nord de la ville. Mannslieb était pleine, une nuit claire, presque trop claire pour ce genre d'expédition, la lune qui posait sa lumière blanche sur les pavés et les rendait lisibles comme une page. Ils s'équipèrent sans commentaire. Le chemin que le vieil Otto leur avait décrit se suivit facilement dans la lumière de Mannslieb, un sentier qui quittait la route principale après le troisième poteau kilométrique, s'enfonçait entre des arbres, longeait un mur de pierre effondré sur sa droite. Vingt minutes, avait dit Otto. Ce fut vingt minutes. Les arbres s'ouvrirent légèrement sur une clairière approximative, et au fond, dans la lumière blanche de la pleine lune, la grange apparut. Abandonnée, défraîchie, avec le toit légèrement affaissé d'un côté et les planches des murs qui avaient perdu leur aplomb sous les années et les saisons. La porte principale était fermée. Et sur ce qui restait de peinture sur les planches les plus abritées, là où la pluie n'avait pas eu le temps de finir son travail, quelques traces de rouge encore visibles, sombres dans la lumière lunaire, comme une couleur qui refusait de disparaître entièrement. Pas de lumière visible depuis l'extérieur. Pas de bruit audible depuis l'extérieur.
L'Étage de la Grange
Valdis longea le mur de la grange en rasant les planches, les pieds posés avec le soin d'une femme qui avait appris à se déplacer dans le silence avant même d'apprendre à se battre. La lumière de Mannslieb était trop généreuse pour son goût ce soir, elle découpait les ombres avec une précision de gravure et ne laissait pas beaucoup de zones de passage entre les zones éclairées. Elle arriva à la double porte principale et s'arrêta. Les planches avaient des interstices, pas des trous, juste les espaces que le bois donne quand il sèche et joue depuis des années. Elle colla son œil à l'un d'eux, laissa ses yeux s'ajuster. La première partie de la grange avait dû être des box à chevaux dans une vie antérieure, les séparations étaient encore là, en bois sombre, délimitant des espaces vides. La charrette était juste derrière la porte, poussée là pour dégager ou bloquer, difficile à dire. Et appuyé contre elle, les bras croisés, la tête légèrement inclinée avec l'air de quelqu'un qui attendait sans trouver ça particulièrement ennuyeux, un homme en armure de cuir avec un gourdin accroché à la ceinture. Il regardait la porte. Pas dans sa direction spécifiquement, juste dans la direction de la porte, avec le regard vague de quelqu'un qui n'attendait rien et se tenait prêt à tout.
Au fond, un demi-niveau surélevé, le fenil, probablement, avec une ouverture vers l'extérieur et la lumière de Mannslieb qui tombait dedans de façon oblique. Elle ne voyait pas ce qu'il y avait là-haut depuis son angle. Elle s'écarta de la porte et fit le tour. L'arrière de la grange était dans l'ombre du toit affaissé, ce qui était une faveur que la nuit leur accordait. L'ouverture du fenil donnait sur cette façade, une large ouverture, assez large pour passer facilement, à environ deux mètres du sol. Pas de volet, pas de protection. Juste l'espace et la hauteur. Vonzorg avait suivi à distance et la rejoignit sans bruit. Elle lui fit signe. Il comprit et croisa ses mains à hauteur de genou, dos au mur. Elle posa le pied dedans, se hissa en douceur jusqu'à pouvoir passer la tête dans l'ouverture et regarder.
L'étage était une vaste surface de planches poussiéreuses avec quelques restes de foin dans les coins. La lumière de la lune entrait par l'ouverture et découpait un rectangle blanc sur le sol, laissant le reste dans une pénombre relative. Dans cette pénombre, une silhouette allongée sous une couverture, dormant, ou faisant semblant, immobile en tout cas. À côté, assis sur une caisse retournée, un homme en armure de cuir qui s'occupait les mains avec la lame de sa dague et l'extrémité de ses ongles, avec le calme d'un homme qui ne craignait pas d'être interrompu. Et face à elle, dans le rectangle de lune, attachée sur une chaise avec des cordes aux poignets et aux chevilles, Elvira. La tête penchée, inconsciente ou à bout de forces. Le visage tuméfié, une joue enflée, une coupure qui avait séché au-dessus de l'arcade. Quelqu'un avait eu une conversation avec elle que les mains avaient accompagnée. Valdis se laissa redescendre sans un bruit.
Elle retrouva ses compagnons à la lisière des arbres et dit ce qu'il y avait à dire en peu de mots, un homme en bas près de la porte, un homme en haut qui veillait, une silhouette endormie indéterminée, Elvira attachée et en mauvais état. Trois contre trois au moins. Peut-être la femme du Joyeux Drille dans la silhouette endormie. Le plan se forma rapidement, avec la concision des gens qui n'avaient pas le luxe de prendre leur temps.
Valarzan seul à la porte principale. Il l'enfonçait, prenait l'homme au gourdin avant qu'il ait le temps de crier ou de se préparer. La surprise comme unique avantage sur ce terrain-là. Pendant ce temps, Vonzorg faisait la courte échelle à Valdis pour l'ouverture du fenil, elle passait à l'étage pendant que Vonzorg courait rejoindre Valarzan par la porte principale. Simple. Avec les marges d'erreur habituelles. Valarzan vérifia une dernière fois la position de ses armes. La lune éclairait le chemin entre les arbres et la porte de la grange avec une précision qu'il n'aurait pas souhaitée dans d'autres circonstances. Là, elle servirait, il n'avait pas besoin d'être discret pour cette partie-là. Il avait besoin d'être rapide. Il regarda ses compagnons.
« Quand vous entendez la porte. »
Ils hochèrent la tête. Il repartit vers la grange.
La Grange en Feu
La porte résista. Valarzan l'avait chargée avec l'élan et le poids d'un homme qui avait enfoncé suffisamment de portes pour avoir une opinion sur la façon dont le bois cède, et celle-là ne céda pas. Elle craqua, elle gémit, les gonds protestèrent, mais elle tint, et le bruit de l'impact résonna dans la grange avec la discrétion d'un tonnerre de printemps.
À l'étage, la couverture bougea. Valdis était déjà là, Vonzorg l'avait hissée dans la seconde qui avait suivi le premier impact, et ses pieds avaient trouvé le plancher poussiéreux du fenil pendant que le bruit de la porte ratée résonnait encore. L'homme à la dague s'était levé d'un bloc, le gourdin dans la main avant même d'être debout, les yeux qui cherchaient d'où venait le danger. Il la trouva. Il avança. Elle était déjà en garde. La rapière trouva son bras avant que le gourdin ait terminé son arc — une entaille longue et franche qui lui ouvrit l'avant-bras de façon convaincante. Le gourdin tomba sur les planches avec un bruit creux. L'homme recula en soufflant, le bras serré contre lui, le regard qui réévaluait rapidement la situation.
En bas, Vonzorg avait rejoint Valarzan. Le deuxième essai sur la porte fut collectif, Valarzan à l'épaule, Vonzorg avec un coup de pied au niveau de la serrure, leurs deux énergies sur le même point au même moment. Cette fois le bois parla le bon langage et la porte s'ouvrit en arrachant son loquet. L'homme au gourdin du rez-de-chaussée n'était plus à son poste. Valarzan regarda vers le fond de la grange, une échelle, rapidement, et des bruits de pas à l'étage. Il courut. L'homme avait monté à l'étage en même temps que Valarzan arrivait au bas de l'échelle. Il la saisit par le bas, grimpa vite, et à mi-parcours sentit l'échelle se dérober sous lui, l'homme l'avait basculée depuis l'étage, les pieds poussant contre les barreaux supérieurs. Valarzan sauta, atterrit, se redressa. Vonzorg avait épaulé son arbalète depuis le bas. Le carreau fila vers l'étage, frôla l'homme qui s'écartait, se planta dans une poutre. Un tir manqué, mais l'homme avait perdu une seconde à esquiver.
À l'étage, Valdis avait deux problèmes. L'homme au bras blessé qui reprenait ses esprits d'un côté, et la silhouette de sous la couverture, la femme, effectivement qui s'était levée et avait sorti un couteau de sa ceinture avec la rapidité de quelqu'un pour qui ce geste était aussi naturel que respirer. Valdis recula d'un pas, mit de la distance, calcula. Elle prit un coup, l'homme avait récupéré assez pour avancer et placer quelque chose de sa main gauche sur son flanc droit, à travers le cuir, pas profond mais suffisant pour faire mal et se faire sentir. Elle encaissa, rendit avec intérêt. La rapière entra dans l'épaule de l'homme avec suffisamment de conviction pour qu'il s'en souvienne, et il trébucha, encore debout mais soufflant comme une forge, le sang qui ruisselait le long de son bras et maintenant de son épaule, ses jambes qui commençaient à discuter avec le reste de son corps sur l'opportunité de continuer.
Valarzan avait redressé l'échelle et la tenait pendant que Vonzorg montait. Il lui emboîta le pas. L'homme qui avait basculé l'échelle s'était positionné, derrière Elvira, toujours inconsciente sur sa chaise, la dague tirée, le regard qui calculait ce que la présence d'un otage valait dans cette configuration. Vonzorg incanta. Pas quelque chose de spectaculaire, quelque chose de précis. La manche de l'homme prit feu. Une flamme légère, contenue, exactement là où elle devait être. Pas un incendie. Juste suffisamment de feu sur suffisamment de tissu pour que la main lâche la dague et s'occupe d'autre chose. L'homme cria, lâcha tout, porta sa manche à sa bouche. Valarzan monta les deux derniers barreaux et ne s'arrêta pas. Et l'homme à l'épaule percée s'effondra sur les planches dans un bruit sourd et définitif, les forces qui avaient tenu jusqu'ici décidant toutes en même temps que c'était assez. La paille prit feu. Ce fut rapide, trop rapide, comme ça l'est toujours dans un endroit qui n'a pas vu de pluie depuis des semaines et qui contient vingt ans de poussière combustible. L'homme avait voulu étouffer la flamme sur sa manche en la frottant contre quelque chose, et ce quelque chose avait été le bord d'une botte de paille sèche qui traînait contre le mur depuis assez longtemps pour avoir oublié qu'elle avait été de l'herbe. La flamme traversa la paille. La paille atteignit les planches. Les planches avaient des voisines. L'homme en feu hurlait et cessait d'être un problème tactique. Valarzan ne s'arrêta pas pour regarder. Il alla droit à Elvira, les cordes aux poignets d'abord, sa dague qui trouvait les nœuds et les coupait, les cordes aux chevilles ensuite. Elle était inconsciente, la tête tombant en avant quand les liens lâchèrent, son poids qui devenait le sien à absorber. Il la chargea sur son épaule. La femme avait essayé de fuir vers l'ouverture du fenil mais Valdis lui coupait l'angle, la rapière entre elles deux, la posture de quelqu'un qui n'allait pas bouger et le savait. La femme calcula ce calcul, vit ce qu'il donnait, et posa son couteau sur les planches. Elle se mit à genoux avec les mains écartées. Vonzorg lui fit une clé de bras depuis derrière, pas violemment, avec la fermeté suffisante.
« Dehors. »
Ils sortirent par l'ouverture du fenil, Valdis d'abord, puis Vonzorg avec la prisonnière, puis Valarzan avec Elvira sur l'épaule qui descendit l'échelle extérieure qu'ils avaient utilisée pour monter, en faisant attention à chaque barreau avec le poids qu'il portait. La grange brûlait derrière eux. Pas encore entièrement, le feu travaillait, montait, cherchait son chemin dans la structure sèche avec la méthodologie des choses qui savent qu'elles ont du temps. La lumière orange s'ajoutait à la blanche de Mannslieb et créait quelque chose d'étrange sur la clairière. Les chevaux de la charrette s'agitaient contre leur attache. Valdis les détacha d'un geste, pas de raison de laisser des bêtes brûler. Il posa Elvira dans l'herbe à bonne distance de la grange, vérifia qu’elle ne respirait, régulièrement, pas parfaitement, mais régulièrement. Son visage dans la lumière de l'incendie montrait ce que la pénombre de l'étage avait seulement laissé deviner. Quelqu'un avait eu le temps de faire du travail. Vonzorg maintint la prisonnière à genou dans l'herbe, les bras dans le dos.
La Capitainerie de Nuit
La sirène de Weisbruck n'avait rien de subtil, un son de corne répété, grave et régulier, le signal de feu que toute ville fluviale avait fini par développer après avoir brûlé une fois trop souvent. Quelqu'un depuis les remparts ou depuis une tour de guet avait vu la lueur orange dans la campagne au nord et avait fait ce qu'il fallait faire. Ils avaient peut-être vingt minutes.
« Vonzorg, tu prends Elvira. » Valdis avait déjà regardé le sentier, regardé la prisonnière, regardé Valarzan, et fait le calcul. « On va à leur rencontre. »
« Et elle ? » Vonzorg désignait la femme à genou dans l'herbe.
« Valarzan. »
Valarzan avait déjà l'expression de quelqu'un qui savait ce qu'on lui demandait et trouvait l'arrangement correct. Vonzorg chargea Elvira contre lui avec la même précision approximative qu'il avait mise à porter Lizza, en apprenant, légèrement, sur le tas. Valdis prit la tête du sentier. Ils partirent vers Weisbruck.
Valarzan emmena la femme à l'écart du sentier, pas loin, juste suffisamment pour que la conversation soit privée et que les premières lueurs des torches des gardes ne les trouvent pas à la vue directe. Il n'eut pas à beaucoup travailler. La femme était d'Altdorf, ça se sentait à sa façon de s'exprimer, les mêmes voyelles tenues que le tavernier avait mentionnées. Pas une professionnelle au sens où Adolphus Kuftsos l'avait été, plutôt quelqu'un qu'on engage pour faire quelque chose de précis sans trop poser de questions, parce que les questions coûtent plus cher et qu'on ne veut pas les payer. Le chef de la bande était mort dans la grange. Elle le dit sans émotion particulière, il n'était pas son ami, il était son employeur temporaire, et sa mort était surtout un problème pratique. Le commanditaire ? Elle ne savait pas. Elle n'avait jamais vu son visage. Les ordres étaient passés par écrit, l'argent par intermédiaire. Ce n'était pas inhabituel dans les commissions d'Altdorf qui voulaient rester propres. La mission était simple dans sa formulation : trouver la pharmacologue de Weisbruck, récupérer toutes ses recherches en lien avec la mutation, documents, notes, carnets et repartir. Sans laisser de trace, de préférence. La violence n'était pas dans le contrat initial mais n'était pas exclue si nécessaire.
« Elle n'a pas voulu donner ses carnets. »
« Et vous lui avez demandé avec insistance. »
La femme ne répondit pas à ça, ce qui était une réponse.
« Le commanditaire. Une organisation ? Un individu ? »
« Je ne sais pas. » Elle dit ça avec la sincérité lasse de quelqu'un qui aurait peut-être menti avec plus d'énergie si la situation s'y était prêtée. « Quelqu'un qui a de l'argent et qui ne veut pas qu'on sache qu'il en a sur ce sujet-là. »
Valarzan l'écouta encore quelques minutes, retourna ce qu'elle lui donnait, trouva que ce n'était pas beaucoup mais que c'était probablement tout ce qu'elle avait. Il la remit debout et prit la direction du sentier. Les torches des gardes apparurent au tournant, portées par une troupe qui courait au pas de course, suffisamment vite pour arriver, pas si vite qu'on perdrait le souffle avant d'avoir éteint quoi que ce soit. En tête, le sergent. Il reconnut Valdis et Vonzorg dans la lumière des torches et son expression dit plusieurs choses simultanément, qu'il les reconnaissait, qu'il n'était pas enchanté de les revoir dans ce contexte, et qu'il devait traiter la situation telle qu'elle se présentait plutôt que telle qu'il l'aurait préférée.
« Encore vous. »
« Encore nous », dit Valdis. « Elvira. » Elle désigna la pharmacologue inconsciente contre l'épaule de Vonzorg. « Enlevée par trois individus d'Altdorf. La grange rouge au nord, c'est là que votre feu vient de. »
Le sergent regarda la lueur orange dans le ciel derrière eux, regarda Elvira, regarda Vonzorg qui avait l'air épuisé sous le poids.
« Et les individus ? »
« Un mort dans la grange. Un deuxième dans la grange, état inconnu. » Valdis dit ça avec la précision d'un rapport. « Une prisonnière. »
Elle fit un geste vers le sentier où Valarzan arrivait avec la femme les mains liées dans le dos.
Le sergent souffla par le nez, le soupir d'un homme qui avait prévu une soirée différente.
« À la capitainerie. Tout le monde. »
La capitainerie de Weisbruck la nuit ressemblait à toutes les capitaineries de nuit, des chandelles dans les bureaux du fond, un greffier de permanence qui avait l'air d'avoir été arraché à quelque chose de plus agréable, et une salle d'attente avec des bancs dont le bois disait qu'ils avaient servi longtemps. Ils y furent une heure après la grange. Elvira fut emmenée au temple de Shallya pour recevoir des soins. La prisonnière était dans la salle voisine avec deux gardes. Le sergent prit les dépositions avec la méthode d'un homme qui avait appris à noter ce qu'on lui disait sans forcément croire tout ce qu'il notait. Il posa ses questions, ils répondirent, le greffier écrivit. À un moment, entre deux questions, Valdis dit ce qu'elle avait envie de dire depuis qu'ils avaient quitté la maison aux volets verts.
« Si vous aviez agi ce soir quand nous vous avons signalé l'enlèvement, elle ne serait pas dans cet état. »
Le sergent ne répondit pas.
Le Secret d'Elvira
La nuit sur la Fileuse fut courte et sans histoire, ce qui était, dans les circonstances, exactement ce dont ils avaient besoin. Ils s'endormirent avec la fatigue des gens qui ont fait beaucoup de choses en peu d'heures et qui n'ont plus l'énergie de penser à ce qu'ils ont fait. Le dixième jour de Pflugzeit commença à la capitainerie. Le sergent les reçut avec la sobriété d'un homme qui avait passé la nuit à lire des dépositions et à se faire une opinion sur les événements. Il était moins agacé que la veille, pas chaleureux, pas particulièrement reconnaissant, mais il avait l'honnêteté de quelqu'un qui reconnaît la réalité des faits quand elle lui est présentée de façon suffisamment documentée pour ne pas laisser de doute. Ils étaient disculpés. L'enlèvement était avéré, les agresseurs identifiés, deux morts dans la grange et une prisonnière en cellule. La prisonnière était entre les mains du tribunal civil de Weisbruck. Ce n'était plus leur affaire.
« Vous pouvez partir », dit le sergent. Il dit ça avec l'intonation de quelqu'un qui formulait une autorisation et une suggestion dans la même phrase. Valdis le nota. Elle ne le dit pas, mais elle le nota.
La maison aux volets verts avait retrouvé quelque chose de sa tenue, pas entièrement, la pièce principale portait encore les traces de la fouille de la veille, mais quelqu'un avait ramassé les bocaux, relevé la table, replacé ce qui pouvait l'être. Lizza, probablement, avec la méthode tranquille d'une enfant qui rangeait parce que c'était ce qu'il y avait à faire. Elvira ouvrit la porte elle-même. Son visage portait la nuit, la joue encore gonflée, l'arcade fermée sur une entaille propre qu'on avait nettoyée, des cernes qui allaient rester quelques jours. Mais elle se tenait droite et ses yeux avaient la netteté des personnes qui ont décidé de continuer. Elle les fit entrer, les fit asseoir, et les remercia avec la sincérité directe d'une femme qui n'avait pas l'habitude d'en faire trop et qui en faisait suffisamment pour que ce soit clair. Valarzan posa le sac sur la table, les potions, les cataplasmes, les sachets d'herbes, les fioles bouchées à la cire, tout ce qu'il avait descendu de l'atelier secret la veille avec la méthode d'un homme qui ne comprenait pas les étiquettes mais savait que les choses de valeur méritaient d'être préservées. Elvira regarda le sac. Regarda Valarzan. Quelque chose passa sur son visage, peut-être de la surprise, peut-être simplement la reconnaissance d'un geste qui lui avait coûté de la prudence et du temps qu'il n'avait pas.
« Merci », dit-elle. Juste ça.
Elle leur raconta son histoire avec la concision de quelqu'un qui avait appris à la raconter vite, aux bonnes personnes, sans s'y attarder plus que nécessaire. Trois ans à Weisbruck. Sous un faux nom, Elvira n'était pas le sien, ou pas entièrement. Elle venait d'Altdorf, où des gens qu'elle n'avait jamais pu identifier clairement la traquaient depuis suffisamment longtemps pour qu'elle ait appris à ne pas rester au même endroit trop longtemps. Deux raisons à cette traque. La première était connue, presque banale dans l'Empire, elle pratiquait l'avortement. Pas de façon revendiquée, pas par idéologie, mais parce que des femmes venaient la voir dans des situations où personne d'autre ne pouvait les aider et qu'elle avait la compétence de le faire. L'Église de Shallya désapprouvait. Les autorités fermaient les yeux la plupart du temps mais fermaient moins les yeux quand quelqu'un les leur ouvrait de force. La seconde raison était moins connue. Depuis des décennies, en marge de tout le reste, elle menait des recherches. Sur la mutation. Pas sur la façon de la traiter après, sur la façon de l'empêcher avant. Pendant la gestation, dans les premières semaines, quand certaines mutations se développaient encore à l'état de potentialité dans le ventre de la mère, avant de se manifester. Un remède préventif, pas pour les mutants déjà nés, pour les enfants qui ne l'étaient pas encore. Ses recherches n'étaient pas abouties. Mais elles avançaient. Et apparemment, elles intéressaient du monde, un monde qu'elle n'avait jamais réussi à identifier et qui préférait manifestement que ses travaux ne progressent pas, ou progressent entre d'autres mains.
« Qui voudrait empêcher ça ? » dit Vonzorg.
« Quelqu'un qui a besoin que les mutants continuent d'exister », dit Elvira simplement. « Ou qui veut contrôler la façon dont ils existent. »
Elle laissa le silence effectuer son travail.
« Je vais devoir partir encore. » Elle dit ça avec la lassitude tranquille de quelqu'un qui l'avait déjà fait et savait comment ça se passait. « Middenheim, probablement. Grande ville, beaucoup de monde, les gens s'y perdent facilement. »
Elle regarda Lizza qui rangeait dans la pièce voisine avec une concentration visible.
« Avec Lizza. »
Pour les remercier, elle dit ça comme elle aurait dit le reste, avec le même ton pratique, elle leur céda deux cataplasmes. Des préparations complexes, expliqua-t-elle, qui accéléraient significativement la guérison des muscles meurtris ou fracturés. Pas de la magie, juste une connaissance approfondie de ce que certaines plantes faisaient au tissu musculaire quand on les combinait correctement.
« Ne les utilisez pas pour des blessures superficielles », dit-elle. « Ça serait du gâchis. »
Le reste de ses stocks, les potions, les plantes, les sachets leur fut vendu à moitié prix avec la liste de ce que contenait chaque étiquette, dictée par Elvira pendant que Vonzorg prenait des notes avec la concentration d'un homme qui commençait à voir l'intérêt pratique d'un inventaire bien tenu. Le reste de la journée appartint aux préparations. La Fileuse vérifiée, la cale réorganisée, les provisions complétées pour trois jours de navigation. Ils dormirent tôt, Weisbruck avait été généreuse en événements et ils n'avaient aucune raison de lui en demander davantage.
À l'aube du onzième jour de Pflugzeit, la Fileuse pénétra sur le canal de Weisbruck, étroit et régulier, avec ses berges proches et ses reflets immobiles. Ils le savaient d'expérience, trois jours de navigation jusqu'à Altdorf, si le temps et le canal étaient coopératifs. Trois jours sur l'eau avant la capitale de l'Empire, avec sa cargaison de laine et de charbon, ses avis de recherche à Bogenhafen, ses lettres envoyées et ses réponses attendues, et quelque part dans ses poches l'adresse d'un homme de commerce nommé Hohenzoll. Valdis prit la barre de la Fileuse. Vonzorg étala ses cartes. Valarzan regarda la ville de Weisbruck rétrécir derrière eux dans la brume matinale du canal.
« Trois jours », dit-il.
« Trois jours », dit Vonzorg sans lever les yeux de ses cartes.
Le canal coulait devant eux, régulier et patient, vers Altdorf.
Le Retour au Reiksport
La première journée sur le canal fut une leçon pratique de navigation pour Valdis. Elle n'avait pas la prétention de l'avoir demandée, mais les faits s'imposaient d'eux-mêmes, Vonzorg était plus utile aux manœuvres sur le pont, Valarzan récupérait encore de sa blessure au dos, et quelqu'un devait tenir la barre. Elle la prit avec la même façon qu'elle prenait les choses en général, sans grand cérémonial et en apprenant ce qui devait être appris pendant qu'il y avait encore de l'eau sous la coque. Le canal de Weisbruck était étroit mais prévisible, pas les courants changeants de la Bogen ni les méandres du Reik, juste une ligne d'eau avec des berges proches et des règles simples si on les respectait.
La grande écluse arriva dès la sortie de Weissbruck. Deux couronnes d'or pour le passage, collectées par un éclusier qui avait le regard de quelqu'un qui avait vu passer tout ce que les fleuves transportaient et n'en était plus à se poser de questions. La Fileuse passa, les portes se refermèrent, le niveau monta. Valdis tint la barre pendant la montée avec la concentration d'une femme qui n'avait pas envie que son premier passage d'écluse devienne anecdotique pour de mauvaises raisons. Il ne le devint pas. Le soir fut partagé, certains sur la Fileuse, d'autres à l'auberge-relais de l'écluse, selon les préférences et les besoins. La nuit passa sans incident, ce qui continuait d'être la meilleure nouvelle possible. Le lendemain, même organisation. Valdis à la barre, Vonzorg sur le pont, Valarzan qui récupérait, ses muscles du dos le faisaient encore souffrir, le genre de douleur sourde et persistante qu'on ne règle pas en une nuit mais qui s'améliore avec du temps et peu de mouvements brusques. Vers midi, une écluse mineure. Une de ces écluses de taille modeste qui ponctuent les canaux toutes les quelques heures, gérées par un gardien solitaire dans une maisonnette de pierre. Valarzan était sur le pont pendant la manœuvre, debout contre le bastingage, regardant l'écluse et sa rive avec l'habitude d'un homme qui avait fini par regarder les rives par défaut. Il les vit. Le couple de colporteurs. Ulrich et Greta Steinback, qui n'avaient pas séjourné au Joyeux Drille malgré ce qu'ils avaient dit, qui avaient disparu de Weisbruck sans laisser de trace visible, et qui se trouvaient maintenant sur la rive de cette écluse mineure à regarder la Fileuse passer.
Ils le regardaient. Et l'un d'eux, puis l’autre, portait sa main droite à son oreille gauche avec ce mouvement précis et délibéré qu'il avait vu pour la première fois sur la Place du Roi à Altdorf, des semaines et plusieurs vies en arrière. Le signe de reconnaissance.
Valarzan les regarda. Ne répondit pas. Les observa avec la neutralité d'un homme qui note sans réagir. Ils échangèrent un regard entre eux, court, chargé de quelque chose et partirent, s'éloignant le long de la rive avec la démarche décontractée de gens qui n'étaient pas là. Il en parla le soir, à l'auberge-relais, quand ils eurent commandé et que la table leur appartint suffisamment pour une conversation à voix basse. Vonzorg posa sa fourchette.
« Tu n'as pas répondu au signe. »
« Non. »
« Nous avons préparé une lettre pour exactement cette situation. » Vonzorg dit ça avec la patience d'un homme qui rappelle quelque chose d'évident. « Si les membres de la Main Pourpre pensent que tu es Kastor Lieberung, les approcher nous donnait une ouverture. »
Valarzan réfléchit un moment avant de répondre, la réflexion d'un homme qui cherchait une explication convaincante à un instinct.
« Ces deux-là nous suivent depuis Weisbruck. Peut-être avant. » Il dit ça lentement. « La Main Pourpre surveille. Elle n'approche pas. Quand elle approche, c'est que quelque chose a changé. »
« Ce qui veut dire quoi ? »
Valarzan haussa légèrement les épaules, pas l'indifférence, l'honnêteté d'un homme qui n'avait pas de réponse entièrement satisfaisante et préférait ne pas en inventer une. Vonzorg entendit la rumeur sur Bogenhafen entre le plat principal et le dessert, portée par deux marchands à la table voisine qui avaient l'accent d'Altdorf et la façon des gens qui tenaient leurs informations de quelqu'un qui tenait ses informations de quelqu'un d'autre. Un envoyé du Conseil Privé de l'Empereur à Bogenhafen. Discret à l'arrivée, moins discret dans ses questions. Des affaires liées aux événements de la Schaffenfest, les familles marchandes disparues, le juge mort, les troubles dans les égouts dont personne ne comprenait exactement l'étendue. Vonzorg écouta sans se manifester, mangea son dessert, et rangea l'information à côté des autres.
Le troisième jour se leva gris et venteux, avec la pluie qui arrivait par rafales obliques depuis le nord et rendait le pont glissant et la barre lourde. Valarzan prit la barre. Il s'en sortit mieux que prévu, mieux que lui-même l'avait anticipé. Quelque chose dans le canal venteux avait une logique qu'il retrouvait, les mains qui apprenaient à sentir le poids de l'eau sur le gouvernail différemment par mauvais temps, le bateau qui se comportait d'une façon lisible une fois qu'on acceptait que les règles changeassent avec les conditions. La journée passa sous la pluie, le canal qui s'élargissait progressivement, les berges qui s'animaient, les bateaux plus nombreux, les signaux et les cris des bateliers qui commençaient à appartenir à un vocabulaire reconnaissable. Et dans la lumière de fin de journée, sous un ciel qui avait décidé de s'éclaircir légèrement pour l'occasion, le Reiksport apparut. Le grand port d'Altdorf. Ses dizaines de quais, ses centaines de bateaux, son bruit particulier fait de toutes les villes qui se retrouvent dans un même point. Les lumières qui s'allumaient une à une dans la nuit tombante, les grandes grues immobiles pour la soirée, les voix qui portaient sur l'eau depuis des embarcadères que la distance rendait indistincts. Valarzan chercha un poste d'amarrage parmi les allées et venues du port, trouva ce qu'il fallait, amena la Fileuse contre le quai avec les gestes d'un homme qui commençait à savoir faire ça. Les cordes sautèrent sur les bollards. Altdorf les regardait depuis ses rives avec cette façon des grandes villes d'exister indépendamment de l'importance que vous vous accordez.
« On est là », dit Valdis.
Ce n'était pas une observation particulièrement profonde. Elle dit ce qu'il y avait à dire.
La Paume Pourpre
Le sergent Muller arriva avant même qu'ils aient fini d'amarrer. Un homme de la quarantaine, uniforme de la garde d'Altdorf bien tenu, avec la démarche d'un fonctionnaire qui avait fait ce circuit suffisamment de fois pour que les gestes soient devenus automatiques. Quatre débardeurs de la guilde l'accompagnaient, costauds, taiseux, avec le tablier de cuir et le regard professionnel de gens dont le travail consistait à voir ce qu'il y avait à voir sans en faire plus.
« Le capitaine du bateau ? »
Valarzan fit un pas en avant. Vonzorg resta à côté de lui. Muller se présenta avec la brièveté d'un homme qui se présentait vingt fois par jour, sergent du port, contrôle de routine des nouvelles arrivées. Il demanda les papiers de la Fileuse. Valarzan les sortit, les documents de la capitainerie de Weisbruck, propres, tamponnés, à son nom. Muller les parcourut avec l'attention d'un homme qui lisait pour vérifier, pas pour apprendre, et hocha la tête. Pendant ce temps, les quatre débardeurs avaient descendu dans la cale avec Valdis, vérification de la cargaison, inventaire rapide pour la douane du port. Valdis les accompagnait avec la neutralité d'une femme qui n’avait rien à cacher et pas de raison de le montrer autrement. Muller leur expliqua les règles avec la fluidité d'un discours répété, deux pistoles d'argent par jour pour l'emplacement d'amarrage, possibilité de louer la surveillance de la guilde des débardeurs pour deux pistoles supplémentaires, renouvellement quotidien, paiement à l'avance. Les débardeurs remontèrent de la cale, rien à signaler, la laine et le charbon en ordre, les documents cohérents avec le contenu. Muller les regarda partir, satisfait de son inventaire, et se retourna vers Valarzan. Il lui tendit la main.
« Bienvenue à Altdorf. »
Valarzan la serra. La nuit tomba sur le Reiksport avec le bruit du port qui diminuait progressivement, jamais jusqu'au silence, une ville comme Altdorf ne se taisait pas vraiment, mais jusqu'à quelque chose de plus sourd et de plus régulier qui permettait à un homme épuisé de s'endormir. Ils dormirent sur la Fileuse.
Le quatorzième jour de Pflugzeit. L'aube sur le Reiksport était bruyante avant d'être lumineuse, des voix, des cordes, des gabarits qui frappaient les coques dans le noir encore présent, la vie du port qui reprenait avec l'impatience de quelque chose qui n'avait jamais vraiment arrêté. Ils déjeunèrent sur le pont, dans la lumière grise du matin qui arrivait depuis l'est par-dessus les toits d'Altdorf. Du pain, du fromage, ce qu'il y avait. Ce fut en posant sa tasse que Valarzan regarda sa main droite. Il la regarda une seconde. La tourna. La regarda encore. La paume entière était teintée de pourpre. Pas une marque, pas un tatouage aux bords nets comme on en faisait à l'encre ou à l'aiguille. Une teinte, profonde, sombre, qui avait pénétré la peau comme quelque chose qui s'y était infiltré plutôt qu’appliquer de l'extérieur, couvrant toute la surface de la paume depuis la base des doigts jusqu'au poignet. Il resta immobile un moment avec cette main devant lui. Et le souvenir revint, la poignée de main de Muller la veille. Ferme, normale, rien d'exceptionnel dans le geste lui-même. Mais maintenant sa paume était pourpre et qu'il n'y avait qu'une façon dont ces deux faits pouvaient être liés.
« Vonzorg. »
Vonzorg leva les yeux de son café. Vit la main. Posa le café. Valdis s'approcha sans un mot et regarda la paume de près, puis le visage de Valarzan, puis la paume encore.
« Muller », dit Valarzan.
« Muller », confirma Vonzorg.
Un sergent de la garde du port d'Altdorf qui faisait ses rondes depuis combien d'années, qui serrait des centaines de mains de capitaines de bateaux, qui vérifiait des papiers et collectait des droits de quai. Un homme ordinaire dans une fonction ordinaire, qui n'avait rien montré de particulier et n'avait rien eu besoin de montrer. Et qui avait serré la main de Kastor Lieberung à son arrivée au Reiksport avec quelque chose dans la paume.
« Le couple de colporteurs il y a deux jours », dit Valdis lentement. « Ils ont fait le signe. »
« Muller ne l'a pas fait », dit Valarzan. « Il a juste serré la main. »
« Parce que lui n'avait pas besoin de savoir si tu répondais », dit Vonzorg. « Il n'était pas là pour tester. Il était là pour marquer. »
Le fleuve continuait son bruit habituel autour de la Fileuse. Des bateliers s'interpellaient deux quais plus loin. Un oiseau de port passait en criant.
L'Anniversaire de Valdis
Joseph les réveilla à l'aube avec le pragmatisme d'un homme qui n'avait pas besoin de beaucoup de sommeil et pensait que les autres non plus, du moins dans les circonstances présentes. La question de Bogenhafen flottait dans l'air froid du matin, les avis de recherche, l'entrepôt treize, les sifflets des Nez Sanglants, le guet qui avait peut-être des descriptions et des noms. Personne ne savait avec certitude ce que la ville savait, ce qu'elle cherchait, et jusqu'où ses bras s'étendaient sur le fleuve. La décision fut rapide : mettre de la distance. Le plus possible, le plus vite possible.
Le Bérébéli quitta son amarrage dans la lumière grise de l'aube de Pflugzeit, et pour la première fois depuis plusieurs nuits, le ciel au-dessus d'eux était ordinaire. Morrslieb avait disparu, pas progressivement, pas avec une retraite visible, simplement absente, comme si la lune verte avait décidé que Bogenhafen ne l'intéressait plus maintenant que ce qui devait se passer s'était passé, ou ne s'était pas passé, selon la façon dont on regardait les choses. Vonzorg sentit ses doigts. Rien. Les vents de magie avaient retrouvé leur texture ordinaire à la place ses ongles avaient pris une teinte verdâtre dont Valarzan s’inquiéta, il serait attentif à une potentielle évolution, si elle devait avoir lieu.
Weisbruck était à quatre jours de navigation. Une destination, un objectif, quelque chose à mettre entre eux et ce qu'ils laissaient derrière. Joseph s'installa à la barre avec son café et regarda le fleuve.
« C'est ton anniversaire aujourd'hui », dit-il à Valdis sans préambule, avec la désinvolture d'un homme qui retient les dates importantes sans l'annoncer. Valdis le regarda.
« Cinquième jour de Pflugzeit. » Il haussa les épaules. « Tu me l'avais dit à Altdorf. »
Il n'y avait effectivement pas grand-chose à fêter ce matin-là sur un fleuve inconnu avec des avis de recherche dans leur dos et l'ambiance des lendemains de quelque chose de difficile. Mais Joseph Quartjin avait ses principes.
« Weisbruck. Je te promets qu'on fête ça dignement. »
Valdis ne dit rien. Ce n'était pas de l'indifférence.
Le Bérébéli descendait la Bogen avec la régularité apaisante des voyages sur l'eau, et le début d'après-midi était silencieux quand quelque chose attira l'œil de Vonzorg depuis le pont. L'oratoire de Bogenauer. Ils l'avaient croisé plusieurs jours plus tôt en remontant vers Bogenhafen, la petite bâtisse de pierre sur la rive, l'embarcadère vieux mais solide, la statue du dieu des bateliers et des pêcheurs de la Bogen qui regardait le fleuve avec ses bras légèrement écartés. Un endroit paisible, à mi-chemin entre le religieux et le pratique, de ceux qu'on salue en passant même sans être particulièrement dévot. Ce qu'il vit depuis le pont n'avait rien de paisible. Ils accostèrent. Les murs de l'oratoire étaient couverts d'excréments, épandus avec une application qui n'avait rien d'accidentel, du bas jusqu'à hauteur d'homme, avec cette régularité des actes de profanation délibérés. La coupelle de dons, qui avait reçu l'offrande de Vonzorg quelques jours plus tôt, était remplie d'un liquide que personne ne chercha à identifier de trop près. Et la statue de Bogenauer, celle devant laquelle Valarzan avait déposé une de ses dagues, devant laquelle Valdis avait dit quelques mots à voix basse avait été à moitié détruite, le visage du dieu fracassé, les bras brisés. Valarzan s'accroupit et examina les abords sans se relever immédiatement. Des traces dans la boue et les excréments, des empreintes de pieds nus, plusieurs paires, avec cette morphologie qui ne ressemblait pas tout à fait à des pieds humains ordinaires. Trop larges, parfois, ou avec des orteils dans le mauvais ordre.
« Mutants. Ou hommes-bêtes. »
Il dit ça avec la certitude tranquille de quelqu'un qui avait passé cinq ans à apprendre à reconnaître ces choses. Ils nettoyèrent. Pas parfaitement, l'oratoire aurait besoin de soins sérieux que la prochaine adoratrice ou le prochain adorateur de Bogenauer lui accorderait. Mais suffisamment pour que l'endroit ressemble moins à une insulte et plus à quelque chose qu'on pouvait encore respecter. Les pires dégâts furent grattés, la coupelle vidée et rincée dans le fleuve, les fragments de la statue rassemblés dans un coin avec le soin qu'on met aux choses cassées qui méritaient mieux. Ils repartirent. La nuit tomba sur la Bogen avec la douceur des premières nuits de Pflugzeit qui ne portaient plus l'empreinte de Morrslieb, et Joseph jeta l'ancre à un endroit qu'il connaissait. L'anniversaire de Valdis se fêtait dans les moyens du bord, ce qui voulait dire avec ce qu'on avait et ce qu'on avait n'était pas grand-chose. Sauf que dans le courant de l'après-midi, Vonzorg avait disparu dans la cale pendant une vingtaine de minutes sans explication particulière, en revenant avec l'expression innocente d'un homme qui pense à autre chose. Ce n'était pas une expression naturelle chez lui, et ses compagnons avaient noté la chose sans la commenter. Ce soir-là, au lieu du repas ordinaire, une odeur monta de la cale, quelque chose qui mijotait, avec des herbes et du bouillon, et quelque chose dedans qui n'était pas de la viande séchée de voyage. Le ragoût de lapin de Vonzorg n'était pas la meilleure chose qu'on ait mangée sur le Bérébéli. Il était trop salé d'un côté, pas assez de l'autre, avec une texture inégale qui trahissait un cuisinier dont les talents s'étaient développés dans d'autres directions. Mais il était chaud, il était fait de quelque chose de frais, et dans la cale du Bérébéli à la nuit tombée après les jours qu'ils venaient de vivre, c'était exactement assez.
« Le lapin », dit Valdis après un moment. « D'où il vient ? »
Vonzorg regardait son assiette avec la concentration d'un homme qui évalue ses propres succès culinaires.
« Je l'ai trouvé. »
« Sur le bateau. »
« Dans mon sac. »
Valarzan le regarda.
« Dans ton sac. »
« Oui. »
Valdis reprit une cuillerée de ragoût.
« Les vents de la magie », dit-elle.
« Hmm. »
Joseph remplit les verres sans commenter. Il avait sorti une bouteille qu'il gardait pour les occasions, pas la meilleure de sa cargaison mais une bonne, et la levée de verres fut brève et sans discours, juste quatre personnes qui buvaient à la même chose sans avoir besoin de la nommer. Dehors, la Bogen coulait vers Weisbruck dans la nuit de Pflugzeit, et le ciel au-dessus du Bérébéli était plein d'étoiles ordinaires.
La Barge Dérivante
Le brouillard s'était installé sur la Bogen pendant la nuit avec cette discrétion des brouillards de fleuve qui n'annoncent pas leur arrivée, on les découvre au matin, déjà là, épais et blancs, effaçant les rives à dix mètres et transformant le monde en quelque chose de plus petit et de plus incertain. Une pluie fine s'y ajoutait, persistante, le genre qui ne cherche pas à impressionner mais s'infiltre partout et finit par gagner. Joseph tenait sa barre avec les sens du batelier qui connaît ses eaux, les yeux ne servaient pas à grand-chose dans ce blanc-là, mais les oreilles et les mains sur le gouvernail disaient d'autres choses. À peine une demi-heure après le départ, Valdis le vit en premier. Une forme sombre à la surface de l'eau, dans le courant, qui ne ressemblait pas à un tronc. Joseph ralentit et s'approcha. Un coup d'œil suffit.
« Ne le montez pas. »
Vonzorg attrapa le corps avec la gaffe, le maintenant le long de la coque pendant que Valarzan s'allongeait sur le bord et le retourna à bout de bras dans l'eau froide. Un jeune homme, vingt ans à peine, peut-être moins. Deux carreaux d'arbalète dans le dos, plantés à quelques centimètres l'un de l'autre avec la précision de quelqu'un qui avait visé et tiré deux fois avant que la cible ne tombe. Les blessures saignaient encore légèrement, mort depuis peu, le froid de l'eau ayant ralenti ce que le temps aurait achevé. Des vêtements de batelier, simples et fonctionnels. Aucun signe de mutation visible. Aucune marque d'appartenance reconnaissable. Joseph regarda Valarzan sans rien dire.
« Je le monte. »
Joseph soupira mais ne dit pas non. Valarzan examina le corps sur le pont avec la méthode d'un chasseur de sorcières qui a appris que les morts ont des choses à dire si on sait regarder. Rien dans les poches qui raconte une histoire, des petits outils de bord, , un couteau de travail. La cause de la mort était évidente et simple : les deux carreaux, tirés dans le dos depuis une certaine distance. Quelqu'un qui fuyait, ou qui ne savait pas qu'on l'avait dans sa ligne de mire. Ils le posèrent dans un coin du pont avec le respect minimal qu'on accorde aux morts anonymes sur un fleuve brumeux, et le Bérébéli continua sa route. Dix minutes plus tard, deux formes émergèrent du brouillard. La première, à une cinquantaine de mètres, une barge moyenne, pas très différente du Bérébéli dans ses proportions quoiqu’un peu moins longue, qui dérivait lentement au milieu du courant, maintenue par son ancre mais sans personne pour la gouverner. Ses fenêtres étaient noires. La seconde, à vingt mètres sur la berge droite, un petit canot à rames amarré à un arbre avec une corde, aussi ordinaire qu'un canot peut l'être. Joseph approcha le Bérébéli de la barge à trois ou quatre mètres, c'était le maximum, le fond remontait vers la rive et il n'allait pas risquer d'échouer son bateau pour en approcher un autre. Valdis regarda la distance. Quatre mètres d'eau froide et sombre. Elle enleva son pourpoint de cuir. Valarzan la regarda avec l'expression d'un homme qui a quelque chose à dire et sait que ça ne servira à rien. Elle prit son élan depuis le fond du pont, accéléra sur toute la longueur du Bérébéli, prit appui sur le bastingage avec un pied et sauta. Elle atterrit sur la barge avec les deux pieds, les genoux fléchis pour absorber l'impact, les bras écartés pour l'équilibre. La barge oscilla, protesta, et resta à flot. Valdis se redressa et regarda ses compagnons depuis l'autre côté de l'eau. Le sourire qui suivit était légèrement plus triomphant que la situation ne le demandait strictement.
La barge était vide d'occupant, des outils de base rangés sans soin particulier, des cordages, ce qu'on trouve sur n'importe quel bateau de travail. Mais sur le bord de la planche de débarquement, des traces, quelqu'un avait accosté ici et était entré dans la forêt dense qui bordait la rive. Des marques régulières, espacées, et sur le tronc d'un arbre voisin une entaille propre, la marque caractéristique d'une machette ou d'un outil similaire. La piste allait dans les bois et ne revenait pas. Valdis décrocha la corde d'amarrage du canot, elle remonta à bord et Ils attachèrent le canot à la poupe. Vonzorg se tourna vers la barge dérivante et héla dans le brouillard, les mains en porte-voix.
« Ohé ! Il y a quelqu'un ? »
Le brouillard absorba la question et ne renvoya rien. Il héla encore. Même silence. Ils regardèrent la barge, regardèrent le brouillard, regardèrent le canot attaché au Bérébéli et les traces dans la boue de la berge que personne n'avait suivies. Le plan se forma naturellement, longer la barge avec le Bérébéli, sauter à son bord, examiner. Joseph irait jeter l'ancre en aval pour tenir les deux bateaux pendant ce temps. Ce fut ce qu'ils firent.
Joseph manœuvra avec la précision habituelle, amenant le Bérébéli le long du flanc de la barge à quelques dizaines de centimètres, suffisamment proches pour passer d'un bord à l'autre sans se mouiller cette fois.
Embuscade sur la Barge
Valarzan enjamba le premier. Le pont de la barge dérivante se révéla dans le brouillard comme une scène qu'on n'aurait pas voulu voir, trois corps au sol, deux hommes et une femme, étendus dans le sang qui avait eu le temps de noircir sur les planches. Valarzan ne réfléchit pas. Il sauta sur le pont. À ce moment, sur le Bérébéli, Vonzorg entendit le hibou. Un hululement clair, à cette heure de la matinée, dans le brouillard d'un fleuve en plein Pflugzeit, les hiboux dormaient. Pas celui-là.
« Attention ! Embuscade ! »
La porte menant à la cabine et à la cale s'ouvrit d'un coup. Deux silhouettes sortirent dans la lumière grise du matin. La première portait une veste de cuir et une épée et à la place de sa bouche, un bec d'oiseau, dur et jaune, qui claquait dans l'air avec une décision qui n'avait rien d'humain. La seconde n'avait pas d'armure et tenait un gourdin clouté dans sa main, son corps entier était recouvert d'un pelage long et sombre, épais comme une bête des forêts du Nord. Sur le Bérébéli, Joseph comprit la situation en une seconde et commença à éloigner son bateau. Valdis et Vonzorg n'eurent pas le choix. Ils sautèrent. Ils atterrirent sur la barge au moment où le Bérébéli s'écartait d'une dizaine de mètres, Joseph s'activant à jeter l'ancre pour tenir sa position sans trop s'éloigner. De la rive, de l'endroit précis d'où avait résonné le hululement, une forme émergea de la forêt. Une femme. Armée d'une arbalète. Et dans son dos, deux grandes ailes de chauve-souris qui la portaient à une dizaine de mètres au-dessus de l'eau, battant lentement pour maintenir sa hauteur. Elle vola en arc au-dessus de la barge, cherchant son angle, et se posa dans les airs avec la désinvolture de quelque chose qui n'a pas appris à craindre l'espace vide.
Le combat éclata sur toute la longueur du pont en même temps. L'homme au bec fonda sur Valarzan avec l'élan d'un combattant qui sait ce qu'il fait, pas un assaut désorganisé de bête, mais quelque chose de précis, d'entraîné. L'homme poilu prit la direction de Valdis et Vonzorg avec son gourdin clouté levé. Valdis ne lui laissa pas le temps d'arriver. Elle intercepta le mutant avant que le gourdin trouve sa cible, la rapière cherchant l'interstice entre la fourrure et l'élan, et trouva le bras. La lame entra, traversa, ressortit de l'autre côté, et dans les yeux de la créature passa quelque chose qui ressemblait à de la stupeur, la découverte brutale que la chose qu'elle tenait pour une proie venait de lui expliquer son erreur en termes anatomiques. Vonzorg visa depuis le pont et tira. À cette distance, presque à bout portant, le carreau emporta le bras déjà percé. Le mutant s'effondra sans crier, mort avant d'avoir fini de tomber.
Valarzan, lui, avait du travail. L'homme au bec combattait bien, il enchaînait les passes avec une économie de gestes qui trahissait des années de pratique, et Valarzan prit des coups. Deux entailles, peut-être trois, ses manches saignaient légèrement, mais la cotte de mailles avait absorbé l'essentiel, transformant ce qui aurait pu être des blessures sérieuses en douleurs supportables. Il para un carreau de justesse avec son bouclier, la femme ailée avait trouvé son angle et tiré depuis sa position en l'air, le carreau frappant le bois du bouclier à quelques centimètres du bord. Elle repartit vers la forêt pour recharger à couvert. Valdis convergeait pour prêter main forte à Valarzan. Vonzorg sentit la présence derrière lui, il se retourna. Un homme se hissait sur le plat-bord, ou quelque chose qui avait la forme d'un homme mais pas tout à fait la cohérence. De son œil gauche sortait un tentacule, long et souple, qui cherchait ce qu'il pouvait saisir. De son flanc gauche, un second tentacule plus court se mouvait avec une intention identique. Il attaqua. Vonzorg esquiva, pas proprement, pas avec la grâce de Valdis ou la solidité de Valarzan, mais avec le réflexe d'un homme qui a appris à ses dépens que la meilleure esquive est celle qui garde les pieds sous soi. Il reçut un choc sur l'épaule, le tentacule effleurant plutôt qu'attrapant, sans trouver la prise qu'il cherchait. Valdis opéra un demi-tour. Sa rapière trouva l'homme tentacule à la cuisse, profondément, une blessure sérieuse, du sang partout, mais la créature ne tomba pas. Elle regarda la lame, regarda le sang, regarda le fleuve, et saut par-dessus bord. L'eau de la Bogen l'avala dans le brouillard. La femme ailée revenait, arbalète rechargée, cherchant Valdis dans son angle de tir. Elle trouva son angle. Le carreau frappa Valdis au corps, un impact bref et violent, la pointe mordant à travers le cuir de son armure suffisamment pour laisser une trace, pas suffisamment pour faire autre chose. Elle grinça des dents et continua de marcher.
Vonzorg avait lâché son arbalète et sorti son bâton. Ils convergèrent tous les trois sur l'homme au bec, Valarzan de face, Valdis et Vonzorg fermant les angles et en quelques secondes l'issue ne fut plus en doute. L'homme au bec tenait bien mais tenait seul, et trois adversaires qui savent où sont les autres et coordonnent sans se parler ne se battent pas comme trois adversaires séparés. Il tomba. La femme ailée vit ça depuis sa hauteur au-dessus du fleuve, vit ses compagnons au sol, vit trois silhouettes qui regardaient dans sa direction. Elle visa encore une fois. Du Bérébéli, à la poupe, Joseph tira. Son carreau la toucha, dans l'aile, dans l'épaule, impossible à dire dans le brouillard mais elle bascula, battit des ailes irrégulièrement, chercha sa hauteur, et décida que les mathématiques de la situation lui étaient défavorables. Elle disparut dans les arbres de la rive.
Le calme revint sur la barge avec cette brutalité des fins de combat, le silence d'un coup là où il y avait du bruit et du mouvement, et les oreilles qui continuent d'attendre quelque chose qui ne vient plus. Vonzorg massa son épaule. Valarzan s'assura que ses entailles ne saignaient plus vraiment. Valdis posa la main là où le carreau l'avait touchée, sentit la douleur qui était là sans être grave, et retira sa main. Dans le brouillard sur le fleuve, le Bérébéli se balançait doucement au bout de son ancre, et Joseph rechargeait son arbalète avec la méthode de quelqu'un qui n'était pas certain que ce fût terminé.
La Fileuse et ses Morts
Joseph amarra le Bérébéli au flanc de la barge avec les gestes précis d'un homme qui a fait ce genre de manœuvre souvent et n'aime pas les approximations quand deux coques sont concernées. Pendant ce temps, Valdis et Valarzan s'occupèrent des corps des mutants, un travail sans cérémonie, nécessaire, accompli avec l'efficacité de gens qui avaient déjà eu à faire ce genre de chose et savaient que s'y attarder ne servait à rien. Les mutants passèrent par-dessus bord l'un après l'autre, le fleuve les recevant avec son indifférence habituelle. Vonzorg s'approcha des trois corps restants sur le pont. Deux humains, un homme et une femme, la quarantaine, habillés comme des gens qui travaillaient sur un bateau depuis suffisamment longtemps pour que leurs vêtements racontent ce métier-là. Ils avaient eu le temps de se défendre : le troisième corps à côté d'eux était celui d'un mutant dont le visage n'avait plus de peau, de la façon dont les combats finissent parfois quand les deux parties ont décidé d'aller jusqu'au bout. Le mutant rejoignit ses compagnons dans la Bogen. Les deux bateliers restèrent où ils étaient. La porte menait à la cabine principale. Vonzorg l'ouvrit et s'arrêta dans l'encadrement le temps de laisser ses yeux s'ajuster. Un lit double, un lit une place, un hamac dans le coin, l'espace de vie d'une famille sur l'eau, organisé avec l'économie des endroits où chaque centimètre compte. Un bureau contre la cloison bâbord, couvert de papiers. Et au sol, au milieu du sang qui couvrait les planches, un enfant. Huit ans, peut-être dix. Éventré. Valarzan s'en approcha sans parler. Il s'accroupit à côté et resta là un moment, les mains posées sur les genoux, la tête légèrement inclinée. Ses lèvres bougeaient, les mots d'une prière à Sigmar, prononcés à voix trop basse pour être entendus, destinés à quelqu'un d'autre que les vivants présents dans la pièce. Vonzorg alla au bureau. Les documents étaient ceux d'un patron de barge ordinaire, des manifestes de cargaison, quelques lettres, et le journal de bord. Il lut avec la vitesse d'un homme habitué à l'écrit qui sait aller à ce qui compte.
Le bateau s'appelait La Fileuse. Son propriétaire : Otto Scheffer, l'homme mort sur le pont avec sa femme. La dernière entrée du journal datait de la veille au soir : un incident de gouvernail, des dommages qui rendraient la navigation dangereuse sans réparation. Le matin même, Otto avait envoyé son fils à la rive couper le bois nécessaire. Le fils. Le jeune homme avec deux carreaux dans le dos qu'ils avaient repêché dans le courant du brouillard matinal. La suite, ils la connaissaient. Valdis était descendue dans la cale pendant que les deux autres examinaient la cabine. Des dizaines de sacs de laine entassés avec ordre — la cargaison d'un voyage depuis la Schaffenfest, de la laine de Bogenhafen qui descendait la Bogen vers un acheteur qui n'en saurait jamais rien. Les sacs étaient intacts. Les mutants n'avaient pas touché à la cargaison. Elle remonta.
La matinée se passa à nettoyer. Pas par obligation légale, pas par calcul, juste parce que laisser ce pont dans cet état aurait dit quelque chose sur eux qu'aucun des trois n'avait envie de dire. Ils travaillèrent en silence, à l'eau du fleuve et aux chiffons qu'ils trouvèrent dans les réserves du bateau, évacuant le sang du mieux qu'on peut évacuer le sang sur du bois vieux. Les quatre corps, Otto Scheffer, sa femme et leurs deux fils furent enveloppés dans des linges propres pris dans les coffres de la cabine avec les soins qu'on doit aux morts qu'on n'a pas pu protéger. Ils furent portés dans le petit canot amarré à la poupe, disposés avec ce qu'on pouvait appeler de la dignité dans les circonstances. Joseph les observait depuis le pont du Bérébéli avec cette expression fermée qu'il gardait pour les jours qui méritaient d'être pris au sérieux. Quand ce fut terminé, il leur parla de la coutume. La loi du sauvetage sur les fleuves de l'Empire était ancienne et précise, un bateau laissé à la dérive sans équipage vivant et sans propriétaire présent pouvait être revendiqué par celui qui le trouvait. Mais seulement la cargaison. Le bateau lui-même revenait au successeur légitime, et en l'absence de successeur connu, à l'Empire.
« La laine est à vous », dit-il simplement. « Le bateau ne l'est pas encore. »
Il attacha la Fileuse au Bérébéli avec une corde solide, il la tracterait jusqu'au château du duc de Saponatheim, à deux heures de navigation d'ici. Les corps des bateliers seraient remis aux autorités du duché avec le rapport de ce qui s'était passé. C'était la procédure, et Joseph croyait dans les procédures quand elles existaient pour une bonne raison.
« À Weisbruck », ajouta-t-il en reprenant la barre, « vous pouvez vous déclarer à la capitainerie. Si Otto Scheffer n'a pas de successeur connu, ce qui est probable vu les circonstances, vous pouvez demander un statut de propriétaires par intérim en attendant que l'Empire statue. »
Il dit ça avec la neutralité d'un homme qui informe sans recommander.
« Un bateau de cargaison avec une pleine cale de laine », dit Valdis.
« Ce n'est pas rien », dit Joseph.
Les deux bateaux reprirent leur route sur la Bogen dans le brouillard persistant, le Bérébéli devant, la Fileuse derrière, reliés par une corde, et dans le canot attaché à la poupe quatre morts enveloppés dans du linge propre qui descendaient le fleuve une dernière fois.
L'Anguille du Reik
Deux heures de navigation sous un brouillard qui se dissipait progressivement, la Fileuse docile au bout de sa corde derrière le Bérébéli, et le château du duc de Saponatheim apparut sur la rive avec ses tours et ses murs que les semaines précédentes leur avaient rendu familiers. Le duc n'était toujours pas rentré de la Schaffenfest. L'intendant les reçut avec la lassitude d'un homme qui gérait l'absence de son seigneur depuis trop longtemps et à qui les mauvaises nouvelles n'étaient plus vraiment une surprise. Ils firent leur rapport, l'attaque sur la Fileuse, les quatre morts, les cinq mutants dont les corps dérivaient quelque part sur la Bogen. Ils mentionnèrent aussi l'oratoire de Bogenauer profané, les traces de pieds dans les excréments, les conclusions de Valarzan sur les auteurs probables. Les gardes prirent en charge les corps avec la décence fonctionnelle des gens qui savent quoi faire de ce genre de chose. Pour le reste, ils décidèrent de rester.
L'après-midi et la nuit, le temps que le forgeron du château examine et rafistole la cotte de mailles de Valarzan, que les charpentiers du port règlent la question du gouvernail de la Fileuse, que les blessures reçoivent les soins qu'elles méritaient plutôt que l'attention approximative qu'on leur accorde quand on est encore en train de se battre. Un repas chaud dans la taverne du bourg, quelque chose de cuisiné et de servi à table, ce qui avait une valeur particulière après les journées précédentes. Le soir, ils burent, écoutèrent ce qui se disait autour d'eux, les rumeurs sur les attaques d'hommes-bêtes qui continuaient malgré les patrouilles, des nouvelles vagues de Bogenhafen que personne ne semblait bien comprendre, les habituelles spéculations sur l'Empereur et ses décisions et jouèrent aux dés avec la désinvolture des gens qui n'ont rien de particulier à perdre ce soir-là.
Le lendemain matin, ils repartirent sur un fleuve dégagé. Le plan de navigation s'était ajusté naturellement : le Bérébéli tracterait la Fileuse jusqu'à Weisbruck, mais Valarzan tiendrait la barre de la barge, une façon de commencer à apprendre ce que ça voulait dire de gouverner ce genre d'embarcation, d'en sentir le poids et la réponse, de comprendre comment elle se comportait derrière la corde de remorquage. Ce n'était pas son métier. Ce pourrait peut-être le devenir, au moins provisoirement, si la capitainerie de Weisbruck leur accordait ce que Joseph avait mentionné. Vonzorg et Valdis passèrent la journée sur le Bérébéli à aider Joseph, manœuvres, entretien, les petites tâches qui font qu'un bateau fonctionne et que ses propriétaires apprécient qu'on prenne au sérieux. La Bogen se laissait descendre sous un ciel correct, les rives changeant progressivement de texture à mesure qu'ils approchaient de Weisbruck et de sa confluence. Deux heures avant la tombée de la nuit, la rivière Blut déboucha sur la droite, élargissant le cours d'eau dans un brassage de courants que Joseph navigua sans sourciller. C'est là qu'ils la virent.
Un petit esquif de pêche, à une cinquantaine de mètres, avec une jeune femme seule à son bord aux prises avec quelque chose au bout de sa ligne, quelque chose qui tirait fort, trop fort, avec des saccades qui n'avaient pas la régularité d'un poisson ordinaire. Elle se battait avec la ligne, les deux mains, le corps penché au-dessus du bord avec l'engagement entier de quelqu'un qui avait une prise et refusait de la laisser partir. L'esquif chavira. Proprement, sans transition, d'un côté à l'autre en une seconde, la coque blanche pointée vers le ciel, la jeune femme dans l'eau. Et quelque chose d'autre dans l'eau avec elle. Vonzorg le vit au même moment que Valdis, le mouvement sous la surface, long, fluide, mais avec quelque chose le long du corps qui réfractait la lumière d'une façon que les anguilles ordinaires n'ont pas. Plus de quatre mètres. Des épines le long du dos et des flancs, acérées comme des lames de rasoir, qui fendaient la surface quand la créature virait dans sa trajectoire. Une anguille du Reik. Elle avait été la prise. Elle était maintenant la chasseuse, et elle virait déjà vers la femme dans l'eau. Valdis attrapa la bouée de sauvetage et la lança. Elle atterrit à quelques mètres de la femme, pas précisément, mais suffisamment proche pour que quelqu'un qui nageait dans la bonne direction puisse l'atteindre. La femme chercha, trouva, s'y accrocha. L'anguille était à quinze mètres et se rapprochait. Vonzorg murmura quelque chose, la main dans son sac, les mots brefs d'un sort qu'il avait pratiqué suffisamment pour que ça lui coûte peu et que ça marche vite. Ses doigts trouvèrent dans le sac ce qu'il avait fait apparaître : une truite, grosse, bien réelle, qui frétillait avec l'incompréhension d'un poisson qui ne comprend pas comment il s'est retrouvé là. Il la lança à la volée, visant l'eau entre la femme et l'anguille. La truite frappa la surface avec une éclaboussure satisfaisante. L'anguille du Reik perçut la perturbation, perçut le poisson, perçut quelque chose de plus immédiat et de plus facile que la proie qui nageait vers une bouée et dévia. Un mouvement fluide, le corps entier qui changeait de direction avec la souplesse de quatre mètres de muscle, et l'anguille goba la truite dans un brassage d'eau blanche. Ce fut suffisant. Valdis et Vonzorg tractèrent la corde de la bouée depuis le pont, main sur main, ramenant la femme vers le Bérébéli avec la régularité d'un treuil humain. Elle arriva au bord du bateau trempée, toussant, les mains crispées sur la bouée avec la détermination de quelqu'un qui n'avait pas l'intention de la lâcher de sitôt. Sur la Fileuse, Valarzan avait abandonné la barre le temps de trouver une arbalète dans ce qu'il y avait à bord. Il avait visé, tiré et le carreau avait frappé la surface de l'eau deux mètres à côté de l'anguille, qui plongea en réponse à la perturbation et disparut dans les profondeurs sombres de la confluence. Les cercles à la surface se dissipèrent. La jeune femme était à moitié allongée sur le pont du Bérébéli, crachant l'eau de la Bogen avec l'efficacité de quelqu'un dont le corps décide seul ce qu'il y a à faire. Elle avait les mains écorchées par la ligne de pêche, les vêtements plaqués contre elle par le courant qui les avait pris, et dans les yeux l'expression particulière de quelqu'un qui vient de comprendre exactement à quel point la situation avait failli finir autrement. Son esquif dérivait à l'envers, plus loin sur le courant.
Sophia et les Adieux de Weisbruck
La jeune femme reprit son souffle par degrés, assise sur le pont du Bérébéli avec ses vêtements qui séchaient lentement dans l'air du soir de Pflugzeit. Quand elle put parler sans tousser, elle les remercia avec la sincérité directe de quelqu'un qui venait de mesurer très précisément ce que valait une bouée de sauvetage lancée au bon moment.
« Sophia Fischer. Pêcheuse de Weisbruck. »
Elle dit ça avec une simplicité qui n'avait rien de modeste, juste la façon d'une personne qui sait ce qu'elle est et n'a pas besoin d'en faire plus. Ils récupérèrent son esquif retourné dans le courant, l'attachèrent à la poupe du Bérébéli aux côtés du canot et de la Fileuse, le convoi s'allongeait et décidèrent sans grande discussion de passer la soirée là où ils étaient plutôt que de naviguer dans le noir avec une femme qui avait failli ne pas voir le coucher de soleil. Le repas du soir fut le meilleur depuis Bogenhafen. Pas parce que la cuisine était particulièrement élaborée, on travaillait avec ce qu'on avait, comme toujours sur un bateau mais parce que Sophia Fischer avait une façon d'occuper l'espace qui rendait les soirées meilleures sans qu'on puisse expliquer exactement comment. Elle était vive, curieuse, avec cette aisance des gens qui n'ont pas appris à craindre les étrangers et qui trouvent les inconnus plus intéressants qu'intimidants. Elle posa des questions, écouta les réponses, rit aux bons moments et pas aux mauvais. La conversation dériva vers Weisbruck et ses habitants. Les héros mentionnèrent Elvira l'herboriste rencontrée à la Schaffenfest, son invitation à passer la voir à son atelier. Sophia la connaissait.
« Une femme bien », dit-elle, avec la nuance particulière de quelqu'un qui ajoute mentalement quelque chose qu'elle ne dit pas tout de suite. « Mais peu appréciée des autorités de Weisbruck. »
« Pourquoi ? »
Sophia hésita une fraction de seconde, pas par calcul, plutôt par cette prudence naturelle qu'on développe quand on parle de sujets qui ont des bords tranchants.
« Elle pratique des choses que l'Église et la guilde des médecins préfèrent voir interdites. » Elle regarda son assiette un instant. « L'avortement, entre autres. Elle aide les femmes qui n'ont pas d'autre recours. »
Le silence qui suivit n'était pas inconfortable, juste celui des gens qui reçoivent une information et décident individuellement quoi en penser. La nuit avança, et Valarzan remarqua ce qu'il n'avait pas prévu de remarquer ou peut-être qu'il l'avait prévu mais s'était dit autre chose pour ne pas avoir à y réfléchir. Sophia Fischer avait cette façon d'exister dans une conversation qui prenait de la place d'une façon agréable, et le fait qu'elle regardait dans sa direction plus souvent que les autres n'était pas quelque chose qu'un chasseur de sorcières entraîné à observer les gens pouvait ignorer indéfiniment. Il ne l'ignora pas. La Fileuse était amarrée à côté du Bérébéli, et la nuit passa sur l'eau à deux. Le matin les trouva dans l'air frais du sixième jour de Pflugzeit, et le convoi reprit sa route avec Sophia à bord de son esquif récupéré, naviguant de conserve avec eux jusqu'à ce que les faubourgs de Weisbruck commencent à se dessiner sur les rives.
Là, elle salua chacun avec la chaleur directe d'une femme qui ne prolonge pas les au revoirs inutilement. À Valarzan elle dit quelque chose à voix basse en lui serrant la main, ce qui fut dit resta entre eux et elle repartit dans son esquif avec les aises de quelqu'un qui connaît chaque courant de cette portion du fleuve. Ils arrivèrent à Weisbruck vers vingt heures, à la tombée de la nuit. Trop tard pour la capitainerie, les bureaux étaient fermés, les fonctionnaires rentrés chez eux avec la régularité des administrations qui ont des horaires et s'y tiennent. La Fileuse et sa cale de laine attendraient le lendemain matin.
Joseph fit le tour du pont du Bérébéli avec le regard d'un homme qui prend un inventaire de quelque chose qu'il aime. Il les regarda tous les trois.
« Demain je pars. » Il dit ça simplement, avec la façon d'un homme qui part souvent et sait que les départs bien annoncés se passent mieux que les autres. « La cargaison va à Carroburg. »
Il marqua une pause.
« Alors ce soir, l'Auberge de l'Or Noir. Le repas, l'alcool, la nuitée. C'est moi qui paie. »
Il les regarda encore une fois avec quelque chose dans les yeux qui n'était pas de la sentimentalité mais s'en approchait suffisamment pour qu'il préfère parler d'autre chose.
« On fête nos adieux. Et l'anniversaire de Valdis par la même occasion, puisqu'on l'a oublié deux fois. »
Valdis ouvrit la bouche.
« On ne l'a pas oublié », dit Joseph. « On a juste manqué de circonstances favorables. »
L'Auberge de l'Or Noir de Weisbruck les accueillit avec ses plafonds hauts et sa salle chaude, et Joseph Quartjin tint sa promesse, le repas, l'alcool, la nuitée, et cette façon de lever son verre à des choses qu'on ne nomme pas toujours parce que les nommer leur retirerait quelque chose.
Les Adieux de Joseph
Le contact marchand de Joseph à Weisbruck était un homme trapu avec des mains de quelqu'un qui avait manipulé des marchandises avant de se mettre à en parler, et il rejoignit leur table à l'Or Noir avec la désinvolture d'un habitué des soirées qui mêlent affaires et convivialité. Vonzorg avait eu une idée pendant la journée ou plutôt, il l'avait laissée mûrir depuis que Joseph avait mentionné la loi du sauvetage et la cale pleine de laine de la Fileuse. Ils allaient naviguer. Ils avaient un bateau avec de la place. Autant en faire quelque chose d'utile plutôt que de transporter de l'air d'un endroit à l'autre. Ils posèrent des questions sur les prix. Le contact marchand répondit avec la précision de quelqu'un dont c'était le métier, la laine de Bogenhafen avait son prix ici à Weisbruck, un autre à Carroburg, un autre encore à Altdorf ou dans les villes du nord. La règle était simple : plus on s'éloignait de la source, plus la marge grossissait. La laine de Bogenhafen n'était pas rare, mais elle était bonne, et les acheteurs des grandes villes payaient pour la qualité sans chipoter autant que les marchands de province.
« Donc on la garde », dit Vonzorg.
Il dit ça avec la satisfaction d'un homme dont les calculs venaient de confirmer ce qu'il espérait. En attendant, pour ne pas naviguer avec une cale à moitié vide sur la Fileuse ce qui était du gâchis, ils achetèrent au contact de Joseph une petite quantité de charbon produit localement dans le Weisbruck, assez pour combler ce qui restait de place et commencer à comprendre concrètement ce que voulait dire avoir une cargaison. Joseph, pendant ce temps, leur expliqua ce qu'il fallait savoir. Le commerce fluvial dans l'Empire n'était pas une activité libre, les guildes marchandes encadraient les transactions, et vendre en dehors de leurs circuits était techniquement illégal, pratiquement risqué, et surtout inutilement compliqué quand on avait un contact qui pouvait faciliter les choses légalement. Il sortit un bout de parchemin de sa poche, l'adresse d'un certain Herr Hohenzoll à Altdorf, son interlocuteur habituel dans la capitale, un homme de confiance dans le sens où il était fiable pour les affaires et pas seulement pour lui faire confiance sur les autres points.
« Dites-lui que vous venez de ma part », dit Joseph.
Vonzorg nota l'adresse avec soin. La soirée continua sur ce rythme mêlé de commerce et d'autre chose, les dés, les chopes qui se vidaient et se remplissaient avec la régularité des bonnes soirées, et les nouvelles qui circulaient dans la salle de l'Or Noir comme elles circulaient dans toutes les auberges de Weisbruck depuis quelques semaines. Le prince héritier. Le fils de l'Empereur Karl Franz n'avait pas été vu en public depuis un temps que les gens commençaient à trouver long. Les explications se multipliaient selon les tables et selon les degrés d'alcool, enfermé au château Reikguard pour sa sécurité, disaient les plus raisonnables, dans un contexte où les routes n'étaient pas sûres et les rumeurs d'instabilité abondaient. Atteint d'une mutation, disaient d'autres avec le frisson particulier de ceux qui trouvent les catastrophes royales fascinantes. Mort en secret et remplacé par un sosie, comme l'Empereur lui-même selon certains. Amoureux d'une roturière et caché par son père. Fou. Sorcier. Pris en otage. Chaque version trouvait ses partisans, et les partisans de chaque version trouvaient que les autres manquaient d'imagination ou de bon sens selon les cas. Valarzan écouta sans commenter, rangeant les fragments qui lui paraissaient avoir une texture différente des autres, pas plus vraie nécessairement, mais moins construite pour divertir. Joseph but sa dernière bouteille avec la lenteur d'un homme qui savait qu'il se levait tôt le lendemain et ne voulait pas précipiter ce qu'il lui restait de soirée.
Le matin arriva comme les matins de départ arrivent toujours, trop tôt, avec trop de lumière, et avec cette façon du présent de soudainement insister sur lui-même. Les quais de Weisbruck étaient déjà animés quand ils s'y retrouvèrent tous les quatre, le Bérébéli prêt à partir vers Carroburg avec sa cargaison de vin, la Fileuse amarrée à côté avec sa laine et son charbon. Joseph fit le tour. Il serra Vonzorg dans ses bras avec l'enthousiasme retenu d'un homme qui n'est pas démonstratif mais qui le fait quand même parce que les circonstances le méritent. Il serra Valarzan avec la même vigueur, lui disant quelque chose à voix basse qui resta entre eux. Puis il prit Valdis et l'écrasa contre lui avec la générosité totale d'un homme d'un mètre quatre-vingt-dix qui ne mesure pas sa propre force dans ces moments-là.
« Bon anniversaire », dit-il. « En retard. »
« En retard », confirma Valdis.
Il n'ajouta rien. Il n'avait pas besoin. Il remonta sur le Bérébéli, largua les amarres avec ses gestes habituels, et prit la barre. Le bateau s'écarta du quai doucement, pris par le courant de la Bogen, et Joseph Quartjin partit vers Carroburg sans se retourner parce que c'était sa façon de faire les choses, partir en regardant devant, et parce que se retourner aurait dit quelque chose qu'il n'avait pas prévu de dire ce matin-là. Les trois compagnons regardèrent le Bérébéli rétrécir sur l'eau jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le virage du fleuve. La Fileuse était là, à leur côté, avec ses amarres et sa cale pleine et son nom peint sur la coque. Weisbruck était là, avec sa capitainerie qui ouvrirait dans une heure et Elvira qui avait un atelier quelque part dans la ville. Et au-delà, le Reik, Altdorf, Herr Hohenzoll, et tout ce qui attendait sans savoir qu'il attendait.
« On commence par quoi ? » dit Vonzorg.
La Fileuse est à Nous
Le neuvième jour de Pflugzeit. Les quais de Weisbruck dans la lumière du matin, la Fileuse amarrée là où ils l'avaient laissée la veille, et trois personnes debout sur les planches à se regarder avec l'air de gens qui ont un bateau et une liste de choses à faire et qui n'ont pas encore décidé dans quel ordre les aborder. Ce fut le couple qui interrompit la discussion avant même qu'elle commence vraiment. Deux colporteurs, un homme et une femme, la cinquantaine, avec ces sacs et ces ballots qui sont la marque des gens dont la vie entière tient dans ce qu'ils peuvent porter. Ulrich et Greta Steinback. Ils s'approchèrent avec la curiosité directe de gens habitués à négocier leur place dans les situations et à poser les questions qui leur semblaient pertinentes sans attendre qu'on les y invite. Comment avait-ils eu ce bateau ? Où allaient-ils ? Combien de temps resteraient-ils à Weisbruck ? Est-ce qu'il y avait de la place à bord ?
Les héros leur répondirent avec la franchise de gens qui n'avaient pas de raison de mentir sur ces points-là, et la conversation dériva naturellement vers ce qui intéressait les Steinback, une place sur un bateau en direction d'Altdorf, contre rémunération ou matériel, selon ce dont ils disposaient et ce dont la Fileuse avait besoin. Le couple parut intéressé sans l'être tout à fait.
« On doit réfléchir », dit Ulrich avec la prudence de quelqu'un qui a appris que les bonnes affaires méritaient une nuit de réflexion.
« Si vous êtes encore là demain ou après-demain », dit Greta, « on vous donnera notre réponse. »
Ils s'en allèrent avec leurs ballots et leur hésitation soigneusement entretenue. La capitainerie de Weisbruck était un bâtiment fonctionnel dans le quartier des docks, des registres, des tampons, un fonctionnaire qui avait l'air d'avoir vu suffisamment de situations inhabituelles pour ne plus trouver grand-chose de vraiment inhabituel. Ils lui exposèrent l'affaire. La Fileuse, l'attaque des mutants, les quatre morts, le rapport fait aux gardes du château ducal. L'absence de famille connue d'Otto Scheffer dans la région. Le fonctionnaire consulta ses registres, gratta quelque chose, consulta d'autres registres, et confirma ce que Joseph leur avait dit, pas de successeur identifiable dans le secteur. Le bateau appartenait techniquement à l'Empire, en attendant qu'un héritier. Cinq couronnes d'or pour une jouissance par intérim. Le fonctionnaire nota le nom du propriétaire temporaire dans son registre avec la régularité d'un homme qui a fait ça des centaines de fois.
« Valarzan », dit Valarzan.
Le fonctionnaire écrivit. Le tampon tomba. La Fileuse avait un propriétaire par intérim. Ce fut en sortant de la capitainerie que Valdis dit ce qu'elle avait en tête.
« Une lettre pour Heinrich Steinhager. »
Vonzorg avait déjà sorti son matériel d'écriture avec la résignation d'un homme lettré qui avait fini par accepter que cette compétence lui coûterait toujours quelque chose. La lettre était simple dans son architecture, compliquée dans ce qu'elle impliquait. Si Franz Steinhager était encore vivant, ce que Valdis ne savait pas, et qui était une façon de commencer une lettre, elle disposait de documents susceptibles d'intéresser un homme cherchant à faire inculper son frère devant les autorités compétentes. Des preuves qui impliquaient les dirigeants des familles marchandes de Bogenhafen dans des activités dont les juristes et les prêtres de Véréna auraient beaucoup de choses à dire. Pour la correspondance de réponse, elle donnait l'adresse d'une auberge à Altdorf. Les documents mentionnés dans la lettre, les deux lettres originales de Teugen à Etelka Herzen seraient glissées dans l'enveloppe avec la missive. La réponse d'Etelka, elle, resterait avec eux. Cette lettre-là ne quitterait pas leurs mains. Vonzorg relut, approuva la formulation, plia et cacheta. Un coursier fut trouvé sur les quais, le genre de gamin qui connaît toutes les routes et a appris depuis longtemps que les questions sur le contenu des lettres qu'on lui confiait étaient mauvaises pour les affaires. La missive prit la direction de Bogenhafen avec ses secrets et ses conditions, et ses rédacteurs n'auraient plus qu'à attendre de voir si Heinrich Steinhager était encore en position de répondre, et s'il voulait bien le faire.
« Tu penses qu'il est vivant ? » dit Vonzorg en rangeant sa plume. « Franz. »
« Je ne sais pas, dit Valdis. Si Teugen est mort, la famille Steinhager peut avoir rebattu les cartes. Franz pourrait très bien se retrouver en position de force maintenant. »
« Ou pas. »
« Ou pas. »
Il était presque midi quand ils prirent la direction de l'atelier d'Elvira.