Le Lendemain du Cambriolage
Une heure du matin. Valarzan et Vonzorg remontèrent les quais avec les documents sous le bras, les livres de comptes, le grimoire, le document de consécration, les trois lettres de Magirius. Ils les récupérèrent dans la chambre que Valdis avait louée à l'Auberge de la Fin du Voyage, lui laissèrent les clés et le reste, et rentrèrent au Bérébéli dans le silence de Bogenhafen endormie. Sept heures du matin, le quatrième jour de Pflugzeit, le Bérébéli se réveilla avec Joseph qui grognait quelque chose depuis sa cabine et la lumière grise d'un matin couvert sur la Bogen. Valarzan et Vonzorg étaient debout depuis quelques minutes déjà, avec la vigilance des gens qui ont peu dormi et savent que la journée sera longue.
De l'autre côté de la ville, à l'Auberge de la Fin du Voyage, Valdis avait trouvé sa place dans la salle commune, une table avec vue directe sur la rue, une chope de quelque chose de chaud, et l'air parfaitement détendu de quelqu'un qui attend une diligence plutôt que quelqu'un qui surveille les conséquences d'un cambriolage. Il y avait de l'animation dans la salle. Deux gardes du guet stationnaient devant les bureaux Steinhager de l'autre côté de la rue, visibles depuis les fenêtres. Les clients de l'auberge se penchaient vers leurs voisins, les conversations prenaient ce tour particulier des gens qui savent quelque chose mais pas tout et cherchent à compléter le tableau. Un cambriolage. Cette nuit. Les bureaux Steinhager. Valdis sirota sa chope et écouta. Les détails circulaient par fragments, chacun enrichi par le passeur précédent avec le crédit naturel qu'on accorde aux nouvelles qui ont déjà changé de mains. On avait forcé une fenêtre. Des bureaux mis à sac. L'inventaire exact de ce qui avait été pris restait inconnu, ce qui permettait à chacun de proposer sa propre version. Elle ne dit rien et continua à écouter.
En début de matinée, un groupe émergea de la direction de l'Adel Ring et se dirigea vers les bureaux. Franz Steinhager en tête, à sa droite, son fils Albrecht et à sa gauche, Valdis laissa passer un battement, Heinrich, le frère cadet qui avait organisé tout ça. Il marchait avec la neutralité soigneuse de quelqu'un qui est là parce que les circonstances l'exigent et qui s'y tient. Rien dans son expression ne trahissait quoi que ce soit. Quatre gardes du guet encadraient le groupe, et à côté d'eux un homme en robe sobre avec le symbole de Véréna au revers, un enquêteur du temple, spécialisé dans ce genre d'affaires. Ils entrèrent dans les bureaux. Valdis prit une deuxième chope. Deux heures passèrent. Les gardes postés dehors n'avaient pas bougé. Les conversations dans la salle commune avaient évolué vers d'autres sujets, la nouveauté de la matinée s'étant progressivement intégrée dans le fond ordinaire de la vie de la ville. Puis les Steinhager ressortirent et s'éloignèrent dans la rue sans échanger un mot visible depuis la fenêtre de Valdis. Elle les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils disparaissent au coin, puis posa sa chope et regarda le bureau en face. L'enquêteur de Véréna était toujours là-dedans. Ce qui voulait dire que l'affaire n'était pas close, que des questions restaient ouvertes, et que quelqu'un allait chercher des réponses avec les outils d'un temple dont la spécialité était précisément de trouver ce qu'on voulait cacher. Elle nota mentalement la chose et attendit la suite.
Joseph et les Poux
Joseph émergea de sa cabine avec l'expression caractéristique d'un homme qui a bien dormi et commence à sentir que la journée allait compromettre cet avantage. Valarzan et Vonzorg lui dirent tout. La nuit dans le bureau Steinhager, le coffre, le grimoire, les lettres de Teugen à Etelka Herzen, Etelka Herzen à Teugen, et la troisième, celle qui disait que les sept membres du cercle intérieur étaient les sacrifices et que leurs âmes paieraient une dette envers Gidéon. Magirius dans la ruelle de l'Adel Ring, blanc comme un linge, qui leur avait tout confirmé et promis un coursier dès qu'il saurait où se tiendrait le rituel. Joseph les écouta avec la concentration d'un homme qui aurait préféré ne pas entendre ce qu'il entendait et qui l'écoutait quand même parce que les deux choses n'étaient pas incompatibles.
« Je préfère que vous quittiez la ville. »
« Ce soir. » Valarzan dit ça simplement. « Un rituel. Peut-être sept morts. »
« Vous ne savez pas encore où. »
« Magirius nous le dira. »
Joseph les regarda l'un après l'autre avec la résignation d'un homme qui reconnaît quand un argument est perdu avant d'avoir commencé.
« Qu'est-ce que vous voulez de moi ? »
Deux choses. La première : qu'il organise un rendez-vous avec le patriarche Ruggbroder aujourd'hui, pas demain, aujourd'hui, impérativement. Ils avaient des documents compromettants à lui confier, et quelqu'un de fiable devait les avoir entre les mains avant ce soir. La seconde : qu'il jette un œil aux livres de comptes Steinhager récupérés dans le bureau de Franz, plus habitué qu'eux à ce genre d'écrits, il verrait peut-être quelque chose qu'ils avaient manqué. Joseph accepta avec la grâce d'un homme qui a capitulé et préfère que ça ne se voit pas trop. Il prit les livres de comptes et s'installa à la table de la cale, les parcourant avec la méthode d'un batelier qui avait passé sa vie à lire des inventaires et des manifestes de cargaison. Valarzan et Vonzorg attendirent. Une heure plus tard, Joseph referma le dernier registre.
« Rien de suspect. » Il posa sa main à plat dessus. « Une liste d'entrepôts et de leur contenu. Les marchandises, les dates de réception, les volumes. Rien qui ne sorte de l'ordinaire pour une maison de négoce minier. »
« Ce qui veut dire que les activités de l'Ordo ne passent pas par les comptes officiels », dit Vonzorg.
« Ce qui veut dire que si ces livres compromettent quelqu'un, ce n'est pas de façon évidente. »
Ce fut pendant la conversation que Vonzorg remarqua Valarzan. Il se grattait la tête avec l'énergie concentrée de quelqu'un qui a d'abord essayé d'ignorer quelque chose et qui a renoncé à la discrétion. Vonzorg l'examina rapidement, le genre d'examen qu'on fait quand on a grandi dans des endroits où ces choses-là se reconnaissaient vite et se transmettaient plus vite encore.
« Des poux. »
Valarzan s'arrêta de se gratter.
« Le taudis d'Ulthar », dit Vonzorg. « Hier dans la Fosse. »
Joseph, depuis sa table, leva les yeux, regarda Valarzan, et avec le pragmatisme absolu d'un homme qui tenait à la propreté de son bateau dit :
« Tu restes sur le pont. »
Pendant que Joseph parcourait les livres de comptes, Vonzorg avait sorti sa plume. Les trois lettres échangées entre Teugen et Etelka Herzen étaient des originaux, précieux, irremplaçables, et trop dangereux à confier à une seule paire de mains. Il les copia mot pour mot avec la précision d'un homme formé à la fois par un mentor exigeant et par des années à recopier des grimoires, chaque lettre transcrite deux fois, les copies soigneusement identiques aux originaux dans leur structure sinon dans leur main. Quand il eut terminé, il plia les copies et les mit de côté.
« Ruggbroder garde les originaux », dit-il. « Nous gardons les copies. »
Le plan du matin se dessina naturellement autour de ce qui restait à faire. Vonzorg resterait sur le Bérébéli le temps de recopier dans son propre grimoire les sorts arcaniques du grimoire Steinhager, un travail de transcription minutieux qui demandait du calme et de la lumière, deux choses que le matin sur le bateau pouvait offrir. Valarzan, lui, se gratterait la tête ailleurs. Direction le Tribunal et Dame Andréa, il lui demanderait d'apposer son sceau officiel sur les copies réalisées par Vonzorg, les certifiant conformes aux originaux avec l'autorité d'une greffière assermentée. Ce n'était pas rien : une copie certifiée par le tribunal avait une valeur juridique qu'une simple transcription n'avait pas.
Puis tous se retrouveraient à l'Auberge de la Fin du Voyage, où Valdis les attendait depuis le matin avec ses propres observations sur la rue d'en face. Et quelque part dans la journée, un coursier de Magirius arriverait.
« Joseph », dit Valarzan en se levant. « Ruggbroder. Aujourd'hui. »
« Je m’en occupe », dit Joseph sans lever les yeux de son café. « Et toi, reste loin de mes couvertures. »
Morrslieb en Plein Jour
Valarzan fit un détour. L'apothicaire qu'il trouva en chemin vers le tribunal était une boutique étroite qui sentait le vinaigre et les herbes séchées, avec un comptoir derrière lequel un homme d'âge moyen le regarda entrer avec la neutralité professionnelle de quelqu'un qui avait tout vu et qui ne jugeait pas, du moins pas à voix haute. Le traitement consistait en une friction quotidienne pendant dix jours, avec une huile dont l'odeur annonçait clairement son efficacité et sa discrétion mutuelle. Valarzan paya, glissa le flacon dans sa poche, et repartit vers le tribunal. La porte de l'étude de Dame Andréa était fermée. Il frappa. Rien. Il frappa encore, avec l'insistance d'un homme qui sait que les greffières du tribunal ne disparaissent pas comme ça un matin ordinaire. Un serviteur du tribunal qui passait dans le couloir s'arrêta, écouta sa question, et haussa les épaules avec la désinvolture de quelqu'un qui transmet une information sans en être responsable.
Elle était partie tôt ce matin. Valarzan trouva le collègue avoué de Dame Andréa dans une pièce voisine, penché sur des documents avec l'application d'un homme qui profitait de l'absence de sa collègue pour travailler sans être dérangé. Il leva les yeux, réfléchit, et dit ce qu'il savait. Un serviteur de la famille Teugen était venu chercher Dame Andréa aux premières heures du matin. Une affaire récente de cambriolage dans les bureaux Steinhager, une expertise juridique nécessaire, apparemment, sur la nature et la valeur des documents potentiellement dérobés. Valarzan resta immobile une seconde.
Dame Andréa convoquée par les Teugen pour estimer ce qu'on avait pris dans le bureau de Franz Steinhager. Ce qui voulait dire que Teugen savait maintenant avec précision ce qui manquait. Il remercia le collègue avoué et repartit sans se presser, pas parce qu'il n'était pas pressé, mais parce que courir dans les rues du quartier juridique de Bogenhafen le lendemain d'un cambriolage dans lequel il était impliqué lui semblait une mauvaise idée. Le Bérébéli était vide à son arrivée en fin de matinée, Joseph parti pour ses affaires avec la famille Ruggbroder, Vonzorg déjà en route vers l'auberge. Il repartit dans la même direction, arrivant à l'Auberge de la Fin du Voyage avec l'air d'un homme qui a perdu du temps et ne peut rien y faire.
Vonzorg avait passé sa matinée les yeux sur les pages du grimoire Steinhager, recopiant avec soin dans son propre grimoire ce qui méritait d'y figurer. C'était un travail qui demandait une attention totale et une main régulière, la magie arcanique consignée par écrit n'était pas une chose qu'on bâclait. Il avait fini avant l'heure fixée, attendu Valarzan un moment sur le pont du Bérébéli, puis décidé que l'attente sur un bateau vide était moins utile qu'une présence à l'auberge. Il retrouva Valdis peu avant midi. Elle avait quitté son poste d'observation une petite heure dans la matinée et en avait profité pour des emplettes, des jambières de cuir et une petite rondache, avec la discrétion d'une femme qui fait ses achats de protection comme d'autres achètent des légumes, sans en faire un événement. Elle était revenue à sa table avec vue sur la rue et avait repris son poste. Ils commandèrent un repas et échangèrent ce qu'ils avaient. Puis Valarzan franchit la porte et vint s'asseoir avec eux. Il leur dit pour Dame Andréa en trois phrases.
« Teugen sait ce qui manque », dit Vonzorg.
« Probablement depuis ce matin », dit Valdis.
Elle avait dit ça en regardant la rue, et ce fut à ce moment que la lumière dans la salle changea. La matinée avait été couverte, une couverture nuageuse basse et uniforme qui avait rendu le ciel de Bogenhafen aussi gris que la pierre de ses bâtiments. Vers midi, les nuages se déplacèrent, s'écartèrent, et le soleil de Pflugzeit apparut pour la première fois de la journée. Avec lui, quelque chose d'autre. L'animation dans la salle commune commença discrètement, une personne qui regardait par la fenêtre, une autre qui se levait pour regarder avec elle, quelques mots à voix basse, puis plus de voix, puis des gens debout. En quelques minutes la salle entière regardait le ciel. Morrslieb était là. Pas avec la présence nocturne des jours précédents, pas la lune verte qui posait son disque sur les toits et colorait l'eau de la Bogen. Quelque chose de différent, de plus inquiétant d'une certaine façon, masquée par la lumière du jour, à peine visible, comme une tache dans le bleu du ciel qui n'aurait pas dû être là. Un fantôme de lune verte en plein midi, transparent mais réel, regardant Bogenhafen depuis un ciel qui n'était pas le sien. Dans les rues, des gens s'étaient arrêtés de marcher. Vonzorg sentit ses doigts. Les picotements étaient là, plus faibles que la nuit, mais présents, constants, le murmure des vents de magie sous une lune qui n'avait aucune raison d'être visible à cette heure.
« Elle ne repart plus », dit quelqu'un dans la salle.
Personne ne répondit. Tout le monde regardait le même endroit dans le ciel.
Recherchés
Joseph entra dans l'auberge sans son sourire habituel. Ce détail seul suffit à les faire taire avant même qu'il ouvre la bouche. Joseph Quartjin avec un visage fermé était quelque chose qu'ils n'avaient pas encore vu, et ça ne ressemblait à rien de bon. Il s'assit. Posa ses mains sur la table.
« Ruggbroder est mort. »
Il dit ça avec la brièveté des nouvelles qu'on n'a pas envie de répéter.
« Cette nuit. Une crise de toux. » Il regarda la table. « La dernière. »
Le silence dura ce qu'il fallait. Une crise de toux. Un homme qui crachait du sang depuis des semaines, dont le corps s'épuisait à vue d'œil, et qui mourait la nuit précédant le rituel. Coïncidence ou calcul, la réponse importait moins que le résultat. Leur allié au conseil municipal venait de disparaître avant d'avoir pu faire quoi que ce soit des documents qu'ils n'avaient pas encore eu le temps de lui confier.
« Magirius », dit Vonzorg.
« Magirius », confirma Valarzan.
Leur seul espoir restant. Un homme qui leur avait promis un coursier et qui siégeait au conseil intérieur d'une organisation dont il avait décidé de trahir le rituel la nuit précédente, peut-être encore en vie, peut-être pas, peut-être en train de changer d'avis.
Ils ne pouvaient rien faire qu'attendre et se préparer. Les décisions se prirent vite, avec la logique compacte des gens qui ont peu de temps et savent le compter. Vonzorg avait un travail à faire, la création d'un parchemin magique, un sort d'explosion transcrit sur vélin avec toute la concentration que ce genre d'entreprise exigeait. Ce n'était pas quelque chose qu'on faisait dans le bruit d'une salle commune avec Morrslieb visible en plein jour par les fenêtres. Il avait besoin de calme, d'une pièce fermée, d'une heure sans interruption. Il choisit l'Auberge de la Demi-Mesure sur les quais, celle de Digitale Belle-Plante, les halflings, la porte à un mètre vingt. Pas par goût particulier pour les plafonds bas. Plutôt parce que les tarifs y étaient nettement inférieurs à ceux de l'Auberge de la Fin du Voyage, et que certaines habitudes résistaient à toutes les circonstances. Valarzan irait dans le quartier marchand faire des emplettes, il avait des lacunes dans son équipement que la nuit qui s'annonçait n'autorisait pas à laisser telles quelles. Valdis resterait ici. Le coursier de Magirius devait arriver à l'Auberge de la Fin du Voyage. Quelqu'un devait être là pour le recevoir.
Valarzan parcourut le quartier marchand avec la méthode d'un homme qui sait ce qu'il cherche et ne veut pas passer la journée à le chercher. Des jambières de cuir, une chemise de mailles, un bouclier moyen, pas du matériel ostentatoire, des protections solides et discrètes, le genre de choses qui font la différence dans les endroits sombres sans attirer l'attention dans les rues bien éclairées. Il repartait, les achats sous le bras, une bonne heure plus tard. C'est en traversant une artère principale qu'il les vit. Des hommes du guet collaient des affiches, geste ordinaire, régulier, le genre de routine administrative à laquelle personne ne prête attention dans une ville de foire. Valarzan ralentit. En tant que chasseur de sorcières, il avait appris à reconnaître ce type de document avant même d'en lire le contenu, la mise en page, la structure, le cadre, le mot RECHERCHÉ qui précédait invariablement un portrait. Il s'arrêta. Le dessin était grossier dans l'exécution, fait vite, par quelqu'un qui travaillait de mémoire ou d'après description. Mais suffisamment précis pour que quelqu'un qui les avait côtoyés les reconnaisse sans hésiter. Trois portraits. Trois visages. Les siens, ceux de Vonzorg, ceux de Valdis. Recherchés. Morts ou vifs.
Il ne sut pas exactement combien de secondes il resta là, assez pour lire ce qui pouvait être lu, pas assez pour que le garde qui collait l'affiche lève les yeux au mauvais moment. Puis il repartit, d'un pas régulier, sans se retourner, en direction de l'Auberge de la Fin du Voyage. Valdis vit quelque chose dans sa façon d'entrer avant même qu'il soit à sa table.
Il lui dit en trois phrases, les affiches, les portraits, le quartier marchand. Elle réfléchit une seconde, pratique.
« Toi tu restes ici. » Elle regarda sa propre silhouette, ses propres traits, et calcula. « Tu es le moins reconnaissable des trois. Et le coursier doit arriver ici. »
Valarzan hocha la tête.
« Vonzorg ne sait pas. » « Je vais le lui dire. »
Elle se leva, ramassa ce qu'elle avait à ramasser, et sortit de l'auberge avec l'allure détendue d'une femme qui va faire une course, ni pressée ni mémorable, juste quelqu'un qui marche. Direction les quais et la Demi-Mesure, où un mage demi-caché créait un parchemin explosif sans savoir que son portrait était en train de sécher sur les murs de Bogenhafen.
La Convocation de Magirius
Valdis entra dans la Demi-Mesure en baissant la tête avec l'automatisme de quelqu'un qui l'avait déjà fait une fois et n'avait pas besoin qu'on lui rappelle le gabarit de la porte. Vonzorg était dans sa chambre louée, penché sur son travail avec la concentration fermée de quelqu'un qui n'existe plus tout à fait pour le monde extérieur pendant qu'il écrit de la magie. Elle attendit qu'il lève les yeux. Elle lui dit pour les affiches. Vonzorg posa sa plume. Regarda ses mains. Regarda la feuille devant lui.
« J'ai presque fini. »
Il finit. Le parchemin du sort d'explosion fut soigneusement séché, plié, glissé dans sa veste avec le soin qu'on réserve aux choses fragiles et dangereuses. Puis il se tourna vers Valdis avec le calme résigné d'un homme qui accepte les contraintes pratiques quand elles lui sont correctement présentées.
« Rase l'arrière. Et coupe la mèche. »
La mèche blanche, celle qui était apparue dans ses cheveux après la nuit après le cauchemar. Valdis fit le travail avec l'efficacité d'une femme qui ne s'embarrasse pas de cérémonies pour ce genre de chose. La mèche tomba sur le plancher de la chambre. L'arrière du crâne de Vonzorg fut rasé de près. Il se regarda dans le petit miroir accroché au mur, évalua le résultat.
« Ça ira. »
Une lettre fut rédigée sous les recommandations de Valdis. Elle s'adressait à Heinrich Steinhager, signée du nom d'emprunt de Valdis. Le ton était celui d'une femme qui tient ses engagements mais rencontre des obstacles imprévus. Les avis de recherche là concernant rendaient toute action directe hasardeuse. Si Heinrich avait la possibilité d'intervenir d'une façon ou d'une autre, l'occasion concernant son frère semblait se profiler pour ce soir. Vonzorg la relut, hocha la tête, et Valdis la signa. Un coursier fut payé depuis la Demi-Mesure, un gamin des quais habitué à livrer des messages sans poser de questions avec l'adresse de la résidence Steinhager dans l'Adel Ring et celle d'une taverne du port pour la réponse.
Dix-huit heures. Valarzan attendait depuis des heures à l'Auberge de la Fin du Voyage avec la patience d'un homme formé à la surveillance et son chapeau légèrement incliné pour modifier ce que son portrait sur les affiches pouvait laisser deviner depuis l'entrée. Il vit entrer le garde du corps personnel de Magirius, reconnaissable, silencieux, efficace. L'homme déposa une missive auprès de l'aubergiste au nom que Valdis avait donné à Maitre Magirius et repartit sans regarder autour de lui. Valarzan attendit encore deux minutes, puis alla retrouver ses compagnons à la Demi-Mesure. Valdis fit l'aller-retour seule, capuche relevée, en empruntant les rues secondaires avec la désinvolture d'une habituée. Elle revint avec la missive, s'assit, et Vonzorg lut. Maître Magirius les convoquait chez lui. Vingt-deux heures. Sa résidence dans l'Adel Ring. Vonzorg replia la lettre.
« Il sait où se tient le rituel. »
Ils mangèrent à la Demi-Mesure à vingt heures, Digitale Belle-Plante les servit avec son sourire habituel, sans poser de questions sur les cheveux de Vonzorg ni sur la façon dont ses trois clients de passage avaient tendance à regarder la porte plutôt que leurs assiettes. La nourriture était bonne. Ils mangèrent comme des gens qui ne savent pas quand ils mangeront à nouveau. Valdis s'éclipsa pendant le repas.
La taverne du port avait une missive qui l'attendait derrière le comptoir, sous le nom convenu. Heinrich Steinhager était désolé. Les avis de recherche venaient de la famille Teugen, hors de sa portée d'influence. Il ne savait pas où se trouvait son frère en ce moment. Il la contacterait dans les prochains jours si une occasion se présentait. Dans les prochains jours. Comme si cette nuit n'allait rien changer.
Vingt et une heures. Ils quittèrent la Demi-Mesure à intervalles, deux minutes entre chacun, reprenant le dispositif qu'ils connaissaient maintenant, une vingtaine de mètres de séparation, assez pour ne pas former un groupe identifiable, pas assez pour perdre le contact. Les rues de Bogenhafen étaient quasi désertes. Morrslieb était là, bien sûr, elle était toujours là depuis plusieurs jours maintenant, comme si elle avait décidé que cette ville méritait son attention soutenue. Sa lueur verte posait des ombres sur les pavés mouillés de la nuit de Pflugzeit, transformait les façades en quelque chose d'autre, donnait aux rares passants encore dehors la couleur des gens qui auraient mieux fait de rentrer. Valarzan en tête. Vonzorg à distance. Valdis en dernier. Direction l'Adel Ring et la résidence de Maître Magirius, avec ce qui restait d'une nuit pour comprendre ce qu'ils allaient faire de l'heure qui suivrait.
Gidéon
L'hôtel particulier de Magirius était étroit, mitoyen de ses deux voisins, avec cette façade sobre des maisons de l'Adel Ring qui disent leur valeur par la qualité de leur pierre plutôt que par leur largeur. Deux étages, des fenêtres bien tenues, une porte en chêne devant laquelle ils frappèrent à vingt-deux heures précises. Le garde du corps ouvrit. Jeta un regard dans la rue dans les deux directions, ce geste précis des gens habitués à vérifier ce qu'ils ont derrière eux avant de faire entrer des visiteurs. Puis il les fit passer. L'escalier, le couloir du deuxième étage, une porte. Le garde frappa deux coups, annonça les visiteurs sans réponse audible, et ouvrit. Il les fit entrer et referma derrière eux. Le bureau.
Une pièce sans autre issue, une seule porte, la fenêtre fermée avec Morrslieb qui regardait à travers. Sur le grand bureau encombré de papiers, une lanterne qui brûlait bas, jetant une lueur orangée insuffisante qui laissait les coins dans l'ombre. La chaise à dossier derrière le bureau était renversée sur le sol. La pièce semblait vide. Valarzan le vit en premier, devant le bureau, côté fauteuil, le tapis avait une couleur différente. Une tache sombre, large, qui avait eu le temps de s'imbiber dans les fibres. Vonzorg s'approcha de la lanterne et en tourna la molette. La lueur monta. Valdis et Valarzan contournèrent le bureau de chaque côté. Magirius était là, derrière, sur le sol. Valarzan s'accroupit. La gorge tranchée, proprement, profondément, le geste de quelqu'un qui sait exactement où couper et avec quoi. Les yeux ouverts et vides, la bouche légèrement entrouverte, les mains qui avaient eu le temps de chercher quelque chose sur le bois du bureau avant de ne plus pouvoir. Et sur l'intérieur du plateau du bureau, là où les mains avaient trouvé ce qu'elles cherchaient, des lettres tracées avec ce qui restait disponible, dans les dernières secondes de quelque chose.
ENTPT 1, puis un autre chiffre. Un trois ou un sept, la perte de sang avait rendu le trait incertain. Valarzan le regarda sans le toucher, gravant les lettres dans sa mémoire. Derrière la porte fermée, la voix du garde du corps explosa.
« Au meurtre ! Des assassins ! À la garde ! »
Fort, vers l'extérieur, dans la rue ou la cage d'escalier, avec l'urgence calibrée de quelqu'un qui voulait être entendu loin et vite. Puis des pas qui revenaient. La porte s'ouvrit. Le garde du corps entra avec un grand sourire. Ce n'était pas le visage du garde du corps. L'image se troubla, pas progressivement, d'un coup, comme un rideau qu'on arrache, et ce qui se tenait dans l'encadrement de la porte n'était plus la silhouette familière de l'homme qui les avait escortés jusqu'ici. Plus jeune d'une trentaine d'années que Johannes Teugen. Les mêmes traits, la même structure osseuse, mais sans les années et avec dans le regard quelque chose que les années n'auraient jamais mis là. Gidéon. Il les regarda tous les trois avec l'expression de quelqu'un qui a tout le temps du monde et trouve malgré toute la situation légèrement ennuyeuse. Puis ses yeux se posèrent sur Valarzan et y restèrent.
« Je t'ai sauvé. »
Sa voix était ordinaire. C'était ce qu'il y avait de plus inquiétant.
« Le chasseur de primes à tes trousses, c'est moi qui l'ai tué. » Il inclina légèrement la tête. « Et c'est comme ça que tu me remercies. »
Personne ne dit rien.
« Nous servons le même maître, Kastor. » Il laissa le nom flotter dans la pièce, le nom de Valarzan, le nom qu'il avait pris sur le cadavre d'un mort sur la route d'Altdorf. « Je suis au-dessus de vos petits conflits entre cultes. Vos querelles de chapelles ne m'intéressent pas. »
Il les regarda une dernière fois avec la patience d'un homme qui énonce une vérité définitive.
« Ma patience est arrivée à son terme. » Il regarda Valarzan. « Si je te revois, je te tue. Kastor. Et il n'était plus là. Pas de porte ouverte. Pas de bruit de pas. Juste l'espace qu'il occupait qui cessa de l'occuper, comme si quelqu'un avait soufflé une chandelle. Dans la rue en dessous, des sifflets éclatèrent, le son particulier des sifflets du guet de Bogenhafen, aigu, répété, se répondant d'un bout de rue à l'autre avec la rapidité d'un réseau qui fonctionnait. Les gardes seraient là dans deux minutes. Peut-être moins. Le corps de Magirius était derrière le bureau. La lanterne brûlait. La fenêtre donnait sur l'Adel Ring, deuxième étage.
« ENTPT », dit Vonzorg. « Entrepôt. »
« Treize ou Dix-sept », dit Valdis.
« Les quais », dit Valarzan. « Les entrepôts des quais. »
Fuite dans l'Adel Ring
Quatre à quatre dans l'escalier, sans se concerter, avec le bruit des sifflets dans la rue qui montait à travers les murs. Au rez-de-chaussée, les voix des gardes filtraient depuis la façade, ils étaient devant, pas encore à l'intérieur, mais ça ne durerait pas. Vonzorg pivota vers le fond du couloir. Une arrière-cuisine, l'odeur de graisse froide et de cendre, et au fond une porte. Il posa la main sur la serrure et murmura. Valarzan n'attendit pas, il prit la porte à l'épaule au même moment où le sort s'activait, et les deux effets conjugués l'envoyèrent s'ouvrir avec un fracas qui n'avait plus d'importance maintenant que les gardes étaient dans la maison derrière eux. Petit jardin. Mur d'enceinte de trois mètres. Des plates-bandes que personne n'arrosait en ce moment. Valarzan traversa vers le petit établi dans le coin, souleva le couvercle, sortit une échelle avec le geste d'un homme qui n'a pas le temps d'être surpris de la trouver là. Il l'appuya contre le mur, monta, se laissa pendre de l'autre côté et tomba dans la ruelle. Valdis le suivit. Puis Vonzorg. Au moment où Vonzorg enjambait le sommet du mur, il croisa des regards, deux gardes qui venaient de déboucher dans le jardin depuis la cuisine, les yeux levés, et qui le virent exactement comme il les voyait. Ils hurlèrent. Vonzorg lâcha le mur et atterrit dans la ruelle. L'échelle resta de l'autre côté. Ils coururent. Trois directions différentes, décidées en deux secondes dans la ruelle, le genre de décision qui n'a pas besoin de mots quand tout le monde comprend la même logique. Trois cibles qui courent ensemble restent une cible. Trois cibles séparées deviennent trois problèmes distincts pour des gardes qui ne peuvent pas se diviser indéfiniment.
« Entrepôt dix-sept », dit Vonzorg avant de tourner.
« Treize », dit Valarzan.
« Bérébéli », dit Valdis. « Mon armure. »
Ils disparurent chacun dans leur ruelle. Vonzorg et Valdis semèrent leurs poursuivants respectifs sans encombre, les rues de l'Adel Ring la nuit avaient leurs propres labyrinthes, et deux personnes qui connaissaient assez bien la géographie de Bogenhafen pour savoir où les ruelles débouchaient avaient l'avantage sur des gardes qui couvraient un territoire trop large. Pour Valarzan, ça se passa différemment. Il avait ralenti, la course dans l'Adel Ring avait mangé son souffle et courir dans les rues de Bogenhafen avec des avis de recherche déjà collés sur les murs n'était de toute façon pas une stratégie à long terme. Il marchait vite, la tête basse, en direction des quais, quand il entendit les cris. Et vit les flammes. Un incendie, quelque part dans le quartier intermédiaire entre l'Adel Ring et les quais, une lueur orange qui colorait les nuages bas, du bois qui craquait, des voix qui appellent à l'aide et d'autres qui appellent au secours, le mélange habituel du feu dans une ville dense. Puis depuis une ruelle sur sa gauche, quelqu'un déboucha en courant. Valarzan s'arrêta. L'homme qui courait avait son visage. Pas une ressemblance. Pas un cousin. Son visage, ses épaules, sa façon de bouger, copié avec la précision d'un miroir, porté par quelqu'un d'autre qui souriait en courant, ce qui était peut-être la seule différence. Derrière lui, une vingtaine de citadins avec des fourches, des gourdins, des torches, la foule que les incendies produisent toujours, qui ne cherche plus à éteindre mais à trouver quelqu'un à qui imputer.
« L'incendiaire ! Tuez-le ! »
Le double de Valarzan le croisa en souriant, un sourire bref, précis, celui d'un homme qui dit à toi de jouer sans ouvrir la bouche et disparut au coin de rue suivant comme il avait disparu du bureau de Magirius, sans trace, sans bruit. La foule déboucha derrière lui. Et vit Valarzan. Il n'y avait rien à expliquer. Pas le temps, pas les mots, et de toute façon vingt personnes en colère avec du bois dans les mains n'étaient pas en état d'écouter des explications sur les doppelgängers et les cultes du Chaos. Il courut. Ce qui suivit fut long et épuisant et sans gloire particulière, des rues, des ruelles, des cours traversées en sautant des murets, sa respiration qui devenait de plus en plus difficile à gérer et ses jambes de moins en moins coopératives. La foule perdit le fil plusieurs fois, le retrouva, le perdit définitivement quelque part dans le labyrinthe des rues du quartier des tanneurs.
Valarzan s'arrêta dans un recoin sombre, les mains sur les genoux, le souffle qui refusait de revenir à un rythme acceptable. Gidéon avait mis le feu à quelque chose. Gidéon avait ensuite couru devant une foule avec son visage. Ce qui voulait dire que maintenant, à Bogenhafen, il y avait des gens qui avaient vu l'incendiaire de leurs propres yeux et qui pourraient en faire la description. Sa description. Il calcula ses options dans l'obscurité de son recoin, les poumons qui réclamaient encore une minute, et décida que la seule décision raisonnable était de rejoindre Valdis au Bérébéli. Pas l'entrepôt numéro treize, pas dans cet état, pas seul, pas avec la moitié de Bogenhafen qui le cherchait désormais pour deux raisons différentes. Il repartit vers les quais à pas lents, le dos aux murs, en choisissant les rues les plus sombres.
L'Entrepôt Treize
Valarzan arriva au Bérébéli à bout de souffle et de nerfs. Valdis était en train de boucler son armure de cuir dans la cale, les gestes rapides et précis d'une femme qui sait ce qu'elle fait et n'a pas besoin qu'on lui tienne la lanterne. Joseph était debout dans l'embrasure de sa cabine, réveillé par le bruit, avec sur le visage l'expression d'un homme qui avait passé la soirée à s'inquiéter et venait d'apprendre que son inquiétude était justifiée. Valarzan s'arrêta sur le seuil et les regarda tous les deux. Il y avait quelque chose dans ses yeux en ce moment, la méfiance du chasseur de sorcières qui venait de croiser son propre visage en train de courir devant une foule qui lui fit scruter Valdis une seconde de trop. Elle souffla. Ce soupir d'exaspération, bref, parfaitement caractéristique, celui qu'elle réservait aux situations où on lui faisait perdre du temps avec des questions qui n'auraient pas dû avoir besoin d'être posées. Valarzan se détendit.
« C'était juste pour vérifier. »
« Je sais », dit Valdis. « C'est quand même agaçant. »
Joseph leur dit ce qu'il pensait avec la franchise directe d'un homme qui n'avait plus rien à ménager.
« Il faut partir. Maintenant. Cette nuit. Je largue les amarres, on descend le fleuve, et dans deux jours tout ça est derrière vous. »
« Un rituel », dit Valarzan. « Cette nuit. Des gens vont mourir. »
« Des gens meurent tous les jours dans le Vieux Monde. »
« Ces gens-là, on peut peut-être l'éviter. »
Joseph les regarda l'un après l'autre avec la résignation progressive d'un homme qui sait depuis le début comment la conversation va finir et qui la fait quand même parce que c'est son droit.
« Très bien. » Il disparut dans sa cabine et en ressortit avec son arbalète. « Je vous accompagne. »
Valdis boucla la dernière courroie de son armure sans commentaire.
Vonzorg était arrivé aux entrepôts avant eux. Le dix-sept était sombre en façade mais une lueur faible filtrait depuis l'intérieur, visible seulement si on cherchait, mais là. Il hésita, calcula, et décida d'aller voir le treize d'abord. Ce fut là qu'il trouva ce qu'il cherchait. La cour intérieure de l'entrepôt treize baignait dans la lumière de quelques torches basses. Cinq hommes stationnaient à l'intérieur, des débardeurs aux visages marqués par d'autres soirées, armés, avec cette façon d'occuper l'espace des gens qui gardent quelque chose et le savent. Les Nez Saiglants, probablement, ou quelque chose d'équivalent dans la hiérarchie des bras armés de l'Ordo. Vonzorg recula avant d'être vu.
Il aperçut ses compagnons qui arrivaient depuis la rue et leur fit un signe discret depuis sa position, puis disparut dans la ruelle qui longeait l'arrière de l'entrepôt. Dans la ruelle, à voix basse. Valarzan colla son oreille contre la paroi de l'entrepôt et ferma les yeux. Les bruits de la ville, le fleuve, les sifflets lointains du guet qui cherchait encore. Et en dessous de tout ça, filtrant à travers le bois et la pierre, des voix. Pas des voix ordinaires, pas une conversation. Un chant, ou quelque chose qui y ressemblait, dans une langue qui n'était pas le Reikspiel ni aucune autre langue qu'il avait entendue.
« C'est là », dit-il.
La seule entrée praticable était la double porte de la cour intérieure, gardée par les cinq hommes. La ruelle arrière ne donnait sur rien d'utilisable. Le plan se construisit en deux minutes. Valdis s'approcherait de la cour pour attirer l'attention, créer le mouvement, faire sortir les hommes de leur position. Joseph et Vonzorg se positionneraient de chaque côté avec leurs arbalètes. Deux carreaux simultanés seraient le signal. Valarzan entrerait dans la foulée. Valdis marcha vers la cour avec l'allure de quelqu'un qui s'était perdu et cherchait une adresse.
« Dégagez, ou on vous tue. »
Elle s'arrêta. Considéra la réponse.
« Vous êtes bien présomptueux. »
Trois hommes avancèrent vers elle. Deux carreaux fusèrent depuis les angles opposés de la ruelle, Joseph à gauche, Vonzorg à droite. Deux impacts, deux hommes qui trébuchèrent ou s'arrêtèrent net. Valdis sortit sa rapière. Valarzan chargea depuis le côté, son marteau de guerre levé, et abattit la tête du marteau sur la cuisse du premier homme debout qu'il atteignit. Le craquement fut net, sans ambiguïté. L'homme s'effondra en criant. Ce qui suivit fut bref et violent, le genre de combat que le nombre initial donnait aux gardiens mais que la surprise, les deux carreaux et la charge de Valarzan avaient déjà renversé avant même qu'il commence vraiment. Valarzan encaissa deux coups d'épée, sa chemise de mailles absorba l'essentiel, laissant deux zébrures douloureuses sans entamer grand-chose de vital. Valdis tint sa ligne sans recevoir de coup propre, la rapière cherchant les espaces que les armes plus lourdes des débardeurs laissaient ouverts. Un deuxième carreau de Joseph traversa la cour. Et Vonzorg, malgré les picotements dans ses doigts qui lui disaient ce que les vents de magie du Chaos faisaient à ses sorts ce soir, invoqua l'explosion. Elle arriva, pas comme d'habitude, avec un bord légèrement vert qui n'était pas de son fait et qui n'avait rien de rassurant mais elle arriva, et les deux hommes encore debout dans son rayon ne restèrent pas debout longtemps. Le silence retomba sur la cour de l'entrepôt treize. Trois hommes gémissaient sur les pavés. Deux avaient fui dans la rue en soufflant dans leurs sifflets, le son aigu qui rebondissait déjà sur les façades, se répondant de rue en rue avec la régularité d'un réseau d'alarme qui faisait son travail.
« On a deux minutes », dit Valdis.
Vonzorg était déjà à la double porte de l'entrepôt, les mains posées sur le bois. Les mots, brefs, et la serrure céda dans un bruit de métal qui glissait.
Le Rituel
Valdis et Valarzan poussèrent chacun un pan de la double porte simultanément, restant à couvert dans l'encadrement, les corps en retrait. Derrière eux, Joseph et Vonzorg tenaient leurs arbalètes chargées. L'entrepôt s'étendait sur une trentaine de mètres. Les quinze premiers mètres étaient dégagés, caisses et ballots repoussés contre les murs avec la méthode de quelqu'un qui avait fait le vide délibérément, créant un espace de transit entre l'entrée et ce qui se trouvait au fond. Rien ne bougeait dans cette première partie. Les torches basses le long des murs jetaient des ombres allongées sur les planches du sol. La deuxième partie de l'entrepôt était autre chose. Le cercle de cuivre était là, incrusté dans le bois du plancher comme celui des égouts, avec la même précision, le même soin, comme deux œuvres du même artisan. À l'intérieur, un octogramme. Aux huit extrémités, des chandeliers en fer avec des bougies noires allumées dont les flammes brûlaient d'une façon légèrement trop verticale pour le peu d'air qui circulait. Sept hommes en toge et masque de bouc, debout aux points de l'octogramme, scandant quelque chose dans un rythme qui n'appartenait à aucune liturgie de Sigmar ni à aucune prière que les trois compagnons auraient pu reconnaître. Le conseil intérieur de l'Ordo Septenarius au complet, ignorant jusqu'au dernier moment qu'ils n'étaient pas les officiants du rituel mais sa matière première. Johannes Teugen se tenait au centre du cercle, un parchemin dans les mains, les lèvres qui formaient des mots trop bas pour être entendus depuis la porte. Devant lui, attachée et la gorge tranchée, Dame Andréa. La greffière du juge Richter, qui avait voulu savoir comment son employeur était mort et à qui on avait fourni une réponse définitive. Et derrière tout ça, immobile, les mains croisées dans le dos avec la décontraction d'un spectateur qui regarde quelque chose qui l'appartient, Gidéon.
Teugen leva la tête vers les nouveaux arrivants. Son expression ne changea pas d'une façon lisible, juste un réajustement, le calcul d'un homme qui intègre une variable et repart.
« Continuez », dit-il aux sept hommes.
Puis ses mains bougèrent et quelque chose se matérialisa autour du cercle, un dôme, semi-invisible, la lumière des bougies qui se refractait légèrement à sa surface comme sur du verre très fin. Une barrière arcanique qui enveloppait l'octogramme dans sa totalité. Gidéon, lui, ne regarda pas vers la porte. Il baissa les yeux sur l'un des hommes en toge et prononça quelque chose, des syllabes dans une langue qui ne ressemblait à aucun dialecte du Vieux Monde, ni au Haut Elfique, ni à rien que Vonzorg ait étudié ou entendu. L'un des masques de bouc s'effondra. L'homme hurlait en tombant, et ce qui sortait de lui n'était pas du sang, quelque chose d'autre, quelque chose sans forme arrêtée qui cherchait de l'espace et le trouvait dans l'air de l'entrepôt avec une façon de se déplacer qui donnait envie de ne plus regarder dans cette direction. Vonzorg lâcha son carreau. Il traversa l'air de l'entrepôt, atteignit la surface du dôme, et s'arrêta, comme absorbé par quelque chose qui le ralentit jusqu'à la chute sans énergie. Il atterrit sur le plancher à l'intérieur du cercle sans avoir touché personne. Joseph visa différemment. Sa flèche fut décochée avec la précision tranquille d'un batelier qui a chassé sur les rives du Reik depuis assez longtemps pour savoir corriger à l'instinct. Elle traversa le dôme, pas sans résistance, on voyait qu'elle en avait rencontré mais elle passa, et se planta dans l'un des hommes en toge qui s'effondra sans finir son verset.
« On y va », dit Valdis.
Ils chargèrent. Les quinze mètres de l'entrepôt défilèrent sous leurs pieds et ils atteignirent le cercle de cuivre et là, entre eux et le rituel, Gidéon avait avancé. Il s'était placé exactement là où il fallait, entre la porte et le cercle, avec l'économie de quelqu'un qui n'a pas eu besoin de se presser pour se trouver au bon endroit. Son épée était dans sa main, une lame longue, bien entretenue, tenue avec l'aisance de quelqu'un qui s'en était servi souvent et en diverses occasions.
L'Œil de Tzeentch
Gidéon combattait bien. Trop bien, même, avec une économie de gestes et une précision qui n'appartenaient pas tout à fait à la façon dont les humains apprennent à manier une lame. Valdis et Valarzan le pressaient ensemble, cherchant les angles, créant des dilemmes que même un bon duelliste n'aurait pas pu couvrir longtemps. Vonzorg, lui, ne regardait pas le combat. Il sortit le parchemin de sa veste, celui qu'il avait créé dans la chambre de la Demi-Mesure avec la concentration et la précision qu'il réservait aux choses qui comptaient. Il le tint à bout de bras, les mots qui s'activaient sous ses doigts, et visa le cercle. Le dôme était là. Semi-invisible, réfractant la lumière des bougies à sa surface. Il avait arrêté son carreau tout à l'heure, laissé passer la flèche de Joseph avec résistance. Vonzorg lança le parchemin. L'explosion atteignit la surface du dôme et ne s'arrêta pas, elle la traversa comme de l'eau à travers du tissu, perdant quelque chose en chemin mais conservant assez pour que ce qui arriva de l'autre côté soit encore une explosion. Trois des hommes en toge furent projetés, pas à terre, pas morts, mais interrompus, déséquilibrés, le chant coupé dans leurs gorges. Et une partie du cercle de cuivre se brisa. Ce fut suffisant. La créature que Gidéon avait extraite du premier homme, la chose rose et informe qui crépitait d'énergie magique et ne restait jamais tout à fait la même forme deux secondes de suite, n’avait plus de conteneur. Elle n'avait plus non plus de maître qui la tenait, pas avec le cercle fracturé. Elle se retourna vers Johannes Teugen.
Teugen n'eut pas le temps de comprendre ce qui changeait dans la situation. La créature le frappa, griffes, dents, quelque chose d'intermédiaire entre les deux qui n'avait pas de nom dans la taxonomie ordinaire et ses hurlements emplirent l'entrepôt avec la netteté des sons qui surviennent trop vite pour qu'on ait le temps de s'y préparer. Il s'effondra sous elle, et la créature continua son travail avec l'application d'une chose qui n'avait pas de concept de suffisant.
Devant eux, Gidéon chancela. Les coups de Valdis et Valarzan l'avaient atteint, plusieurs fois, proprement, des impacts qui auraient mis n'importe quel humain à terre depuis un moment. Mais Gidéon tenait, et dans sa façon de tenir il y avait quelque chose qui n'était pas de la résistance ordinaire. Puis son corps se craquela. Pas comme une blessure craquelle la peau. Comme une coquille craquelle quand ce qu'elle contient veut sortir. L'enveloppe humaine qui avait marché dans les rues de Bogenhafen, s'était présentée comme le cousin de Johannes Teugen, avait tué Adolphus Kuftsos et Her Ulthar et Gottri avec leurs cœurs arrachés, cette enveloppe s'ouvrit et laissa voir ce qu'elle était. Un démon. Quatre bras, une architecture corporelle qui n'obéissait pas aux règles habituelles de la biologie, une présence dans l'air de l'entrepôt qui faisait ce que la présence des démons fait, compressait quelque chose dans la poitrine, rendait la respiration légèrement plus difficile, donnait à la lumière des torches une qualité différente. Joseph visa depuis l'entrée. Son carreau traversa l'air et trouva une des quatre mains de la créature, l'arracha presque, en tout cas prit quelques doigts dont l'un portait un anneau d'un noir absolu qui roula sur le plancher et s'immobilisa entre deux lattes. Le démon hurla. Pas de douleur, ou peut-être de douleur, mais surtout autre chose, une note dans le hurlement qui ressemblait à de la surprise, comme si cette chose qui avait survécu à des coups d'épée et des explosions n'avait pas prévu qu'une flèche de batelier prendrait exactement ce doigt-là.
Un portail s'ouvrit au centre du cercle fracturé. Il n'y eut pas d'avertissement. Juste un point dans l'air au-dessus de l'octogramme qui cessa d'être de l'air et devint autre chose, une ouverture circulaire dont les bords étaient couverts de plumes multicolores qui n'auraient pas dû exister dans les teintes que la lumière ordinaire permet. Et dedans, un œil. Grand. Qui regardait tout ce qui se trouvait dans l'entrepôt avec la précision d'une chose qui voit vraiment, pas juste dans une direction mais dans toutes les directions simultanément, avec une attention qui pesait physiquement sur ceux qui la recevaient. La voix vint avec lui, pas depuis les murs ni depuis l'air, depuis l'intérieur de la tête de chacun, dans la langue qu'ils comprenaient chacun comme si elle avait été faite pour eux.
« Reviens vers ton maître. Tu as échoué. »
Le démon-Gidéon hurla une seconde fois, de rage, de terreur, de quelque chose qui n'avait pas de traduction et le portail aspira. Pas doucement. Pas progressivement. Il aspira comme aspirent les choses qui n'ont pas de concept de délicatesse, en tirant sur tout ce qui se trouvait dans un rayon suffisant avec la constance d'une force qui avait décidé de se servir. Le démon y alla en premier, arraché de sa position comme un chiffon, disparaissant dans l'œil avec son anneau et ses doigts manquants. La créature rose qui achevait Teugen y alla ensuite, emportant ce qu'elle n'avait pas fini. Les hommes en toge, ceux qui étaient encore debout et ceux qui ne l'étaient plus glissèrent vers le centre avec des cris qui se coupèrent au moment du passage. Les caisses le long des murs commencèrent à bouger.
Vonzorg n'eut pas besoin de crier. Ils couraient déjà, tous les quatre, vers la double porte, l'aspiration dans leur dos qui tirait sur les pans de manteau et rendait chaque pas légèrement plus difficile que le précédent. Des planches du plancher se décollèrent et passèrent au-dessus de leurs têtes en direction du centre. Une torche arracha de son support et fila en arrière. Ils franchirent la porte. L'entrepôt derrière eux continuait son travail, les murs qui commençaient à se courber vers l'intérieur, les poutres du toit qui craquaient dans la mauvaise direction, la lumière qui faisait quelque chose d'impossible à l'endroit du portail. Ils s'éloignèrent sur les quais sans se retourner, ou en se retournant le moins possible. Puis l'entrepôt treize se tut. Complètement. Sur les quais, la Bogen coulait. Morrslieb était toujours dans le ciel. Joseph posa son arbalète contre sa cuisse et regarda ce qu'il restait de l'entrepôt.
« Très bien », dit-il. « On part maintenant ? »
Quitter Bogenhafen
Les sifflets des Nez Sanglants résonnaient déjà dans les ruelles derrière eux. Ils n'eurent pas besoin de se consulter. Le Bérébéli était là, amarré où Joseph l'avait laissé, et ils sautèrent sur le pont les uns après les autres avec la précision compacte des gens qui n'ont plus de marge pour hésiter. Joseph fut le dernier à bord, il largua les amarres d'un geste sec, saisit la barre, et le Bérébéli s'écarta du quai dans le courant de la Bogen avec la discrétion d'un bateau qui connaît son maître et obéit vite. Les lumières de Bogenhafen glissèrent sur la droite. Les entrepôts, les quais, l'enseigne de la Demi-Mesure invisible dans le noir. Et l'entrepôt treize, dont les murs étaient toujours debout mais dont personne ne saurait jamais vraiment ce qu'ils contenaient désormais. Naviguer de nuit sur la Bogen n'était pas quelque chose que Joseph aurait recommandé en temps ordinaire. Les bancs de vase, les troncs immergés, les méandres de la rivière qui changeaient de profil selon la saison, autant de raisons pour lesquelles les bateliers sérieux attendaient l'aube. Mais les raisons d'attendre l'aube à Bogenhafen étaient ce soir moins convaincantes que les raisons de partir dans le noir, et Joseph était un batelier sérieux qui savait quand les règles s'appliquaient et quand elles ne s'appliquaient pas. Il tint la barre en silence, les yeux sur l'eau, lisant les courants à la façon dont il les lisait depuis trente ans, pas avec les yeux seulement, avec tout ce qui s'accumule dans les mains et les pieds quand on passe sa vie sur un fleuve. Les trois compagnons étaient sur le pont. Personne ne parlait. Morrslieb regardait le Bérébéli depuis son impossibilité dans le ciel, verte et constante, éclairant la rivière d'une lumière qui n'était pas la bonne couleur pour un fleuve ordinaire. Vonzorg regardait ses mains. Les picotements avaient diminué, pas disparu, mais diminué, comme si quelque chose dans la nuit avait légèrement relâché sa pression mais ses ongles s’étaient teints d’un vert maladif. Le portail fermé, peut-être. Le rituel interrompu avant son terme. Les vents de magie du Chaos qui trouvaient moins de raisons de s'accumuler au-dessus d'une ville dont le temple venait d'être aspiré par son propre créateur. Ou peut-être Morrslieb qui commençait, très progressivement, à s'éloigner. Valdis s'assit contre le mât et ferma les yeux sans dormir, cette façon qu'elle avait de mettre de l'ordre dans ce qu'elle avait vu sans le laisser voir sur son visage. Valarzan resta debout à la proue, regardant l'eau devant eux, les lumières de Bogenhafen qui rétrécissaient derrière. Dame Andréa. Le nom était là, simple et sans ornement. Une femme qui avait voulu savoir comment son employeur était mort. Qui était venue à leur demande chercher des archives et s'était retrouvée à servir de sacrifice parce qu'elle s'était trouvée au mauvais endroit au mauvais moment, ou parce que quelqu'un avait voulu envoyer un message, ou parce que les deux n'étaient pas incompatibles. Il n'y avait rien à faire avec ça ce soir. Il le rangea à l'endroit où il rangeait les choses qu'il ne pouvait pas régler.
Vers trois heures du matin, Joseph trouva une rive convenable, un endroit qu'il connaissait, un anneau d'amarrage planté là depuis des années par quelqu'un qui avait eu la même idée avant lui. Il amarra le Bérébéli avec les gestes d'un homme épuisé qui ne le montre pas, vérifia que les nœuds tenaient, et dit sans se retourner :
« À l'aube on repart. Dormez. »
Ils descendirent dans la cale. La Bogen coulait sous la coque avec son bruit régulier, identique à toutes les nuits précédentes, indifférent à ce qui s'était passé dans l'entrepôt treize. Vonzorg s'allongea avec son grimoire contre lui. Valdis ferma les yeux pour de vrai cette fois. Valarzan resta éveillé encore un moment, dans le noir, à écouter le fleuve. L'anneau sombre, celui que le carreau de Joseph avait arraché du doigt de Gidéon et qui avait roulé sur le plancher de l'entrepôt avant que tout soit aspiré. Était-il parti avec le reste ? Était-il encore là, dans les décombres de ce qui restait de l'intérieur de l'entrepôt treize ? Il ne savait pas. Il s'endormit sans avoir répondu à la question. Dehors, Morrslieb était encore là. Mais pour la première fois depuis plusieurs nuits, elle semblait très légèrement moins proche.
La Matinée avant le Déjeuner
Huit heures. Le Bérébéli les rendit au monde avec le bruit des quais qui reprenaient leur activité matinale, et les trois compagnons émergèrent avec la résolution tranquille des gens qui ont dormi peu mais suffisamment et ont une journée chargée devant eux. La Schaffenfest accueillit leurs achats sans les remarquer, elle était habituée aux gens pressés qui savaient ce qu'ils voulaient. Des vêtements de qualité, pour chacun, le genre qui permettait d'entrer dans un établissement comme La Truite d'Or sans que le maître d'hôtel ne se pose trop de questions sur la pertinence de les laisser franchir la porte. Pas du luxe ostentatoire, juste ce qu'il fallait pour être pris au sérieux par des gens qui jugeaient les autres à leur mise avant de les juger à leurs mots. Le petit déjeuner fut rapide, debout entre deux stands, le genre de repas qu'on prend parce qu'il faut manger et non parce qu'on en a le temps.
Elvira était en train de remballer. Les herbes rangeaient dans leurs boîtes, les bocaux dans leur caisse capitonnée, la roulotte qui reprenait l'allure d'un véhicule prêt à partir plutôt que d'un atelier ouvert. Elle les vit arriver et continua ce qu'elle faisait, mais ralentit suffisamment pour leur accorder sa pleine attention. Ils lui donnèrent les détails qu'ils n'avaient pas eus le temps de lui transmettre la première fois sur l'évolution de la maladie du juge Richter Elvira écouta, les mains posées à plat sur le bord de sa caisse, son visage faisant ce travail silencieux de quelqu'un qui recoupe ses connaissances avec ce qu'on lui dit.
« C'est bien la fièvre cérébrale pourpre. » Elle dit ça avec la certitude de sa première évaluation. « Mais cette progression... » Elle secoua légèrement la tête. « Douze heures. Même sous les tropiques, même avec les souches les plus virulentes, ce n'est pas possible naturellement. »
« Qu'est-ce que ça implique ? » dit Vonzorg.
« De la magie. » Elle dit le mot sans emphase, comme un fait clinique parmi d'autres. « Quelqu'un a augmenté la maladie. Accéléré sa progression par des moyens qui dépassent la pharmacopée ordinaire. »
Elle referma sa caisse et les regarda une dernière fois.
« Si vous passez par Weisbruck en rentrant, venez à l'atelier. » Elle dit ça avec la simplicité de quelqu'un qui laisse une porte ouverte sans savoir si on la franchira. « Ce que vous décrivez mérite qu'on en parle dans un cadre plus tranquille que la Schaffenfest. »
Ils lui promirent d'y penser et la laissèrent finir ses bagages.
Dame Andréa les reçut avec la discrétion d'une femme qui avait choisi depuis le matin de quelle façon elle allait faire son deuil, en travaillant, en cherchant, en faisant ce que le juge aurait voulu qu'on fasse. Ils lui dirent leurs doutes sur la mort de Richter. Pas tout, juste suffisamment pour qu'elle comprenne qu'il ne s'agissait pas d'une maladie ordinaire et qu'ils avaient besoin de confirmation. Elle les écouta avec le visage fermé de quelqu'un qui entend ce qu'il suspectait déjà et n'en tire aucune satisfaction d'être confirmé.
« Qu'est-ce que vous cherchez exactement ? »
« Un nom. » Valarzan dit ça simplement. « Le médecin personnel de Karl Teugen, mort il y a deux ans. Il vit dans la Fosse maintenant. Nous avons besoin de savoir qui il est. »
Dame Andréa nota.
« Les archives du tribunal et le temple de Véréna cet après-midi, en fin de fête. » Elle posa sa plume. « Seize heures au Tribunal de la vile. »
Ils allaient partir quand elle ajouta quelque chose, pas de façon dramatique, juste comme une chose qu'elle avait et qui leur appartenait peut-être.
« J'ai des contacts à la capitainerie. » Elle regarda ses mains sur le bureau. « Hier après-midi, le capitaine Goertin n'a pas quitté son bureau. Il y est resté jusqu'au soir. »
Le silence dura le temps qu'il fallait.
« Il était dans son bureau hier après-midi », dit Vonzorg.
« Toute l'après-midi. »
« Et pourtant », dit Valarzan, « il est venu ici à seize heures rendre visite au juge. »
« C'est ce que j'ai dit. »
Ils se regardèrent, pas entre eux, chacun regardant un point différent dans la pièce, le genre de regard qu’on ne pose sur rien quand on est en train de recomposer quelque chose.
Goertin n'était pas au tribunal des Fêtes à seize heures. Quelqu'un qui lui ressemblait l'était.
« Merci », dit Valdis.
« Seize heures », dit Dame Andréa.
Ils sortirent dans le soleil de la Schaffenfest, avec leurs vêtements neufs et une question de plus dans une liste qui n'avait pas cessé de s'allonger depuis qu'ils avaient posé le pied à Bogenhafen. Midi approchait. La Truite d'Or attendait.
Le Déjeuner de Magirius
La Truite d'Or donnait sur la Place de l'Hôtel de Ville, une façade sobre, une porte en chêne, un portier qui les évalua en une seconde et les fit passer sans commentaire quand ils donnèrent le nom de Magirius après avoir pris leurs armes avec la courtoisie ferme des établissements de ce genre. L'intérieur sentait la cire, le cuir et quelque chose de plus difficile à nommer, l'argent, peut-être, qui a sa propre odeur quand il y en a suffisamment depuis suffisamment longtemps dans un endroit. On les conduisit à travers une salle principale où des hommes déjeunaient à des tables séparées avec l'intimité soigneusement préservée des clubs privés, jusqu'à un salon en retrait dont la porte se referma derrière eux. Maître Magirius se leva pour les accueillir avec l'enthousiasme d'un homme qui aime sincèrement recevoir du monde ou qui a appris à en avoir l'air avec une telle constance que la distinction n'avait plus d'importance pratique. Il leur servit du cognac, Bretonnien, précisa-t-il avec le plaisir de quelqu'un qui sait que ce détail compte et les invita à s'asseoir. Le repas qui suivit était exactement ce qu'on pouvait attendre d'un endroit comme La Truite d'Or, chaque plat servi avec le soin d'une cuisine qui traitait la nourriture comme un argument. Magirius mangea avec appétit et conversa avec le même appétit, l'un n'interférant jamais avec l'autre.
Il s'intéressa à eux. Leurs origines, leurs professions, les raisons qui les avaient amenés à Bogenhafen pendant la Schaffenfest. Les héros répondirent en dosant la vérité là où elle ne coûtait rien, l'approximation là où elle protégeait quelque chose, le silence habillé en réponse là où ni l'un ni l'autre ne suffisait. Magirius écoutait avec l'attention d'un homme qui collecte les informations comme d'autres collectent les pièces d'art, pas pour les utiliser immédiatement, mais parce que la collection en elle-même a de la valeur. Les questions sur l'Ordo Septenarius arrivèrent au troisième plat, glissées dans la conversation avec la naturalité de quelqu'un qui n'attendait que le bon moment. Magirius posa sa fourchette, s'essuya les lèvres, et parla avec la franchise apparente d'un homme qui a décidé que la transparence partielle était plus efficace que le mensonge total. L'Ordo, dit-il, était une société semi-secrète. Deux cercles concentriques, un cercle intérieur de sept membres, dont lui-même, Franz Steinhager, Heinrich Haagen, et d'autres dont il ne connaissait pas tous les noms avec certitude. Et un cercle élargi de quarante-neuf membres, sept invités par chacun des sept du cercle intérieur. Fondée il y a deux ans par Johannes Teugen. Objectif affiché : la prospérité de la ville et l'aide aux plus démunis. Il dit ça avec le sourire d'un homme qui croit peut-être ce qu'il dit, ou qui a dit la même chose suffisamment souvent pour que la question ait cessé d'être pertinente.
« Gidéon », dit Valarzan.
Magirius hocha la tête sans marquer de surprise.
« Le cousin de Johannes. Arrivé avec lui de Nuln il y a deux ans. » Il reprit sa fourchette. « Un homme efficace. Il assiste Johannes dans la gestion de la famille Teugen et, accessoirement, dans certaines affaires de l'Ordo. »
« Quel genre d'affaires ? »
« Les affaires courantes. » Il sourit. « La logistique d'une organisation comme la nôtre demande des gens capables. »
La porte du salon s'ouvrit discrètement. Le garde du corps personnel de Magirius, un homme que Valarzan avait noté à l'entrée sans en faire de cas, entra et se pencha vers son employeur avec les gestes d'une conversation qu'on ne souhaitait pas partager. Quelques mots à voix basse, une main sur l'épaule, une expression sur le visage de Magirius qui changea imperceptiblement. Il se leva.
« Je suis navré. » Il dit ça avec le regret sincère d'un homme qui préférerait rester. « Une affaire commerciale urgente qui ne peut pas attendre. » Il leur sourit une dernière fois avec toute la chaleur de quelqu'un qui souhaitait que les circonstances soient différentes. « Profitez des mets, ils sont là pour vous. Et je vous souhaite le meilleur pour la suite de votre séjour. »
Il prit son manteau des mains du garde du corps, et quelque chose tomba. Une lettre. Glissée de la poche intérieure dans le mouvement, planant un instant avant de toucher le sol du salon privé. Magirius ne l'avait pas vu. Il était déjà à la porte, qui se referma derrière lui. Valarzan et Vonzorg échangèrent un regard d'un quart de seconde. Vonzorg se baissa, ramassa la lettre, la déplia. Le document était court. Dans le coin supérieur gauche, un sceau imprimé dans la cire, une étoile à sept branches avec au centre deux lettres entrelacées : O.S. Au bas de la lettre, une signature : Johannes Teugen.
Vonzorg lut à voix basse, les yeux parcourant les lignes avec la rapidité d'un homme qui a l'habitude des textes et sait aller à l'essentiel.
« Une heure après le coucher du soleil, chez moi. Tous les membres du Conseil intérieur sont attendus. »
Il brula la lettre dans les flammes d’une bougie posée sur la table. Le salon était silencieux autour d'eux. Les plats refroidissaient sur la table. Dehors, la Place de l'Hôtel de Ville continuait sa journée ordinaire avec l'indifférence de la ville aux affaires qui se réglaient dans ses salons privés.
« Ce soir », dit Valdis.
« Chez Teugen », dit Valarzan. « Les sept membres du cercle intérieur. »
Her Ulthar
Quatorze heures trente. Le Bérébéli les accueillit le temps de se débarrasser des vêtements de qualité, remis soigneusement, ils pourraient encore servir et de redevenir ce qu'ils étaient réellement plutôt que ce qu'ils avaient besoin de paraître pour un déjeuner en salon privé.
Le bureau de Dame Andréa au Tribunal des Fêtes avait l'austérité des espaces de travail qui n'ont jamais eu vocation à être confortables. Elle les attendait à seize heures avec deux feuilles de notes devant elle et l'expression de quelqu'un qui a passé l'après-midi à chercher et a trouvé ce qu'il cherchait, sans en être particulièrement heureux.
« Her Ulthar. »
Elle posa le nom sur la table comme on pose quelque chose de lourd.
« Médecin personnel de Karl Teugen jusqu'à sa mort. » Elle regarda ses notes. « Il a consigné les derniers instants de son patient. Les symptômes correspondent exactement à ce que vous m'avez décrit pour le juge Richter. » Une pause. « Et il a mentionné dans ses écrits des forces obscures à l'œuvre. »
« Où est-il maintenant ? »
« La Fosse. » Elle referma ses notes. « C'est tout ce que j'ai pu trouver. »
Le bac pour la Fosse partait du quai principal toutes les heures, chargé de gens qui avaient des raisons différentes de se rendre dans le quartier qu'on n'appelait pas officiellement le bidonville mais que tout le monde appelait ainsi. De l'autre côté de la Bogen, la ville avait une autre texture, plus dense, plus bruyante d'une autre façon, avec l'odeur particulière des endroits où beaucoup de gens vivent dans peu d'espace depuis trop longtemps. L'hospice de Shallya se trouvait dans la partie la moins dégradée de la Fosse, ce qui n'était pas un compliment absolu mais signifiait au moins que ses murs tenaient et que ses fenêtres avaient des vitres. Un orphelinat, principalement, des enfants dans la cour, des voix à l'intérieur, cette activité particulière des endroits qui fonctionnent malgré tout parce que quelqu'un a décidé qu'ils fonctionneraient. Valarzan s'arrêta un moment devant la porte, les yeux sur la cour. Vonzorg le laissa s'arrêter. Mère Bromein les reçut avec la méfiance bienveillante des femmes qui dirigent des établissements fragiles et ont appris à jauger rapidement les inconnus qui frappent à leur porte. Elle écouta leur demande, considéra, et leur donna ce qu'elle savait, la zone où Ulthar vivait, dans le quartier est de la Fosse, là où les taudis se serraient les uns contre les autres sans plus de logique que la nécessité.
« Il n'est pas en odeur de sainteté ici. » Elle dit ça sans malice, juste comme un fait. « Il est venu plusieurs fois à l'hospice dans un état... difficile. Il nous a accusés de connivence avec les forces obscures. » Elle secoua la tête. « Un homme brisé. »
Elle ajouta autre chose avant qu'ils partent, presque comme une pensée secondaire qui était en réalité ce qu'elle voulait dire depuis le début.
« Depuis deux ans, les disparitions ont augmenté. » Elle regarda ses mains. « Des gens de la Fosse. Des pauvres, des sans-logis, des gens que personne ne cherche vraiment. » Un silence. « Et il y a une organisation, les Nez Sanglants. Des débardeurs de Bogenhafen, apparemment. Ils organisent des combats clandestins dans la Fosse. » Elle leva les yeux. « Je ne sais pas si c'est lié. Mais je le note à quiconque écoute. »
La zone indiquée était exactement ce que le reste de la Fosse promettait en pire. Des ruelles qui changeaient de direction sans raison, des bâtiments qui auraient dû être démolis depuis des années et qui tenaient par habitude, des gens qui regardaient sans regarder les étrangers qui passaient. Ils trouvèrent le taudis en demandant, personne ne connaissait le nom d'Ulthar, mais plusieurs personnes connaissaient le vieux qui criait des prophéties depuis sa porte et dont il valait mieux ne pas croiser le regard quand il avait bu. La porte était ouverte. Pas entrouverte, ouverte, comme quelqu'un qui était parti en laissant tout derrière lui ou n'était plus en état de fermer ce qu'il avait ouvert. Vonzorg entra le premier, la main sur son bâton. Her Ulthar était là. La cage thoracique ouverte. Le cœur manquant. La même signature que Gottri, qu'Adolphus Kuftsos. Ils fouillèrent vite, pas par insensibilité, par nécessité et par ce que le silence de la Fosse autour d'eux suggérait sur la durée qu'ils pouvaient se permettre. Des haillons, d'abord, mais avec un détail : cousus dans le tissu, à moitié dissimulé, le symbole de la Guilde des Médecins. Ce qu'il avait été, porté contre sa peau comme un reste d'identité qu'il n'avait pas réussi à abandonner entièrement. Et dans une poche intérieure, un médaillon. Vonzorg l'ouvrit. L'emblème de la famille Teugen d'un côté, le sceau officiel d'une grande maison marchande. De l'autre, rien d'écrit, mais la forme du médaillon lui-même qui disait ce qu'il y avait à dire : un objet remis par un employeur à un employé de confiance, la marque d'une appartenance. Her Ulthar avait été le médecin de la famille Teugen. Il avait vu Karl mourir. Et il était là, dans un taudis de la Fosse, avec la même blessure que tous les autres. Vonzorg glissa le médaillon dans sa poche.
Ils partirent avant la tombée de la nuit, retraversèrent la Fosse, prirent le bac, et remontèrent les quais dans le soir de Pflugzeit avec la Bogen à côté d'eux et la ville de Bogenhafen qui allumait ses lumières pour la troisième nuit de Schaffenfest. Vingt heures. Le Bérébéli. Joseph qui faisait quelque chose dans la cale avec le bruit de quelqu'un qui n'était pas pressé. Ils s'assirent sur le pont et attendirent Valdis. Elle arriva peu après avec l'air de quelqu'un qui a eu sa propre journée et a des choses à dire dessus.
Le Marché de Valdis
Valdis n'avait pas changé de vêtements. Les habits de qualité achetés le matin lui allaient encore, et dans l'Adel Ring ils allaient même très bien, ce quartier-là jugeait les gens à leur mise avant de les juger à leur démarche, et sa démarche faisait le reste. Elle déambula. Le manoir Teugen se trouvait derrière un mur de palissade de quatre mètres cinquante surmonté de pointes acérées, au milieu d'un parc dont on devinait la qualité depuis la rue. Le grand portail était ouvert, deux gardes à l'entrée, mais des visiteurs qui entraient et sortaient librement. La visite du parc était apparemment permise au public, ce qui était soit de la générosité soit une façon d'avoir des yeux sur ce qui approchait. Valdis entra. Elle prit son temps, l'allure de quelqu'un qui apprécie les jardins, s'arrêtant ici devant un massif, là devant un bassin, pendant que ses yeux faisaient le vrai travail. Deux patrouilles de deux gardes chacune parcouraient le parc avec un chien, un molosse qui tirait sur sa laisse avec la conviction de quelqu'un qui sait ce qu'il cherche même quand il ne l'a pas encore trouvé. La maison elle-même n'était pas accessible. Elle s'arrêta près d'un banc où une domestique rattrapait quelques minutes de repos en repliant du linge, et engagea la conversation avec la désinvolture naturelle d'une visiteuse qui s'ennuie légèrement. La femme était de celles qui parlent parce que le travail est silencieux et que les étrangers sont une distraction bienvenue. Johannes vivait seul, dit-elle, enfin, pas seul. Son cousin Gidéon habitait avec lui. Mais Gidéon ne sortait pas beaucoup. Surtout pas le jour. Sa présence rendait le personnel nerveux, sans que personne puisse vraiment expliquer pourquoi, juste ce malaise diffus qu'on ne met pas de mots dessus parce que les mots feraient peur. Deux domestiques avaient disparu en deux ans. Officiellement, ils avaient quitté leur poste. Le personnel commençait à parler à voix basse d'une possible implication de Gidéon. Et Karl Teugen, elle baissa un peu la voix en disant ça, était mort subitement d'une maladie, alors qu'il était en parfaite santé la semaine d'avant. Personne n'avait vraiment compris. Valdis la remercia avec le sourire d'une visiteuse satisfaite de sa promenade et reprit la rue.
Dix-neuf heures. Les bureaux Steinhager dans le quartier marchand. Elle prit position discrètement, suffisamment en retrait pour surveiller l'entrée sans être mémorable. Vingt minutes plus tard, Franz Steinhager sortit, un homme dans la cinquantaine, port autoritaire, accompagné de ce qui ressemblait à son fils. Ils partirent ensemble dans la direction de l'Adel Ring, sans regarder derrière eux. Valdis attendit encore un moment. Puis frappa à la porte. Le portier l'accueillit avec la méfiance polie des portiers de maisons marchandes qui ont pour instruction de ne pas laisser entrer n'importe qui. Elle demanda un rendez-vous avec Heinrich Steinhager. Et donna le nom de Konrad Sterren, seigneur marchand de Kemperbad, dont elle était, précisa-t-elle, la nièce. Le portier disparut. Revint. La conduisit à l'intérieur. Heinrich Steinhager était le frère cadet de Franz, et ça se voyait d'une façon ou d'une autre, pas dans les traits, qui étaient différents, mais dans quelque chose de plus subtil, cette façon qu'ont les cadets frustrés d'occuper l'espace comme si l'espace ne leur avait jamais tout à fait appartenu et qu'ils n'avaient jamais cessé d'en vouloir à quelqu'un pour ça. Il connaissait Konrad Sterren, une correspondance commerciale d'il y a quelques années, rien de récent, mais suffisant pour qu'il reçoive la nièce avec la considération due aux relations d'affaires. Il s'enquit de sa venue à Bogenhafen. Valdis lui dit qu'elle avait été envoyée par son oncle pour enquêter sur Franz Steinhager. Une supposée entourloupe sur un accord commercial. Des irrégularités dans les comptes. Le genre de chose qu'on ne règle pas par courrier quand on veut que ça reste discret. Elle vit l'effet du nom de Franz sur le visage de Heinrich avant même que les mots soient terminés. Pas de l'inquiétude, quelque chose de plus vieux, de plus installé, qui ressemblait à de l'antipathie avec des racines profondes.
« Que puis-je faire pour vous aider ? »
Le ton était celui d'un homme qui avait attendu une occasion sans savoir encore laquelle.
Valdis choisit ses mots avec soin. Un temple lié aux forces obscures, dit-elle, se trouvait peut-être sous ce bâtiment. Des preuves compromettantes pourraient exister dans le bureau personnel de Franz. Elle aurait besoin d'y accéder. Heinrich Steinhager la regarda pendant un moment qui dura exactement ce qu'il fallait pour qu'elle comprenne qu'il avait entendu et qu'il calculait.
« Ce soir. » Il dit ça avec la simplicité d'un homme qui avait décidé. « À partir de vingt-deux heures. Le gardien sera endormi. »
Il se leva, s'approcha de la fenêtre, lui parla sans la regarder.
« Je veux que ça ressemble à un cambriolage. Je ne veux pas être impliqué. » Une pause. « Et en contrepartie, dans les jours qui suivent, mon frère Franz sera victime d'un accident. Mortel. »
Valdis ne cilla pas.
« Nous nous entendons. »
Heinrich se retourna. Son regard avait quelque chose d'évalué et de satisfait à la fois.
« J'espère pour vous que c'est le cas. » Il dit ça doucement, avec la froideur particulière des menaces qui n'ont pas besoin d'être formulées violemment pour être claires. « Parce que si ce marché n'est pas respecté, je vous dénonce. À la garde, à la famille, à qui il faudra. »
« Je comprends. »
Elle quitta les bureaux Steinhager dans le soir de Bogenhafen, avec dans la poche un accord qui lui donnait ce dont ils avaient besoin et lui coûtait quelque chose qu'elle n'avait pas encore décidé comment régler. Vingt-deux heures. Le bureau de Franz Steinhager. Les preuves qui y attendaient peut-être. Et quelque part dans les jours à venir, la question de Franz. Elle y penserait plus tard.
Le Bureau de Franz Steinhager
Vingt heures trente. La cale du Bérébéli, les quatre autour de la table, Joseph avec sa bouteille et son expression de quelqu'un qui écoute des choses qu'il aurait peut-être préféré ne pas entendre. Ils mirent tout en commun, Vonzorg et Valarzan avec Her Ulthar mort dans son taudis de la Fosse, le médaillon Teugen, les disparitions de pauvres ères que Mère Bromein avait mentionnées, les Nez Sanglants et leurs combats clandestins. Valdis avec le manoir Teugen, Gidéon qui ne sortait que la nuit et rendait le personnel nerveux, les deux domestiques disparus, et Heinrich Steinhager, le marché conclu, vingt-deux heures, le bureau de Franz, et ce que le marché coûtait de l'autre côté. Ils ne discutèrent pas la question de Franz ce soir-là. Il y avait des décisions qui avaient leur propre heure, et ce n'était pas celle-là. Joseph les écouta jusqu'au bout, remplit son verre, et dit :
« Je pars demain matin. »
Ils insistèrent, un jour de plus, juste un. Il les regarda l'un après l'autre avec la résignation d'un homme qui sait qu'il va céder et préférerait que ça soit moins évident.
« Un jour. » Il pointa son verre vers eux. « Et faites attention à vous. »
Vingt et une heures trente. Ils entrèrent à l'Auberge de la Fin du Voyage par intervalles, chacun à quelques minutes d'écart, avec l'allure de voyageurs isolés qui cherchaient un verre plutôt qu'un groupe qui se retrouvait. Les fenêtres de la salle commune donnaient directement sur les bureaux Steinhager, une vue dégagée, discrète, exactement ce qu'il fallait. Dehors, Morrslieb était revenue. Plus présente que les nuits précédentes, si proche des toits qu'elle semblait poser le bas de son disque sur les cheminées, sa lueur verte se répandant dans les rues désertes et se réfléchissant dans les flaques avec une précision qui n'avait rien d'un simple reflet. La Schaffenfest avait fermé ses stands à midi, la foule des visiteurs s'était éclaircie, et Bogenhafen le soir ressemblait à une ville qui avait décidé de se terrer, les rues quasi désertes, les volets tirés, cette façon qu'ont les gens de mettre du bois et de la pierre entre eux et quelque chose qu'ils ne savent pas nommer. La lueur verte dans les flaques. Quelque chose qui changeait dans la façon dont Vonzorg sentait ses propres doigts.
Vingt-deux heures précises. Valarzan sortit le premier, longea la rue, et trouva sa position, une encoignure de porte en face des bureaux Steinhager qui offrait une vue sur les deux directions et suffisamment d'ombre pour ne pas être mémorable. Vonzorg sortit à son signal. Il traversa la rue, s'arrêta devant la porte principale des bureaux, posa la main sur la serrure. Les mots qu'il murmura étaient les mêmes qu'il avait utilisés cent fois, la magie qui cherche les mécanismes, les comprend, les convainc de s'ouvrir. La poignée devait devenir rouge, comme chauffée au feu, c'était la façon dont ce sort se manifestait toujours. Elle devint verte. D'un vert qui n'appartenait pas au feu, ni à la magie ordinaire, quelque chose d'autre, de plus froid, qui dura une seconde puis disparut, laissant la serrure ouverte et Vonzorg avec les mains légèrement moins certaines qu'elles ne l'avaient été trente secondes plus tôt. Morrslieb. Ou ce que Morrslieb faisait aux vents de magie au-dessus de Bogenhafen. La porte s'ouvrit. Il entra. Valdis le suivit une minute plus tard. La cour intérieure des bureaux Steinhager était éclairée par deux lanternes basses qui donnaient juste assez de lumière pour trouver les portes sans en donner assez pour être vus des fenêtres des bâtiments alentour. Ils traversèrent sans courir, trouvèrent la porte du bureau de Franz, et Vonzorg recommença. Cette fois la lueur verte fut plus longue. Puis la porte s'ouvrit sur le bureau cossu d'un homme qui prenait soin des apparences, mobilier solide, livres bien alignés, une carte de Bogenhafen encadrée au mur avec les zones d'influence Steinhager marquées en rouge. Ils fouillèrent avec méthode. Derrière la carte, Valdis trouva ce que les cartes cachent parfois, un coffre encastré dans le mur, et à côté, presque invisible dans la boiserie, le contour d'une porte secrète. Le coffre d'abord. La magie, encore, et la même lueur verte qui n'aurait pas dû être là. À l'intérieur : une cassette contenant quarante couronnes d'or que Vonzorg glissa dans sa besace sans hésiter, et un document. Sans date, sans signature, les mots d'un homme qui ne voulait pas être identifié même dans ses propres archives. La consécration réussie d'un temple. Quelques lignes sèches qui disaient tout sans rien nommer. La porte secrète menait où ils s'y attendaient, dans la salle du temple, vide comme ils l'avaient laissée, avec la commode en métal toujours à sa place mais vidée, elle aussi. Quelqu'un avait tout emporté après leur première visite. Les tiroirs du bureau donnèrent davantage.
Un grimoire, couverture sombre, écriture serrée, des sorts arcaniques que Vonzorg reconnut comme réels et sérieux au premier coup d'œil. Il le prit. Des livres de comptes sur les entrepôts Steinhager, leur contenu, leurs mouvements, des chiffres qui racontaient probablement des choses intéressantes à quelqu'un qui savait les lire. Pris.
Et un document. Vonzorg le lut à voix basse, les mots de Johannes Teugen posés sur le papier avec la désinvolture de quelqu'un qui écrivait à des complices plutôt qu'à des témoins.
Tout se passe bien. Nous serons prêts ce soir. À la fin de la Schaffenfest, au douzième coup de minuit, notre œuvre sera achevée. Nous serons bientôt tous riches.
Signé : Johannes Teugen. Le sceau de l'Ordo Septenarius dans le coin supérieur gauche, l'étoile à sept branches, les deux lettres entrelacées.
Vonzorg releva les yeux sur Valdis.
« Ce soir », dit-elle. « Au douzième coup de minuit. »
« La fin de la Schaffenfest. » Vonzorg plia le document soigneusement. « C'est cette nuit.
« L'œuvre », dit Valdis. « Quelle œuvre ? »
Il n'avait pas de réponse. Mais il avait le grimoire, les livres de comptes, le document de consécration, et maintenant cette lettre et quelque chose dans la façon dont tout ça se tenait ensemble lui donnait une idée suffisamment claire de l'œuvre en question pour ne pas vouloir la laisser s'achever. Ils sortirent par la fenêtre donnant sur la rue adjacente, et avant de partir mirent le bureau en désordre avec le soin méthodique de gens qui veulent que ça ressemble à un cambriolage, tiroirs sortis, livres éparpillés, la carte décrochée du mur.
Vingt-trois heures. Ils retrouvèrent Valarzan dans la rue, le document dans les mains, et Vonzorg lui lut les mots de Teugen sans préambule. Le silence de Valarzan dura exactement ce qu'il fallait.
« Le douzième coup de minuit. On a une heure. »
« S'il y a un rituel ce soir, et il y en a un, il ne peut être qu'à un endroit. »
Ils n'avaient pas de plan. Pas de renfort. Pas de certitude sur ce qu'ils trouveraient de l'autre côté du portail de la propriété Teugen. Juste la lettre, les documents volés, et l'heure qui tournait. Valdis fit un détour par l'Auberge de la Fin du Voyage, loua une chambre, y déposa les livres de comptes et les documents relatifs à l’Ordre. Des preuves qui avaient besoin d'être encore là demain matin, quelle que soit la façon dont la nuit se terminait. Puis elle rejoignit les deux autres dans la rue. Morrslieb regardait Bogenhafen depuis son impossibilité, verte et patiente, le bas de son disque posé sur les toits comme si elle avait décidé de ne plus repartir. Dans les doigts de Vonzorg, les picotements s'étaient transformés en quelque chose de plus sourd, de plus constant, les vents de magie sous la lune du Chaos, tendus comme une corde avant qu'elle cède.
« On y va », dit Valdis.
Magirius dans la Nuit
Peu avant minuit, l'Adel Ring était désert. Pas le désert ordinaire d'un quartier riche qui dort, quelque chose de plus complet, de plus délibéré, comme si les habitants avaient senti ce que Morrslieb faisait à la ville et avaient tiré leurs rideaux un peu plus tôt que d'habitude. Les lanternes brûlaient, les façades soignées regardaient dans le vide, et de temps en temps le bruit de bottes annonçait une patrouille de la garde qui s'acquittait de sa responsabilité envers le quartier le plus riche de Bogenhafen avec la régularité d'une horloge. Trois individus armés et en armure progressant dans ces rues désertes, c'était exactement le genre de chose que ces patrouilles existaient pour remarquer. Ils se séparèrent sans en discuter. Valarzan en tête, suffisamment en avance pour absorber ce qui viendrait. Vonzorg à distance, dans les ombres du côté gauche de la rue. Valdis plus loin encore, l'allure d'une femme qui rentre chez elle. Valarzan sentit leur présence avant de les voir, ce poids particulier dans l'air derrière soi quand on est suivi par des gens qui ne cherchent pas à se cacher parce qu'ils n'en ont pas besoin.
« Vous. Mains en l'air. Contre le mur. »
Un sergent, trois gardes. Valarzan s'exécuta avec la lenteur calculée de quelqu'un qui ne cherche pas de complication. Un garde s'approcha, méthodique, et prit ce qu'il trouva, l'épée, et la bourse. La bourse qui pesait ce que pesaient quarante couronnes d'or partagées moins d'une heure plus tôt. Le regard du sergent descendit sur la bourse, remonta sur Valarzan.
« Qu'est-ce qu'un manant armé fait à se promener discrètement dans ce quartier avec une bourse pareille ? »
Valarzan chercha quelque chose, une histoire de fille de joie, une raison quelconque, n'importe quoi et sut avant d'avoir fini sa phrase que ça ne passerait pas. Le sergent avait les yeux de quelqu'un qui avait entendu toutes les histoires et avait cessé depuis longtemps de les trouver intéressantes.
« Il est avec moi. »
La voix venait de derrière les gardes. Ferme, habituée à être entendue, avec cette autorité tranquille des hommes dont le statut précède les explications. Maître Magirius s'avança dans le cercle de lumière d'une lanterne, et le sergent le reconnut à sa façon de se redresser légèrement.
« Un de mes gardes personnels. » Magirius dit ça sans précipitation, comme quelque chose d'évident que les circonstances avaient rendu nécessaire de préciser. « Il me devançait pour vérifier la route. »
« Toutes mes excuses, Maître Magirius. » Le sergent rendit l'épée et la bourse avec la courtoisie d'un homme qui s'est trompé et préférerait que tout le monde l'oublie rapidement. « Bonne nuit. »
La patrouille repartit. Valdis et Vonzorg les rejoignirent depuis leurs positions respectives, silencieusement, pendant que le bruit des bottes de la garde s'éloignait dans la rue. Magirius était blanc. Pas de la façon dont les gens sont blancs de peur, de la façon dont on est blanc quand on a vu quelque chose qu'on n'avait pas prévu de voir et qu'on n'a pas encore décidé quoi en faire. Ses mains n'étaient pas tout à fait stables. Minuit venait de sonner quelque part dans la ville.
« Vous aviez raison », dit-il. Il dit ça pour lui-même autant que pour eux. « L'Ordo n'est pas ce que je pensais que c'était. Je vous dirais tout demain »
« Maintenant. », dit Valdis.
Il hésita. Regarda la rue dans les deux directions. Puis parla. La vérité de l'Ordo Septenarius était plus simple et plus sombre que n'importe laquelle des hypothèses qu'ils avaient construites. Teugen leur avait promis la richesse. Pas métaphoriquement, la richesse réelle, concrète, pour les membres du cercle intérieur et pour la ville. Sa maîtrise de la magie, il la leur avait présentée ainsi, lui permettait de réaliser quelque chose qui rendrait Bogenhafen prospère comme elle ne l'avait jamais été. L'Ordo était la structure, le cercle des sept était les bénéficiaires. Ce soir, la réunion chez Teugen avait révélé le reste. Demain soir, un rituel. Et pour ce rituel, un sacrifice humain. Magirius le dit avec la voix de quelqu'un qui répète des mots qui ne sont pas encore tout à fait réels pour lui.
« Les autres ont accepté. » Il regarda ses mains. « Moi je comptais vous en parler au matin. Je ne veux pas tuer des gens. »
Il avait réussi à prendre quelque chose chez Teugen pendant la réunion. Des documents. Il les sortit et les tendit à Vonzorg qui les prit. Trois documents, lus rapidement dans la lueur verte de Morrslieb et ce qu'il y trouva recomposa en quelques secondes tout ce qu'ils pensaient savoir.
La première lettre était de Johannes Teugen, adressée à une certaine Etelka. Il écrivait depuis sa résidence de l'Adel Ring, marquant une pause dans ses recherches. Il y mentionnait un rituel dont la complexité dépassait tout ce qu'il avait accompli jusqu'alors mais ses talents avaient atteint un niveau tel qu'il ne craignait pas le défi. Il précisait que son marché pouvait être invalidé en sacrifiant sept âmes à la place de la sienne. Il comparait le rituel à celui accompli par un certain Grand Maître lors d'une nuit appelée la Hexensnacht. Et il demandait à Etelka si elle possédait toujours le parchemin dont ce Grand Maître avait fait usage cette nuit-là, qu'elle le lui cède, car il le jugeait essentiel à la conjuration qu'il souhaitait accomplir.
La deuxième lettre était la réponse d'Etelka, Etelka Herzen, signait-elle, depuis les Crêtes Noires, près de Nuln. Elle lui transmettait le parchemin demandé, rappelait que le temple nécessaire à une telle entreprise devait être consacré avec du sang frais. Elle se disait profondément impressionnée par les sommets qu'il atteignait ou plutôt les profondeurs, corrigeait-elle. Elle notait qu'hier encore ils n'étaient que deux dilettantes implorant le Grand Maître de les initier, et qu'aujourd'hui il se tenait au seuil des Abysses.
La troisième lettre était de Teugen à Etelka, plus récente. Il accusait réception du parchemin. Il écrivait que ses préparatifs étaient presque achevés, il avait persuadé les sept têtes des familles marchandes de premier ordre de la ville de prendre part au Rituel. Ils étaient bien entendu complètement ignorants de sa véritable nature. Il les avait convaincus qu'il garantirait le succès de leurs entreprises commerciales. Leur vénalité causera leur perte. Lorsque tout serait achevé, son triomphe serait grandiose, non seulement leurs âmes auraient payé sa dette envers Gidéon, mais la fortune de tous ses concurrents s'effondrerait avec eux. Il terminait en écrivant qu'il contenait à grand peine son excitation. Vonzorg baissa les lettres. Le silence dans la rue déserte de l'Adel Ring avait une texture différente de celui d'avant.
« Gidéon », dit Valarzan. « Sa dette envers Gidéon. »
« Teugen ne dirige pas l'Ordo », dit Vonzorg. « Il le sert. »
« Et les sept membres du cercle intérieur », dit Valdis. « Ils ne sont pas des complices. Ce sont les sacrifices. »
« Magirius compris. »
Magirius, qui venait de les regarder une dernière fois avec quelque chose de plus direct que d'habitude avant de repartir dans la nuit. Magirius qui leur envoyait un coursier demain pour leur dire où se tiendrait le rituel. Magirius qui pensait les utiliser pour se sauver lui-même sans comprendre qu'il était déjà sur la liste. Vonzorg glissa les trois lettres dans sa veste.
« Etelka Herzen », dit-il.
Valdis avait les yeux sur lui.
« Herzen », répéta-t-elle. « E. Herzen. »
Le nom que Valdis portait depuis Kemperbad. Le nom sur les lettres que le fiancé de sa sœur avait trouvées avant de disparaître. La sorcière qui avait tué Astrid. Et le nom que Valarzan avait entendu à onze ans dans le couloir d'un orphelinat, Magister Herzen, la femme qui venait chercher des enfants. Ils se regardèrent tous les trois dans la lueur verte de Morrslieb.
« Elle est à Grissenwald », dit Valarzan.
Demain soir. Un rituel. Sept âmes promises à quelque chose que Teugen appelait Gidéon et qui vivait dans le manoir de l'Adel Ring et ne sortait que la nuit.
Valdis repartit vers l'Auberge de la Fin du Voyage. Valarzan et Vonzorg remontèrent les quais dans le silence, les trois lettres contre la poitrine de Vonzorg, Morrslieb au-dessus d'eux qui ne bougeait toujours pas.
Morrslieb et ses Conséquences
Valdis les quitta au pied de la plaque d'égout.
« L'Auberge de la Fin du Voyage. »
Elle dit ça avec le ton d'une femme qui a pris sa décision avant même de remonter dans la rue et qui n'envisage pas de la discuter. Valarzan et Vonzorg prirent la direction des quais sans protester, le Bérébéli, Joseph, le ronflement familier de la cale. La nuit se passerait. Valdis, elle, avait encore une heure devant elle. La salle commune de l'Auberge de la Fin du Voyage était à cette heure dans cet état particulier des fins de soirée, les tables encore occupées mais les conversations plus lâches, les gens moins préoccupés de ce qu'ils disaient parce que l'heure tardive avait limé les angles. Valdis s'installa avec une chope et laissa les voix travailler pour elle. Gottri n'avait pas été vu de la journée à la Schaffenfest. Mais ce qui occupait la plupart des conversations ce soir, c'était Morrslieb. La lune verte avait fait son effet. Les gens de Bogenhafen qui l'avaient vue dans le ciel, et à en croire la salle commune, c'était à peu près tout le monde, en parlaient avec des registres très différents selon qu'ils étaient plutôt du genre à voir des signes dans les astres ou du genre à penser que les astres se moquent bien de ce que les hommes en pensent. Et puis il y avait le culte de Sigmar. Des rumeurs, encore, des décisions possibles, des pressions possibles. Si les prêtres de Sigmar décidaient que la présence de Morrslieb était un signe divin, leurs conclusions sur la tenue de la Schaffenfest pourraient prendre des formes diverses, et certaines de ces formes n'étaient pas sans conséquences commerciales pour une ville dont la prospérité de la semaine reposait sur trente mille visiteurs. Valdis écouta jusqu'au bout de sa chope, retint ce qu'il fallait retenir, et alla dormir dans un vrai lit pour la deuxième nuit consécutive.
Le lendemain matin, le ciel était dégagé et Morrslieb avait disparu avec la nuit mais ses effets, eux, continuaient de se déployer dans la ville. Valarzan et Vonzorg quittèrent le Bérébéli à huit heures et prirent la route de l'Auberge de la Fin du Voyage. Leur chemin passa par la Place des Dieux. Elle n'était plus la même. La place, en temps ordinaire centre de la vie religieuse de Bogenhafen avec ses temples et ses chapelles disposés autour d'un espace de prière ouvert, débordait d'une activité qui n'avait rien de l'ordinaire. Des fervents de Sigmar, pas des prêtres officiels, des laïcs, des croyants de la première heure, des hommes et des femmes qui portaient le symbole du marteau sur leurs vêtements avec la visibilité de gens qui veulent qu'on le voie haranguaient les passants avec la conviction de ceux qui ont passé la nuit à attendre de pouvoir parler. Ils appelaient à la prière. À des dons à l'Église. À une réponse collective à ce que Morrslieb avait signifié. La présence de la lune du Chaos au-dessus de Bogenhafen pendant la Schaffenfest était, pour certains d'entre eux, la conséquence directe d'un relâchement de la ferveur populaire. Le peuple s'était trop préoccupé de commerce et pas assez de Sigmar. La lune verte avait regardé la foire et avait trouvé ce qu'elle cherchait. Et puis, mêlé aux appels religieux, quelque chose d'autre, des voix qui remettaient en cause l'édit impérial. Celui qui légalisait les mutants. Sigmar, disaient ces voix, n'avait pas prévu de législation sur les créatures du Chaos, et Karl Franz non plus ne devrait pas s'en mêler.
Valarzan et Vonzorg traversèrent la place sans s'y arrêter, notant ce qu'ils voyaient avec cette façon de deux hommes qui collectent les informations même quand elles ne semblent pas directement utiles.
« La ville est agitée », dit Vonzorg.
Ils retrouvèrent Valdis à huit heures trente, attablée devant un café et l'air de quelqu'un qui a dormi correctement et a des informations à partager. Les échanges furent brefs, la Place des Dieux, Gottri absent de la foire depuis la veille, l'agitation religieuse autour de Morrslieb.
« Le tribunal des Fêtes », dit Valarzan. « Gottri a été condamné là-bas. Il y a peut-être un dossier, un nom, une adresse. »
« Quelque chose qui permette de savoir qui il était vraiment », dit Vonzorg.
Valdis posa sa tasse.
« On y va. »
Le Juge est Mort
Dame Andréa avait les yeux de quelqu'un qui a reçu une mauvaise nouvelle tôt le matin et n'a pas eu le temps de décider encore comment la porter. Un envoyé de l'Hôtel de Ville était passé à l'aube. Le juge Richter était décédé dans la nuit. Elle le dit avec la brièveté des gens qui ont appris à ne pas laisser les émotions ralentir le travail, mais quelque chose dans la façon dont elle posa ses mains sur son bureau trahissait ce que le ton ne montrait pas. Le juge Richter n'était pas simplement son supérieur hiérarchique, c'était quelqu'un dont elle avait partagé les journées depuis suffisamment longtemps pour que sa mort ait un poids autre qu'administratif. Elle regarda les trois compagnons.
« Je sais que vous êtes occupés, et je n'ai pas le droit de vous demander ça officiellement. » Elle hésita une fraction de seconde. « Mais si vous allez à la mairie, pourriez-vous vous renseigner sur les circonstances de sa mort ? Et la date de ses funérailles ? »
« Nous le ferons », dit Valdis.
Dame Andréa hocha la tête avec la gratitude contenue de quelqu'un qui n'avait pas l'habitude d'avoir besoin de l'aide des autres.
« Il y a autre chose. » Elle dit ça comme si elle hésitait encore à le mentionner.
« Hier, quand le capitaine Goertin a quitté le tribunal après son entretien avec le juge, je l'ai vu partir. »
Elle marqua une pause.
« Herr Goertin ne sourit jamais. » Elle dit ça avec la précision de quelqu'un qui a observé un homme suffisamment longtemps pour en être certaine. « Hier en partant, il souriait. Légèrement. Mais c'était là. »
Le registre des condamnations de la Schaffenfest était tenu avec la rigueur d'une administration qui avait l'expérience de trois jours de foire annuelle et savait que tout devait être tracé. Dame Andréa le consulta pour eux. Gottri, nain, vagabond, alcoolique, pilori premier jour de la Schaffenfest. Des mentions de plusieurs allers-retours au pilori dans la journée, quelques notations sur son comportement bruyant. Et puis, vers vingt heures, une entrée courte : amende réglée, libération effective. Pas de nom. Pas de signature. Juste l'heure et le fait.
« Qui a payé ? »
Dame Andréa secoua la tête.
« Le registre ne le précise pas. La personne de permanence ce soir-là aurait dû le noter mais... » Elle referma le registre. « Ça arrive. »
Ils la remercièrent et partirent. La Zoocopé du Doktor Malthusius était silencieuse ce matin, pas fermée, mais calme, avec cette atmosphère des attractions de foire entre deux représentations. Le Doktor les reçut dans sa roulotte principale. Ils lui dirent ce qu'Anton leur avait confié, la version fabriquée, les hommes de la guilde des débardeurs, l'ordre de mentir dont il ne connaissait pas l'origine. Le Doktor Malthusius les écouta, hocha la tête plusieurs fois de façon lente et régulière, et dit :
« Tout cela me dépasse très largement. »
Il dit ça sans honte ni excuses, le constat factuel d'un homme qui avait calculé l'équation et trouvé le résultat supérieur à ses moyens.
« Je compte partir avant la fin de la Schaffenfest. » Il regarda ses roulottes, ses cages, ses créatures qui continuaient d'exister indépendamment des intrigues humaines qui se déroulaient autour d'elles.
« La situation est trop dangereuse pour un homme comme moi. »
Ils ne cherchèrent pas à l'en dissuader. Il avait raison sur les deux points. Les piloris étaient vides ce matin, la Schaffenfest débuterait bientôt sa troisième journée et ses premiers incidents n'avaient pas encore produit leurs premiers condamnés. Mais les enfants étaient là, comme ils étaient toujours là où il y avait eu quelque chose à voir et de l'argent à gagner à en parler. Valarzan s'accroupit à leur hauteur. Il avait grandi dans les rues de Kemperbad depuis ses onze ans, avait appris à lire les enfants des rues avec la précision de quelqu'un qui l'avait été lui-même, la méfiance d'abord, l'évaluation de ce que l'adulte voulait et de ce que ça pouvait rapporter, puis la décision. Il savait comment s'adresser à eux sans les effaroucher ni les condescendre, et quelque chose dans sa façon d'être à leur niveau le rendait différent des adultes ordinaires qui posaient des questions depuis leur hauteur normale. Il posa quelques pièces sur sa paume ouverte. Pas beaucoup, assez pour que la conversation soit intéressante. Le nain du pilori, oui, ils l'avaient vu. Très drôle, disaient-ils, surtout avec les seaux. Et hier soir, vers vingt heures, quelqu'un était venu payer son amende.
« Vous avez vu qui ? »
Un jeune homme, d'après eux. Pas vieux, pas très grand. Ce qui avait retenu leur attention et Valarzan sentit quelque chose se préciser dans leur façon de le dire, ce détail qu'on garde pour la fin parce qu'on sait qu'il vaut plus que les autres, c'était sa veste. Une livrée. Le genre de vêtement qu'on porte quand on est employé d'une grande maison et qu'on le fait savoir. Avec les couleurs et l'emblème qu'une maison appose sur ses gens pour signifier leur appartenance. Les couleurs de la famille Teugen. Valarzan posa les pièces dans la main du plus proche et se redressa.
« Les Teugen », dit-il en rejoignant ses compagnons.
Vonzorg et Valdis le regardèrent.
« Johannes Teugen », dit Vonzorg. « Revenu de Nuln il y a deux ans. »
Ils restèrent un moment devant les piloris vides, avec la Schaffenfest qui s'éveillait autour d'eux pour sa troisième journée, les lampions encore allumés de la nuit qui s’éteignaient un par un dans la lumière du matin. Un homme en livrée Teugen avait payé l'amende de Gottri à vingt heures. Gottri avait été retrouvé dans les égouts avec la cage thoracique ouverte et le cœur manquant.
La Fièvre Cérébrale Pourpre
Ils allaient quitter la foire quand une femme les arrêta. Valdis la reconnut avant que les autres aient eu le temps de la regarder, le stand Au Bonheur d'Elvira, les herbes bien rangées, la marchande qui répondait aux questions avec la précision de quelqu'un qui connaissait vraiment son sujet. Elle avait noté le stand mentalement le premier jour, avec l'intention d'y revenir. C'était l'herboriste qui revenait vers elle.
« J'étais au tribunal ce matin. » Elle dit ça à voix basse, avec un regard latéral sur les gens qui passaient autour d'eux. « J'ai entendu ce que vous disiez. Sur la maladie du juge. » Elle les regarda tous les trois. « Je pense savoir ce que c'est. »
Sa roulotte était garée à l'écart de la foule principale, dans un angle tranquille entre deux bâtiments de la ville. L'intérieur sentait la lavande séchée, le romarin, et quelque chose de plus âcre que Vonzorg ne put identifier immédiatement, des herbes dont il n'avait pas l'habitude. Des bocaux alignés sur des étagères avec des étiquettes écrites d'une main régulière, des plants en pot sur le bord de la fenêtre, une table de travail propre avec des instruments de précision. Ils lui décrivirent les symptômes, les yeux exorbités, la langue doublée de volume, la respiration laborieuse, la progression foudroyante. Deux heures entre la pleine forme et l'agonie. L'herboriste écouta sans les interrompre, les mains croisées sur la table, le visage de quelqu'un qui reconnaît quelque chose qu'elle aurait préféré ne pas reconnaître.
« La fièvre cérébrale pourpre. »
Elle laissa le nom poser son poids.
« Une maladie tropicale. Elle vient de régions très éloignées d'ici, les colonies du sud, les pays au-delà des Mers des Griffons. » Elle les regarda l'un après l'autre. « Elle n'a absolument rien à faire à Bogenhafen. »
« Et la progression ? » dit Vonzorg.
« Aussi rapide, oui. C'est sa caractéristique, elle frappe vite et sans avertissement une fois déclarée. » Elle marqua une pause. « Mais elle ne se transmet pas par contact ordinaire. Pour que quelqu'un contracte la fièvre cérébrale pourpre à Bogenhafen en Pflugzeit... » Elle laissa la phrase trouver sa propre conclusion.
« Il faut qu'on la lui ait donnée. »
Un silence dans la roulotte.
« Si vous apprenez comment la maladie a évolué », dit-elle, « venez me le dire. Je pourrai confirmer ou invalider ce que j'avance. » Elle prit un bout de parchemin sur sa table, écrivit quelques mots dessus. « Mon atelier est à Weisbruck. Si vous repassez par-là, ce sera un plaisir de vous recevoir. »
« Administrée », dit Valdis dans la rue. « La fièvre cérébrale pourpre ne se contracte pas par hasard à Bogenhafen. »
« Le capitaine Goertin est entré dans le bureau du juge », dit Valarzan. « Il en est ressorti en souriant. »
« Et le juge est mort dans la nuit. »
Vonzorg tenait le bout de parchemin de l'herboriste, son adresse à Weisbruck notée de cette écriture soignée.
« Une maladie tropicale », dit-il. « Qui ne voyage pas seule. »
Ils n'eurent pas besoin d'en dire plus. Ils arrivèrent à l'Hôtel de Ville passé midi, avec la fatigue tranquille de gens qui ont déjà beaucoup marché et ont encore beaucoup à faire. Herr Méralwan était là, petit, détaché, avec son efficacité froide qui ne variait pas selon l'heure ou les circonstances. Il prit note de leur requête, les obsèques du juge Richter, la demande de Dame Andréa avec le stylet d'un homme qui note des choses pour se donner le temps de décider de les traiter ou non, et disparut dans les couloirs de la mairie. Ils attendirent. Une heure passa. Herr Méralwan revint à treize heures avec une expression légèrement différente de celle qu'il arborait habituellement, pas de la chaleur, mais quelque chose qui suggérait qu'il venait de transmettre leur demande plus haut qu'il ne l'avait prévu, et que plus haut avait répondu.
« Un des conseillers de la ville va vous recevoir. »
Il dit ça avec la neutralité d'un homme qui livre un message sans en partager la surprise.
« Herr Johannes Teugen. »
Johannes Teugen
Herr Méralwan les conduisit à travers les couloirs de l'Hôtel de Ville avec la démarche d'un homme qui accomplit une fonction et n'a pas d'opinion sur sa destination. Les couloirs étaient hauts, froids, avec ce silence particulier des bâtiments administratifs qui absorbent le bruit des pas et les transforment en quelque chose de solennel qu'ils ne méritent pas forcément. Une porte. Lourde, en chêne sombre, avec un écriteau en cuivre : Bureau du Conseiller Teugen. Herr Méralwan frappa.
« Entrez. »
Il s'effaça. Ils entrèrent. La première chose fut l'obscurité. Pas une obscurité totale, une pénombre soigneusement entretenue, les rideaux épais tirés sur les deux fenêtres qui donnaient sur la rue, ne laissant filtrer qu'un mince liseré de lumière grise de chaque côté. Une lampe à huile sur le bureau, basse, qui éclairait les papiers mais pas grand-chose d'autre.
« Excusez-moi pour la pénombre. » La voix venait de derrière le grand bureau en acajou, calme, posée. « J'ai la migraine. »
« Installez-vous. »
Ils s'assirent. Leurs yeux s'adaptèrent progressivement à la faible lumière. Johannes Teugen prit forme derrière son bureau, un homme d'une cinquantaine d'années, mise soignée, cheveux tirés en arrière avec cette rigueur des gens qui ont une idée précise de la façon dont ils veulent être perçus. Il saisit un verre posé devant lui et y versa depuis un petit flacon un liquide sombre et épais, qu'il but avec le geste de quelqu'un qui prend un remède plutôt qu'un plaisir. Vonzorg vit les dents en premier. Ou plutôt leur forme, un instant, quand Teugen porta le verre à ses lèvres et que la lumière de la lampe frappa son visage à un angle particulier. Trop pointues. Pas de façon monstrueuse, pas de façon qui aurait fait crier quelqu'un dans la rue. Juste suffisamment pour que quelqu'un qui regardait au bon moment, dans la bonne lumière, avec les yeux d'un homme qui avait appris à regarder les choses que les autres ne regardaient pas, remarque que quelque chose n'allait pas. Il ne dit rien. À côté de lui, Valdis avait vu aussi, un imperceptible raidissement dans sa posture, vite contrôlé. La conversation qui s'ensuivit eut la texture d'une partie d'échecs jouée par deux parties qui ne montrent pas leurs pièces mais savent exactement ce que l'autre cache. Les héros ouvrirent prudemment, leurs découvertes dans les égouts, formulées avec beaucoup de recul. Leurs esprits leur avaient peut-être joué des tours. La fatigue, le manque de lumière, la nuit dans un environnement difficile. Un démon ? Certainement une exagération. Une frayeur, peut-être une créature ordinaire, une ombre mal interprétée. Teugen les écouta avec l'attention d'un homme qui pèse chaque mot.
« Et la salle elle-même ? »
« Une salle. Des bougies. Un cercle. » Valarzan haussa les épaules avec la désinvolture calculée d'un homme qui minimise. « Nous n'aurions pas dû nous y introduire. »
Johannes Teugen les regarda une seconde en silence. Puis, avec le naturel déconcertant de quelqu'un qui décide de ne pas mentir parce qu'il n'en a pas besoin, il dit :
« Cette salle existe, oui. » Il croisa les mains sur son bureau. « Elle appartient à un ordre dont je fais partie. L'Ordo Septenarius. »
Il dit le nom sans hésitation, sans baisser la voix, avec la même tranquillité qu'il aurait mis à mentionner une association de marchands ou un club de lecteurs.
« Une association caritative. Discrète par choix, nous préférons que nos actions parlent pour nous plutôt que notre nom. » Il les regarda l'un après l'autre. « Je souhaiterais que cette discrétion soit respectée. »
« Et le juge Richter ? » dit Valdis.
Teugen inclina légèrement la tête.
« Ce n'est pas mon domaine. » Il dit ça avec le détachement d'un homme qui trace des frontières administratives précises. « Mais je pense que quelqu'un de mieux placé que moi pourra répondre à vos questions là-dessus. »
Il se leva, ou plutôt, il fit quelque chose qui ressemblait à se lever, avec cette fluidité de certains mouvements qui ne semblent pas tout à fait suivre la mécanique ordinaire des articulations humaines. Il alla à la porte, l'ouvrit, dit quelques mots dans le couloir. Maître Magirius entra arborant un large sourire. Corpulent, bien habillé, avec la jovialité soigneusement entretenue des hommes de commerce qui ont appris que le sourire est un outil comme les autres. Il leur serra la main, à tous les trois, avec enthousiasme, comme s'ils étaient de vieilles connaissances retrouvées après une longue séparation.
« Maître Magirius. Responsable de la Guilde des Marchands. »
Il leur dit qu'il répondrait à toutes leurs questions mais qu'il n'avait malheureusement pas le temps maintenant.
« Demain midi. » Il sortit une carte de visite d'une poche intérieure avec le geste d'un prestidigitateur qui produit quelque chose au bon moment. « La Truite d'Or. Une excellente table, dans le quartier de l'Hôtel de Ville. Mon invitation, déjeunons ensemble et parlons de tout cela dans un cadre plus agréable. »
Il les salua, salua Teugen, et disparut avec la même énergie qu'il avait apportée en entrant. La porte du bureau de Johannes Teugen se referma derrière eux dans le couloir. Ils marchèrent jusqu'à la sortie de l'Hôtel de Ville sans parler. Dehors, l'air de Bogenhafen.
« Les dents », dit Vonzorg à voix basse.
« Oui », dit Valdis.
« Et le liquide dans le verre. »
« Oui. »
Valarzan regardait l'entrée de l'Hôtel de Ville derrière eux.
« Il ne nie pas l'Ordo Septenarius. »
« Parce qu'il n'a pas besoin de le nier », dit Vonzorg. « Il en contrôle le récit. Une association caritative discrète. Qui pourrait prouver le contraire ? »
« Nous », dit Valdis. « Si la salle n'avait pas été vidée. »
Ils marchèrent vers les quais. Quinze heures. Le Bérébéli les attendait avec Joseph et la promesse d'un repas qui ne serait pas servi dans un bureau obscur par un homme aux dents trop pointues.
« La Truite d'Or demain midi », dit Valarzan. « Maître Magirius. »
La Marque est sur Vous
Anton avait été repêché ce matin dans la Bogen. Joseph dit ça entre deux bouchées, avec le ton de quelqu'un qui livre une nouvelle désagréable mais ne voit pas l'intérêt de l'enrober. Noyé, c'est ce que la garde avait dit. Le canal avait ses accidents, surtout pendant la Schaffenfest quand la ville débordait d'elle-même et que certains choisissaient les quais pour finir leurs soirées. Valarzan et Vonzorg échangèrent un regard au-dessus de la table. Anton avait parlé la veille. Anton était mort ce matin. Joseph posa sa fourchette et les regarda tous les trois avec la patience d'un homme qui a attendu le bon moment.
« Vous ne me dites pas tout. »
Ce n'était pas une accusation, juste un constat posé avec la même tranquillité qu'il posait tout le reste. Joseph Quartjin avait passé sa vie sur les fleuves de l'Empire à lire les gens et les courants avec la même attention, et il savait depuis Altdorf que ses passagers portaient plus que leurs bagages. Ils lui dirent tout. Le temple dans les égouts, l'Ordo Septenarius, le démon, les corps au cœur arraché, le juge empoisonné, Johannes Teugen et ses dents dans la pénombre de son bureau, Maître Magirius et son déjeuner de demain.
Joseph écouta sans les interrompre, ce qui n'était pas dans ses habitudes et disait quelque chose sur ce qu'il entendait. Quand ils eurent terminé, il resta silencieux un moment, les mains à plat sur la table du Bérébéli.
« Vous avez besoin d'alliés. De vrais alliés. Des gens haut placés qui ne font pas partie de ce que vous venez de me décrire. »
« Oui », dit Valdis.
Joseph hocha la tête lentement.
« Je connais personnellement le patriarche de la maison Ruggbroder. » Il dit ça avec la désinvolture de quelqu'un qui mentionne un fait pratique. « Des années de partenariat commercial. C'est un homme droit. » Il se leva. « Je vais voir ce que je peux faire. Retrouvez-moi ici à vingt et une heures. »
Vonzorg et Valdis prirent la direction de la Place des Dieux, le prédicateur dont Valarzan avait entendu parler la veille, chassé par le guet, habitant de la Fosse. Il valait la peine d'être trouvé. Valarzan prit la même direction, avec un arrêt différent en tête. Le temple de Sigmar était calme à l'intérieur comparé à l'agitation qui régnait sur le parvis et dans les rues alentour. Valarzan trouva un prêtre disponible et engagea la conversation avec la méthode d'un homme qui cherche à comprendre une position avant de réagir à elle.
Ce qu'il apprit le surprit légèrement. Le grand prêtre Ludo Edel et le clergé de Sigmar de Bogenhafen n'étaient pas sur la même longueur d'onde que la foule de fervents qui agitait la place depuis le matin. La position officielle du culte, expliqua le prêtre avec le soin d'un homme qui a déjà dû la répéter plusieurs fois aujourd'hui, était nuancée. Morrslieb était Morrslieb, une réalité astronomique, présente depuis des millénaires. La panique n'était pas une réponse théologique appropriée. Et surtout, la Schaffenfest représentait pour la ville de Bogenhafen une manne commerciale considérable dont une partie significative revenait aux temples et aux guildes religieuses sous forme de dons et d'offrandes. Remettre en cause la tenue de la foire au nom d'une lune verte serait, au minimum, prématuré.
« Le grand prêtre Edel siège au conseil municipal », dit Valarzan.
« En effet », dit le prêtre avec la neutralité de quelqu'un qui confirme un fait sans en tirer de conclusion explicite. Valarzan le remercia et ressortit dans la lumière de l'après-midi. Valdis trouva le prédicateur avant Vonzorg. Il était là, sur la Place des Dieux, avec une petite foule de curieux et d'inquiets autour de lui, pas des centaines de personnes comme les fervents du matin, juste une dizaine qui s'était arrêtée en passant et ne repartait pas. L'homme était en haillons, le visage marqué par des nuits à la Fosse et des jours à crier dans le vent, mais sa voix portait avec cette clarté particulière de ceux qui ont quelque chose d'urgent à transmettre et pas assez de temps pour le faire.
« Méfiez-vous du chaos ! J'en vois sept, j'en vois neuf, méfiez-vous de l'homme qui n'en est pas un ! »
Valdis s'arrêta. Vonzorg la rejoignit. L'homme continua, les mots se succédant avec une logique qui n'était pas celle d'un discours préparé mais d'une chose qui sortait de lui sans qu'il en contrôle entièrement la forme. Et puis son regard parcourut la foule, s'arrêta, et trouva Vonzorg. Il le pointa du doigt.
« La marque est sur vous. »
Sa voix avait changé de registre, plus basse, plus directe, comme si le reste de la foule avait cessé d'exister.
« Un ment à un qui ment à sept qui mentent à sept. »
Il baissa le doigt. Regarda une dernière fois Vonzorg avec quelque chose qui ressemblait à de la pitié ou à de la certitude, impossible à distinguer. Et puis il courut. Pas la fuite désordonnée d'un homme affolé, une course décidée, avec une direction précise, comme quelqu'un qui sait où il va parce qu'il l'avait prévu. Valdis et Vonzorg coururent derrière lui. Ils le suivirent à travers plusieurs rues, perdant et retrouvant sa silhouette dans la foule de la Schaffenfest qui rendait toute poursuite approximative, jusqu'aux quais. Le bac était là, amarré, en train de charger ses derniers passagers pour la traversée vers l'autre rive. L'homme sauta à bord avec l'aisance de quelqu'un qui connaissait l'horaire. Le bac s'écarta du quai. De l'autre côté de la Bogen, le quartier de la Fosse. Valdis regarda l'eau, regarda le bac qui s'éloignait, calcula.
« On ne traversera pas à temps. »
« Non. »
Ils rebroussèrent chemin vers la Place des Dieux pour retrouver Valarzan, avec dans la tête les mots du prédicateur qui cherchaient leur sens sans tout à fait le trouver.
Un ment à un qui ment à sept qui mentent à sept.
Vonzorg marchait en silence, une main portée instinctivement vers la mèche blanche dans ses cheveux qu'il ne voyait pas mais savait être là.
La marque est sur vous.
Karl Teugen
Ils se séparèrent à la sortie de la Place des Dieux avec la précision de gens qui ont trop peu de temps et trop de fils à tirer pour les tirer ensemble. Valdis trouva un fleuriste à deux rues de là et choisit un bouquet avec le soin d'une femme qui sait que les fleurs sont un langage. Pas trop luxueux, la domestique du juge n'était pas une femme à impressionner avec l'argent, elle était une femme à toucher avec le geste juste. Elle frappa à la porte de l'appartement du juge Richter. La servante ouvrit. Ses yeux étaient rouges mais secs, le genre de larmes qu'on a finies depuis le matin et qu'on remplace par le travail parce qu'il faut bien que quelqu'un s'occupe des choses. Elle vit Valdis, vit les fleurs, et quelque chose dans son visage s'ouvrit légèrement, puis se referma. Le souvenir de la veille était encore là. Les deux étrangers qu'elle avait laissés monter, la demande d'eau, la façon dont elle avait compris qu'on l'avait manœuvrée. Vingt-deux ans au service d'un homme qui lisait les gens, ça laissait des traces. Elle prit les fleurs. Elle les prit sincèrement, ça se voyait à la façon dont ses mains se posèrent dessus.
« Merci. »
Ce fut à peu près tout. La conversation qu'elle aurait peut-être eue la veille, avant l'épisode du faux médecin, se limita à quelques phrases de condoléances échangées sur le seuil. Puis elle referma doucement la porte, avec la politesse des gens qui n'ont plus la force d'être froids mais n'ont pas non plus celle d'être chauds. Valdis redescendit les marches avec ses mains vides et l'information qu'elle était venue chercher, absente.
La Guilde des Pleureurs de Bogenhafen occupait un bâtiment sobre à l'angle d'une rue tranquille. Une plaque de cuivre sur la porte, une cloche, et à l'intérieur une odeur d'encens et de bois de cèdre qui annonçait clairement la vocation de l'endroit. Mère Carlitz les reçut dans l'antichambre, une femme d'une vingtaine d'années dans les vêtements sombres des prêtresses de Morr, avec ce visage particulier de ceux qui ont fait de la mort leur quotidien depuis assez longtemps pour en avoir perdu la peur et gardé le respect.
Vonzorg prit la parole avec une histoire sur Dame Andréa, la greffière du juge, et une demande de prière devant la dépouille. L'argumentaire avait, comme souvent avec Vonzorg dans ce registre, plusieurs coutures visibles et au moins une incohérence que quelqu'un d'attentif aurait relevée. Mère Carlitz les regarda tous les deux pendant un moment. Puis elle hocha la tête.
« Suivez-moi. »
La salle était froide, comme ces salles le sont toujours, avec des chandelles qui éclairaient sans réchauffer. Le juge Richter était là, préparé pour les premières étapes de ce que la Guilde des Pleureurs faisait de ses morts. Son visage était bleu-violet. Pas la cyanose ordinaire d'un homme qui a cessé de respirer, quelque chose de plus prononcé, de plus dense, une couleur qui s'était déposée dans les tissus avec l'intention d'y rester. Son visage était gonflé, les yeux exorbités même fermés par les soins de la guilde, les paupières ne réussissant qu'à moitié à contenir ce qu'il y avait derrière. Ils prièrent, ou firent ce qui ressemblait à de la prière dans l'espace d'un silence respectueux pendant que Mère Carlitz se tenait à distance convenable, présente sans être intrusive. Puis Valarzan se releva et se tourna vers elle.
« La restauration prendra du temps ? »
« Quelques jours. » Elle dit ça avec le détachement professionnel d'une femme qui évalue un travail. « Je n'ai vu cela qu'une seule fois. » Elle regarda le visage du juge. « Il y a deux ans. Sur un notable de la ville. »
Valarzan fit un don à la guilde et posa sa dernière question avec la désinvolture soigneusement calculée d'un homme qui demande quelque chose de peu important.
« Ce notable, il y a deux ans... qui était-ce ? »
Mère Carlitz n'hésita pas.
« Karl Teugen. Le patriarche de la famille Teugen, avant son frère. » Elle marqua une pause. « Son médecin personnel à l'époque avait été très ébranlé par cette mort. Il vit maintenant dans la Fosse, Il fait des prophéties, paraît-il. Des choses sans queue ni tête, d'après ce qu'on dit. »
Ils se retrouvèrent tous les trois au Bérébéli à vingt et une heures. Joseph n'était pas encore revenu. Ils s'installèrent sur le pont dans la nuit de Pflugzeit, et ce fut Vonzorg qui la vit en premier, ou plutôt qui remarqua qu'il n'avait pas besoin de la chercher. Morrslieb était là. Elle était revenue dans le ciel de Bogenhafen, verte et pâle comme la veille, mais quelque chose avait changé dans sa position ou peut-être dans la façon dont on la percevait depuis le pont du Bérébéli. Elle semblait fixée exactement au-dessus de la ville, à la verticale parfaite de ses toits et de ses tours, comme un œil qui avait trouvé ce qu'il regardait et n'avait plus besoin de chercher.
« Le médecin de Karl Teugen », dit Vonzorg. « Il est dans la Fosse. »
« Et le prédicateur est dans la Fosse », dit Valdis.
« Et le médecin est devenu fou et fait des prophéties. »
Le silence du fleuve sous eux. La lune verte au-dessus.
« Karl Teugen est mort il y a deux ans avec le même visage que le juge Richter », dit Valarzan. « Johannes Teugen est arrivé de Nuln il y a deux ans. »
Ils regardèrent Morrslieb un moment, chacun avec ses propres calculs.
« Johannes Teugen a tué son frère », dit Valdis. Pas une question.
« Avec la même méthode que le juge Richter », dit Valarzan.
« Et le médecin de Karl a vu quelque chose », dit Vonzorg. « Quelque chose qui l'a rendu fou. »
Des pas sur le ponton. Joseph revenait, avec sa démarche reconnaissable et, à en juger par son allure, des nouvelles.
Le Patriarche Ruggbroder
Joseph avait négocié vite et bien. Un rendez-vous chez le patriarche Ruggbroder, ce soir, à une heure du matin. L’Adel Ring, quartier résidentiel le plus riche de Bogenhafen, là où les grandes familles marchandes habitaient. Ils se reposèrent jusqu'à minuit sur le Bérébéli, pas vraiment dormi, juste laissé le silence faire ce qu'il pouvait puis partirent dans la nuit de Pflugzeit, guidés par les indications de Joseph, vers une rue calme de l’Adel Ring où les maisons avaient des jardins et des grilles et des lanternes à l'huile qui brûlaient toute la nuit parce qu'il y avait quelqu'un pour payer l'huile. La propriété Ruggbroder était grande et trahissait son âge. Les dorures de l'entrée avaient perdu de leur éclat, le bois des volets avait besoin d'une couche de peinture que personne n'avait appliquée depuis quelques saisons, et le jardin que les grilles laissaient entrevoir avait cette négligence tranquille des jardins qu'on entretient mais dont les propriétaires ont cessé d'être exigeants. Un domestique les fit entrer et les conduisit à travers un couloir où des portraits de famille regardaient depuis des cadres dont les passe-partout commençaient à se gondoler, jusqu'à un salon privé à l'arrière de la maison. Le salon était ce qu'avait dû être l'ensemble de la maison dans sa meilleure époque, du beau mobilier, des livres, une cheminée qui tirait bien, un service à boisson disposé sur un plateau d'argent légèrement terni. Riche, mais d'une richesse qui regardait en arrière plutôt qu'en avant. Le patriarche Ruggbroder était assis dans un fauteuil près de la cheminée. Vieux, plus vieux que Vonzorg s'y était attendu, avec la maigreur des corps qui ont brûlé leur réserve et continuent par habitude ou par volonté. Il leur proposa à boire d'un geste de la main et toussa dans son mouchoir, discrètement mais pas assez. La tâche que le tissu porta fut rouge. Valarzan s'enquit de sa santé avec la courtoisie naturelle d'un homme qui a remarqué quelque chose. Le vieil homme le regarda avec des yeux qui avaient perdu leur brillant mais conservé toute leur acuité.
« J'ai un médecin personnel. » Il dit ça sans brutalité, juste avec la fermeté de quelqu'un qui trace une limite claire. « Vous êtes ici pour autre chose. »
Il les écouta. Ils lui donnèrent l'essentiel, le temple sous les bureaux Steinhager, l'Ordo Septenarius, le juge Richter empoisonné, Johannes Teugen avec ses dents et sa pénombre, Karl Teugen mort il y a deux ans avec le même visage que le juge. Le vieil homme écouta sans les interrompre, les mains posées sur les accoudoirs de son fauteuil, et quand ils eurent terminé il resta silencieux un moment.
« Des preuves. » Il dit ça comme une conclusion qu'il avait déjà tirée avant qu'ils aient fini. « Il me faut des preuves compromettantes. Sur les Steinhager et sur les Teugen en particulier. » Il les regarda l'un après l'autre. « Si vous les trouvez, je saurai quoi en faire. »
« Et en échange ? » dit Valdis.
« En échange, vous avez un allié au conseil municipal qui n'est pas dans leur poche. » Il dit ça simplement, sans marchander. « Ce n'est pas rien. »
Ce n'était effectivement pas rien. Il parla ensuite de sa propre initiative, avec la façon des vieux qui savent que l'information est une monnaie et qui ont décidé de payer leur part. Johannes Teugen n'était pas arrivé seul à Bogenhafen il y a deux ans. Il avait amené avec lui son cousin, un certain Gidéon, dont la fonction précise dans la maison Teugen restait floue mais dont la présence avait été notée par ceux qui faisaient attention à ces choses. La famille Steinhager avait sa propre mécanique interne tendue. Franz Steinhager, le patriarche, avait un fils, Albrecht, qui était destiné à prendre la succession à la mort de son père. Et un frère cadet, Friedrich qui n'avait jamais accepté cette dévolution avec la grâce que les cadets sont supposés montrer. Friedrich Steinhager pensait que c'était à lui que les rênes auraient dû revenir, et il ne le cachait pas particulièrement à ceux qui l'approchaient dans ses moments moins surveillés.
« Un homme qui pense que son frère lui a volé ce qui lui appartient », dit le vieux Ruggbroder, « peut parfois être disposé à parler à des gens qui l'écoutent. »
Il dit ça sans sourire, juste l'observation froide d'un homme qui a passé sa vie dans le commerce et sait reconnaître une faiblesse quand elle se présente.
« L'Ordo Septenarius. » Valdis posa la question directement. « Vous en faites partie ? »
Le patriarche la regarda.
« On ne me l'a pas proposé. » Une pause. « Ce qui, à la lumière de ce que vous venez de me dire, est peut-être une chance. »
Il toussa à nouveau dans son mouchoir, plus longuement cette fois, et agita la main pour signifier que l'entretien touchait à sa fin, pas parce qu'il en avait terminé intellectuellement, mais parce que son corps avait ses propres limites et entendait les faire respecter.
« Des preuves », répéta-t-il en les raccompagnant du geste vers la porte. « Pas des récits de démons dans des égouts. Des preuves qu'un tribunal pourrait entendre. »
Le domestique les reconduisit à la grille d'entrée. La nuit de l’Adel Ring était silencieuse autour d'eux, avec ses lanternes et ses jardins endormis. Ils marchèrent un moment sans parler.
« Friedrich Steinhager », dit Vonzorg.
« Un homme en colère contre son frère », dit Valdis.
« Qui connaît peut-être des choses que son frère ne voudrait pas qu'il dise. »
« Et Gidéon », dit Valarzan. « Le cousin de Johannes Teugen. Personne n'a encore mentionné ce nom ailleurs.
« Et le médecin de Karl Teugen dans la Fosse. »
« Demain », dit Valdis. « La Truite d'Or à midi avec Maître Magirius. Et la Fosse avant ou après. »
« Et Friedrich Steinhager. »
Avertissement
Les rues de Bogenhafen à trois heures du matin avaient la texture des villes qui ne dormaient pas vraiment, quelques ombres furtives d'un côté à l'autre d'une rue, une porte qui se fermait trop vite, un chien qui regardait passer des inconnus sans aboyer parce que la nuit avait ses propres règles. Morrslieb était toujours là. Vonzorg la regarda en marchant, et quelque chose dans ce qu'il vit le fit ralentir malgré lui. Ce n'était peut-être rien, la fatigue, la distance, la façon dont l'œil humain cherche des formes dans tout ce qui n'en a pas clairement. Mais dans la surface verte et pâle de la lune du Chaos, quelque chose semblait se dessiner, un contour, une asymétrie, deux creux qui pouvaient être des yeux et une ligne qui pouvait être une bouche. Un visage qui grimaçait depuis le ciel de Pflugzeit avec la patience de quelque chose qui n'est pas pressé. Il détourna le regard. Et sentit ses doigts picoter. Pas de douleur, juste cette sensation aux extrémités qu'il connaissait, ce murmure physique qui lui venait quand les vents de la magie se renforçaient autour de lui. Il le savait avec la certitude de quelqu'un qui a appris à lire son propre corps comme une carte, cette nuit, quelque chose dans le flux de la magie autour de Bogenhafen était différent. Plus fort, plus présent, comme une marée qui montait sans faire de bruit. Morrslieb. Et ce qu'elle faisait aux vents de magie quand elle s'arrêtait au-dessus d'une ville. Au loin, dans les profondeurs de la ville endormie, des cris résonnaient, pas des cris de violence, quelque chose de plus liturgique, des voix qui appelaient Sigmar dans la nuit avec la conviction des gens qui ont peur et savent que la peur se dit mieux à genoux. Des fervents qui avaient vu le visage dans la lune ou avaient cru le voir ou avaient entendu quelqu'un dire qu'il fallait regarder.
La ruelle était étroite et donnait sur les quais, cinquante mètres et ils seraient au Bérébéli, à l'amarrage, à la nuit qui se terminerait enfin. Ils les sentirent avant de les voir. Ou plutôt, ils les entendirent, le bruit de plusieurs hommes qui sortirent des deux côtés de la ruelle simultanément, ce qui signifiait qu'ils avaient attendu et qu'ils avaient choisi leur endroit. Une dizaine d'hommes, peut-être douze, difficile à compter dans le peu de lumière qui filtrait depuis les quais. Des gourdins, des pieds de biche, des chaînes enroulées autour des poings avec la désinvolture de gens qui ont l'habitude de ce genre d'accessoires. Leurs visages étaient marqués. Pas des blessures récentes, des bleus qui dataient de plusieurs jours, des cicatrices en voie de guérison, le registre corporel de gens dont les soirées finissaient régulièrement en contact avec des surfaces dures. Des professionnels de la violence ordinaire, pas des soldats. Et à leurs cous, pendus à des cordons de cuir, un symbole. Valarzan le reconnut avant même d'en voir les détails : la Guilde des Débardeurs. L'un d'eux s'avança. Pas le plus grand, pas nécessairement le plus imposant, celui qui avait été désigné pour parler, ce qui était une fonction différente. Il les regarda tous les trois avec l'expression d'un homme qui délivre un message et n'a pas d'opinion particulière sur son contenu.
« Arrêtez de fouiner. »
Il dit ça sans élever la voix, avec le calme de quelqu'un qui n'a pas besoin de crier parce que les dix hommes derrière lui parlaient suffisamment.
« Et quittez la ville. » Une pause. « Sinon vous finirez au fond de la Bogen. »
Il les regarda encore un moment, pas pour voir leur réaction, juste pour s'assurer que le message était bien reçu. Puis il recula, et les dix hommes se fondirent dans les deux directions opposées de la ruelle avec la fluidité d'un mouvement répété, disparaissant dans le noir des quais comme s'ils n'avaient jamais été là. La ruelle était vide. Les trois compagnons restèrent un moment sans bouger, dans le silence revenu, avec les cris liturgiques qui résonnaient toujours au loin dans la ville et Morrslieb au-dessus de leurs têtes.
« Ils savent qu'on enquête », dit Valdis.
« Ils le savent depuis Anton », dit Valarzan. « Peut-être depuis avant. »
« Ils auraient pu nous tuer », dit Vonzorg. « Dix hommes dans une ruelle à trois heures du matin, personne dans les parages. Ils ne l'ont pas fait. »
« Un avertissement », dit Valarzan. « Ce qui veut dire qu'ils préfèrent qu'on parte plutôt que de gérer les conséquences de trois corps supplémentaires. »
« Pour l'instant », dit Valdis.
Ils repartirent vers le Bérébéli, les quais sous leurs pieds, l'eau noire à côté d'eux, et ne se retournèrent pas.
Le Bérébéli était là, amarré et silencieux, avec Joseph qui ronflait dans sa cabine comme si le monde était un endroit tout à fait ordinaire. Ils montèrent à bord, descendirent dans la cale, et s'allongèrent dans le noir.
Trois heures du matin. Dehors, Morrslieb regardait Bogenhafen avec son visage qui n'en était peut-être pas un.
Le Juge Richter
Dame Andréa avait la précision tranquille des greffières qui ont vu passer suffisamment d'affaires pour ne plus s'étonner de grand-chose, mais qui maintiennent néanmoins un ordre rigoureux dans leur attente. Elle les installa sur les bancs avec la courtoisie professionnelle d'une femme dont le travail est de faire patienter les gens sans qu'ils s'en plaignent, et leur indiqua que le juge terminait une affaire en cours. Quinze minutes. Ils attendirent sur leurs bancs avec la résignation de gens qui ont passé une nuit dans les égouts de Bogenhafen et trouvent le bois dur des bancs d'un tribunal somme toute supportable en comparaison.
Le juge Richter les reçut dans son cabinet, plus petit que la salle d'audience, avec des piles de documents qui témoignaient d'une Schaffenfest déjà productive en matière de litiges. Il les regarda entrer, regarda le Doktor Malthusius, et croisa les mains sur sa table avec l'expression d'un homme qui s'apprête à entendre quelque chose qu'il n'avait pas prévu d'entendre ce matin-là. Ils lui dirent tout. Le tunnel secondaire, la porte en bois, la salle, le cercle de cuivre incrusté dans le sol, l'octogramme, les chandeliers aux bougies noires, le crâne de bouc, les ossements propres du gobelin au centre et le démon, la fumée, les formes instables, la lame d'os qui avait frôlé les jambes de Valarzan dans le puits. Richter écouta sans les interrompre, ce qui était soit une vertu professionnelle soit une façon de laisser les gens terminer avant de décider ce qu'il allait en faire. Valarzan posa sa demande quand le récit fut terminé.
« Nous avons besoin d'une escorte de gardes pour retourner au temple. »
« Et d'un laissez-passer pour les égouts », ajouta Vonzorg.
Richter ne se prononça pas immédiatement sur l'une ou l'autre des demandes. Il prit une note, posa sa plume, et leur dit ce qu'il savait.
« Le gobelin a été retrouvé mort, une heure après sa fuite. Entrepôt numéro quatre des quais. » Une pause. « Il appartient à la famille Steinhager. »
Valdis leva les yeux de ses mains.
« Le nom du patriarche de la famille ? »
« Franz Steinhager. »
Elle hocha la tête avec la neutralité d'une femme qui range soigneusement une information et n'a pas l'intention de partager le tiroir dans lequel elle vient de la mettre. F.S. Les initiales du mouchoir brodé d'or trouvé dans le temple de l'Ordo Septenarius, dans les égouts qui couraient sous les quais de Bogenhafen.
Elle ne dit rien. Valarzan ne dit rien. Vonzorg consultait ses mains. Richter les regarda tous les trois une dernière fois, puis prit sa décision avec la prudence d'un homme qui a des responsabilités et préfère ne pas agir à la légère sur la base de récits de temples démoniaques dans les égouts, aussi détaillés et corroborés qu'ils soient.
« Je vais me renseigner à l'Hôtel de Ville à ma pause. » Il rangea ses notes. « Revenez ici à seize heures. Je vous dirai ce que j'ai trouvé. »
« Et pour l'escorte ? »
« Seize heures. »
« Et pour le dédommagement ? » dit Valdis. « Pour notre nuit dans les égouts, nos torches, notre... » elle chercha le mot juste, « notre coopération. »
« L'Hôtel de Ville. » Le ton indiquait que sa propre autorité s'arrêtait là et qu'il ne voyait pas la nécessité de s'en excuser.
Le Doktor Malthusius, qui avait écouté l'ensemble de l'échange sans intervenir, prit la parole pour la première fois depuis leur entrée.
« La question du corps du gobelin, Votre Honneur. J'aimerais comprendre les raisons qui ont justifié la non-remise du cadavre de ma créature... »
« L'Hôtel de Ville », répéta Richter.
Ils ressortirent dans la lumière du matin, dans le bruit de la foire qui continuait sans eux avec son indifférence habituelle aux affaires des hommes. Le Doktor Malthusius s'arrêta devant le tribunal, sortit sa bourse, et compta sans hésiter.
« Quatre pistoles d'argent. » Il remit à chacun sa part avec la désinvolture d'un homme qui considère que payer ce qu'il doit est une question de principe, pas de générosité. « Pour la nuit. Pour les efforts. »
Il les regarda tous les trois.
« Et je vous demande une chose. » Sa voix avait perdu son registre de bateleur pour quelque chose de plus direct. « Tenez-moi informé de ce que vous apprendrez. Et quand vous irez à l'Hôtel de Ville, demandez-leur pourquoi ils ont refusé de me remettre le corps. »
Il remit son chapeau d'aplomb et repartit vers sa zoocopé sans se retourner, avec la démarche d'un homme qui a d'autres créatures à gérer et une foire qui ne s'arrêtait pas pour les intrigues des uns et des autres. Ils restèrent un moment devant le tribunal, les pistoles dans les poches, seize heures loin devant eux et l'Hôtel de Ville quelque part dans la ville.
« Franz Steinhager », dit Vonzorg à voix basse. « F.S. »
« Oui », dit Valdis.
« Un des quatre patriarches qui gouvernent la ville », dit Valarzan. « Et l'Ordo Septenarius compte sept membres. »
Ils laissèrent le calcul flotter entre eux sans le terminer à voix haute.
La Matinée de Valarzan
Neuf heures du matin. La ville était déjà pleine et la foire encore plus. Ils convinrent de se séparer, chacun avait ses propres fils à tirer, et trois personnes qui se déplacent ensemble dans une ville où quelqu'un a peut-être des yeux sur eux constituent une cible plus lisible que trois personnes séparées. Rendez-vous à midi à l'Auberge de la Fin du Voyage. Valarzan prit la direction des quais. Le Bérébéli était là où ils l'avaient laissé, Joseph probablement déjà reparti pour ses affaires avec les Ruggbroder. Valarzan récupéra ses vêtements dans la cale, ceux qu'il avait portés sur la route d'Altdorf, tachés du sang noir des mutants, raides et sombres. Il les roula soigneusement sous son bras.
L'entrepôt numéro quatre n'était pas difficile à trouver. Il s'étendait le long du quai avec la solidité tranquille des bâtiments construits pour contenir des choses lourdes et précieuses, et sur sa façade, bien visible, l'emblème de la maison Steinhager. La porte principale était ouverte. Des hommes de la guilde des débardeurs travaillaient à l'intérieur, déplaçant des caisses avec la cadence régulière de gens à la tâche, indifférents à ce qui ne les regardait pas. Valarzan repéra deux d'entre eux qui soufflaient près de l'entrée, chopes en main, et s'approcha avec la désinvolture d'un homme qui sait ce qu'il cherche et n'a pas l'intention de le montrer.
« Je travaille pour le Doktor Malthusius. L'affaire du gobelin. »
Les deux débardeurs échangèrent un regard, le genre de regard de gens qui ont entendu parler d'une chose et sont contents d'en savoir un peu plus qu'ils n'en diront. Oui, ils étaient au courant. La créature avait été retrouvée morte hier soir dans l'entrepôt, par le gardien de nuit.
« Anton », dit l'un d'eux.
« Je peux lui parler ? »
Un silence amusé.
« Anton travaille la nuit. » Le débardeur but une gorgée. « Il dort le jour. Enfin... quand il n'est pas en train de boire. Ce qui revient à peu près au même dans son cas. »
« Comment l'aborder ? »
« Vous lui offrez à boire », dit le second homme avec la simplicité de quelqu'un qui énonce une loi naturelle. « Il vous dira tout ce que vous voulez. »
Valarzan les remercia et repartit. Le grand temple de Sigmar se dressait sur sa place avec la certitude des édifices qui n'ont jamais douté de leur utilité. Valarzan s'y arrêta devant le portail, le regard levé sur la façade, les vêtements souillés sous le bras. La nuit dans les égouts l'avait éprouvé d'une façon qu'il n'avait pas encore tout à fait nommée. La peur, une peur physique, immédiate, qui avait court-circuité cinq ans de formation et l'avait laissé pétrifié pendant les secondes où Vonzorg l'avait tiré vers la sortie. Un chasseur de sorcières qui se fige devant ce qu'il est censé chasser. Il rangea cette pensée-là dans l'endroit où il mettait les choses qu'il n'avait pas encore résolu d'examiner, et entra. Il passa la matinée à l'intérieur. La prière n'était pas son langage naturel, il était plus à l'aise avec l'action, l'observation, le mouvement. Mais il y avait quelque chose dans le silence du temple, dans la lumière qui filtrait par les vitraux colorés et posait des taches orangées et bleues sur la pierre froide, qui permettait à certaines choses de trouver leur forme sans qu'on les force. Il déposa les vêtements tachés de sang de mutant sur l'autel avec les offrandes. Un geste qui avait sa logique propre, ces taches-là étaient la preuve de quelque chose, la marque d'une lutte contre ce que Sigmar avait toujours demandé qu'on combatte. Les laisser là, c'était rendre compte. Il resta en prière plus longtemps qu'il ne l'avait prévu. En sortant, le soleil était déjà haut et la place devant le temple animée de la circulation ordinaire d'une ville de foire. Il prit la direction de l'Auberge de la Fin du Voyage, marchant sans se presser, l'esprit encore à moitié dans le silence du temple.
Ce fut le mot qui l'arrêta. Un groupe de fidèles sur le côté de la place, des gens d'aspect ordinaire qui parlaient avec l'animation de ceux qui commentent quelque chose qu'ils viennent de voir ou d'entendre. Il ralentit, tendit l'oreille. Un prophète. En haillons. Chassé de la Place des Dieux ce matin par le guet, la place centrale où se réunissaient les prédicateurs et les orateurs de Bogenhafen. Apparemment un habitant de la Fosse, le bidonville qui s'étendait en marge de la ville propre, là où ceux que la prospérité de la Schaffenfest ne concernait. Valarzan allait continuer son chemin quand un mot dans la conversation le figea.
« ...une dame aux atours verts, il disait... »
Il s'arrêta. Il se retourna vers le groupe, et pendant quelques secondes Altdorf fut là, la rue des Cent Tavernes, le brouillard de la nuit, un homme en haillons debout sur sa caisse qui les pointait du doigt et parlait avec la voix de quelqu'un qui relaie un message dont il ne comprend pas lui-même la source. Une dame aux atours verts. Mot pour mot. Le même prophète, ou le même message, dans une autre bouche, dans une autre ville, à des journées de distance.
Le Griffon d'Argent
Vonzorg avait sorti son plan des égouts dès qu'ils eurent tourné le coin du Tribunal des Fêtes. Il l'étala contre un mur, l'index suivant les lignes tracées dans la nuit au fur et à mesure de leur progression, et calcula. La salle de l'Ordo Septenarius se trouvait quelque part sous le quartier marchand, il pouvait en délimiter la zone approximative en recoupant la direction suivie dans le collecteur principal, les embranchements notés, et la position estimée du puits par lequel ils étaient remonté.
« Par-là », dit-il en indiquant une zone que ses doigts délimitèrent sur le parchemin. « Plus ou moins. »
Valdis regarda la carte, regarda la ville devant elle, et prit ses repères avec la rapidité de quelqu'un qui a grandi dans un endroit où savoir se situer avait de la valeur.
« On cherche un bâtiment Steinhager dans ce périmètre. »
Une petite heure de déambulation méthodique dans le quartier marchand, des rues commerçantes animées, des enseignes à déchiffrer, des emblèmes sur des façades qu'il fallait regarder sans avoir l'air de regarder. Vonzorg travaillait de façon systématique, Valdis couvrait les angles qu'il laissait, et ils avançaient sans se presser, deux personnes qui flânent, rien de plus. Le bâtiment s'imposa finalement avec l'évidence des choses qu'on cherche et qu'on trouve au dernier endroit où on aurait pensé à regarder, un grand immeuble de pierre faisant l'angle entre deux rues du quartier marchand, massif, bien tenu, avec sur sa façade l'emblème Steinhager et, en lettres de bronze patiné, les mots Maison Steinhager, Commerce et Négoce Minier, Siège Social. Les bureaux. Pas l'entrepôt, pas un comptoir de foire, le cœur administratif de la famille. Vonzorg nota la position sur son plan avec la précision d'un homme qui triangule.
« Au-dessus ou à proximité immédiate. »
Ils cherchèrent la plaque d'égout ensuite, avec la même méthode, élargissant les cercles autour du bâtiment. Elle se trouvait dans une artère principale, à quelques dizaines de mètres, une plaque de fer ordinaire dans les pavés, comme les dizaines d'autres qui quadrillaient la ville, mais celle-là avait maintenant une signification particulière. En face, presque exactement, l'enseigne d'une auberge. La Fin du Voyage. L'endroit où ils devaient se retrouver à midi. Vonzorg nota la position de la plaque. Ils repartirent. Le griffon argenté gravait sur la commode en fer. Valdis l'avait vu clairement dans la lueur du bâton de Vonzorg, un poinçon gravé proprement dans le métal, le genre de marque qu'un artisan appose sur son travail quand il en est fier ou quand son règlement l'y oblige. Un griffon argenté n'était pas un symbole générique, c'était une signature. La question trouva sa réponse rapidement, quelques questions posées à un passant qui avait l'air de connaître le quartier, puis à un marchand qui vendait des ferrures à son stand. Le griffon argenté était le symbole de la Guilde des Ferronniers de Bogenhafen. L'adresse suivit sans difficulté. La Guilde des Ferronniers occupait un bâtiment étroit qui s'étendait surtout en profondeur, se déployant en cours intérieures et en ateliers successifs dont on entendait le travail avant même d'en voir les portes. Le bruit des marteaux sur l'enclume résonnait depuis l'intérieur avec la régularité d'un cœur de métal, accompagné d'une chaleur sourde qui filtrait jusque dans la salle d'accueil. Maître Schweisser les y attendait, enfin, il ne les attendait pas, mais il était là, et c'était suffisant. Un homme de forte stature avec des bras qui témoignaient d'une carrière passée à manier ce que ses artisans maniaient encore, et un visage qui avait la consistance du métal qu'il travaillait, dur, sans surplus inutile, pas particulièrement chaleureux mais pas non plus hostile par principe. Valdis prit les choses en main avec son assurance habituelle. L'histoire de la grand-mère était une bonne idée en théorie, un meuble de famille, un héritage, un poinçon à identifier. Vonzorg l'appuya, ou tenta de l'appuyer, et c'est là que les choses se compliquèrent.
Le problème avec une histoire qu'on n'a pas construite ensemble est qu'elle a des coutures. Valdis plaçait la grand-mère à Nuln. Vonzorg la plaçait à Altdorf. Valdis décrivait le meuble comme un coffre. Vonzorg parlait d'une armoire. Valdis mentionnait un achat il y a vingt ans. Vonzorg disait trente. Maître Schweisser les regarda s'enfoncer dans leur propre récit avec l'expression d'un homme qui a vu beaucoup de choses dans sa vie et reconnaît un mensonge mal construit à la même vitesse qu'il reconnaît un mauvais alliage. Il les laissa terminer.
« Cette histoire est impossible », dit-il avec la concision d'un homme qui n'aime pas gaspiller les mots. « Ce meuble est unique. Il a été fabriqué par cette guilde il y a deux ans, sur commande d'une riche famille marchande. » Il posa les deux mains sur son comptoir. « Il n'appartient pas à votre grand-mère. Il n'a jamais appartenu à personne de votre famille. »
Un silence.
« Si vous n'avez pas l'intention de m'expliquer ce que vous cherchez réellement », dit-il, « je vous suggère de partir avant que j'aie besoin d'envoyer chercher la garde. »
Ce n'était pas une menace agressive, c’était une information pratique, délivrée avec le même ton qu'il aurait utilisé pour annoncer le prix d'une ferrure. Ils partirent. Dans la rue, Valdis marcha deux pas devant Vonzorg pendant une vingtaine de mètres sans rien dire. Puis elle ralentit, le laissa la rattraper, et continua à la même allure.
« La prochaine fois », dit-elle, « on se concerte avant. »
« Oui », dit Vonzorg.
« La grand-mère était à Nuln. »
« Noté. »
« Et le meuble était un buffet. »
« Noté également. »
Ils prirent la direction de l'Auberge de la Fin du Voyage. Il était presque midi, et une riche famille marchande avait passé commande d'une commode en fer unique il y a deux ans, que ses artisans refusaient maintenant de discuter.
L'Hôtel de Ville
L'Auberge de la Fin du Voyage était exactement ce que son nom suggérait, un endroit pour les gens qui arrivent quelque part et ont besoin de souffler avant de décider quoi faire ensuite. La salle commune était calme à cette heure, entre le flux du matin et celui de l'après-midi, et ils trouvèrent une table sans difficulté.
Le repas fut simple et la conversation ne le fut pas. Ils posèrent leurs informations sur la table comme on étale des cartes, chacun à son tour, et laissèrent l'ensemble prendre forme. L'entrepôt numéro quatre portait bien l'emblème Steinhager. Anton, le gardien de nuit alcoolique, était la seule personne à avoir vu le gobelin mort en place. Et sur la Place des Dieux ce matin, un prophète en haillons venu de la Fosse avait été chassé par le guet, un prophète qui avait parlé d'une dame aux atours verts. Le même mot que le prophète d'Altdorf. Le siège social de la maison Steinhager se trouvait dans la zone que le plan des égouts délimitait comme la zone probable au-dessus du temple. La plaque d'égout la plus proche était dans l'artère principale en face de l'auberge où ils mangeaient en ce moment. Le griffon argenté sur la commode était le poinçon de la Guilde des Ferronniers et Maître Schweisser avait confirmé malgré lui que le meuble avait été fabriqué sur commande d'une riche famille marchande, deux ans plus tôt. Le silence qui suivit n'était pas vide, il était plein de connexions que chacun tirait à sa façon.
« Franz Steinhager », dit Valarzan. « F.S. Le mouchoir. Le meuble commandé par une riche famille marchande. L'entrepôt où le gobelin a été retrouvé. »
« Et le siège Steinhager au-dessus du temple », dit Vonzorg.
« Ou à proximité », nuança Valdis. « On ne sait pas encore si c'est dessous ou à côté. »
« C'est suffisant pour l'instant », dit Valarzan.
Ils terminèrent leur repas, laissèrent les connexions reposer, et se levèrent pour l'Hôtel de Ville. Herr Méralwan était le genre de secrétaire de mairie qui donne l'impression d'avoir été fabriqué pour ce poste avec des matériaux expressément sélectionnés pour leur résistance à l'enthousiasme. Petit, précis dans ses gestes, avec un détachement professionnel qui rendait chaque interaction avec lui légèrement plus difficile qu'elle n'aurait dû l'être, pas par hostilité, juste par une absence totale de chaleur qui produisait le même effet pratique. Il les écouta exposer l'affaire du gobelin avec l'attention d'un homme qui prend note sans nécessairement trouver cela intéressant. Ils mentionnèrent également la créature tentaculée dans les égouts. Herr Méralwan nota, hocha la tête, et disparut dans les couloirs de l'Hôtel de Ville avec leurs informations sous le bras. Une demi-heure. La salle d'attente avait des bancs en bois et des portraits de dignitaires qui regardaient le vide avec l'expression des gens importants qui posent pour la postérité. Herr Méralwan revint avec la précision d'un homme qui a fait ce qu'il avait à faire dans le temps imparti et n'a pas l'intention d'y consacrer davantage.
« La ville s'occupera de la créature dans les égouts. » Il posa trois pièces sur le comptoir avec le geste d'un homme qui règle une note. « Une pistole d'argent par personne. En dédommagement pour votre coopération. »
Valdis regarda la pistole.
« Et le cadavre du gobelin ? »
Herr Méralwan eut l'expression d'un homme qui touche à quelque chose dont il ne veut pas avoir à répondre.
« Je ne suis pas en mesure de vous renseigner sur ce point aujourd'hui. » Il sortit un papier plié et le posa à côté des pistoles. « Revenez demain pour plus de détails. »
Le document était court et officiel, la ville de Bogenhafen retenait le corps du gobelin pour raisons sanitaires, signé et tamponné avec l'économie de mots d'une administration qui préfère ne pas s'expliquer quand un formulaire peut le faire à sa place. Valdis prit le papier. Prit la pistole.
« Le conseil municipal », dit-elle. « Sa composition. »
Herr Méralwan sembla calculer si cette question entrait dans ses attributions, décida que oui, et répondit avec le débit d'un homme qui récite quelque chose qu'il connaît par cœur. Quinze membres. Le grand prêtre de Sigmar, Ludo Edel. Sept chefs de famille marchande dont les quatre grandes familles, Haagen, Ruggbroder, Steinhager et Teugen complétées par trois familles de rang inférieur. Le maître de la Guilde des Marchands, Maître Magirius. Et six chefs de guildes, les Pleureurs, les Maçons, les Débardeurs, les Médecins, les Tailleurs, les Conducteurs. Quinze membres. Vonzorg compta silencieusement, puis regarda Valdis, puis regarda le sol, ses lèvres articulant quelque chose sans le dire. Ils prirent congé de Herr Méralwan avec la politesse des gens qui viennent d'apprendre quelque chose et préfèrent ne pas le montrer dans un couloir de mairie.
La rue les reprit dans le bruit et la lumière de la Schaffenfest qui continuait son deuxième jour avec une vitalité que rien ne semblait entamer. Ils marchèrent en silence pendant quelques pas.
« Sept chefs de famille marchande », dit finalement Vonzorg.
« Oui », dit Valarzan.
« Et l'Ordre des Sept. »
« Oui. »
« Ce serait... » Vonzorg s'arrêta, chercha le mot juste. « Très direct, comme organisation. »
« Les gens qui ont du pouvoir ont rarement besoin d'être subtils », dit Valdis.
Ils n'en dirent pas plus. Le Tribunal des Fêtes était à dix minutes, il était presque seize heures, et le juge Richter les attendait avec ce qu'il avait trouvé à l'Hôtel de Ville pendant sa pause.
Le Juge est Souffrant
Dame Andréa les accueillit avec l'expression d'une femme qui a passé l'après-midi à gérer des situations pour lesquelles sa fonction de greffière ne l'avait pas préparée.
« Le juge Richter est rentré chez lui il y a moins d'une heure. » Elle posa ses mains à plat sur son bureau. « Il se dit souffrant. Un autre juge a repris les affaires en cours. »
« Notre affaire ? » dit Valarzan.
« Close. »
Le mot tomba avec la brièveté des décisions qu'on n'est pas censé discuter. Valdis prit un ton légèrement différent, pas insistant, juste attentif.
« Il était bien portant ce matin. »
Dame Andréa hésita une fraction de seconde, le temps d'une personne qui calcule ce qu'elle peut dire sans dépasser sa fonction.
« Il est rentré de sa pause à l'Hôtel de Ville. » Elle regarda un point légèrement à côté d'eux. « Le capitaine du guet, Herr Goertin, lui a rendu visite peu après. » Une pause. « Quand Herr Goertin est reparti, le juge Richter était... » Elle chercha le mot. « Très pâle. Il a dit qu'il ne se sentait pas bien et est parti. »
Elle n'ajouta rien. Elle n'avait pas besoin d'ajouter quoi que ce soit. Le tribunal de la ville se trouvait dans le même quartier que l’Hôtel de ville, à quelques rues. Le juge Richter y disposait d'un appartement de fonction, l'usage ordinaire pour les magistrats permanents qui n'avaient pas de raison de loger ailleurs. La porte fut ouverte par une femme d'une soixantaine d'années dont les mains tenaient légèrement trop fort le torchon qu'elle essuyait, signe que quelqu'un avait commencé ce geste pour s'occuper les mains plutôt que par nécessité. Son visage portait la préoccupation des gens qui ont l'habitude de contrôler leur expression et n'y arrivent plus tout à fait. Ils se présentèrent, des personnes ayant eu affaire avec le juge dans la matinée, apprenant sa soudaine indisposition, venues s'enquérir.
« Il est alité », dit la servante. « Le médecin de la guilde est avec lui en ce moment. »
Elle les laissa sur le palier, ni dedans ni dehors, avec l'hésitation de quelqu'un qui n'a pas reçu d'instructions pour cette situation précise.
« Vous le servez depuis longtemps ? » dit Valdis.
« Vingt-deux ans. » La réponse arriva sans réflexion, comme les chiffres qu'on a si souvent donnés qu'ils ne passent plus par la pensée. « Je ne l'ai jamais vu malade. Pas une seule fois. »
Elle dit ça avec la perplexité tranquille des personnes dont les certitudes viennent de se fissurer sans qu'elles comprennent encore comment. Des pas dans l'escalier intérieur. Le médecin descendit avec la hâte contenue de quelqu'un qui a autre chose à faire, la trousse sous le bras, le manteau déjà reboutonné, l'allure d'un homme dont le prochain rendez-vous est déjà en retard. Il prit la servante à part avec le geste professionnel du médecin qui s'adresse à la famille, un pas de côté, une voix basse, une main levée qui signifiait que tout allait bien même quand ça ne voulait pas nécessairement dire que tout allait bien. Ils restèrent sur le palier. Valarzan s'appuya légèrement contre le chambranle de la porte, les bras croisés, l'air de quelqu'un qui attend. Ses oreilles faisaient autre chose. Les mots arrivèrent par fragments, sous le bruit de la rue et des pas dans le couloir — repos complet, quelques jours, rien d'alarmant, ne pas s'inquiéter, la nature a ses caprices même chez les hommes robustes. Des formules rassurantes dites avec le débit fluide des formules qu'on a souvent prononcées. Trop fluides. Valarzan connaissait les mensonges à l'oreille, pas à leur contenu, mais à leur texture. La façon dont les mots s'enchaînent un peu trop bien, la façon dont le ton reste un demi-ton trop constant, la façon dont quelqu'un qui ment par bienveillance évite les pauses parce que les pauses laissent de l'espace aux questions. Le médecin mentait à la servante. Pas cruellement, pour ne pas l'alarmer. Ce qui signifiait qu'il y avait quelque chose dont il fallait ne pas être alarmé. Le médecin prit congé de la servante, récupéra son manteau, et repartit dans la rue avec la précipitation d'un homme qui a un autre rendez-vous urgent et n'entend pas le manquer. La servante revint vers eux, légèrement rassurée par des paroles qui n'auraient pas dû l'être.
L'État du Juge
Le médecin n'avait pas encore tourné le coin de la rue que Vonzorg se retourna vers la porte. Il frappa. La servante rouvrit avec la surprise de quelqu'un qui pensait en avoir fini avec ses visiteurs pour la soirée. Vonzorg prit son expression la plus grave, celle qu'il réservait aux situations qui demandaient de l'autorité sans en avoir le titre et parla avec le débit posé d'un homme qui énonce une vérité désagréable par devoir plutôt que par envie.
« Certaines maladies dépassent les compétences des médecins ordinaires. » Il laissa le mot ordinaire faire son travail. « Il y a des affections que la médecine de guilde ne sait pas reconnaître. J'ai des compétences particulières dans ce domaine. »
La servante le regarda. Puis elle regarda Valdis. Puis elle regarda Vonzorg à nouveau, et quelque chose dans son visage, la préoccupation d'une femme qui sert quelqu'un depuis vingt-deux ans et refuse de croire que rien ne peut être fait prit le dessus sur la méfiance.
« Bien. »
La chambre du juge Richter était une pièce de magistrat, sobre, fonctionnelle, avec des livres de droit sur une étagère et un bureau propre dans un coin. Le juge était dans son lit, les draps tirés jusqu'à la poitrine, et la première chose que Valdis nota en entrant furent les yeux de Richter qui lui sortaient de sa tête. Pas métaphoriquement, physiquement, les globes oculaires poussés en avant par quelque chose qui gonflait de l'intérieur, les paupières écartées à leur limite. Sa langue débordait de sa bouche, épaisse, sombre, deux fois sa taille normale. Sa respiration arrivait par saccades courtes et laborieuses, le bruit d'un homme qui filtre l'air à travers quelque chose qui n'est plus tout à fait un passage. Deux heures plus tôt il était assis derrière sa table, prenait des notes, fixait des rendez-vous. Valdis n'était pas médecin. Elle avait vu des blessures, des fièvres, des hommes mourir de beaucoup de façons différentes. Ce qu'elle regardait ne ressemblait à rien qu'elle avait vu. La progression était impossible, pas une maladie, les maladies prennent du temps. Ça, ça avait pris deux heures. Un empoisonnement. C'était la seule logique disponible.
Pendant qu'elle regardait et enregistrait, Vonzorg s'était approché du chevet avec l'engagement d'un homme qui joue son rôle jusqu'au bout. Il prit la main du juge, hocha la tête de façon significative, murmura quelque chose qui ressemblait à un diagnostic, et se retourna vers la servante.
« De l'eau. Froide. Vite, s'il vous plaît. »
C'était une erreur. La servante regarda la demande, regarda Vonzorg, regarda le juge, puis regarda à nouveau Vonzorg avec l'expression d'une femme qui vient de comprendre qu'on l'a manœuvrée et qui n'apprécie pas du tout.
« Sortez. »
Ce n'était pas une question.
« Madame, si vous me laissez simplement »
« Sortez de cette chambre. Immédiatement. »
Vonzorg sortit. Valdis le suivit. La porte se referma derrière eux avec la précision d'une femme qui ne claque pas les portes parce qu'elle n'en a pas besoin pour se faire comprendre. Valarzan les attendait dans la rue, appuyé contre le mur en face, et lut ce qu'il y avait à lire sur leurs visages avant même qu'ils aient parlé.
« Alors ? »
Valdis réfléchit une seconde à la façon de dire ça.
« Il est en train de mourir. »
Le silence de la rue ordinaire autour d'eux, les bruits de la foire au loin, le cri d'un vendeur quelque part dans la rue parallèle.
« Ses yeux sortaient de sa tête », continua-t-elle. « Sa langue avait doublé de volume. Sa respiration... » Elle s'arrêta. « Il y a deux heures il fixait des rendez-vous. »
« Un empoisonnement », dit Vonzorg.
« Rien d'autre n'est aussi rapide. »
Valarzan regardait la porte de l'appartement, fermée, derrière laquelle une servante de soixante ans veillait quelqu'un qu'elle n'avait jamais vu malade en vingt-deux ans et qui allait mourir avant le lendemain matin si ce qu'ils avaient vu était juste.
« Il a reçu la visite du capitaine du guet », dit-il. « Il est rentré tout blanc. Et deux heures plus tard... »
Il n'avait pas besoin de finir.
« Herr Goertin », dit Valdis.
« Ou quelqu'un qu'Herr Goertin avait avec lui. Ou quelque chose que Herr Goertin lui a apporté. »
Vonzorg regardait ses mains, puis la rue, puis ses mains à nouveau.
« On vient d'assister à l'élimination d'un juge qui s'apprêtait à enquêter sur notre affaire. »
« Le Bérébéli », dit Valarzan. « Avant la nuit. »
Ils repartirent vers les quais dans la lumière déclinante du premier jour de Pflugzeit, avec la foire qui continuait derrière eux comme un mensonge joyeux et bien éclairé.
Morrslieb
Joseph était là quand ils remontèrent à bord, occupé à quelque chose dans sa cabine avec l'activité vague des hommes qui s'occupent les mains quand ils attendent sans savoir qu'ils attendent. Il les vit arriver et sortit la tête avec le sourire d'un homme content de voir que ses passagers sont encore en vie et d'assez bonne compagnie pour un repas. La table du Bérébéli fut dressée dans la cale, avec ce que Joseph avait, du pain, du fromage, de la charcuterie, une bouteille de vin de sa cargaison qu'il ouvrit sans cérémonie en déclarant qu'une journée de foire méritait mieux que l'eau de la Bogen. Ils lui dirent l'essentiel. Pas tout, le temple, le cercle de cuivre, le démon, les ossements propres au centre de l'octogramme restèrent dans le silence, non par méfiance envers Joseph mais par une logique plus simple : moins il en savait, moins il risquait d'attirer l'attention de gens qui éliminaient les juges en deux heures quand ils devenaient gênants. C'était une forme de considération, même si elle ne se formulait pas comme ça. Ils lui parlèrent des familles marchandes. Joseph connaissait ce terrain bien mieux que les ruelles de la ville, les marchands étaient son monde, ses interlocuteurs, ses partenaires et ses concurrents depuis des années. Il s'anima quand la famille Teugen vint dans la conversation.
« Ruggbroder a eu du mal ces deux dernières années », dit-il en remplissant les verres. « Et il n'est pas le seul. Depuis que Johannes Teugen a repris la direction de sa famille, les autres sentent la différence. »
« Johannes ? » dit Vonzorg.
« Le frère cadet. » Joseph posa sa bouteille. « Karl Teugen dirigeait la maison, un homme ordinaire, correct, pas de génie particulier. Il est mort il y a deux ans. Johannes était à Nuln depuis des années, personne ne le connaissait vraiment ici. Il est revenu reprendre les rênes et... » Il fit un geste qui résumait une évolution économique difficile à décrire autrement. « En deux ans, les Teugen sont devenus la famille la plus prospère de Bogenhafen. »
« Et les autres ? » dit Valdis.
« Les autres font ce qu'on fait quand quelqu'un est soudainement meilleur que vous, ils suivent, ils s'adaptent, et ils se demandent en privé comment c'est possible. »
La nuit était tombée sans qu'ils s'en rendent vraiment compte, absorbés par la conversation et le repas. Joseph parlait encore de quelque chose, une anecdote sur un batelier de Nuln quand Valdis regarda par le hublot et s'arrêta. L'eau de la Bogen était verte. Pas métaphoriquement, pas un reflet trompeur, une teinte vert pâle qui se posait sur la surface noire du fleuve comme une lumière venue de quelque part au-dessus.
Elle se leva sans un mot et monta sur le pont. Les autres la suivirent. Le ciel de Pflugzeit était dégagé pour la première fois depuis des jours, les nuages de Jahrdrung s'étaient dissipés dans la soirée et avaient laissé derrière eux un noir profond troué d'étoiles. Mannslieb était là, la lune habituelle, ronde et blanche, qui éclairait les toits de Bogenhafen avec sa lumière ordinaire. Et à côté d'elle, un peu plus haut, légèrement plus petite mais parfaitement visible dans la nuit claire, Morrslieb. La deuxième lune. Verte et pâle, avec cette couleur qui n'appartient à rien d'autre dans le ciel, une couleur qui semblait venir de l'intérieur plutôt que de réfléchir une lumière extérieure. Elle regardait le monde avec l'indifférence des choses anciennes qui n'ont pas besoin de s'expliquer. C'était elle qui teintait l'eau de la Bogen. Joseph s'était arrêté à côté d'eux, les mains dans les poches, le nez levé.
« Morrslieb », dit-il simplement.
« Elle apparaît souvent ? » dit Vonzorg.
« À sa guise. » Joseph haussa les épaules avec la philosophie d'un homme qui a passé sa vie sur les fleuves et a appris à ne pas donner trop d'importance aux choses du ciel qu'il ne peut pas contrôler. « Les vieux disent que c'est mauvais signe. Le Chaos, la malchance, tout ce qu'on veut bien lui mettre sur le dos. » Il regarda la lune verte un moment. « D'autres disent que c'est juste une lune. Un astre comme un autre, avec des superstitions vieilles de mille ans accrochés dessus. »
« Et vous ? » dit Valdis.
Joseph considéra la question sérieusement.
« Je dis que quand Morrslieb est dans le ciel, les gens qui croient aux mauvais présages deviennent nerveux. Et les gens nerveux font des erreurs. » Il se retourna vers la cale. « Ce qui est parfois aussi dangereux que n'importe quel mauvais présage. »
Il redescendit. Les trois compagnons restèrent sur le pont un moment encore, debout dans la nuit de Bogenhafen, avec au-dessus d'eux deux lunes dont l'une couleur de fièvre reflétait dans le fleuve à leurs pieds. Vonzorg pensa aux flammes vertes de son cauchemar, à l'Hôtel de Ville, aux lettres dorées sur le sol du temple. Valdis pensa à un juge en train de mourir dans un appartement de fonction. Valarzan pensa à un prophète en haillons chassé de la Place des Dieux ce matin, qui avait dit les mêmes mots qu'un autre prophète à Altdorf, des semaines plus tôt. Une dame aux atours verts. La Bogen coulait, verte et silencieuse, et Morrslieb regardait Bogenhafen sans ciller.
Anton
Vingt heures trente. La foire brillait encore au loin mais les quais avaient retrouvé leur rythme nocturne, plus calme, plus sombre, avec ces bruits de fleuve et de bois qui remplacent le jour par quelque chose de plus honnête. Valarzan se pencha vers Joseph avant de partir.
« Une bouteille de vin. »
Joseph n'eut pas l'air surpris de la demande. Il disparut dans la cale et revint avec une bouteille qu'il tendit sans commenter. L'entrepôt numéro quatre se trouvait à quelques minutes de marche le long des quais, reconnaissable à l'emblème Steinhager sur sa façade et à la faible lueur qui filtrait sous sa porte, pas les lumières vives d'un bâtiment en activité, juste ce qu'un homme seul fait tenir comme compagnie dans la nuit. Valarzan frappa. Un grognement de l'autre côté. Puis un autre, différent, animal, celui-là, plus grave. La porte s'entrouvrit de quelques centimètres. Anton avait la tête d'un homme que l'alcool n'avait pas encore eu ce soir mais qui en portait les traces accumulées depuis des années, le teint, les yeux, quelque chose dans la façon dont sa peau semblait s'être progressivement résignée. Il tenait en laisse un chien bâtard dont la dentition était visible dès le premier centimètre d'ouverture de la porte, et dont le grognement renseignait clairement sur sa politique d'accueil.
« Qu'est-ce que vous voulez ? »
« Nous travaillons pour le Doktor Malthusius », dit Valdis. « L'affaire du gobelin. Quelques questions. »
« Pas intéressé. Bonne nuit. »
La porte allait se refermer quand Valarzan leva la bouteille.
« Autour d'un verre. Ça ne prend pas longtemps. »
Anton regarda la bouteille. La bouteille était du vin de Ruggbroder, d'une année correcte, et elle le regardait à sa façon. La porte s'ouvrit en grand. L'intérieur de l'entrepôt sentait l'huile de lampe et la paille vieille, avec quelque part en dessous cette odeur de fleuve qui s'infiltre dans tous les bâtiments des quais. Une table, deux caisses retournées en guise de chaises, une lampe qui faisait ce qu'elle pouvait. Anton prit la bouteille, l'ouvrit, se servit un verre avec la prévenance d'un homme qui salue une vieille connaissance, et s'assit. Le chien bâtard ne s'était pas calmé. Il rôdait autour de la table avec ses grognements bas, les yeux sur les visiteurs, la laisse dans la main lâche d'Anton qui semblait s'en remettre à l'animal pour gérer l'ambiance sociale de la soirée. Vonzorg murmura quelques mots. Pas en Reikspiel. Quelques syllabes brèves, dites à voix trop basse pour qu'Anton les entende par-dessus le bruit de son propre verre qu'il posait sur la table. Le chien s'arrêta. Il renifla dans la direction de Vonzorg. Renifla encore. Puis il alla s'allonger contre sa jambe avec le soupir d'un animal qui a trouvé l'endroit où il voulait être et n'a plus l'intention de bouger. Anton regarda son chien avec l'expression d'un homme dont une certitude vient de se fissurer.
« Il n’aime personne, lui. »
« Les animaux m'apprécient », dit Vonzorg simplement.
Anton haussa les épaules et se resservit. La version d’Anton arriva d'abord, fluide et rodée, le combat épique, le gobelin débusqué dans l'entrepôt, l'appel de la garde. Anton la débitait avec l'aisance de quelqu'un qui l'a répétée suffisamment pour ne plus avoir à réfléchir en la racontant, ce qui était en soi une façon de la raconter. Valarzan le laissa terminer.
« Vous mentez. »
Il dit ça sans brutalité particulière, avec le ton factuel d'un homme qui constate quelque chose plutôt que d'accuser. Anton ouvrit la bouche. Vonzorg fit grogner le chien. Pas fort, juste un grognement bref, dirigé vers son propre maître, qui n'avait aucune raison d'exister et qui exista quand même. Anton regarda l'animal avec l'incrédulité de quelqu'un qui voit quelque chose d'impossible et doit quand même le traiter comme réel. Puis il regarda Valarzan. La résistance dura encore quelques secondes, le temps qu'Anton calcule ce que valait la version officielle face à un homme qui savait qu'elle était fausse, un chien qui venait de changer de camp, et une bouteille à moitié vide qui ne lui devait plus rien.
« Y avait pas de gobelin. »
Il dit ça dans sa barbe, les yeux sur son verre.
« Continuez », dit Valarzan.
« Y avait pas de gobelin, y avait pas de gardes. » Il se resservit. « Des hommes de la guilde des débardeurs sont passés hier soir. Ils m'ont dit ce qu'il fallait raconter si quelqu'un posait des questions. C'est tout ce que je sais. »
« Ces hommes, vous les connaissez ? »
« Des débardeurs. Je les avais déjà vus sur les quais. » Il haussa les épaules. « Leurs noms, non. »
« Qui leur a donné l'ordre ? »
« Aucune idée. » Il regarda la bouteille avec l'air de quelqu'un qui a donné tout ce qu'il avait et aimerait maintenant récupérer ce qui reste de la soirée. « Je sais ce qu'on m'a dit de dire. Je le dis. C'est mon travail de garder cet entrepôt et de pas poser de questions sur ce qui s'y passe. »
Ils partirent en laissant ce qui restait de la bouteille sur la table. Le chien suivit Vonzorg jusqu'à la porte, s'assit contre le chambranle, et les regarda partir avec une expression de chien qui aurait bien voulu venir. Dans la rue, l'air de nuit sentait le fleuve.
« La guilde des débardeurs », dit Valdis. « Qui est au conseil municipal ? »
« Le chef de la guilde des débardeurs », dit Vonzorg.
« Et les débardeurs travaillent sur les quais. » Valarzan regardait l'entrepôt numéro quatre, fermé derrière eux, avec son emblème Steinhager invisible dans le noir. « Dans les entrepôts. »
Retour aux Égouts
Vingt-deux heures trente. La foire avait baissé d'un ton sans s'arrêter, les lampions brûlaient encore, les tavernes de toile débordaient encore, mais quelque chose dans le rythme de la ville avait changé, cette façon qu'ont les grandes fêtes de basculer passer une certaine heure dans une version d'elles-mêmes légèrement plus sombre et moins regardante. Ils s'arrêtèrent devant la plaque d'égout du quartier marchand, celle par laquelle ils étaient sortis la nuit précédente dans la précipitation d'une fuite qui avait frôlé le désastre. Ils attendirent. Un passant au loin, puis deux, puis le silence relatif d'une rue secondaire qui avait mieux à faire ailleurs. Valarzan souleva la plaque. Ils descendirent. La plaque se referma au-dessus d'eux. Les égouts de Bogenhafen les accueillirent comme ils les avaient laissés, l'odeur, l'humidité, le bruit sourd du canal entre les margelles. Vonzorg illumina son bâton et sortit son plan, l'améliorant au fur et à mesure de leur progression, notant ce que la nuit précédente avait rendu flou, précisant les distances, corrigeant les angles là où la panique avait peut-être faussé son estimation. Ils progressèrent en silence, file indienne, avec la prudence revenue de gens qui connaissent maintenant ce que le canal peut contenir.
La porte du temple apparut dans la paroi. Elle avait changé. Le bois avait été renforcé, des planches supplémentaires clouées en croix sur l'ancienne structure, du bois neuf qui tranchait sur l'ancien par sa couleur. La poignée et la serrure avaient disparu, remplacées par rien, pas de prise extérieure, pas d'anneau, pas d'interstice par lequel passer une lame. Barrée de l'intérieur, probablement, avec quelque chose qui ne se forçait pas depuis leur côté. Vonzorg approcha le bâton de la grille et regarda. La salle était vide. Pas vide comme avant, vide autrement. Le cercle de cuivre incrusté dans le sol avait disparu. Les chandeliers en fer avec leurs bougies noires, l'octogramme, le crâne de bouc, les lettres dorées au sol, tout avait été effacé, retiré, nettoyé avec une efficacité qui n'avait pas laissé le temps de prendre des décisions progressives. La commode en fer était toujours là. Trop lourde à déplacer, ou laissée délibérément, impossible à dire depuis la grille. Ils ne s'attardèrent pas. La porte ne s'ouvrirait pas par la volonté, et ce n'était pas ce qu'ils étaient venus vérifier ce soir.
Vonzorg consultait son plan en marchant, ce qui nécessitait une confiance dans ses propres mesures qu'il avait acquise progressivement au cours des deux nuits passées dans ces tunnels. Le collecteur principal vers le nord, deux embranchements notés, un coude, la distance estimée. Valarzan s'arrêta. Quelque chose dans le canal. Pas un mouvement, pas un bruit, une forme, sombre sur sombre, qui n'allait pas dans le sens du courant mais restait là, coincée contre la paroi de la margelle, oscillant légèrement. Il s'accroupit, tendit le bras, saisit ce qu'il pouvait saisir et tira. Le corps remonta avec la résistance des choses gorgées d'eau et la légèreté paradoxale de ce qui a perdu plus que du poids. Gottri. Le nain du pilori, celui à la pancarte Vagabond et alcoolique, celui qui avait tenté de les convaincre de payer ses deux pistoles d'amende, celui qui avait inventé une machine révolutionnaire dont personne n'avait compris l'utilité. Il gisait maintenant sur la margelle, les vêtements imbibés, un bras arraché à l'épaule avec la netteté d'une chose arrachée plutôt que coupée. Sa cage thoracique était ouverte. Le cœur manquait. Exactement comme Adolphus Kuftsos dans la pièce derrière le bureau notarial. Exactement la même signature, pas une blessure de combat, pas un meurtre ordinaire. Quelque chose de précis, de rituel, de cohérent dans sa méthode avec ce qu'ils avaient vu dans le cercle de cuivre.
« Le démon », dit Vonzorg à voix basse.
« Ou quelqu'un qui travaille comme lui », dit Valarzan.
Ils le laissèrent sur la margelle. Il n'y avait rien à faire pour lui, et le remonter à la surface au milieu de la nuit avec une cage thoracique vide n'était pas une façon de passer inaperçus. Ils continuèrent. La bouche d'égout qu'ils avaient repérée dans l'après-midi les attendait là où elle était censée être, Vonzorg vérifia la position, compara avec son plan, regarda la direction, compta les mètres mentalement. Ils remontèrent dans la rue aux alentours de minuit. La rue principale du quartier marchand était calme à cette heure, quelques noctambules, un chien qui dormait contre un mur. En face, l'Auberge de la Fin du Voyage avec ses fenêtres encore éclairées au rez-de-chaussée. Et à deux cents mètres, à l'angle de deux rues que Vonzorg pouvait maintenant superposer sur son plan avec une certitude qu'il n'avait pas encore quelques heures plus tôt, le siège social de la maison Steinhager. Il regarda le bâtiment. Regarda son plan. Regarda le bâtiment.
« C'est en dessous. »
Il dit ça sans emphase, avec la précision d'un cartographe qui annonce une distance ou une direction, un fait établi plutôt qu'une révélation.
« Certain ? » dit Valdis.
« Certain. » Il replia son plan. « Le temple de l'Ordo Septenarius se trouve directement sous les bureaux de la maison Steinhager. »
Ils regardèrent tous les trois le bâtiment silencieux dans la nuit de Bogenhafen, ses fenêtres noires, sa façade ordinaire, l'emblème au-dessus de la porte principale. Et quelque part en dessous, une salle vide où une commode en fer attendait avec ses secrets fermés à clef, dans un temple qu'on avait pris soin de vider en quelques heures parce que quelqu'un savait que des visiteurs y étaient passés.
« Franz Steinhager », dit Valarzan.
« F.S. », dit Vonzorg.
L’arrivée à Bogenhafen
Le bruit du port grandissait à mesure que les lumières se précisaient, et Joseph tenait sa barre avec la concentration d'un homme qui négocie un passage chargé. Ce fut dans ce moment, avant que Bogenhafen ne les avale tout à fait, que Valdis disparut sous le pont. Elle revint trente secondes après.
« Valarzan. Vonzorg. En bas. »
Ce n'était pas une invitation. La salle de couchage du Bérébéli était petite et basse de plafond, avec l'odeur de bois humide et de chandelle que l'espace avait absorbée au fil des années. Valdis s'assit sur sa couchette et croisa les bras avec l'expression de quelqu'un qui a attendu suffisamment longtemps et n'a plus l'intention d'attendre davantage.
« Avant qu'on arrive », dit-elle. « Avant que ça commence. »
Elle regarda Valarzan.
« Si tu veux que je mette ma vie en danger pour toi, il faut que tu me fasses confiance. Entière. Pas la moitié que tu décides de bien vouloir partager. » Un silence d'un battement de cœur. « Tout. »
Vonzorg ne dit rien. Il n'en avait pas besoin, il était là, et sa présence suffisait à signifier qu'il attendait la même chose. Valarzan les regarda l'un après l'autre. Le genre de regard qu'on pose sur des gens qu'on évalue, pas par méfiance mais par habitude ancienne, cette vigilance qui n'avait jamais vraiment appris à se reposer. Puis il parla. Il reprit la scène depuis le début, sans omettre cette fois. La Place du Roi à Altdorf, la foule, les deux hommes en noir qui le regardaient avec cette attention qui n'était pas celle qu'on porte à quelqu'un qu'on voit pour la première fois. Le signe, l'auriculaire porté à l'oreille, lentement, délibérément. Il l'avait rendu sans comprendre, par réflexe de chasseur. Les deux hommes avaient semblé interloqués. Ils avaient rejoint l'homme à la cicatrice dans la porte cochère.
« Ils croyaient s'adresser à Kastor Lieberung », dit-il. « Pas à moi. »
« Et tu as répondu à leur signe », dit Valdis. « Ce qui veut dire que quelqu'un attend Kastor Lieberung à Bogenhafen. Quelqu'un qui a des hommes en noir et, ou un chasseur de primes dans sa poche. »
« Ou qui voulait s'assurer qu'il arrivait. »
« Ou qui voulait s'assurer qu'il n'arrivait pas », dit Vonzorg.
Le Bérébéli se balançait doucement. Au-dessus d'eux, les pas de Joseph sur le pont, la corde qui racle, le cri d'un batelier sur un quai voisin. Ça suffisait pour ce soir. Ils savaient ce qu'ils savaient, et maintenant ils le savaient ensemble.
Bogenhafen les prit comme les grandes villes prennent tout le monde, sans prévenir, d'un coup. Les appontements s'étiraient sur une longueur impressionnante, encombrés de bateaux de toutes tailles dont les coques se touchaient presque, les mâts formant une forêt à l'envers au-dessus de l'eau noire. Joseph manœuvra le Bérébéli avec une précision tranquille et trouva sa place avec l'aisance d'un habitué. En amarrant, il désigna d'un geste de menton un appontement colossal, plus loin sur les quais, des armoiries sur chaque poteau, des bateaux de charge alignés avec l'ordre d'un inventaire bien tenu.
« La famille Haagen », dit-il. « L'une des familles marchandes qui gouvernent la ville. Produits de luxe, soieries, épices, pierres précieuses. Si vous avez les moyens de frapper à leur porte, vous frappez à la bonne. Si vous n'avez pas les moyens, vous regardez de loin et vous passez votre chemin. »
Il attrapa son sac et jeta un coup d'œil sur ses passagers avec l'affection bourrue d'un homme qui ne s'attendrissait pas facilement.
« Les clés du Bérébéli. » Il les posa dans la main de Vonzorg. « Vous êtes chez vous quand vous voulez. Moi je dors là mais vous ne me verrez pas beaucoup, j'ai des affaires avec les Ruggbroder. »
Les Ruggbroder, il leur avait expliqué sur le fleuve, une autre des familles dirigeantes, spécialisée dans les produits agricoles, avec qui il entretenait depuis des années un partenariat qui leur convenait à tous les deux.
« Pour manger et boire convenablement », ajouta-t-il en s'éloignant déjà vers les quais, « la Taverne de la Demi-Mesure. Pas loin d'ici. Dites que vous venez de ma part, ça ne changera probablement rien mais ça ne coûte rien non plus. »
Il disparut dans la foule des quais avec la désinvolture d'un homme chez lui dans n'importe quel port du Reikland. Bogenhafen, donc. Dix mille habitants en temps ordinaire, avaient-ils appris, une ville marchande prospère, carrefour entre les Montagnes Grises, Altdorf et les grandes cités du sud, gouvernée non par un seigneur mais par les familles marchandes qui se partageaient le pouvoir avec la pragmatique élégance des gens dont la seule religion véritable est le commerce. Le duché de Saponatheim en récupérait une part en fin d'année, suffisante pour que le duc ne se mêle pas trop de ce qui fonctionnait sans lui. Et pendant la Schaffenfest, la population triplait. Ça se voyait. Ça s'entendait. Ça se sentait même, les épices de mille marchés différents, la fumée des rôtisseries, la sueur et la bière et le cuir et le bois fraîchement scié des stands montés à la hâte pour l'occasion. La ville débordait d'elle-même, vivait dans ses rues et sur ses quais, se répandait jusque sur l'eau. L'office notarial attendrait le lendemain matin. Il était trop tard pour s'y présenter ce soir, et de toute façon personne n'avait envie de commencer par là.
« La Demi-Mesure », dit Valdis.
« La Demi-Mesure », confirma Vonzorg.
Valarzan avait déjà les yeux sur la ville, cartographiant sans le vouloir, enregistrant les rues, les angles, les issues. De vieilles habitudes.
« La Demi-Mesure », dit-il.
Et ils s'enfoncèrent dans Bogenhafen.
La Taverne de la Demi-Mesure
La porte était haute d'un mètre vingt. Valarzan la vit en premier et s'arrêta net. Vonzorg faillit lui rentrer dedans pour la deuxième fois du voyage. Valdis, elle, baissa la tête avec la désinvolture d'une femme qui a fréquenté suffisamment d'établissements improbables pour ne plus s'étonner de grand-chose, et franchit le seuil. À l'intérieur, les dimensions reprirent leur cours normal, salle haute, large, pleine de tables et de bruit et de lumière, comme si la porte n'avait été qu'une plaisanterie architecturale sans suite logique. Une plaisanterie qui s'expliquait rapidement : la moitié de la clientèle était halfeline. Des halflings partout, attablés, debout au comptoir, circulant entre les tables avec cette aisance particulière des gens dont la taille est parfaitement adaptée à la foule. L'autre moitié était humaine, et tout le monde semblait s'accommoder des différences de perspective avec la bonne humeur des habitués. Derrière le comptoir, une halfeline les accueillit avec un sourire si large qu'il semblait avoir été conçu pour une occasion spéciale et n'avoir jamais trouvé de raison de se retirer.
« Bonsoir ! Installez-vous, installez-vous ! »
Elle contourna son comptoir avec une vivacité qui donnait l'impression qu'elle se déplaçait par endroits différents de ceux qu'on aurait prévus, et les guida vers une table libre avec l'autorité naturelle de quelqu'un qui connaît chaque centimètre de son établissement.
« Digitale Belle-Plante », dit-elle en posant trois chopes sur la table avant même qu'on les ait demandées. « Tenancière, propriétaire, et cuisinière les soirs où Markus a bu plus que de raison, ce qui arrive plus souvent qu'il ne le mérite. »
Ils se présentèrent. Et quand Valdis mentionna le nom de Joseph Quartjin avec la description sommaire d'un homme d'un mètre quatre-vingt-dix à la barbe envahissante, Digitale inclina la tête sur le côté avec l'expression de quelqu'un qui cherche dans ses archives.
« Joseph. Oui. » Le sourire revint, légèrement différent, plus chaleureux, plus personnel. « Il mange comme quatre et laisse des pourboires comme s'il avait cinq bourses. » Elle les regarda tous les trois. « Amis de Joseph, amis de la Demi-Mesure. Je fais un prix. »
Ce qui suivit fut une table qui se couvrit de plats avec la régularité d'une marée bienveillante, de la viande, du pain frais, des légumes en sauce, des fromages de Saponatheim, et les chopes qui se vidaient et se remplissaient avec une discrétion qui relevait presque du tour de passe-passe. La soirée s'organisa d'elle-même entre le repas, les dés, et les conversations qui dérivent naturellement quand on sait les orienter sans en avoir l'air. Digitale était le genre de tenancière qui sait tout ce qui se passe dans un rayon d'un kilomètre autour de son établissement, et qui le sait parce que les gens lui parlent, pas parce qu'elle pose des questions, mais parce qu'elle écoute de la bonne façon. L'office notarial, elle fronça légèrement les sourcils en cherchant.
« Je ne connais pas l'établissement, mais l'adresse... » Elle disparut derrière son comptoir, revint avec un bout de parchemin griffonné. « Rue du Tanneurs Vieux. Quartier bas. »
Elle le dit avec la légèreté de quelqu'un qui livre une information, mais quelque chose dans sa façon de poser le parchemin trahissait un étonnement résiduel.
« C'est un quartier modeste », dit-elle avec la politesse de quelqu'un qui choisit ses mots. « Disons... moins fréquenté que d'habitude pour ce genre d'établissement. » Un haussement d'épaules expressif et bref. « Les loyers, probablement. »
D'autres conversations, d'autres tables, d'autres verres. Le nom de Kastor Lieberung ne disait rien à personne ou personne ne voulait en avoir l'air, ce qui n'était pas la même chose mais revenait au même résultat. Mais le baronnet Lieberung d'Ubersreik, lui, ouvrit quelques portes. Ubersreik. Un homme au bout du comptoir, un marchand de passage au visage de quelqu'un qui lit les gazettes, baissa la voix avec le plaisir de quelqu'un qui détient une information récente.
La ville était sous contrôle de l'armée d'Altdorf depuis peu. L'Empereur avait démis le duc par la force, les raisons exactes restaient floues, les rumeurs nombreuses et contradictoires. Le duc s'était retranché dans son château hors les murs avec ce qui lui restait de troupes, isolé, coupé de la plupart de ses barons qui avaient rallié la cause impériale. Une situation de siège sans siège déclaré, une de ces situations qui peuvent durer des mois ou se résoudre en une nuit selon les décisions de gens très loin de là.
« Et ses barons ? » dit Valarzan.
« Démis, pour la plupart. Ralliés à l'Empereur ou... dispersés. »
Il reprit sa bière avec l'air d'un homme qui a dit ce qu'il savait et n'irait pas plus loin ce soir. Vers une heure du matin, la Demi-Mesure commençait à se vider par degrés. Digitale Belle-Plante leur souhaita une bonne nuit avec le même sourire qu'à l'arrivée, le genre de sourire qui ne s'use pas. Les quais de Bogenhafen étaient encore animés sous le ciel de Jahrdrung, des bateliers tardifs, des veilleurs, des ombres qui vaquaient à des occupations diverses sans chercher à s'en expliquer. Joseph n'était pas là quand ils remontèrent à bord du Bérébéli. La nuit passa.
À sept heures, le port les réveilla. Bogenhafen ne dormait pas ou plutôt, elle ne dormait pas longtemps, et ce matin-là moins que d'habitude. Les quais crépitaient d'une activité fébrile, des voix dans toutes les directions, des chariots, des cordages, des caisses déchargées à la hâte. La Schaffenfest débutait à midi.
De la cabine de Joseph montait un ronflement régulier et sans ambiguïté. Ils se préparèrent sans le réveiller.
L'héritage de Kastor Lieberung attendait dans un office notarial de la Rue des Tanneurs, un quartier que Digitale Belle-Plante avait qualifié de modeste avec la politesse de quelqu'un qui pensait autre chose. Ils avaient le temps avant midi, avant les trompettes de la foire, avant que la ville ne devienne encore plus impossible à traverser qu'elle ne l'était déjà. Valarzan boutonna sa veste sur les deux documents qui ne le quittaient plus.
« On y va. »
Bogenhafen les attendait dans le matin froid de ce jour de l’équinoxe de printemps, bruyante et lumineuse et pleine de choses qu'ils ne savaient pas encore.
Lock, Stock et Barl
La Rue des Tanneurs portait bien son nom, vieille, étroite, avec des bâtisses qui s'affaissaient les unes contre les autres comme des hommes épuisés qui se soutiennent mutuellement sans vraiment y croire. Les enseignes étaient décolorées, les pavés disjoints, et l'odeur de cuir ancien et d'eaux usées formait un fond olfactif qui décourageait les promenades contemplatives. L'office notarial se distinguait du reste par le fait qu'il se distinguait à peine. Un bâtiment légèrement moins délabré que ses voisins, légèrement, avec l'honnêteté de quelqu'un qui ne cherche pas à promettre plus que ce qu'il peut tenir. Une enseigne de bois au-dessus de la porte : Lock, Stock et Barl — Juristes. Valarzan poussa la porte.
La salle d'attente était petite et sans ambition, deux bancs, un bureau. Derrière le bureau, un jeune homme leva les yeux avec l'expression appliquée d'un secrétaire qui prend son rôle au sérieux.
« Bonjour. En quoi puis-je vous être utile ? »
Valarzan posa le document sur le bureau.
« Herr Lieberung », dit-il. « J'ai un rendez-vous. »
Vonzorg s'avança d'un demi-pas.
« Son homme de lettres. »
Valdis resta près de la porte, les pouces passés dans sa ceinture, avec l'expression neutre d'une garde du corps professionnelle qui n'est là que pour le décor jusqu'à ce qu'elle ne le soit plus. Le secrétaire prit le document, le lut avec la concentration appliquée de quelqu'un qui fait attention aux détails, et hocha la tête.
« Herr Barl vous attendait. Je vais le prévenir de votre arrivée. »
Il se leva, disparut par la porte du fond. Le silence s'installa dans la salle d'attente, le silence ordinaire d'un bureau ordinaire dans une rue ordinaire, avec dehors le bruit lointain de la ville qui s'éveillait pour la foire.
Puis la porte d'entrée se ferma à clef. Le son du verrou fut bref, métallique, définitif. Avant que l'un d'eux ait pu réagir, les volets se rabattirent sur la fenêtre avec un claquement sec, et la salle d'attente plongea dans une obscurité totale. Valarzan avait déjà la main sur la garde de son épée. Valdis cherchait la porte d'entrée à tâtons. Vonzorg murmura quelque chose, quelques syllabes brèves dans le langage de la magie, les mots qui coûtent et qu'on ne prononce pas à la légère. La tête de son bâton s'illumina d'une lueur froide et régulière qui repoussa l'obscurité suffisamment pour voir les murs, la porte fermée, les visages. Valdis essaya la porte d'entrée. Verrouillée, solide, pas le genre de chose qui cède au premier effort. Et de derrière la porte du fond, une voix, rauque, tendue, celle d'un homme.
« Kastor Lieberung ! Également connu sous le nom de Magister Impedimentae de la secte de la Main Pourpre, vous êtes en état d'arrestation pour conspiration avec le Chaos et meurtre. Rendez-vous ! »
Vonzorg ouvrit la bouche.
« Il y a erreur sur la personne »
Le hurlement le coupa net. Un son humain poussé au-delà de ce que la gorge humaine devrait pouvoir produire, suivi d'un craquement d'os et de chair qui n'avait besoin d'aucune interprétation. Bref, total, et qui s'arrêta aussi soudainement qu'il avait commencé, laissant un silence pire que lui. Valarzan et Valdis n'eurent pas besoin de se concerter. Épaule contre épaule, deux pas en arrière, et ils frappèrent la porte d'entrée ensemble avec toute la masse et la conviction dont ils étaient capables. Le bois céda dans un arrachement de gonds et Valarzan passa dans la ruelle avec l'élan d'un homme qui n'avait pas tout à fait prévu d'aller aussi vite, il trébucha sur les pavés disjoints et récupéra son équilibre à deux doigts du sol, se redressa, l'épée dehors, cherchant une menace. La ruelle était vide. Pas un passant, pas une silhouette, pas même un chien. La rue des Tanneurs les regardait avec ses façades aveugles et son silence de quartier qui a appris à ne rien voir. Les trois compagnons sortirent dans la lumière grise du matin, reprirent leur souffle, et regardèrent la porte défoncée derrière eux.
« On part », dit Valarzan.
Il avait déjà fait un pas quand il entendit le bruit, une porte qui claquait dans une ruelle perpendiculaire, rapide, quelqu'un qui fuyait ou quelqu'un qui poursuivait, dans la direction qui donnait sur l'arrière de l'office. Il s'arrêta. Ils s'approchèrent par degrés, silencieux, collés aux murs. La ruelle perpendiculaire débouchait sur une cour à l'arrière du bâtiment, mal entretenue, envahie de mauvaises herbes entre les pavés, avec une porte à moitié ouverte qui battait légèrement dans le courant d'air. Vonzorg passa son arbalète dans sa main droite, glissa le bâton dans son dos, et entra le premier. La pièce au fond de la cour était exactement ce qu'on aurait trouvé si on avait cherché l'endroit le moins utilisé de tout l'office, de la poussière sur tout, quelques décombres dans un coin, des étagères vides depuis longtemps. La lumière filtrait par une lucarne crasseuse et dessinait des carrés pâles sur le sol. Des traces de pas dans la poussière. Fraîches, précipitées, partant vers la porte par laquelle ils étaient entrés. Et plus loin, là où les traces ne repartaient pas, un corps. Vonzorg s'en approcha. S'accroupit.
La cage thoracique avait été ouverte, pas fracturée, pas brisée par une lame. Les viscères répandus autour avec une logique qui n'en était pas une. Et au centre, là où le cœur aurait dû être, rien. Une cavité propre et vide. Le visage, lui, était intact. La cicatrice sur le cou courait de l'oreille jusqu'à la clavicule, épaisse et ancienne. Adolphus Kuftsos. Le chasseur de primes. L'homme qui les avait suivis depuis Altdorf, qui les avait regardés arriver à Weisbruck depuis les quais, qui était entré dans cet office notarial avant eux et y était resté. Vonzorg fouilla les vêtements rapidement, les gestes précis de quelqu'un qui a appris à ne pas s'attarder sur ce genre de scène. Ses doigts trouvèrent un document plié dans la veste intérieure. Il le glissa dans sa propre veste sans le lire, pas maintenant, pas ici. De la rue, côté façade, des voix arrivaient.
« Le cri venait de là »
« Quelqu'un appelle la garde »
« On part », dit Vonzorg.
Ils ne coururent pas. Courir attire les regards, et les regards dans ce quartier ce matin-là étaient exactement ce dont ils n'avaient pas besoin. Ils marchèrent vite, changèrent de rue une fois, puis deux, suivant les artères qui s'élargissaient et se peuplaient jusqu'à ce que la foule de la Schaffenfest les avale comme elle avalait tout le monde. Quelques minutes plus tard, ils trouvèrent un parc, un espace vert discret entre deux rangées de bâtiments bourgeois, avec des bancs et des arbres et personne qui les regardait. Ils s'assirent.
Le souffle de Valdis se régularisa lentement. Vonzorg sortit le document de sa veste. Valarzan surveillait les deux entrées du parc avec les yeux d'un homme qui calcule des issues. Le silence dura ce qu'il fallait.
« Alors », dit Valdis. « Magister Impedimentae de la secte de la Main Pourpre. »
Elle les regarda l'un après l'autre.
« Quelqu'un veut bien m'expliquer ce qu'on vient de vivre ? »
L'Ombre sur la Ville
Vonzorg déplia le document sur ses genoux. Le parc était calme autour d'eux, quelques bourgeois matinaux qui promenaient leurs chiens, un vieux qui dormait sur un banc trois arbres plus loin, personne qui s'intéressait à trois voyageurs assis en cercle fermé. Il lut à voix basse, le ton égal de quelqu'un qui traduit en temps réel sans laisser ce qu'il lit altérer sa diction.
La lettre était adressée à Adolphus. Signée Q.F, rien d'autre, deux initiales qui ne donnaient pas de visage. Son auteur lui indiquait que ses recherches sur l'homme qu'il traquait, celui portant le titre de Magister Impedimentae, membre de la secte de la Main Pourpre avaient abouti à une identification. Le nom : Kastor Lieberung. Et conformément à leurs plans, cet homme devrait transiter par Altdorf. Vonzorg replia le document et le rangea. Le silence dura quelques secondes, le temps que chacun trie ce qu'il venait d'entendre.
« Donc le faux héritage », dit Valdis lentement. « Ce n'était pas pour Valarzan. »
« C'était un piège », dit Vonzorg. « Pour attirer le vrai Kastor Lieberung. Quelqu'un a fabriqué cet héritage pour le faire sortir. »
« Et Adolphus était là pour le cueillir à l'arrivée », dit Valarzan. « Mais le vrai Kastor Lieberung est mort sur la route d'Altdorf avec deux carreaux d'arbalète dans le dos. »
« Ce qui veut dire que quelqu'un d'autre l'a tué avant qu'Adolphus puisse mettre la main sur lui. »
« Et que la Main Pourpre — » Vonzorg s'arrêta une fraction de seconde, « cherchait peut-être à récupérer l'un des siens. Ou à éliminer un traître. »
« Ou les deux. »
Ils restèrent un moment avec ça, chacun tirant ses propres fils dans le silence du parc. Trop d'hypothèses, pas assez de certitudes. Et dans la pièce de l'office notarial, un cadavre avec une cage thoracique vide et un cœur arraché qui ne rentrait dans aucune de leurs hypothèses de façon entièrement satisfaisante.
« On garde ça pour nous », dit Valarzan.
Personne ne protesta. Il restait deux heures avant midi et le début de la Schaffenfest. Deux heures dans une ville qu'ils ne connaissaient pas encore, avec un mort dans un office de la Rue des Tanneurs et la garde de Bogenhafen qui cherchait peut-être déjà à comprendre d'où venait le hurlement. Ils décidèrent de marcher. Bogenhafen se révéla à eux par couches successives, d'abord les quais et leur désordre commercial, puis les rues marchandes avec leurs enseignes superposées et leurs étalages débordant sur les pavés, puis le cœur de la ville et ses bâtiments plus anciens, plus massifs, construits pour durer. Le grand temple de Sigmar se dressait sur la place principale avec la certitude tranquille des édifices qui savent n'avoir pas besoin d'expliquer leur importance. Des chapelles plus modestes s'éparpillaient alentour, Véréna pour ceux qui cherchaient la justice ou la sagesse, Morr pour ceux qui accompagnaient leurs morts, Bogenauer dans une niche discrète près du fleuve, fidèle à sa rivière. Ce fut sur la place de l'Hôtel de Ville que Vonzorg s'arrêta. Il s'arrêta simplement, au milieu du flux des passants qui le contournaient sans le regarder, et il regarda le bâtiment devant lui avec l'expression d'un homme qui reconnaît quelque chose qu'il n'avait jamais vu de ses yeux ouverts. La façade. Les proportions. La tourelle à gauche, le portail central, la rangée de fenêtres étroites au deuxième étage. C'était le bâtiment de son cauchemar. Pas une ressemblance, le bâtiment, exactement, avec ses flammes vertes qui n'existaient que dans son souvenir de la nuit et son carnet de croquis, pas dans la pierre tranquille devant lui.
« Vonzorg. »
La voix de Valdis, à côté de lui, qui avait remarqué qu'il ne marchait plus.
« C'est lui », dit-il. « Le bâtiment du cauchemar. »
Valarzan leva les yeux sur la façade, puis sur Vonzorg, puis revint à la façade avec le regard d'un homme qui range une information importante à côté d'autres informations importantes et commence à se demander quelle forme prend l'ensemble quand on les met côte à côte. Ils repartirent sans s'attarder. Mais Vonzorg se retourna une fois, et l'Hôtel de Ville de Bogenhafen les regarda partir avec ses fenêtres étroites et son indifférence de pierre.
Midi approchait. Ils prirent la route qui menait hors des murs, suivant le flot croissant des habitants et des visiteurs qui convergeaient tous dans la même direction avec l'enthousiasme des grandes occasions. La Schaffenfest s'étendait au-delà de la ville sur plusieurs hectares de prairie organisée, un monde en soi, divisé en trois territoires distincts avec leurs logiques et leurs populations.
Au nord, l'espace des nobles et des riches bourgeois,des tentes de belle facture aux couleurs des familles et des maisons, un terrain lice pour le tournoi de chevaliers dont les gradins se remplissaient déjà, et des stands fermés discrets où s'échangeaient des denrées que la plupart des gens ne verraient jamais de près. De la soie. Des gemmes. Des animaux de race. Tout ce qui coûte assez cher pour justifier qu'on ne l'expose pas au soleil comme du poisson séché.
Au centre, le marché aux bestiaux et ses grandes encres, des bovins, des chevaux, des animaux de trait, et dans un coin à part les espèces plus rares et les créatures qui faisaient s'arrêter les passants. Des concours se dérouleraient dans l'après-midi, des compétitions d'éleveurs et de dresseurs avec leurs enjeux d'honneur et d'argent.
Et au sud, la foire elle-même, le bruit, la couleur, les odeurs mêlées de la nourriture et de la sciure et de la poudre des jongleurs. Des stands de jeux de toutes sortes, des bateleurs, des diseuses de bonne aventure, des boutiques éphémères qui vendaient des objets qu'on n'avait pas besoin d'avoir mais qu'on voulait quand on les voyait. Des tavernes de toile et de bois qui débordaient déjà. Ils regardèrent les trois espaces depuis l'entrée principale.
« Les nobles d'abord », dit Valdis.
Ce n'était pas une question, c'était l'évidence d'une femme qui a grandi dans une auberge de haut standing et sait que les informations les plus utiles circulent là où les gens importants pensent ne pas être entendus. Ils prirent la direction du nord.
La Schaffenfest
L'espace des nobles était un monde séparé du reste de la foire par quelque chose d'invisible mais d'absolument réel, une frontière faite de regards, de vêtements, de façons de se tenir qui signifiaient clairement que certains étaient attendus ici et d'autres tolérés à condition de ne pas l'oublier. Ils flânèrent entre les stands avec l'aisance calculée de gens qui regardent sans avoir l'air de chercher, les mains dans le dos, le pas détendu. Les marchandises exposées étaient belles et hors de prix, des soieries du Sud, des fourrures du Nord, des instruments de précision, des armes ornées qui n'avaient pas vocation à servir mais à signifier. Vonzorg s'arrêta devant une carte ancienne encadrée sous verre avec l'expression d'un homme qui calcule si une passion peut raisonnablement l'emporter sur le pragmatisme. Elle l'emporta, mais la bourse ne suivit pas. Il repartit. Le prince Von Tasseninck avait quitté Bogenhafen six jours plus tôt. Direction les Montagnes Grises, avec les mercenaires engagés pour sa mission. Les emblèmes des familles marchandes se lisaient partout une fois qu'on savait les chercher, sur les étendards, les caisses, les uniformes des employés. Vonzorg les nota avec la méthode d'un cartographe qui dresse un territoire.
Les Haagen, déjà repérés sur les quais, produits de luxe, appontements gigantesques. Les Ruggbroder, partenaires de Joseph, produits agricoles, stands solides et sans ornements inutiles, des gens qui faisaient leurs affaires sérieusement. Les Steinhager, dont les stands sentaient la poussière de roche et le métal, minéraux, outils, matières premières extraites des entrailles des Montagnes Grises voisines. Et les Teugen, les plus généralistes, avec des produits venus de Nuln dans leurs caisses, des mécanismes, des instruments, des objets manufacturés avec cette précision particulière à la grande ville industrielle du sud.
Quatre familles. Quatre façons d'exercer le pouvoir dans une ville sans seigneur.
« Le prince Von Tasseninck est parti », dit Valdis en résumant ce qui les concernait directement. « Depuis six jours. »
« Ce qui veut dire que la mission est partie sans nous », dit Valarzan.
« Ce qui veut dire qu'on est à Bogenhafen sans raison officielle », dit Vonzorg.
Ils se regardèrent un moment avec le silence de gens qui ajustent leurs plans et n'en parlent pas à voix haute parce que leurs plans méritent mieux que d'être résumés entre deux stands de fourrure.
Le marché aux bestiaux les traversa plus qu'ils ne le traversèrent, une masse grouillante d'animaux, d'éleveurs, d'acheteurs potentiels et de badauds qui ne savaient pas eux-mêmes s'ils achetaient ou regardaient. Des bovins de concours, des chevaux de trait, des porcs primés dont les propriétaires arboraient l'expression des parents de champions. Ils passèrent vite, contournant les enclos, évitant les projections diverses que les bêtes considèrent comme leurs prérogatives, et débouchèrent de l'autre côté sur la foire proprement dite. Le bruit les prit d'un coup.
La foire vivait comme une créature autonome, bruyante, colorée, imprévisible, avec ses propres règles et ses propres zones de gravité. Des jongleurs en haut d'une estrade, une diseuse de bonne aventure dans une tente bordeaux, des marchands ambulants qui vendaient des douceurs et des bibelots et des objets dont l'utilité restait à démontrer. Des tavernes de toile et de bois avec des tables déjà occupées et des chopes déjà vides à dix minutes de l'ouverture. À l'entrée de la foire, un grand chapiteau rouge et blanc tranchait sur le reste par son sérieux relatif. Une enseigne au-dessus de la porte : Tribunal des Fêtes, Règlement des Litiges et Application des Sentences. Devant, dans le prolongement naturel, plusieurs piloris en bois neuf, du matériel frais pour une foire qui durait plusieurs jours et avait ses propres statistiques en matière de débordements. L'un d'eux était déjà occupé.
Un nain, la tête et les mains prises dans le bois, avec une pancarte accrochée au cou que Vonzorg lut à mi-voix : Vagabond et alcoolique. Devant lui, trois enfants vendaient des seaux de détritus à un sou l'unité avec le sens des affaires précoce des enfants qui ont trouvé un filon. Le nain regardait les passants avec l'expression concentrée de quelqu'un qui a mal à la tête et cherche des responsables. Il les vit.
« Hé ! Vous ! »
Valarzan et Vonzorg s'approchèrent. Valdis resta à l'écart, les bras croisés, avec l'expression d'une femme qui a une certaine pratique des foires et des nains au pilori et n'a pas besoin de s'en rapprocher pour savoir comment ça finit. Le nain se présentait sous le nom de Gottri. Il était encore partiellement ivre, ça s'entendait à la façon dont les consonnes se négociaient entre elles mais fonctionnellement ivre, le genre qui parle trop mais reste compréhensible. Il avait été renvoyé de la Guilde des Ingénieurs, expliqua-t-il avec l'indignation de quelqu'un qui n'avait toujours pas accepté l'injustice de la chose, pour avoir voulu inventer une machine révolutionnaire.
« Quel genre de machine ? » dit Vonzorg.
Gottri ouvrit la bouche. Ce qui suivit dura plusieurs minutes et mit en œuvre un vocabulaire technique considérable, des analogies approximatives, deux digressions sur les lacunes intellectuelles de ses anciens collègues, et une métaphore impliquant un moulin et des engrenages dont la logique interne resta obscure jusqu'au bout. Vonzorg écoutait avec l'attention d'un homme qui cherche le fil conducteur. Au terme de l'exposé, ni l'un ni l'autre n'aurait pu expliquer à quoi la machine était censée servir.
« Deux pistoles d'argent », dit Gottri, changeant de registre avec la fluidité d'un homme habitué aux négociations. « Pour ma libération. L'amende. Vous réglez ça et on est quitte. »
Valarzan et Vonzorg échangèrent un regard. Ce fut bref. Ils repartirent.
« Attendez — hé ! Revenez ! »
Les insultes les accompagnèrent sur une vingtaine de mètres, inventives, nourries et dans au moins deux langues, avant d'être absorbées par le bruit général de la foire. Valdis les rejoignit avec l'expression de quelqu'un dont les prévisions se sont avérées exactes.
« Alors ? »
« Machine révolutionnaire », dit Vonzorg.
« Deux pistoles », dit Valarzan.
« Ah », dit Valdis.
Et ils s'enfoncèrent dans la foire.
Dans la Foire
Le ring surgit entre deux stands de nourriture avec la brutalité désinvolte des spectacles qui n'ont pas besoin de se justifier. Une estrade de planches grossières ceinte de cordes, et dessus un homme, très grand, très large, avec la musculature de quelqu'un qui a fait de son corps un argument professionnel. Il était assis dans son coin, soufflant entre deux combats avec la décontraction du costaud habitué à récupérer vite. Devant l'estrade, un saltimbanque au bagou infatigable haranguait la foule avec le débit d'un homme payé à l'enthousiasme.
« Trois minutes, messieurs, trois petites minutes face à l’écraseur ! Trois minutes debout et vous repartez avec 2 couronnes d’or ! Et si par miracle, par miracle, j’insiste, vous le mettez à terre, c'est 4 couronnes d’or et la gloire éternelle ! »
La foule regardait avec l'appétit des gens qui veulent voir quelqu'un d'autre essayer. Valarzan fut bousculé par derrière, une épaule dans le dos, involontaire ou presque, qui le fit trébucher d'un pas vers l'avant. Dans le même mouvement, une voix quelque part dans la foule cria moi ! Le saltimbanque avait déjà pivoté.
« Vous, mon seigneur ! » Son doigt pointait vers Valarzan avec la précision d'un homme qui ne rate jamais une occasion. « Vous voulez tenter votre chance ? »
Valarzan regarda le saltimbanque. Regarda l’écraseur qui le regardait depuis son coin avec l'expression d'un professionnel qui évalue une prochaine minute de travail. Regarda la foule qui avait déjà commencé à s'animer.
« Non. »
Il repartit. Les huées montèrent de la foule avec la rapidité des foules qui n'attendent que ça, quelques sifflets, des commentaires dont la créativité variait selon l'inspiration du moment. Valdis s'en donna à cœur joie, poussant quelques huées avec l'enthousiasme d'une femme qui n'allait pas laisser passer une occasion pareille.
« Lâche ! Poule mouillée ! »
« Merci », dit Valarzan sans se retourner.
« C'était pour t'encourager. »
« J'avais compris. »
Midi était passé d'une heure quand la faim finit par s'imposer comme priorité. Ils trouvèrent une taverne de toile avec des tables libres et un menu affiché sur une ardoise. Devant l'entrée, un maître de jeu annonçait qu'une équipe victorieuse au concours de tir à la corde mangerait gratuitement. Ils tentèrent leur chance. Ce qui suivit fut bref et sans gloire, l'équipe en face était composée de débardeurs du port de Bogenhafen qui faisaient ce genre de chose pour s'échauffer avant leur journée de travail. La corde les emmena dans la boue avec une régularité tranquille et une totale absence de malice. Ils payèrent leur repas. La nourriture était bonne. C'était ce qui comptait.
L'après-midi les promena entre les stands avec la logique douce des foires qui n'ont pas besoin d'itinéraire pour avoir du sens. Un marchand d'herbes arrêta Valdis, pas l'arrêta au sens physique du terme, mais quelque chose dans l'agencement du stand Au Bonheur d'Elvira retint son attention là où les stands précédents ne l'avaient pas retenue. Elle s'approcha, examina, huma, posa deux ou trois questions techniques auxquelles la marchande répondit avec la précision de quelqu'un qui connaît réellement son sujet. Pas du charlatanisme, de la vraie botanique, de vrais remèdes, la différence se sentait à la façon dont les réponses arrivaient sans hésitation ni fioriture. Elle nota mentalement la position du stand et repartit. Les tentes des diseuses de bonne aventure et des mystiques formaient un petit quartier à part dans la foire, des étoffes colorées, des fumées d'encens, des enseignes peintes à la main avec plus ou moins de talent. La plupart avaient le professionnalisme des gens qui vendent une expérience plutôt qu'une vérité, et ça se voyait. Vonzorg s'arrêta devant une tente en particulier. Mégret la Mystique. L'enseigne était sobre, juste le nom, sans artifice. Et quelque chose dans cette sobriété le retint là où les autres l'avaient laissé indifférent.
Il paya, entra. La tente était petite et mal éclairée, avec l'odeur confinée des espaces où les bougies brûlent longtemps. Mégret était une femme d'un âge difficile à établir, avec des yeux qui regardaient légèrement à côté de ce qu'ils semblaient regarder. Elle lui indiqua un bol posé sur la table, du sang et des entrailles d'animaux, sombres et épais et lui tendit un morceau de peau tannée.
« Plongez votre main. Dessinez ce que vous voulez. »
Vonzorg plongea sa main sans hésiter. La peau tannée reçut le dessin en quelques traits précis, la main pourpre, paume ouverte, les doigts écartés. Le symbole qu'il portait dans la mémoire depuis l'âge de douze ans. Mégret posa ses doigts sur le dessin. Et quelque chose changea dans son visage. Ce fut progressif puis soudain, un relâchement des traits, un regard qui se vidait de sa surface pour trouver autre chose dessous, la respiration qui se modifiait imperceptiblement. Transe véritable ou performance élaborée, Vonzorg ne le savait pas, et regardait avec l'attention d'un homme qui a appris à ne pas décider trop vite.
« Je vois... » La voix était différente, plus lointaine, comme remontant d'un endroit qui n'était pas la tente. « Un endroit sombre. Exigu. Humide. » Un silence. « La mort y rôde. »
Elle lâcha la peau tannée. Ses yeux revinrent. Ce fut tout. Vonzorg sortit de la tente dans la lumière de l'après-midi et resta un moment à regarder la foire sans la voir, laissant ce qu'il venait d'entendre trouver sa place à côté de tout le reste, le cauchemar, la mèche blanche, les tatouages sur les poitrines des morts, l'Hôtel de Ville dans les flammes vertes. Un endroit sombre. Exigu. Humide. Où la mort rôde.
« Alors ? »
Valdis et Valarzan étaient là, revenus de leurs emplettes avec deux cagoules de cuir neuves sous le bras, le genre d'acquisition pratique et discrète qu'on ne commente pas trop dans les détails.
« Elle a vu quelque chose », dit Vonzorg.
« Quelque chose d'utile ? »
Il réfléchit une seconde.
« Peut-être. Quand on saura ce qu'on cherche, on saura si c'est utile. »
Valdis regarda la tente de Mégret, puis ses deux cagoules de cuir, puis Vonzorg.
« Joyeuse foire », dit-elle.
Le Docteur Malthusius
La voix portait au-dessus du bruit général de la foire avec l'autorité de quelqu'un qui a passé sa vie à se faire entendre dans des espaces bruyants.
« Mesdames et messieurs ! Voyageurs et bourgeois ! Curieux et sceptiques, surtout les sceptiques ! »
Le Doktor Malthusius était un homme de taille moyenne que sa gestuelle rendait immense, chapeau haut de forme, redingote à l'usure soigneusement entretenue, moustache travaillée avec le soin qu'on réserve habituellement aux jardins d'apparat. Il haranguait la foule depuis une estrade dressée devant un chapiteau imposant, adossé au mur de la cité comme s'il avait toujours été là, inévitable. Derrière lui, une cage couverte d'un drap.
« Ce soir à dix-huit heures, la Zoocopé du Doktor Malthusius ouvrira ses portes pour un spectacle unique dans les annales de la curiosité humaine ! Des créatures que vous n'avez jamais vues ! Des êtres que la nature a façonnés dans ses humeurs les plus... créatives ! »
Il laissa le mot résonner avec la satisfaction d'un homme qui choisit ses termes avec soin.
« Mais pour vous, ici, maintenant, avant-première exclusive ! »
Il pivota vers son assistant, un nain au visage fermé, armé d'une longue pique dont l'extrémité était appointée avec une précision professionnelle et hocha la tête.
« Sortez la créature. »
Puis il se retourna vers la foule avec l'expression d'un conférencier qui a quelque chose à expliquer.
« Vous avez tous entendu parler du récent édit de notre bien-aimé Empereur Karl Franz. » Il prit le ton des grandes annonces. « Cet édit, dans sa sagesse infinie, interdit désormais de tuer les mutants. » Une pause. « Ce qui, par une logique que les plus fins d'entre vous auront déjà saisie... n'interdit plus d'en faire le commerce. »
La foule n'avait pas encore décidé si c'était une bonne ou une mauvaise nouvelle quand la cage s'ouvrit. Le nain assistant en sortit quelque chose au bout d'une chaîne, quelque chose de petit, de vert, de manifestement mécontent d'être là. Un gobelin, à première vue, mais il se déplaçait avec une démarche légèrement désynchronisée qui demandait une seconde d'observation pour s'expliquer. Trois jambes. La troisième poussait à mi-flanc gauche avec la conviction d'un membre qui n'avait pas reçu le message qu'il était de trop. Le gobelin regardait la foule avec des yeux jaunes chargés d'une hostilité absolue et parfaitement justifiée. Les enfants crièrent. Quelques femmes se cachèrent les yeux. Les hommes regardèrent avec cet appétit particulier des gens qui veulent voir quelque chose de bizarre et ont honte de le vouloir. Le nain assistant donna un coup de pique dans les côtes de la créature. Le gobelin tira sur la chaîne. La chaîne céda. Ce qui suivit dura environ huit secondes et fut beaucoup plus animé que prévu. La créature évalua la situation en une fraction de seconde, nain avec pique derrière, foule dense sur les côtés, mur de la cité dans le dos et choisit la seule option qui lui semblait viable : foncer droit devant. Droit sur les trois compagnons.
Vonzorg réagit le premier, par réflexe, plaçant son bâton horizontalement en travers de la trajectoire du gobelin comme une barrière improvisée. La créature l'évita avec une agilité que ses trois jambes rendaient paradoxalement efficace, déportant sa course sur la gauche. Valdis avait déjà détaché sa cape. Elle la jeta en arc de cercle, visant large, et la cape manqua la créature de quelques centimètres mais l'obligation d'esquiver ralentit le gobelin d'un pas, un seul, suffisant. Valarzan était déjà là. Ses mains se refermèrent sur la créature avec la précision de quelqu'un qui a attrapé des choses plus dangereuses dans des circonstances plus défavorables. Le gobelin se débattit, mordit, griffa, émit un son qui n'avait rien d'agréable à entendre de près, et fut maintenu fermement à bout de bras le temps que le nain assistant arrive avec la chaîne et referme la cage derrière lui. Le silence dura une seconde. Puis la foule applaudit. Le Doktor Malthusius descendit de son estrade avec la dignité d'un homme qui n'avait jamais douté de la façon dont les choses allaient se terminer, et s'approcha des trois compagnons avec un sourire qui contenait une reconnaissance sincère sous le vernis professionnel.
« Mes amis. » Il inclina le buste avec une élégance qui forçait une certaine admiration. « Le Doktor Malthusius ne l'oubliera pas. »
Il sortit de sa redingote trois cartons imprimés et les leur tendit.
« Ce soir, dix-huit heures. Entrée gratuite. Places de choix. » Il jeta un regard vers la cage où le gobelin les regardait avec ses yeux jaunes chargés de rancune. « Je vous promets que la suite vaut le déplacement. »
Valarzan prit son carton sans enthousiasme particulier. Vonzorg examina le sien avec la curiosité prudente d'un homme qui considère l'information avant de décider quoi en faire. Valdis récupéra sa cape, vérifia qu'elle n'avait pas trop souffert de l'aventure, et glissa le carton dans sa poche.
« Dix-huit heures », dit-elle. « On a le temps. »
Le Doktor Malthusius remonta sur son estrade et reprit son boniment comme si rien ne s'était passé, avec la fluidité d'un professionnel dont les imprévus font partie du spectacle.
La Zoocope
Les deux heures qui suivirent passèrent comme passent les après-midis de foire quand on n'a plus d'urgence immédiate, par petites tranches de curiosité, de stand en stand, sans itinéraire. Valdis marchandait parfois, Vonzorg observait, Valarzan surveillait les visages avec cette vigilance qui ne le quittait jamais vraiment mais savait se faire discrète. À dix-huit heures, ils prirent leur place au premier rang sous le chapiteau du Doktor Malthusius.
Le spectacle s'ouvrit dans la pénombre orchestrée par des lampions colorés qui donnaient aux créatures une aura supplémentaire de l'étrange. Le Doktor Malthusius était dans son élément, voix posée, rythme savamment calculé, chaque révélation précédée du silence juste suffisant pour que la curiosité atteigne son pic avant que la déception n'ait le temps de s'installer. Les cages défilèrent. Un rat de la taille d'un chien, avec des yeux qui regardaient dans des directions différentes. Une créature à plumes et à griffes dont l'anatomie hésitait entre l'oiseau et autre chose. Une main désincarnée conservée dans un bocal de verre ambré, vivante ou pas, impossible à dire, mais qui se déplaçait. Une silhouette encapuchonnée dont Malthusius refusa de révéler la nature, ce qui était probablement plus efficace que n'importe quelle révélation. Et pour finir, sous les applaudissements nerveux d'une foule qui ne savait pas exactement pourquoi elle applaudissait, le gobelin à trois jambes. La créature avait retrouvé ses yeux jaunes de la scène d'avant-midi et les posait sur la foule avec une hostilité qui n'avait pas diminué d'une once depuis l'après-midi. Elle tirait sur sa chaîne avec une régularité de métronome, testant, recommençant, testant encore. Ce que personne ne vit, parce que personne ne regardait au bon endroit : un barreau de la cage, dans le bas, dont le métal n'avait plus l'éclat des autres. Le gobelin cessa de tirer sur sa chaîne. Pesa de l'épaule contre le barreau. Et la cage s'ouvrit. La foule comprit en une seconde et réagit en une autre, une vague humaine qui reflua vers la sortie du chapiteau avec la cohérence désordonnée des masses qui ont peur et peu de place. Des cris, des chutes évitées de justesse, des enfants soulevés de terre par des parents qui ne savaient pas exactement vers où ils couraient mais savaient qu'ils couraient. Valdis se leva, évalua la situation en une fraction de seconde, être emportée par la foule ou choisir son chemin et marcha vers la sortie d'un pas ferme et délibéré, jouant des épaules avec suffisamment d'autorité pour se frayer un couloir sans bousculer ni être bousculée. Valarzan et Vonzorg coururent dans l'autre sens.
Le gobelin avait pris la direction opposée à la foule, vers le fond du chapiteau, vers le mur de la cité qui fermait cet angle de la foire. Ils le suivirent entre les cages vides et renversées, dans la pénombre des lampions qui se balançaient encore, et arrivèrent au mur juste à temps pour voir la créature disparaître.
Un trou, dans la maçonnerie ancienne, à peine la taille d'un chat ordinaire, invisible si on ne savait pas le chercher. Le gobelin y était passé avec l'aisance de quelqu'un qui connaissait son issue de secours depuis longtemps et l'avait peut-être préparée. Sur le bord du trou, du sang vert. Un bareau avait laissé sa marque.
Valarzan mit le doigt dedans, le regarda, ne dit rien. Vonzorg regarda le trou, puis les égouts qui devaient s'étendre de l'autre côté.
Le chapiteau était vide quand le guet arriva, vide de public, du moins. Il restait le Doktor Malthusius qui regardait sa cage ouverte avec l'expression d'un homme qui calcule une perte sèche, le nain assistant qui rangeait sa pique avec la désinvolture de quelqu'un dont ce n'est pas le problème, et les deux compagnons debout devant le trou dans le mur. Le sergent du guet fit l'inventaire de la scène avec des yeux professionnels.
« Vous. Vous. Vous. Avec moi. »
Le nain ne fut pas inclus dans le geste. Ce détail ne lui échappa visiblement pas, et il continua de ranger sa pique avec une sérénité nouvelle.
Le Tribunal des Fêtes, vu de l'intérieur, avait exactement l'aspect qu'on pouvait imaginer depuis l'extérieur, fonctionnel, sans concession au confort, avec des bancs pour les prévenus et une table surélevée pour le juge qui signifiait clairement où se trouvait l'autorité dans la pièce. Le juge Richter avait la tête de l'emploi, la soixantaine, des sourcils qui avaient leur propre opinion sur tout, et le regard d'un homme qui a entendu suffisamment d'explications dans sa vie pour savoir distinguer les bonnes des mauvaises avant qu'elles soient terminées. Il les regarda entrer, le Doktor Malthusius avec sa redingote et son chapeau qu'il n'avait pas retiré, les trois compagnons dont deux portaient encore les traces de leur course entre les cages.
« Alors », dit-il. « Quelqu'un m'explique. »
Le Contrat
Le juge Richter les écouta sans les interrompre, ce qui était soit une marque de respect soit une façon de laisser les gens se noyer dans leurs propres explications. Dans ce cas précis, le récit était assez simple, une cage, un barreau rongé, un gobelin, un trou dans le mur et les corroborations du Doktor Malthusius, qui confirmait chaque point avec la lassitude d'un homme qui regarde sa soirée commerciale partir en fumée, ne laissaient pas grand-chose à contester. Richter laissa le silence s'installer un moment après la fin du récit, ses sourcils formulant une opinion indépendante sur l'ensemble.
« Le guet », dit-il finalement, « est en ce moment occupé à sécuriser une foire de trente mille personnes dans une ville qui en compte normalement dix mille. » Il posa les deux mains à plat sur sa table. « J'ai dû faire appel à des conscrits. Des conscrits. » Le ton indiquait ce qu'il pensait des conscrits. « Envoyer des hommes dans les égouts pour un gobelin n'est pas dans mes possibilités ce soir. »
Il les regarda tous les trois avec le regard d'un homme qui est en train de proposer quelque chose et tient à ce que tout le monde comprenne dans quel sens va la faveur.
« Cinq couronnes d'or si vous le tuez et rapportez une preuve. Affaire réglée, nuit utile pour tout le monde. »
Le Doktor Malthusius, jusqu'ici silencieux avec l'expression d'un homme qui assiste à l'enterrement de quelque chose qui lui appartenait, se redressa légèrement.
« Votre Honneur. » Il choisit ses mots avec le soin d'un professionnel. « Si la chose est envisageable... huit couronnes d'or pour une livraison vivante. »
Richter considéra les deux offres avec la neutralité d'un homme dont ce n'est pas l'argent.
« Les deux options sont sur la table. » Il les regarda. « Cinq couronnes pour la ville si vous le tuez. Huit couronnes du Doktor Malthusius si vous le ramenez vivant.» Une pause. « Demain matin, huit heures, ici. Rapport complet. »
Il fit un geste vers la porte qui signifiait que l'entretien était terminé et qu'il avait d'autres choses à faire.
« Un garde vous accompagnera à la plaque d'égout la plus proche. Il vous remettra un laissez-passer en bois, si le guet vous trouve là-dedans cette nuit, vous aurez de quoi prouver que vous avez le droit d'y être. »
Il ajouta, presque comme une pensée secondaire :
« Bonne chance. »
Ce n'était pas une formule de politesse. Le campement du Doktor Malthusius se trouvait à l'arrière du chapiteau, une série de roulottes bien tenues dont l'intérieur sentait la paille propre, le bois et les animaux exotiques. Il les accueillit avec une hospitalité qui n'avait plus rien du bonimenteur de foire, juste un homme fatigué qui leur était reconnaissant et savait comment le montrer. Le repas du soir était simple et chaud, de la soupe épaisse, du pain, de la viande en sauce. Ils mangèrent sans trop parler, chacun occupé à préparer mentalement ce qui attendait. Le Doktor disparut dans l'une de ses roulottes et revint avec trois torches qu'il posa sur la table.
« Au cas où. » Il hésita. « Les égouts de Bogenhafen sont... anciens. Construits à des époques différentes, pas toujours raccordés logiquement. » Il chercha ses mots. « Faites attention où vous mettez les pieds. Dans tous les sens du terme. »
Le garde était un homme jeune avec l'uniforme légèrement trop grand des conscrits de fraîche date et l'expression de quelqu'un qui a accepté ce travail sans avoir été informé de tous ses aspects. Il les mena depuis le chapiteau jusqu'à une rue secondaire, s'arrêta devant un anneau de fer scellé dans les pavés, et sortit de sa ceinture un rectangle de bois gravé du sceau de la ville.
« Voilà. » Il leur tendit le laissez-passer. « Si quelqu'un vous pose des questions là-dedans, vous montrez ça.
Il regarda l'anneau, puis eux, avec l'expression d'un homme qui n'avait pas prévu d'avoir à faire ce geste ce soir-là. Il saisit l'anneau à deux mains et tira. La plaque de fer s'ouvrit avec le grincement d'une chose qui n'est pas ouverte souvent et ne voit pas pourquoi elle devrait faciliter l'opération. En dessous, un puits vertical s'enfonçait dans le noir, des barreaux de fer scellés dans la maçonnerie formaient une échelle rudimentaire qui descendait plus loin que la lumière des torches de la rue ne pouvait éclairer. Une odeur monta, vieille, complexe, le résumé de tout ce qu'une ville de dix mille habitants produit et préfère ne pas regarder en face. Valdis, Vonzorg et Valarzan regardèrent dans le trou. Le trou regardait dans leur direction avec une indifférence totale.
« Huit couronnes ou cinq ? » dit Valdis.
« Huit », dit Valarzan. « Si on arrive à le prendre vivant. »
« Ce sera plus compliqué. »
« Tout est plus compliqué depuis Kemperbad. »
Valdis passa la première, les mains sur les barreaux froids, les pieds cherchant le premier échelon dans le noir.
Les Égouts de Bogenhafen
L'échelle de corde se balança dans le vide quand Valdis la décrocha du dernier barreau et la laissa tomber. Elle disparut dans le noir avec un bruit sourd, moins profond que prévu. Valdis descendit, se balança au-dessus de ce qu'elle ne pouvait pas encore voir, et atterrit sur quelque chose de solide et d'étroit avec l'équilibre précis d'une femme qui préfère ne pas réfléchir à ce dans quoi elle venait de poser les pieds. Valarzan et Vonzorg la rejoignirent. Vonzorg murmura ses quelques mots en langue magique, les syllabes brèves et coûteuses qu'il ménageait mais ne refusait pas quand la situation le justifiait. La tête de son bâton s'illumina d'une lueur froide et régulière qui repoussa le noir sur quelques mètres dans chaque direction et révéla ce que l'odeur avait déjà annoncé. Un tunnel circulaire, vieux de plusieurs siècles au moins, dont la voûte atteignait trois mètres au plus haut. La maçonnerie était ancienne, humide, couverte d'une patine indéfinissable que personne n'avait envie de définir. De chaque côté, une margelle d'un mètre de large, étroite, glissante, suffisante pour progresser en file indienne à condition de ne pas oublier ce qu'il y avait à côté. Entre les deux margelles, un canal d'un mètre cinquante de large dans lequel se déversait une eau croupie et sombre, d'une profondeur que la lumière du bâton ne cherchait pas à percer et que personne ne cherchait à tester. Le tunnel partait vers le nord et vers le sud avec l'indifférence de l'infrastructure qui a toujours existé et continuera d'exister quand tout le reste aura disparu.
« File indienne », dit Valarzan. « Pas de course. »
Le sol glissant sous leurs pieds n'avait pas besoin qu'on l'explique davantage. Valarzan prit la tête, le bâton lumineux de Vonzorg dans les mains. Vonzorg suivait, un bout de parchemin sorti de sa veste, traçant au fur et à mesure un plan de ce qu'ils traversaient avec les gestes d'un cartographe qui ne peut pas s'en empêcher même dans les égouts. Valdis fermait la marche, dos légèrement tourné vers l'arrière, surveillant ce qui pouvait venir du sud. Ils avancèrent.
Une heure, à peu près, difficile à estimer précisément dans un endroit où rien ne change et où le temps n'a pas d'autre mesure que les pas et la fatigue. Le collecteur principal se poursuivait, régulier, monotone, coupé de temps en temps par des embranchements secondaires dont Vonzorg notait l'existence et la direction sur son plan sans s'y engager. Le tunnel secondaire était presque invisible si on ne regardait pas au bon endroit, une ouverture circulaire dans le bas de la paroi, un mètre de hauteur et un mètre cinquante de circonférence, qui forçait à se plier en deux pour y progresser. L'intérieur était plus étroit, plus bas, plus ancien encore que le collecteur principal, avec cette façon des vieux ouvrages de comprimer l'espace autour des gens qui les traversent. Ils s'y engagèrent à demi accroupis, les épaules raclant parfois la paroi, avançant avec les précautions imposées par l'espace et le sol encore plus glissant qu'au-dessus. Le tunnel menait vers la grille que Valarzan et Vonzorg avaient trouvée depuis la foire, ils la reconnurent en arrivant dessus, le trou dans la maçonnerie à peine assez large pour un gobelin, avec ses traces de passage fraîches et son sang vert qui avait coulé sur les pierres. D'ici, la piste était plus lisible. Le gobelin avait saigné en entrant, et cette direction depuis la grille était la direction vers le collecteur principal, ce qui signifiait qu'il était descendu par-là, et qu'il avait continué. Ils firent demi-tour.
De retour dans le collecteur principal, quelque chose avait changé, pas dans le tunnel, mais en eux. Les yeux s'étaient adaptés à la lumière du bâton, trouvant leurs propres repères dans la pénombre, et la progression devint légèrement moins prudente, légèrement plus fluide. Ils avancèrent vers le nord cette fois, suivant ce qui restait de la piste. Le sang vert les guidait. Pas abondamment, quelques gouttes ici, une trace sur une pierre là, la signature d'une blessure qui avait ralenti mais pas cessé. Ils passèrent plusieurs embranchements secondaires, Vonzorg notant chaque bifurcation, et à chaque fois la logique de la piste les maintenait dans le collecteur principal. Puis, depuis quinze minutes, plus rien. Plus de sang. Plus de trace visible.
La Chose du Canal
La moisissure était jaune. Pas le jaune discret des choses qui poussent dans l'humidité ordinaire, un jaune dense, presque lumineux dans la lueur du bâton, qui couvrait l'ensemble du mur de leur côté sur plusieurs mètres de long avec l'application d'une chose qui a pris le temps de s'installer. Valarzan s'en écarta instinctivement.
« On passe de l'autre côté. »
L'autre margelle était là, de l'autre côté du canal, un mètre cinquante d'eau croupie et insondable à franchir. Pas insurmontable. Valarzan sauta le premier, atterrit proprement, tendit le bâton lumineux en arrière pour que Vonzorg puisse s'orienter. Vonzorg sauta, atterrit. Valdis s'élança. Son pied trouva quelque chose de glissant exactement au mauvais moment, une pierre, une pellicule d'algues, rien de visible mais suffisamment réel pour déséquilibrer l'élan. Elle bascula vers l'avant, les mains cherchant ce qu'il y avait à attraper, et ses doigts se refermèrent sur le bâton que Valarzan tenait encore à bout de bras. Elle ne tomba pas entièrement. Elle tomba suffisamment. Ses jambes disparurent dans le canal jusqu'aux cuisses, une partie de son torse trempée jusqu'à la ceinture, et elle resta là une seconde suspendue entre le bâton et l'eau noire avant que Valarzan ne tire et que Vonzorg ne saisisse ce qu'il pouvait saisir pour l'aider à remonter sur la margelle. Le silence qui suivit fut celui des situations où tout le monde préfère ne pas commenter immédiatement. Valdis était debout, trempée de la taille aux pieds, avec une odeur qui rendait la moisissure jaune presque nostalgique par comparaison. Elle regarda ses vêtements, regarda le canal, regarda ses compagnons.
« On continue », dit-elle.
Personne ne dit rien d'autre. Ils longèrent la moisissure jaune par l'autre côté, progressant avec les précautions redoublées que la chute de Valdis avait rendues inutile de rappeler. Le collecteur s'étendait, régulier, et ils avançaient en silence, le silence des gens qui écoutent autant qu'ils regardent. Ce furent les bulles qui arrivèrent en premier. Discrètes d'abord, à la surface du canal, le genre de perturbation qu'on met sur le compte du courant ou des gaz qui remontent du fond, tant que rien d'autre ne se passe. Puis plus nombreuses, plus régulières, formant un motif qui n'avait rien d'aléatoire. Le tentacule sortit de l'eau sans bruit. Il était épais, pâle, couvert d'une pellicule luisante qui réfléchissait la lumière du bâton de façon désagréable. Il chercha un appui, trouva une ancienne torchère scellée dans le mur depuis des décennies, et s'y accrocha avec la lenteur assurée d'une chose qui n'est pas pressée parce qu'elle n'a aucune raison de l'être. Valarzan s'arrêta. Il regarda le tentacule. Le tentacule ne le regarda pas, il n'avait pas d'yeux visibles mais quelque chose dans son orientation suggérait une conscience de ce qui l'entourait qui était plus inconfortable que n'importe quel regard.
« Avance », dit Valdis derrière lui. « Prudemment. Mais avance. »
Il avança. Vonzorg fouillait son sac dans le même mouvement, cherchant à tâtons ce qu'il avait glissé dedans avant de descendre, les provisions du Doktor Malthusius, un peu de pain et de viande séchée, prévus pour attirer le gobelin si la poursuite devenait délicate. Un deuxième tentacule émergea. Il ne chercha pas la torchère. Il chercha Valdis. Il la trouva, un coup qui claqua contre son torse avec la précision impersonnelle d'une chose qui n'a pas de malice mais beaucoup de force. Elle encaissa sans tomber, les dents serrées, une douleur sourde qui promettait un bleu massif pour le lendemain matin mais rien de cassé, rien d'irréparable. Elle fit un pas en arrière, puis deux, bloquée par la présence de ses compagnons devant elle. Vonzorg sortit son sac, le tint au-dessus du canal une seconde, et le lâcha. Le sac toucha la surface. Un tentacule s'en saisit avec une rapidité qui contrastait avec la lenteur de tout ce qui avait précédé, et l'emporta sous l'eau en moins d'une seconde. Les bulles continuèrent encore un moment, puis s'espacèrent, puis cessèrent. Le canal retrouva sa surface noire et immobile. Ils attendirent dix secondes. Vingt.
« On bouge », dit Valarzan.
Ils s'éloignèrent à pas comptés, sans se retourner plus que nécessaire, jusqu'à ce que la torchère et ce qu'elle avait accueilli disparaissent derrière un coude du collecteur. Le tunnel continua. Vonzorg nota le coude sur son plan. Valdis marchait avec l'attention supplémentaire de quelqu'un qui vient de se rappeler concrètement ce qu'il y avait dans le canal. La porte apparut après le coude, dans la paroi de droite. Du bois solide, épais, cerclé de fer, pas une porte de service ordinaire, quelque chose de plus sérieux, construit pour durer ou pour contenir. À hauteur d'homme, une grille avec des barreaux espacés suffisamment pour voir mais pas pour passer, ou pour laisser circuler l'air depuis l'autre côté. Valarzan approcha le bâton lumineux. Du sang vert sur les barreaux. Des traces de griffes à mi-hauteur dans le bois, à l'endroit exact où quelque chose de petit et de déterminé aurait tenté d'escalader pour atteindre l'interstice entre les barreaux et le cadre. Le gobelin était passé de l'autre côté.
L'Ordo Septenarius
Vonzorg approcha le bâton de la grille et regarda. Ce qu'il vit lui prit une seconde à enregistrer dans son ordre correct, le cercle d'abord, le cuivre incrusté dans le sol avec la précision d'un artisan qui savait ce qu'il faisait et pourquoi, puis l'octogramme à l'intérieur, puis les chandeliers aux bougies noires éteintes, puis le crâne de bouc au centre, et enfin les lettres dorées au sol devant lui.
ORDO SEPTENARIUS. Il n'avait pas besoin de traduire, L'Ordre des Sept. Quelque chose se dressa sur ses bras, dans son dos, à la nuque, pas de la peur exactement, quelque chose de plus physique, de plus immédiat, comme si sa peau prenait une décision indépendante de sa volonté. De la sueur froide dans le dos malgré l'air humide des égouts qui rendait la distinction habituellement difficile. Il recula d'un pas malgré lui.
« Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette pièce », dit-il.
Pas une question. Une constatation que son corps avait faite avant que son esprit ait fini de formuler la phrase. Valarzan regardait lui aussi, le visage neutre avec cet effort visible qu'il produisait parfois pour ne pas laisser voir ce qu'il ressentait. Dans le cercle, à l'intérieur de l'octogramme, de petits ossements. Un bassin. Trois orifices. La taille d'un gobelin, ou de quelque chose d'approximativement semblable. Pas de chair. Pas de sang. Juste des os propres sur le cuivre incrusté, comme si tout le reste avait été consommé par quelque chose qui ne laissait pas de traces.
« Le gobelin », dit Valarzan.
« Ce qu'il en reste. »
La porte était fermée à clef, du bois épais, des ferrures sérieuses, le genre d'obstacle qui résiste aux tentatives ordinaires. Vonzorg prit une décision, murmura les mots qui coûtaient quelque chose à chaque fois qu'il les prononçait, et de ses mains tendit quelque chose d'invisible qui prit une forme en se déplaçant, un projectile dense, concentré, qui claqua contre la poignée avec la violence d'un marteau sortant d'une forge en feu. La poignée céda. La porte s'ouvrit. Ils s'arrêtèrent sur le seuil. La discussion qui suivit avait la texture des discussions qui se tiennent devant quelque chose qu'on ne comprend pas entièrement et qu'on n'a pas envie de toucher. Valarzan et Vonzorg parlaient de la chaîne empruntée au Doktor Malthusius, l'utiliser pour attraper le bassin, le ramener vers eux sans franchir le cercle de cuivre, sans entrer dans ce que la pièce contenait. Valdis les écouta jusqu'au point où elle cessa de les écouter. Elle recula de deux pas, prit son élan, et sauta par-dessus le cercle de cuivre au niveau d'un côté plat, atterrissant sans bruit de l'autre côté avec le naturel d'une femme qui préfère agir à débattre.
« Voilà. »
Elle se dirigea vers la commode en fer au fond de la pièce, laissant ses compagnons sur le seuil avec leurs plans de chaîne et leurs hésitations. La commode était solide, du fer travaillé, fermée à clef aux deux placards. Sur le dessus, un poinçon gravé dans le métal, le genre de marque qu'une guilde de ferronnier appose sur son travail. Elle nota ça sans s'y attarder. À la base du meuble, une flaque de liquide noirâtre s'était répandue sur le sol, épaisse, sans odeur identifiable, qui ne ressemblait à rien qu'elle avait déjà vu.
Elle fit le tour. À trois mètres du meuble, un linge blanc abandonné sur le sol, froissé, jeté là ou tombé, avec la façon qu'ont les objets ordinaires de paraître déplacés dans des endroits qui ne le sont pas.
Elle s'en approcha. Derrière elle, sur le seuil, Valarzan avait pris la chaîne dans ses deux mains. Le plan était simple, un lancer, encercler le bassin d'ossements, tirer. Éviter le cercle. Éviter l'octogramme. Récupérer ce qu'il y avait à récupérer sans mettre les pieds dans quelque chose qu'il valait peut-être mieux ne pas mettre les pieds dedans. Il lança. La chaîne décrivit son arc, les maillons se déroulant dans l'air de la pièce, et toucha l'intérieur du cercle de cuivre avec un cliquetis métallique qui résonna dans le silence. La fumée arriva avant que le son se soit dissipé. Elle monta du centre de l'octogramme, pas de nulle part, pas d'une source identifiable, juste du centre, comme si le sol lui-même exhalait quelque chose qu'il contenait depuis trop longtemps. Noire d'abord, dense, puis traversée de quelque chose qui n'était pas de la lumière mais que la lumière du bâton révélait quand même. Et dans la fumée, quelque chose prit forme. Prit des formes, plutôt, parce que ce qui se matérialisait dans le cercle n'avait pas de forme fixe, pas de contour stable. Des bras apparaissaient et disparaissaient à des endroits différents de ce qui aurait dû être un corps. Des yeux, des dizaines, à des hauteurs variables, qui s'ouvraient et se refermaient selon une logique qui n'était pas la logique des visages. Une corne surgit, disparut, resurgi ailleurs. Une masse mouvante, constamment en redéfinition d'elle-même, avec en dessous de tout ce mouvement quelque chose d'immobile et d'ancien qui regardait.
Fuite
Vonzorg vit le démon se matérialiser et sa mémoire fit le chemin en une fraction de seconde, la tente de Mégret, le bol de sang, ses mains qui dessinaient la main pourpre sur la peau tannée, et la voix de la mystique qui remontait d'un endroit qui n'était pas la tente.
Un endroit sombre. Exigu. Humide. Où la mort rôde.
C'était ici. C'était maintenant. À côté de lui, Valarzan n'avait pas bougé. Ce n'était pas du courage, pas du calcul, c’était autre chose, quelque chose de plus profond et de plus ancien que la volonté. Le chasseur de sorcières qui avait passé cinq ans à débusquer ce qui se cachait derrière les apparences respectables se trouvait face à quelque chose qui n'avait pas d'apparence fixe, et quelque chose en lui s'était simplement arrêté de fonctionner. Vonzorg prit son bras. Pas doucement, fermement, avec l'autorité d'un homme qui n'a pas le temps d'être poli et qui s'en expliquera plus tard si nécessaire. Il tira, Valarzan suivit avec l'automatisme d'un corps qui obéit quand l'esprit est ailleurs, et tous deux reculèrent hors de la pièce dans le couloir des égouts.
« Valdis. »
De l'autre côté du cercle de cuivre, Valdis regardait le démon qui se tournait vers elle. Il n'avait pas de bouche identifiable et pourtant les mots arrivèrent, pas dans l'air, dans sa tête, résonnant contre l'intérieur de son crâne avec la certitude tranquille des choses qui n'ont pas besoin de s'expliquer.
Tu ne quitteras pas cette pièce vivante.
Elle regarda le cercle. Regarda le démon. Regarda ses compagnons dans l'encadrement de la porte, de l'autre côté, qui la regardaient sans savoir quoi faire parce qu'il n'y avait rien qu'ils puissent faire depuis là où ils étaient. Son regard tomba sur le linge blanc au sol. Elle le ramassa. Un mouchoir, du tissu fin, brodé de fil d'or, des initiales dans un coin, F.S., avec le soin d'une main appliquée. Elle le regarda une seconde, évalua, et le jeta sur le démon. La chose l'avala d'un coup, pas avec une bouche, pas avec des mains, juste une absorption, le tissu et les initiales et le fil d'or disparaissant dans la masse mouvante comme dans de l'eau. Valdis avait déjà sa rapière. Elle visa une bougie, la plus proche, la lame traversa la cire noire et la coupa net à mi-hauteur dans un mouvement propre. Le démon se déphasa. C'était le seul mot qui convenait, il était là et puis il était moins là, ses contours se brouillant comme un reflet dans une eau perturbée, ses dizaines d'yeux clignotant dans des positions qui ne correspondaient plus à ce qu'il y avait un instant avant. Puis il revint, aussi soudainement qu'il avait vacillé, comme une image qui retrouve sa netteté. Mais il était sorti du cercle. La corne qui n'existait pas toujours fonda sur elle. Valdis fit ce qu'elle savait faire, elle esquiva, le mouvement du corps avant celui de la pensée, un pas de côté et une rotation qui laissèrent passer le coup à quelques centimètres de son épaule. L'impact sur le mur derrière elle arracha de la pierre. Elle ne s'arrêta pas pour regarder. Trois enjambées, le cercle de cuivre sous ses pieds l'espace d'une foulée, et elle était dans la porte, dans le couloir, avec ses compagnons.
« On court. »
Ils coururent. Le collecteur principal les reprit, les margelles glissantes, le canal sombre entre eux et le mur opposé, et ils couraient en file indienne avec toute la prudence que la panique laissait comme marge, pas assez pour être vraiment prudents, assez pour ne pas tomber dans l'eau. Le bâton de Vonzorg éclairait ce qui était devant, transformant le tunnel en une succession d'images fixes que leurs pieds traversaient sans les regarder. Derrière eux, quelque chose se déplaçait. Pas vite mais régulièrement, avec la patience de ce qui n'a pas de raison de se presser parce que la notion de fatigue ne lui était pas familière. Vonzorg reconnut le puits en le voyant, il l'avait noté sur son plan à l'aller, une ouverture dans la voûte avec des barreaux de fer à peine visibles depuis le bas, la promesse d'une plaque quelque part au-dessus. Il leva le bâton, vérifia, oui, des barreaux, une échelle verticale, et plus haut dans le noir le contour d'une plaque.
« Là. »
Valarzan joignit ses mains en étrier sans un mot. Vonzorg y posa le pied, attrapa le premier barreau de fer, froid, rouillé, solide et se hissa dans le puits. Il accrocha la chaîne du Doktor au barreau le plus bas avec des gestes rapides, la laissa pendre pour les autres, et commença à grimper.
La plaque était au-dessus de lui. Il poussa. Elle ne céda pas. Il poussa encore, les épaules contre le métal froid, les jambes tendues contre les barreaux, rien. Des années de rouille, de terre accumulée, du poids dessus peut-être. En bas, Valdis avait attrapé la chaîne, Valarzan la tenant d'en dessous, et elle se hissait dans le puits avec les bras et les jambes dans l'espace étroit. En bas, quelque chose arrivait dans le couloir.
Valarzan le vit. La masse mouvante dans la lumière du bâton qu'il avait laissé tomber sur la margelle, les formes qui apparaissaient et disparaissaient, les yeux qui s'ouvraient et se fermaient, et un bras qui se transformait en quelque chose d'autre, quelque chose de dur et de pointu, une lame faite d'os ou de ce qui ressemblait à de l'os. Vonzorg poussa une troisième fois avec tout ce qu'il avait, les dents serrées, et la plaque céda d'un coup, air froid, ciel noir, les pierres d'une rue de Bogenhafen sous une nuit de Jahrdrung.
Il sortit. Se retourna. Tendit les bras. Valdis émergea du puits, les mains sur les pavés, les genoux, debout et s'écarta pour laisser de la place. En bas, Valarzan sauta. Ses mains trouvèrent la chaîne dans le noir, ses pieds cherchèrent les barreaux, il monta, vite, sans regarder en bas, les muscles dans les bras et les épaules travaillant sans lui demander l'avis de sa tête. La lame d'os arriva d'en bas. Elle frôla ses jambes, le mouvement du démon qui sautait ou qui tendait quelque chose qui n'était pas un bras vers quelque chose qui n'était pas une cible normale. Le froid du manqué plutôt que la douleur du contact. Puis un autre bruit, les tentacules, quelque part sous la surface du canal, qui trouvaient quelque chose de plus immédiat que les humains dans le puits. Valarzan sortit dans la rue. Il repoussa la plaque. Le métal se referma sur le noir en dessous avec un claquement qui résonna dans la rue vide. Ils restèrent là une seconde, les trois, debout sur les pavés d'une rue secondaire de Bogenhafen qui dormait autour d'eux comme si rien ne s'était passé. Des maisons fermées, une lanterne au coin, le bruit lointain de la foire qui continuait quelque part dans la nuit. Valdis posa les mains sur ses genoux et reprit son souffle. Vonzorg regardait la plaque sous leurs pieds avec l'expression d'un homme qui vérifie qu'elle ne bouge pas. Valarzan regardait ses jambes. Intact.
La Colère de Valdis
La colère de Valdis n'éclata pas tout de suite. Elle attendit que la plaque soit bien refermée, que leurs souffles se soient un peu régularisés, que le silence de la rue ait confirmé que rien ne remontait derrière eux. Elle attendit, et cette attente-là était en elle-même mauvais signe pour ceux qui la connaissaient suffisamment pour lire ce genre de signal. Puis elle se retourna vers ses compagnons.
« Vous voulez bien m'expliquer ce que vous venez de faire ? »
Le ton était celui d'une femme qui a déjà l'explication et n'a pas besoin qu'on la lui fournisse, mais qui va l'entendre quand même parce que certaines choses méritent d'être dites à voix haute par ceux qui les ont faites.
« La chaîne » commença Vonzorg.
« La chaîne. » Elle répéta le mot avec une précision chirurgicale. « Vous avez décidé de balancer une chaîne dans un cercle rituel satanique pour récupérer un bassin d'ossements pendant que j'étais de l'autre côté.
Valarzan ne dit rien. Ce qui était, dans les circonstances, probablement la réponse la plus sage disponible.
« Et ce bassin. » Elle continua, implacable. « Qu'est-ce qu'il prouve exactement ? Que des os de gobelin se trouvaient dans un cercle de cuivre dans les égouts de Bogenhafen ? » Un silence. « C'est ça, la preuve qu'on allait rapporter au juge Richter demain matin ? »
Le silence qui suivit avait l'honnêteté des silences qui confirment quelque chose.
« Pendant que j'étais de l'autre côté », répéta-t-elle, plus doucement cette fois, mais pas plus aimablement. « Coincée avec un démon. »
Elle les regarda l'un après l'autre, Valarzan qui avait retrouvé son expression fermée, Vonzorg qui avait la décence de ne pas chercher ses mots.
« La prochaine fois que vous décidez d'improviser en me laissant de l'autre côté d'un cercle démoniaque », dit-elle, « ayez au moins la courtoisie de me le dire avant. »
Elle n'attendit pas de réponse. La colère était dite, pas disparue, mais dite, ce qui était suffisant pour ce soir. Le garde les attendait à l'entrée du collecteur avec l'expression d'un homme qui avait compté les heures depuis leur descente et commençait à envisager des scénarios peu réjouissants. Il les vit arriver depuis la rue plutôt que depuis la plaque d'égout et son expression passa de l'inquiétude au soulagement, puis au soulagement mâtiné de confusion.
« Vous... vous n'êtes pas sortis par là. »
« Non », dit Valarzan.
« Par où alors ? »
« Une autre plaque. Plus loin. »
Le garde regarda dans la direction vague qu'indiquait Valarzan, puis revint sur eux, leurs visages, leurs vêtements, l'état général de trois personnes qui ont passé plusieurs heures dans les égouts de Bogenhafen et ont croisé quelque chose qui n'était pas du gobelin.
« Vous avez trouvé quelque chose ? »
« Un temple satanique », dit Vonzorg. « Et un démon. Dans les égouts. »
Le garde les regarda.
Puis il rit, pas méchamment, le rire sincère de quelqu'un qui entend quelque chose d'improbable et choisit la réponse la plus simple disponible.
« Bien sûr. » Il récupéra les laissez-passer en bois avec le geste d'un homme qui reprend ses affaires. « Demain matin, huit heures, le Tribunal des Fêtes. Le juge Richter vous attend pour votre rapport. » Il referma la plaque d'égout, vérifia qu'elle était bien en place, et les regarda une dernière fois. « Ma nuit est terminée.
Il repartit sans se retourner. Valdis les regarda partir, regarda le Bérébéli dans la direction générale des quais, regarda ses propres vêtements qui n'avaient pas besoin qu'elle les regarde pour lui rappeler leur état.
« Ce soir je dors dans une auberge. »
Elle dit ça sans agressivité, avec la certitude tranquille d'une décision prise et irrévocable. Elle n'attendit pas leur réponse, elle connaissait déjà la réponse, et la réponse n'changeait rien à ce qu'elle allait faire. Elle s'éloigna dans la rue. Valarzan et Vonzorg rentrèrent au Bérébéli dans le silence des gens qui ont beaucoup à se dire et choisissent de ne rien dire pour l'instant. Joseph ronflait dans sa cabine avec la régularité d'un homme dont la conscience était en paix avec la nuit. Ils s'allongèrent, et le Bérébéli se balança doucement sur la Bogen avec son indifférence habituelle aux événements qui se déroulaient sur ses ponts et en dessous. Valdis, elle, trouva une auberge, celle de la Fin du voyage, recommandée par Joseph, une vraie, avec des chambres et des prix qui reflétaient la Schaffenfest mais pas au point d'être inabordables pour quelqu'un qui avait récupéré une bourse sur le corps d'un homme-bête à écailles. Elle demanda une chambre, un bain, et un verre de vin dans cet ordre précis. Le bain fut long et méthodique. L'eau changée deux fois. Les vêtements laissés dans un coin avec la ferme intention de ne plus jamais les porter tels quels.
Le vin était passable. Le lit était bon. Elle s'endormit avec sur la poitrine le bleu qui se formait là où le tentacule l'avait frappée, et dans la tête les initiales brodées en fil d'or sur un mouchoir blanc. F.S.
Le lendemain matin, premier jour de Pflugzeit, le calendrier avait tourné dans la nuit sans prévenir personne, comme il le faisait toujours, la foire n'avait pas dormi. Elle avait peut-être somnolé, vaguement, entre deux et cinq heures du matin, mais à sept heures et demie elle était déjà en pleine possession de ses moyens, avec ses odeurs, ses bruits et ses milliers de personnes qui se déplaçaient selon des logiques que seule la foire comprenait. Ils se retrouvèrent devant la Zoocope du Doktor Malthusius à sept heures trente.
Valdis était propre, coiffée, elle regarda ses deux compagnons avec l'expression neutre de quelqu'un qui a dormi et digéré, et dont la colère de la veille avait trouvé sa forme définitive, pas disparue, pas rancunière, juste intégrée.
« Huit heures », dit-elle. « Le juge Richter. »
« Oui », dit Valarzan.
« On lui dit quoi exactement ? »
Le Doktor Malthusius émergea de sa roulotte principale au même moment, chapeau déjà sur la tête, avec l'air d'un homme qui se lève tôt parce qu'il y a des choses à gérer et que les choses ne se gèrent pas seules.
Le Gobelin Officiel
Le gruau était épais et chaud, servi sans cérémonie dans des bols de faïence ébréchée qui avaient vu passer beaucoup de matins difficiles. Le Doktor Malthusius s'assit en face d'eux avec sa propre tasse et les écouta. Ils lui parlèrent, du temple, les ossements du gobelin propres et sans chair au centre de l'octogramme et le démon qui s'était matérialisé quand la chaîne avait touché le cercle. Le Doktor Malthusius écouta sans les interrompre, ce qui en soi était notable pour un homme dont le métier reposait sur la parole continue. Il garda son expression neutre jusqu'à la fin, puis posa sa tasse.
« Le gobelin est mort. »
Il dit ça avec le ton de quelqu'un qui annonce quelque chose qu'il sait aller à l'encontre de ce qu'on vient de lui expliquer, et qui mesure l'effet que ça va produire.
« La garde est passée ce matin à six heures. » Il regarda son gruau. « Ils m'ont dit qu'on l'avait retrouvé mort dans un entrepôt sur les quais. Écrasé par une caisse. »
Un silence.
« Écrasé par une caisse », répéta Valarzan.
« C'est ce qu'ils m'ont dit. »
« Et le corps ? » dit Vonzorg.
Le Doktor leva les yeux.
« Ils ont refusé de me le remettre. Raisons sanitaires, parait-il. »
Le silence qui suivit avait une texture particulière, celui des gens qui viennent de comprendre plusieurs choses en même temps et prennent le temps de les mettre dans le bon ordre. Un gobelin mort dans un cercle démoniaque au fond des égouts de Bogenhafen, les chairs consumées, les os propres. Et ce matin, une version officielle, une caisse dans un entrepôt, des gardes qui étaient passés à six heures du matin avec leur rapport déjà prêt. Quelqu'un avait devancé leur récit. Quelqu'un qui savait ce qu'il y avait dans les égouts, ou qui avait des raisons de s'assurer que personne d'autre ne le découvrirait.
« Écrasé par une caisse », dit Valdis pour la troisième fois, avec le ton de quelqu'un qui goûte l'absurdité de la chose et ne la trouve pas bonne.
Le Doktor Malthusius se leva, mit son chapeau d'aplomb, et les regarda avec l'expression d'un homme qui a décidé que la meilleure façon de traverser une situation incompréhensible était de la traverser en face.
« Je vous accompagne. »
La foire commençait sa deuxième journée avec l'enthousiasme des choses qui savent qu'elles durent et n'ont pas de raison de se ménager. Les quatre longèrent les allées dans le matin frais de Pflugzeit, le Doktor Malthusius légèrement en avant avec sa redingote et son chapeau haut de forme qui lui ouvraient le passage dans la foule avec une efficacité surprenante, Le Tribunal des Fêtes les attendait.
Le Tireur des Toits
La soirée s'étira doucement, comme les bonnes soirées savent le faire quand personne ne cherche à les retenir. Les nobles partis, la Taverne du Batelier retrouva son atmosphère naturelle, enfumée, bruyante, sans prétention. Uma Mullmauer continuait de servir avec l'efficacité d'une femme qui ne perd pas son temps en gestes inutiles, et le fléau d'armes contre le comptoir brillait tranquillement dans la lumière des chandelles comme un argument toujours disponible. Valdis avait trouvé une table de dés. Elle s'y installa avec la désinvolture de quelqu'un qui rentre chez soi, commanda une autre chope, et entra dans la partie avec ce sourire particulier qu'elle réservait aux jeux et aux gens qu'elle ne connaissait pas encore. Autour d'elle, les habitués du port parlaient de ce que parlent les habitués des ports, des cargaisons retardées, des bateliers impayés, d'une femme aperçue rue des Tanneurs, d'un garde corruptible à la troisième porte ouest. Des rumeurs de gens ordinaires sur des choses ordinaires, qui entraient par une oreille et ressortaient par l'autre sans trouver où s'accrocher. Vonzorg la rejoignit après un moment, s'assit, joua quelques parties avec la concentration appliquée d'un homme qui n'a pas grandi avec les dés mais refuse de perdre sans comprendre pourquoi. Valarzan, lui, resta à la table avec Joseph. Le batelier parlait comme il existait, fort, généreusement, avec des digressions qui menaient parfois quelque part et parfois nulle part, et qui valaient la peine dans les deux cas. Valarzan écoutait, posait une question de temps en temps, et buvait lentement, laissant les heures passer avec la patience d'un homme qui sait que les nuits utiles ressemblent souvent à des nuits perdues. Vers une heure du matin, Joseph posa ses deux mains à plat sur la table avec l'air d'un homme qui vient de prendre une décision importante.
« Le Bérébéli. »
Ce n'était pas une question. Ils ramassèrent leurs affaires. Valdis se leva avec le soin légèrement excessif de quelqu'un qui évalue en temps réel la fiabilité de ses jambes et les trouve satisfaisantes. Joseph ouvrit la marche dans les ruelles d'Altdorf avec la confiance d'un homme qui connaît chaque pavé de ce quartier, titubant légèrement mais sans jamais vraiment dériver de sa trajectoire, le genre d'ivrogne expérimenté qui a intégré la compensation depuis longtemps. La nuit avait avalé la ville. Le brouillard remontait du fleuve en nappes basses qui noyaient les lanternes jusqu'à mi-hauteur, transformant chaque carrefour en une aquarelle grise et silencieuse. Leurs pas résonnaient sur les pavés mouillés. Ce fut Vonzorg qui les vit.
« Deux hommes. Derrière nous. »
Il ne se retourna pas en disant ça, ne ralentit pas, ne changea rien à sa démarche. Juste ces quatre mots, posés à voix basse entre les épaules de ses compagnons. Valarzan jeta un coup d'œil naturel, comme quelqu'un qui vérifie où il met les pieds. Deux silhouettes en noir, à une vingtaine de mètres. Armées de matraques. Qui ne cherchaient pas à se cacher, ce qui était soit de l'arrogance, soit quelque chose de plus calculé.
« Je les ai déjà vus », dit Valarzan. « À notre arrivée. Ils surveillaient le groupe. Ou peut-être moi. »
Un silence de quelques pas.
« Ou Kastor Lieberung », dit Vonzorg.
La ruelle suivante était longue, étroite, bordée de façades aveugles. Joseph et Valdis continuèrent leur chemin, dix mètres devant, Joseph entonnant quelque chose à mi-voix qui ressemblait à une chanson de batelier. Valarzan et Vonzorg ralentirent imperceptiblement, laissant l'écart se creuser. Ils attendirent. Les deux hommes en noir s'engagèrent dans la ruelle. Le premier s'effondra sans un son. Il fut à genoux, puis au sol, en deux secondes, comme si quelqu'un avait simplement coupé les fils qui le tenaient debout. Son compagnon se figea, regarda, et leva les yeux vers les toits avec le réflexe de quelqu'un qui comprend d'où viennent les choses invisibles. Puis il courut. Pas vers l'arrière, vers l'avant, dans la ruelle, droit vers Valarzan et Vonzorg, avec l'énergie désordonnée de quelqu'un dont l'unique pensée est de mettre de la distance entre lui et ce qu'il vient de voir. Il ne parcourut pas cinq mètres. Le carreau d'arbalète le trouva dans la nuque avec une précision qui n'avait rien d'accidentel. Il s'affaissa sur les pavés mouillés dans un silence presque propre, et la ruelle redevint aussi vide et silencieuse qu'elle l'était trente secondes plus tôt.
Valarzan et Vonzorg restèrent immobiles un moment, côte à côte dans le brouillard, regardant les deux corps puis les toits puis les deux corps encore. Les toits ne montraient rien. Le brouillard les avait déjà repris.
La Main Pourpre
Vonzorg s'accroupit près du premier corps. Il fouilla avec les gestes précis de quelqu'un qui a appris à ne pas laisser l'émotion devancer les mains. Une bourse maigre, une dague ordinaire, rien qui raconte une histoire. Il retourna l'homme. Et s'arrêta. La chemise s'était ouverte dans la chute. Sur la poitrine, à gauche du sternum, un tatouage, une main, les doigts écartés, d'un pourpre sombre qui avait dû être vif à une époque et que les années avaient assombri sans effacer. Vonzorg ne bougea pas pendant deux secondes. La ruelle d'Altdorf disparut. Le brouillard disparut. Il avait douze ans et il se tenait dans le froid de la nuit devant ce qui avait été sa maison, les flammes encore hautes, et l'un des hommes gisait là où son père l'avait abattu avant de tomber lui-même, et sur sa poitrine dans l'échancrure de sa chemise brûlée il y avait ce signe, cette main, paume ouverte, que quelqu'un avait gravé dans sa chair pour appartenir à quelque chose ou signaler qu'il lui appartenait. Il avait gravé l'image dans sa mémoire cette nuit-là sans savoir pourquoi. Il le savait maintenant. Il se leva. Passa au second corps. L'ouvrit. La même main. Le même pourpre. La même paume ouverte.
« Vonzorg. »
La voix de Valarzan, basse, depuis l'autre bout de la ruelle. Lui et Valdis surveillaient les toits, la rue, les deux angles, rien ne bougeait, rien ne regardait, le brouillard continuait son travail silencieux. Joseph apparut à l'angle, son embonpoint se découpant dans la brume avec une impatience qui n'avait plus rien de jovial.
« Il faut déguerpir. Maintenant. Avant les témoins. Avant la garde. »
Vonzorg se redressa lentement. Il ne dit rien sur le tatouage. Pas encore, pas ici, pas debout dans une ruelle avec deux cadavres et un batelier qui regardait par-dessus son épaule. Ce genre de chose méritait mieux que ça. Il rangea l'information dans l'endroit de lui-même où il gardait les choses qui comptaient trop pour être dites à la légère, à côté du souvenir des flammes et du nom qu'il cherchait depuis treize ans. Il suivit les autres.
Le Bérébéli dormait sur l'eau noire de la Reik, amarré dans le quartier des docks entre deux coques plus massives qui le faisaient paraître petit sans qu'il le soit vraiment. Une vingtaine de mètres de bois et de goudron, un mât trapu, des cordages bien tenus, le bateau d'un homme qui travaille et qui sait ce qu'il fait. Joseph sauta à bord avec une aisance qui démentait les bouteilles de la soirée, tendit la main pour aider Valdis, grommela quelque chose d'indistinct en direction de ses passagers et disparut sous le pont. Ils s'installèrent comme ils purent dans l'obscurité tiède de la cale, entre les caisses de vin soigneusement arrimées qui sentaient le bois et le raisin. Valdis trouva une position acceptable contre un ballot de corde et ferma les yeux avec la détermination d'une femme qui a bu suffisamment pour dormir n'importe où. Valarzan s'allongea sur le dos, les mains croisées sur la poitrine, les yeux ouverts encore un moment sur les planches du plafond. Vonzorg resta assis un peu plus longtemps que les autres, dans le noir, les genoux remontés contre lui. La main pourpre. Le même tatouage. Treize ans plus tard, à des lieues de Kemperbad, sur la poitrine de deux hommes qui suivaient quelqu'un dans une ruelle d'Altdorf, quelqu'un qui s'appelait peut-être Kastor Lieberung, ou peut-être Valarzan, et peut-être ni l'un ni l'autre. Le culte n'avait pas disparu. Il n'avait jamais disparu. Il était juste ailleurs. Le Bérébéli se balançait doucement sur le courant, et peu à peu le rythme de l'eau fit ce que la volonté n'aurait pas réussi, Vonzorg ferma les yeux, et la nuit finit par prendre ce qui lui restait. Demain, le fleuve. Demain, Bogenhafen.
Les Marques de la Nuit
Quatre heures du matin. Vonzorg se redressa dans le noir, le souffle court, la chemise collée à la peau. Autour de lui le Bérébéli se balançait avec la régularité indifférente du courant, Valdis dormait toujours contre ses cordes, Valarzan respirait lentement dans l'obscurité. Le cauchemar s'effaçait déjà par les bords, comme tous les cauchemars, mais le centre tenait encore, des flammes vertes, pas le feu ordinaire qui consume et noircit, autre chose, quelque chose qui brûlait avec une intention. Une ville. Des cris qui n'avaient plus de gorge pour les porter. Des bâtiments dont les formes restaient floues, insaisissables, sauf un, grand, massif, une architecture qu'il ne reconnaissait pas encore mais dont la silhouette s'était gravé quelque part derrière ses yeux avec la précision d'une chose importante. Il monta sur le pont. L'air d'Altdorf la nuit sentait le fleuve, le goudron et la fumée froide. Des lanternes se reflétaient sur l'eau noire en longues traînées jaunes. Il s'assit contre le mât, sortit son carnet, et dessina pendant qu'il pouvait encore, les contours du bâtiment, ce qu'il en restait, les proportions, les détails qui persistaient avant que le sommeil ne revienne les brouiller. Sa main travaillait vite, sans chercher la beauté, juste la fidélité. Quand il eut fini, il resta là un moment à regarder le dessin dans la lumière maigre des quais. Une ville en feu. Des flammes vertes. Il ne savait pas encore ce que ça voulait dire. Mais il avait appris très tôt que les choses qu'on prend la peine de dessiner à quatre heures du matin méritent qu'on les garde.
À sept heures, une odeur de pain chaud monta de la cale. Valarzan ouvrit les yeux le premier, méfiant par habitude, puis reconnut l'odeur et se détendit d'un demi-degré. Valdis émergea de ses cordes avec la lenteur digne d'une personne qui négocie un traité de paix avec son propre crâne. Vonzorg avait trouvé ce qu'il fallait dans les provisions de Joseph et préparé le petit déjeuner avec la même application tranquille qu'il mettait à tout le reste, parce que les gens qui ont faim font de mauvaises décisions, et qu'ils avaient une journée importante devant eux. Ce fut Valdis qui le vit en premier. Elle s'arrêta, tête inclinée, avec l'expression de quelqu'un qui cherche ce qui a changé dans un tableau familier.
« Ta mèche. »
Vonzorg leva la main vers ses cheveux sans comprendre d'abord. Ses doigts trouvèrent ce que ses yeux ne pouvaient pas voir, une mèche, sur le côté gauche, qui n'avait pas la même texture que les autres. Il la ramena devant son visage. Blanche. D'un blanc complet, propre, définitif, qui n'avait rien à voir avec l'âge. Elle n'était pas là hier soir. Valarzan le regarda sans rien dire pendant un moment. Puis ses yeux descendirent vers la cape de Valdis, pliée à côté d'elle, le bleu profond qu'elle avait toujours porté depuis Kemperbad.
« Ta cape. »
Valdis se retourna. La prit. La tint à la lumière. Grise. D'un gris terne et uniforme, comme si la couleur avait été aspirée pendant la nuit. Joseph choisit ce moment pour émerger de sa cabine en bougonnant, regarda la scène, et hocha la tête avec la satisfaction amère d'un homme dont les pires convictions se trouvent confirmées.
« Je vous l'avais dit. Les magiciens corrompent cette ville. Tout ce qu'ils touchent finit par tourner. »
Il les regarda tous les trois avec une sympathie teintée de méfiance.
« Midi. Je pars à midi, avec vous ou sans vous. »
La matinée passa en emplettes et en affaires courantes, les vêtements qu'ils n'avaient pas pu acheter la veille à cause de la parade, quelques provisions, des menus achats que trois personnes en route pour une foire commerciale de province peuvent raisonnablement justifier. Altdorf grondait autour d'eux avec son indifférence habituelle aux histoires individuelles. Ils se rendirent ensuite à l'adresse qu'on leur avait communiquée pour l'offre du prince Von Tasseninck. La déception fut brève et sans appel. Le prince était parti. Une dizaine de jours plus tôt, avec les mercenaires déjà engagés pour la mission. Direction Bogenhafen. Ils ressortirent dans la rue sans s'attarder.
« Bogenhafen », dit Valdis.
« Bogenhafen », confirma Valarzan.
Ils étaient de retour au Bérébéli peu avant midi quand ils virent la tête de Joseph. Le batelier n'était plus l'homme jovial de la veille. Il les attendait sur le pont, les épaules rentrées, un œil sur les quais, avec cette façon d'exister qu'ont les gens qui veulent prendre moins de place que d'habitude.
« On part maintenant », dit-il sans préambule. « Tout de suite. »
Il baissa la voix.
« Sur les quais, ce matin. Les deux nobles d'hier soir, Jacob et Henry. On les a trouvés morts. Sur les quais. » Il les regarda tous les trois. « Des témoins ont parlé. L'altercation à la taverne. Vos descriptions circulent. Le guet vous cherche. »
Le silence dura exactement le temps nécessaire.
« La cale », dit Vonzorg.
Ils descendirent sans discussion, se glissant entre les caisses de vin dans l'obscurité familière, pendant que Joseph détachait les amarres avec une hâte soigneusement contenue, assez vite pour partir, pas assez pour attirer l'attention. Le Bérébéli s'écarta du quai doucement, pris par le courant, et pendant une heure entière ils restèrent dans le noir et le silence de la cale, sentant le mouvement de l'eau sous la coque, écoutant les bruits du quai s'éloigner progressivement, les cris des débardeurs, le claquement des voiles des autres bateaux, les ordres lancés d'un quai à l'autre. Puis Joseph frappa deux coups sur le plancher du pont. Ils montèrent. Autour d'eux, le Reiksport s'étendait, le grand port d'Altdorf, immense, grouillant, avec ses dizaines de bateaux et ses centaines d'hommes qui ne regardaient pas dans leur direction. La ville rétrécissait derrière eux, ses murailles blanches se fondant dans le gris du ciel de Jahrdrung. Valarzan regarda Altdorf disparaître sans expression particulière. Deux nobles morts. Le guet à leurs trousses. Un tireur sur les toits dont ils ne sauraient peut-être jamais le nom. Une main pourpre tatouée sur la poitrine de deux hommes dans une ruelle. Et quelque part dans cette ville qu'ils laissaient derrière eux, derrière une porte cochère, des gens qui avaient cru s'adresser à Kastor Lieberung.
« Bogenhafen », dit Joseph depuis la barre, d'une voix qui avait retrouvé un peu de sa couleur habituelle maintenant que les quais d'Altdorf n'étaient plus qu'une ligne à l'horizon.
Eaux Calmes
L'après-midi s'écoula sur l'eau avec la lenteur apaisante des choses qui n'ont pas d'autre choix que de prendre leur temps. Le Reik était large et généreux à la sortie d'Altdorf, mais il se rétrécit progressivement à mesure qu'ils s'en éloignaient, et la grande écluse qui marquait l'entrée du canal de Weisbruck les accueillit en fin d'après-midi dans un concert de grincements de bois et de claquements d'eau. Les portes massives se refermèrent derrière eux avec la solennité d'une chose qui n'est pas pressée, le niveau monta, et le Bérébéli fut déposé de l'autre côté dans un monde différent.
Le canal de Weisbruck n'avait rien du fleuve. À certains endroits il rétrécissait à moins de huit mètres, les berges se resserrant de chaque côté comme des mains qui hésitent à se refermer. Joseph manœuvrait avec la précision tranquille d'un homme qui a fait ce passage assez de fois pour en connaître les caprices, les bancs de vase, les courants contraires aux coudes, les endroits où un bâtiment d'un mètre de trop finit couché sur le flanc. Le Bérébéli passait, de justesse parfois, avec cette désinvolture des bateaux bien tenus par des mains qui les connaissent. Le soir trouva le canal trop étroit et la lumière trop maigre pour continuer sans risque. Joseph amarra contre une rive herbeuse, quelque part entre deux bourgades sans nom, et la nuit de Jahrdrung s'installa sur eux avec son froid habituel et son silence de campagne, différent du silence de la ville, plus vaste, moins peuplé de choses qu'on ne voit pas. Ils avaient quitté Altdorf trop tard pour atteindre la première auberge-relais. Ce n'était pas grave. Le Bérébéli était un toit.
Le matin arriva avec la brume et des bruits de sabots. Douze chevaux, à l'oreille, Valarzan les compta avant même d'avoir regardé. Patrouilleurs fluviaux, remontant la rive du canal depuis Altdorf.
« La cale », dit Valarzan.
Vonzorg et lui disparurent sous le pont sans un mot de plus. Valdis resta sur le pont, s'appuya contre le bastingage avec l'air décontracté de quelqu'un qui profite de l'air du matin, et attendit.
Joseph sortit de sa cabine au bon moment, se gratta la barbe, et salua les patrouilleurs avec le naturel d'un homme qui n'a strictement rien à cacher et trouve l'heure matinale un peu agressivement choisie pour les visites. e sergent en tête mit sa troupe au pas et s'arrêta à hauteur du Bérébéli. Son regard passa sur le bateau, sur Joseph, sur Valdis, avec la méthode d'un homme qui fait son travail.
« Batelier. Vous remontez d'Altdorf ? »
« Weisbruck. Cargaison de vin. »
Le sergent hocha la tête. Son cheval s'ébroua dans le froid.
« Prévenez-en ceux que vous croiserez en route, des hommes-bêtes ont été signalés à deux jours de Bogenhafen. Restez sur le canal. Ne vous éloignez pas des rives balisées. »
« Je ferai passer le mot », dit Joseph. « Merci de la prévenance. »
Les patrouilleurs reprirent leur route vers le nord, leurs chevaux disparaissant progressivement dans la brume le long de la berge. Vonzorg et Valarzan remontèrent de la cale quand le bruit des sabots ne fut plus qu'un souvenir.
« Des hommes-bêtes », dit Vonzorg. « À deux jours de Bogenhafen. »
« Sur notre route », dit Valarzan.
Joseph regardait déjà les amarres.
« On bouge. »
Le soir suivant, le Bérébéli atteignit le quai d'un village-relais, quelques maisons, une taverne, des anneaux d'amarrage usés par des années de passage. La première véritable escale depuis Altdorf. Joseph et Valdis descendirent à terre. Les trois compagnons avaient passé la journée à travailler sur le bateau, calfatage, cordages, pont à récurer, menus travaux que Joseph désignait avec la désinvolture d'un homme qui sait exactement ce qu'il demande et combien ça vaut. Ce n'était pas du grand commerce, mais c'était honnête : gîte et repas assurés, et une rémunération promise à l'arrivée à Bogenhafen.
La taverne du village était petite et sans caractère, mais elle était chaude et le vin ne coûtait pas les yeux de la tête. Valdis s'y installa avec le naturel de quelqu'un qui a fait de toutes les tavernes de l'Empire sa seconde maison. Elle repéra le groupe assez vite, cinq hommes à une longue table, des instruments de mesure et des rouleaux de parchemin éparpillés entre leurs chopes, des discussions techniques qui flottaient au-dessus de leurs têtes comme une langue étrangère. Des ingénieurs, à leur allure. De Nuln, à leur accent. La conversation vint facilement, comme elle venait toujours avec Valdis. Les hommes parlèrent de leur mission avec l'enthousiasme des techniciens qui ont un projet concret entre les mains, des tours de signalisation, le long du Reik, de Nuln jusqu'aux frontières nord. Un édit récent de l'Empereur, dit l'un d'eux en baissant légèrement la voix, comme si le sujet avait des bords délicats. Karl Franz voulait un réseau de communication indépendant. Indépendant des Collèges de Magie, qui assuraient jusqu'alors les transmissions à longue distance entre les grandes cités.
« Il se méfie d'eux ? » dit Valdis.
L'ingénieur haussa les épaules avec la prudence d'un homme qui a une opinion et préfère ne pas la signer.
« Il construit des tours », dit-il. « Vous en tirez les conclusions que vous voulez. »
Valdis rentra au Bérébéli avec cette information rangée soigneusement, l'Empereur qui coupe les fils entre lui et les Collèges de Magie, au moment même où des bruits de crises circulent sur ces mêmes Collèges. Peut-être rien. Peut-être un fil de plus dans une tapisserie qui commençait à avoir beaucoup de fils.
La nuit passa. Le canal reprit. La journée s'écoula entre les berges, les méandres, le travail et le silence. Et à la tombée de la nuit du lendemain, le canal s'élargit, les lumières se multiplièrent sur les rives, et Weisbruck apparut dans le crépuscule, une grande bourgade animée dont les quais s'étiraient le long de l'eau, chargés de bateaux, de marchandises et de tout ce bruit particulier aux endroits où le commerce et le fleuve se rencontrent depuis assez longtemps pour avoir trouvé leur rythme. Joseph laissa échapper quelque chose entre le soupir et le sourire, les mains sur la barre.
« Weisbruck. »
La première étape avant Bogenhafen. Et Bogenhafen n'était plus très loin.
Les Quais ont des Yeux
Joseph les quitta sur le quai avec une tape dans le dos et cette façon qu'il avait de rendre les départs anodins.
« Des affaires. Je vous retrouve plus tard sur le Bérébéli. »
Il disparut dans la foule de Weisbruck sans se retourner, son embonpoint se frayant un chemin entre les débardeurs et les marchands avec une efficacité qui forçait l'admiration. Valarzan ne le regarda pas partir. Ses yeux étaient déjà sur les quais. L'homme était là, à une trentaine de mètres, appuyé contre une bollard avec la désinvolture calculée de quelqu'un qui observe sans vouloir en avoir l'air. Armure de cuir et mailles, arbalète dans le dos, et sur le cou cette cicatrice épaisse et ancienne qui courait de l'oreille jusqu'à la clavicule comme une signature. Valarzan l'avait vu à Altdorf, le jour de leur arrivée, dans la foule, au moment où les deux hommes en noir s'étaient engouffrés dans la porte cochère. Leurs regards se croisèrent. L'homme se redressa, se retourna, et disparut dans l'auberge qui donnait sur les quais, une bâtisse sombre à l'enseigne de l'Or Noir, dont le nom était peint en lettres dorées sur un fond aussi peu accueillant que possible.
« Tu l'as vu », dit Vonzorg. Ce n'était pas une question.
« Je l'ai vu. »
Valdis les regarda tous les deux.
« Quelqu'un va m'expliquer ? »
Valarzan choisit ses mots avec ce soin particulier qu'il réservait aux choses qu'il ne voulait pas entièrement dire. Il leur parla des deux hommes en noir à Altdorf, du signe, de la porte cochère. Il s'arrêta là, suffisamment en retrait de la vérité pour que le silence autour de ses mots soit plus éloquent que ce qu'il avait prononcé. Valdis le regarda un moment.
« Tu ne nous dis pas tout. »
« Je vous dis ce que je sais. »
« Ce n'est pas la même chose. »
Un silence bref, tendu, le genre qui ne se résout pas parce que les deux parties ont raison. Vonzorg posa une main à plat sur la question et l'écarta.
« L'auberge. On y va. »
L'Or Noir était plein comme une barrique un soir de foire, débardeurs, bateliers, marchands de passage, gens du cru qui avaient trouvé là leur point d'ancrage habituel. La fumée des pipes et des chandelles formait un plafond bas et jaune au-dessus des têtes. Le bruit était constant, varié, le genre de fond sonore qui protège les conversations autant qu'il les noie. L'homme à la cicatrice n'était nulle part. Valdis alla au comptoir avec son sourire de façade le mieux calibré et posa la question à l'aubergiste avec la désinvolture d'une amie qui cherche quelqu'un. L'homme haussa les épaules, trop de monde, pas assez de mémoire pour les visages. Rien à faire de ce côté-là. Valarzan et Vonzorg firent le tour de la salle, des couloirs, des recoins, avec la méthode de deux hommes habitués à chercher ce qui ne veut pas être trouvé. L'escalier, le fond de salle, la porte vers les cuisines, rien de suspect, rien qui ressemble à une cache ou à une sortie précipitée. L'homme s'était volatilisé dans la foule ou par une issue que la salle commune n'offrait pas à la vue. Ils se mêlèrent à la clientèle. Les questions prirent du temps et de la bière, mais les bateliers et les débardeurs parlent volontiers quand on sait écouter. Kastor Lieberung, le nom ne disait rien à personne, pas une réaction, pas un cillement. Mais l'homme à la cicatrice, lui, avait laissé une trace. Il était arrivé la veille au soir. Il s'appelait Adolphus Kuftsos. Et dans le Reikland, ce nom-là se murmurait avec le respect prudent qu'on réserve aux outils dangereux, un chasseur de primes, expérimenté, efficace, le genre d'homme qu'on engage quand on veut être sûr que la cible ne court plus. Valdis posa sa chope.
« On ne dort pas sur le Bérébéli ce soir. »
Personne ne protesta. Elle avait dit tout haut ce que les deux autres pensaient depuis cinq minutes. Le dortoir de l'Or Noir était plus honnête que confortable, des paillasses étroites, des voisins aux ronflements créatifs, une fenêtre qui fermait mal. Mais c'était un endroit où Adolphus Kuftsos ne savait pas qu'ils dormaient, et pour cette nuit-là c'était la qualité qui comptait. Valarzan s'endormit en dernier, les yeux au plafond, la main proche de son épée. Un chasseur de primes. Dans le Reikland. Qui les surveillait depuis Altdorf. Kastor Lieberung était peut-être attendu à Bogenhafen pour un héritage. Mais quelqu'un d'autre l'attendait peut-être pour autre chose.
À l'aube, ils rejoignirent le Bérébéli discrètement, trouèrent Joseph déjà à la barre avec ses yeux de quelqu'un qui n'a pas beaucoup dormi mais qui a conclu des affaires satisfaisantes. Il ne posa pas de questions sur leur nuit. Ils n'en posèrent pas sur la sienne. Le Bérébéli quitta les quais de Weisbruck dans la lumière grise du matin, laissant le canal derrière lui pour s'engager sur la Bogen, une rivière plus vive, plus étroite, qui descendait directement vers Bogenhafen avec l'impatience d'une eau qui sait où elle va. Bogenhafen était au bout. La Schaffenfest, le prince Von Tasseninck, l'héritage de Kastor Lieberung, les ombres du prophète d'Altdorf, tout ça attendait au bout de cette rivière. Et peut-être aussi Adolphus Kuftsos.
Eaux Sombres, Forêts Plus Sombres
La Bogen était une rivière sérieuse. Pas hostile, juste sérieuse, avec ce caractère des eaux qui ont traversé des pays anciens et ne voient pas la nécessité de s'en excuser. Les berges changèrent progressivement à mesure qu'ils s'éloignaient de Weisbruck, les champs cultivés et les vergers laissèrent place à quelque chose de plus sombre, de plus dense, des forêts qui commençaient au bord de l'eau et s'enfonçaient vers l'intérieur sans qu'on puisse en voir la limite. Des arbres anciens, serrés les uns contre les autres comme des hommes qui se méfient de l'espace entre eux. Le Bérébéli était entré dans le duché de Saponatheim.
Les rives portaient les marques d'un pays qui avait connu plus de prospérité qu'il n'en vivait, des ruines affleuraient ici et là entre les arbres, fondations noircies, pans de murs effondrés que la végétation réclamait patiemment. Des bourgades entières avaient disparu, remplacées par le silence et les ronces. Ce qui restait de vivant se tenait serré et fortifié, des villages ceints de palissades dont les tours de guet portaient des torches même en plein jour. Et puis il y avait ce que les patrouilleurs fluviaux avaient dit. Valarzan passa l'après-midi sur le pont, debout à la proue, les yeux sur les berges. Pas avec l'agitation de quelqu'un qui cherche, avec la patience tranquille de quelqu'un qui attend que quelque chose se montre. Vonzorg consultait ses cartes en silence. La rivière coulait. Les forêts regardaient.
Le soir amena Neinlehem, un village fortifié qui s'accrochait aux murs du château du baron de Krieger comme si la proximité du pierre était en elle-même une protection. Les palissades étaient hautes et récentes, le bois encore clair par endroits, ajouté à la hâte sur des fondations plus anciennes. Valarzan resta sur le Bérébéli.
« Je surveille », dit-il simplement.
Joseph haussa les épaules avec la philosophie d'un homme qui ne discute pas les décisions des autres quand elles ne le concernent pas, et descendit à quai avec Vonzorg et Valdis. La taverne de Neinlehem était petite, basse de plafond, et remplie de gens qui buvaient avec l'application de ceux qui ont des raisons sérieuses de le faire. Les conversations restaient courtes, les regards revenaient régulièrement vers les fenêtres donnant sur la palissade. On buvait, on ne riait pas beaucoup, et on rentrait tôt. La nuit passa sans incident. Sur le Bérébéli, Valarzan veilla jusqu'à ce que le silence soit suffisamment régulier pour mériter confiance. Le lendemain matin, il annonça sa décision au moment où Joseph larguait les amarres.
« Je ne travaille plus sur le bateau. »
Joseph le regarda.
« Je surveille les berges. »
Joseph regarda les berges. Regarda Valarzan. Hocha la tête avec l'expression d'un homme qui calcule et trouve le compte acceptable. Ce fut ainsi que Valarzan passa la journée, debout, mobile, les yeux sur les deux rives alternativement, une main proche de son épée sans jamais la toucher vraiment. Vonzorg travailla en silence, à l'affût lui aussi mais différemment, avec cette vigilance périphérique qu'il avait développée dans les rues de Kemperbad. Valdis observait les forêts avec une nonchalance qui n'était qu'à moitié feinte.
Rien ne vint. Mais rien ne venait pas de la même façon qu'avant. Ce rien-là avait une texture, une densité, le silence d'une forêt qui contient quelque chose plutôt que le silence d'une forêt vide. En fin d'après-midi, la rivière s'élargit légèrement et les premières maisons du village ceignant le château du duc de Saponatheim apparurent sur les rives. Plus grand que Neinlehem, mieux fortifié, avec des tours de guet espacées régulièrement le long de la palissade et des sentinelles visibles à chacune d'elles.
Ils apprirent les nouvelles en amarrant. Le duc était à Bogenhafen depuis une dizaine de jours, parti préparer le tournoi de chevaliers qui accompagnerait la Schaffenfest, avec une bonne partie de sa garde. L'intendant qui assurait la régence en son absence avait l'air d'un homme qui gère une situation pour laquelle il n'avait pas été formé, les mâchoires serrées, les épaules hautes, la politesse tendue de quelqu'un qui compte les jours. Il avait envoyé demander des renforts à Altdorf dès la première semaine. Les attaques d'hommes-bêtes s'étaient intensifiées depuis le départ du duc, comme si quelque chose dans les forêts avait senti l'allègement des défenses et décidé d'en profiter. La nuit n'était pas encore complète quand le feu apparut. Loin, derrière la ligne des arbres, une lueur orange qui pulsait avec l'irrégularité des choses qui brûlent parce qu'on y a mis le feu plutôt que parce qu'elles brûlent d'elles-mêmes. Personne ne dit rien dans la taverne. Les gens regardèrent, échangèrent des regards, et attendirent avec la résignation de ceux qui savent que regarder est tout ce qu'il y a à faire pour l'instant. Une heure passa. Puis les bruits de pas et de sabots arrivèrent ensemble, la troupe de patrouilleurs d'Altdorf et des hommes du duc, entrant par la porte principale dans le halo des torches des sentinelles. Ils étaient couverts de boue et de sang séché, les armes encore dégainées pour certains, les visages portant cette expression particulière des combattants qui reviennent de quelque chose qu'ils n'ont pas choisi d'affronter ce soir-là.
Une dizaine d'hommes-bêtes abattus, dit le sergent en entrant dans la taverne mais deux patrouilleurs d'Altdorf ne revenaient pas. Et un homme du duc non plus. La taverne absorba l'information en silence.
Trois hommes pour une dizaine de bêtes. Le genre de comptabilité qui n'apporte aucune satisfaction même quand les chiffres penchent du bon côté. Les trois compagnons restèrent à leur table un moment encore, laissant la soirée se défaire autour d'eux. Les survivants buvaient avec cette soif des gens qui reviennent de loin, les villageois parlaient à voix basse, quelques-uns pleuraient discrètement dans les coins, des femmes dont les maris étaient dans la troupe et qui attendaient de savoir si le leur faisait partie des revenants ou des autres. Valdis regarda son verre sans le toucher pendant un long moment.
« On veille encore un peu », dit-elle.
Personne ne proposa d'aller dormir. La nuit finit par s'installer pour de bon, avec son lot de ronflements épars et de silences habités. Dehors les torches des sentinelles continuaient leur ronde, et les forêts de Saponatheim restèrent cette nuit-là à leur place, sombres, denses, et patientes.
Bogenhafen en vue
Le matin trouva les trois compagnons fatigués de leur veille mais debout, avec ce silence particulier des gens qui ont passé une nuit à attendre quelque chose qui n'est pas venu et ne savent pas encore si c'est une bonne nouvelle. Joseph largua les amarres sans cérémonie et la Bogen reprit ses droits.
« Ce soir », dit-il en manœuvrant hors du quai, « il n'y a rien. Pas de village, pas de relais. On s'amarrera où on pourra. »
Il dit ça sans inquiétude particulière, le ton d'un homme qui a fait cette route assez de fois pour savoir ce qu'elle réserve à cet endroit précis. Valarzan hocha la tête et reprit sa position à la proue. Les forêts de Saponatheim continuèrent de défiler, aussi denses et silencieuses que la veille, gardant leurs secrets avec la patience séculaire des choses qui n'ont pas d'urgence. Le temple apparut en fin de journée, sur la rive droite, à l'endroit où la rivière formait un coude tranquille avant de reprendre son cours. Ce n'était pas grand, une bâtisse de pierre basse, ancienne, avec un embarcadère de bois qui avait connu de meilleures années mais tenait encore. Une effigie de Bogenauer regardait le fleuve depuis le fronton, les bras légèrement écartés dans le geste d'accueil ou de bénédiction que les sculpteurs réservent aux divinités des eaux. Joseph amarra le Bérébéli avec le respect discret d'un homme de rivière en présence d'une chose qui le concerne.
« Bogenauer », dit-il simplement. « Fondateur de Bogenhafen. Patron des bateliers et des pêcheurs de la Bogen. » Il regarda le temple une seconde. « Plus de prêtre ici depuis longtemps. Juste un oratoire. Mais ça compte quand même. »
Ils entrèrent. L'intérieur sentait la pierre froide, la cire ancienne et quelque chose d'indéfinissable, la rivière, peut-être, qui s'infiltrait dans les murs depuis assez longtemps pour en faire partie. Un autel simple, quelques ex-votos accrochés aux murs par des bateliers de passage, des cierges consumés jusqu'à la garde dans leurs chandéliers de fer. Vonzorg posa une offrande de nourriture sur l'autel avec le soin d'un homme qui croit à la valeur des gestes même quand leur destinataire n'a pas de forme précise. Du pain, un peu de viande séchée, ce qu'on a quand on est en route. Valdis s'arrêta devant l'effigie, les mains le long du corps, et dit une prière courte, les lèvres à peine remuées. Pas d'ostentation, pas de formule apprise, juste quelques mots à voix basse adressés à quelque chose de plus grand qu'elle, par une femme qui n'en faisait pas souvent mais savait quand ça s'imposait. Ce fut Valarzan qui surprit tout le monde. Il resta le plus longtemps devant l'autel, immobile, puis détacha lentement l'une de ses dagues de sa ceinture, une bonne lame, utile, pas ornementale et la posa sur la pierre avec une délicatesse qui n'appartenait pas à ses gestes habituels. Il n'expliqua rien. Personne ne demanda. Ils ressortirent dans le soir qui tombait sur la Bogen. Valarzan prit la première veille. La forêt était sombre et les bruits qu'elle produisait étaient exactement les bruits normaux des forêts la nuit, exactement les bruits que ferait aussi une forêt qui contenait autre chose que des animaux ordinaires. La distinction était impossible à établir avec certitude, et c'est cette incertitude-là qu'il surveillait, assis sur le pont, la couverture sur les épaules, les yeux alternants entre les deux rives et le ciel. La journée de surveillance avait accumulé une fatigue qu'il n'avait pas vraiment sentie venir. Elle arriva d'un coup, comme toujours, et malgré lui ses paupières cherchèrent des compromis, puis des arrangements, puis cessèrent de négocier. Il s'endormit sur le pont, sous sa couverture, la tête légèrement inclinée contre le mât, pendant que la Bogen coulait doucement sous la coque et que les forêts de Saponatheim faisaient ce qu'elles voulaient. La nuit passa. Rien ne vint.
Le 33ème jour de Jahrdrung se leva avec une clarté différente, quelque chose dans la lumière qui avait changé, ou peut-être seulement dans la façon de la regarder quand on sait ce que le jour va apporter. Vonzorg le savait dès le matin, sa carte consultée avant même le petit déjeuner. Aujourd'hui. Bogenhafen aujourd'hui. La Bogen semblait le savoir aussi, plus large ici, plus assurée, avec ce caractère des eaux qui approchent de leur destination et n'ont plus de détours à faire. Les rives s'ouvrirent progressivement, la forêt recula, et dans l'après-midi apparurent les premières fermes, les premiers pontons privés, les premiers signes d'une agglomération qui s'étend au-delà de ses murs. Joseph ne dit plus grand chose. Il tenait sa barre avec une satisfaction tranquille d'homme qui arrive quelque part qu'il connaît et aime. Valarzan s'était posté à la proue depuis une heure, debout, immobile, les yeux vers l'aval. Ce fut vers dix-neuf heures. Les lumières apparurent d'abord, des centaines de lumières, plus que ce qu'un village pouvait contenir, accrochées à des hauteurs différentes comme des étoiles posées trop bas. Puis les silhouettes se précisèrent dans le crépuscule de Jahrdrung, des tours, des toits, des quais chargés de bateaux, et au-dessus de tous les drapeaux de la Schaffenfest qui claquaient dans le vent du soir. Bogenhafen.
L'Auberge de la Diligence
24 Jahrdrung, 2512. Route du Reikland, à six jours d'Altdorf.
Le Reikland ne fait pas de cadeaux en ce mois de Jahrdrung. La pluie tombait depuis l'aube, fine et obstinée, de celle qui ne cherche pas à impressionner mais s'infiltre partout, dans les cols de manteau, dans les bottes, dans l'humeur. La forêt qui bordait la route n'offrait qu'une illusion d'abri : les branches nues de l'hiver finissant, laissaient passer l'eau avec une indifférence souveraine, et la boue avalait les pas avec un bruit mou et répété qui finit par devenir une torture à part entière. Valdis marchait en tête, la capuche rabattue sur le visage, les mains enfoncées dans les poches de sa cape. Elle n'avait pas dit grand-chose depuis des heures, ce qui, pour ceux qui la connaissaient, était soit mauvais signe, soit le simple résultat du froid. Probablement les deux. Vonzorg suivait, son grimoire serré contre lui sous l'abri précaire de sa gibecière, ses sacoches de cartes heureusement enveloppées de cuir huilé. Il comptait ses pas sans s'en rendre compte, une vieille habitude de cartographe : estimer la distance parcourue, deviner celle qu'il restait. Six jours. Six jours si les jambes tenaient et si la route ne se transformait pas entièrement en bourbier. Valarzan fermait la marche en silence, les yeux levés vers les arbres de temps à autre avec cette vigilance tranquille qui ne le quittait jamais vraiment. Ce fut Valdis qui la vit la première, une lueur jaune entre les troncs, lointaine mais réelle, une promesse de feu et de toit.
« Une auberge. » Elle s'arrêta net, et Vonzorg faillit lui rentrer dedans. « Il y a une auberge. »
« J'ai des yeux », dit Vonzorg.
« Alors marche plus vite. »
L'auberge-relais se dressait au bord de la route comme un vieux soldat qui aurait décidé de ne plus bouger quoi qu'il arrive. Ses murs de pierre sombre suintaient l'humidité, son enseigne grinçait dans le vent, mais ses fenêtres brillaient d'une lumière chaude et ses cheminées crachaient une fumée épaisse qui sentait le bois et la viande. Pour trois voyageurs trempés jusqu'aux os après une journée de marche sous la pluie froide de Jahrdrung, c'était peu ou prou le paradis. Leur but était simple : trouver au plus vite une diligence. Le prince Von Tasseninck, actuellement à Altdorf, cherchait de valeureux aventuriers pour une mission dans les Montagnes Grises, dangereuse, disait l'offre, mais grassement rémunérée. À six jours de marche de la capitale, chaque jour perdu sur cette route de boue était un jour de trop. Une diligence pouvait réduire ce voyage à deux jours. Il fallait s'en assurer cette nuit. Valarzan poussa la porte. La chaleur les frappa comme une gifle bienveillante.
L'intérieur était vaste, enfumé, et vivant de cette vie particulière aux relais de route : une chaleur gagnée à coups de bûches et de corps entassés, une lumière dorée qui faisait paraître le monde dehors encore plus hostile qu'il n'était. Valarzan laissa son regard faire le tour de la salle avant même que ses pieds aient franchi le seuil, une vieille habitude, aussi naturelle que respirer.
Dans un coin, trois femmes. La première avait vingt ans à peine, mise soignée, port altier, et le regard qu'elle leva brièvement sur les nouveaux arrivants contenait tout ce qu'une noble de province peut distiller de mépris poli avant de retourner à son assiette. À sa gauche, une jeune fille de seize ans, dame de compagnie à n'en pas douter, qui les observa elle avec une curiosité vite réprimée. La troisième ne regardait pas les arrivants, elle regardait la salle entière, dos au mur, main posée près du pommeau de son épée, armure de cuir, visage fermé. Une garde du corps qui effectuait son travail. Près du feu, un jeune homme seul n'avait pas levé les yeux. Un livre épais absorbait toute son attention, et le reste du monde semblait avoir cessé d'exister pour lui.
Au comptoir, deux hommes en habit de cocher menaient une bataille bruyante contre une rangée de bouteilles qu'ils semblaient en train de perdre. Ils riaient fort, chantaient faux, et semblaient trouver l'ensemble parfaitement satisfaisant. Un peu plus loin sur le même comptoir, un gentilhomme sirotait un verre de vin avec l'aisance de quelqu'un qui n'est jamais vraiment pressé, et leur adressa en les voyant entrer un sourire aimable, celui d'un homme habitué aux salles communes et aux visages nouveaux. Derrière le zinc, un homme d'une trentaine d'années, maigre, efficace, essuyait des verres avec la concentration de quelqu'un qui préfère les objets aux conversations. Ils n'eurent pas le temps d'aller plus loin.
« Bienvenue, bienvenue ! »
L'homme qui fonçait vers eux avec un sourire large comme une porte de grange était bedonnant, chaloupant légèrement à chaque pas, et dégageait cette chaleur particulière des gens qui ont fait de l'hospitalité une vocation sincère. Gustav, l'aubergiste, les saisit presque par les épaules et les guida vers une table au plus près de la cheminée avec l'autorité bienveillante d'un berger expérimenté.
« Alors, d'où venez-vous ? Vous allez à Altdorf, je parie ? Par ce temps, les dieux soient loués que vous ayez trouvé la route ! Vous avez faim ? Bien sûr que vous avez faim ! »
Les questions se succédaient sans vraiment attendre de réponses. Valdis, qui commençait à sentir la chaleur du feu dénouer quelque chose dans ses épaules, décida que Gustav était un homme avec lequel elle s'entendrait probablement très bien. Ils commandèrent une bière locale et un repas, et à peine Gustav reparti vers ses fourneaux, Valdis posa les coudes sur la table avec l'air de quelqu'un qui a déjà pris une décision.
« Les cochers. » Elle inclina la tête vers les deux hommes au comptoir. « Pendant qu'ils sont encore capables de parler. »
Valarzan était déjà debout. Les deux hommes les accueillirent avec l'enthousiasme caractéristique de gens qui ont bu suffisamment pour trouver tout le monde sympathique. Oui, ils conduisaient une diligence. Oui, ils partaient pour Altdorf. Oui, il restait de la place, une seule à l'intérieur, et deux sur le toit.
« Par ce temps », dit Valdis en regardant les cochers.
« Le tarif c'est le tarif », dit le premier cocher avec un haussement d'épaules philosophique.
Ce qui suivit fut bref mais animé. Valdis négocia avec le sourire appliqué de quelqu'un qui a appris très tôt que le mot juste vaut parfois mieux qu'une bourse bien garnie, Valarzan appuya d'un silence pesé au bon moment, et l'affaire fut conclue : départ le lendemain à huit heures et demie, destination Altdorf. Ils apprirent au passage que tous les occupants de l'auberge ce soir-là feraient partie du convoi, à l'exception de Gustav et de Hernin, le barman taciturne derrière son comptoir. Deux jours. Ils seraient à Altdorf dans deux jours.
Pendant ce temps, Vonzorg n'avait pas bougé de la table. Mais ses yeux, eux, n'avaient pas chômé. Le jeune homme près du feu et son livre épais l'intriguaient, quelque chose dans la façon dont il tournait les pages, méthodique, concentré, comme si chaque ligne méritait d'être pesée avant d'être absorbée. Vonzorg essaya d'en déchiffrer le titre depuis sa chaise. Trop loin. Il se leva. Il s'approcha. Racla la gorge une fois. Puis deux. Le jeune homme finit par lever les yeux avec l'expression légèrement peinée de quelqu'un qu'on arrache à un endroit où il faisait bon être.
« Excuse-moi », dit Vonzorg. « Ce livre... »
Le jeune homme inclina le volume, suffisamment pour que le titre soit lisible. Un traité de médecine, dense, technique, manifestement pas une lecture de soirée ordinaire.
« Ernst Heidlemann », dit le jeune homme, comme si la question avait été posée. « Université de médecine d'Altdorf. »
Il y eut un silence poli.
« Vonzorg. Collège de Magie d'Altdorf. »
Ernst hocha la tête avec la courtoisie minimale de quelqu'un qui a épuisé son quota de sociabilité pour la journée, et ses yeux redescendirent vers sa page. Vonzorg resta un moment debout, chercha quelque chose à ajouter, ne trouva rien, et retourna à sa table. Gustav arriva avec les plats et les bières au moment précis où Valdis et Valarzan revenaient du comptoir, et les trois compagnons se retrouvèrent enfin assis ensemble, devant quelque chose de chaud. La salle murmurait autour d'eux, la pluie battait les volets, le feu craquait avec une régularité rassurante. Vonzorg posa les deux mains à plat sur la table.
« On part demain matin. Altdorf dans deux jours. »
« On sait », dit Valdis. « On vient de négocier les places. »
« Je résumais. »
Valarzan leva sa chope sans un mot. Les deux autres firent de même. Ce n'était pas un toast solennel, juste trois voyageurs qui reconnaissent tacitement qu'une journée difficile mérite au moins une bière au chaud avant de recommencer. Dehors, la pluie continuait. Le repas était simple mais honnête, une soupe épaisse, du pain, de la viande en sauce qui avait mijoté suffisamment longtemps pour oublier ce qu'elle avait été. Après une journée de route sous la pluie froide de Jahrdrung, c'était exactement ce qu'il fallait. Les trois compagnons mangèrent avec cette concentration silencieuse des gens qui ont vraiment faim, et la conversation n'était pas encore revenue lorsque Valarzan posa discrètement sa cuillère. Ses yeux ne quittaient pas le gentilhomme au comptoir. L'homme sirotait toujours son vin, mais son regard revenait régulièrement vers leur table, vers Valdis plus précisément et sa main griffonnait quelque chose sur un morceau de papier avec une application tranquille. Rien d'alarmant. Rien d'hostile. Juste... attentif. Valarzan nota l'information, la rangea, et reprit son repas sans en dire un mot. Il n'avait pas à attendre longtemps.
Le gentilhomme s'approcha au moment où les assiettes se vidaient, bouteille à la main, sourire aux lèvres, avec cette aisance particulière des gens qui n'ont jamais vraiment douté d'être les bienvenus quelque part.
« Pardonnez l'intrusion », dit-il, et son accent chanta sur les mots d'une façon qui n'appartenait pas à l'Empire. « Philippe Descartes. Poète, voyageur, et ce soir, si vous le permettez voisin de table. »
Vonzorg s'était légèrement redressé. Cet accent, ces consonnes arrondies, cette façon de porter les syllabes...
« Vous êtes Bretonnien », dit-il, puis après une fraction de seconde, il ajouta quelques mots dans cette même langue, prudemment, comme on teste un pont avant de le traverser. Philippe Descartes s'arrêta net. Son sourire s'élargit d'une façon qui semblait cette fois parfaitement sincère.
« Par Shallya... » Il répondit dans sa langue maternelle avec le plaisir évident de quelqu'un qui n'avait pas entendu sa langue depuis trop longtemps, puis se reprit en Reikspiel en s'asseyant à leur table et en remplissant leurs verres d'un vin qui n'avait visiblement rien à voir avec la bière locale. « Vous avez étudié le Bretonnien ? »
« Les langues m'ont toujours semblé aussi utiles que les cartes », dit Vonzorg. « On ne sait jamais où on va finir. »
Philippe sembla trouver la réponse à son goût. Il s'installa, croisa les jambes, et la conversation s'ouvrit naturellement, celle du voyageur qui n'a pas de destination fixe, dit-il, qui marche au fil de son humeur et de ce que le monde a à lui montrer. La Bretonnie était loin, derrière les Montagnes Grises, et il n'y avait aucune urgence qui l'appelait ailleurs qu'ici pour le moment. Il leur glissa quelques mots sur leur voisine de salle. La noble au regard dédaigneux s'appelait Dame Isolde Von Strudeldorf, tout juste sortie du couvent, en route vers Altdorf pour rejoindre son futur époux. Ce qui expliquait peut-être le regard. Les couvents avaient tendance à rendre les jeunes femmes fraîchement libérées soit très pieuses soit très arrogantes, parfois les deux.
Valarzan laissa passer un moment raisonnable, puis posa sa question avec la désinvolture soigneusement calculée qu'il réservait aux sujets qui l'intéressaient vraiment.
« Vous sembliez particulièrement... inspiré, tout à l'heure. En nous regardant. »
Philippe sourit sans la moindre gêne et sortit de sa poche un morceau de papier qu'il posa sur la table. C'était Valdis, son profil, son port, le pli ironique de sa bouche dessiné sous la forme d'une carte à jouer, avec une précision et une élégance qui n'avaient rien d'amateur.
« Le beau m'inspire », dit-il simplement. « C'est une maladie incurable. »
Valdis regarda le portrait un moment, puis leva les yeux vers le Bretonnien avec une expression qui évaluait et s'amusait en même temps.
« Et les jeux de cartes ? »
« Aussi. »
L'accord fut rapide. Deux sous de mise, Philippe parut légèrement peiné par la modestie de la somme, mais accepta avec grâce. Vonzorg déclina, trop occupé : depuis quelques minutes il griffonnait sur un bout de parchemin, esquissant un texte soigné accompagné d'un plan sommaire. Au moment de régler l'addition, il avait proposé à Gustav un marché, une belle affiche vantant l'auberge, à déposer dans les quartiers riches d'Altdorf, contre une ristourne sur la note. Gustav avait accepté avec l'enthousiasme d'un homme qui reconnaît une bonne affaire. Vonzorg travaillait donc, pendant que ses deux compagnons jouaient. Trois parties. La mise ne bougea pas d'un sou, Philippe essaya à chaque fois de l'augmenter, avec le sourire charmant de quelqu'un qui est convaincu que la prochaine main sera la bonne, et à chaque fois Valdis et Valarzan déclinèrent poliment, fermement, avec cette solidarité tacite des gens qui n'ont pas envie de perdre leurs deux sous. Philippe perdit les trois parties avec une bonne humeur qui forçait une certaine admiration.
« Vous êtes cruels », dit-il en se levant, parfaitement aimable. « Bonne nuit à tous. Et à demain. »
Petit à petit, la salle se vida. La noble et sa suite disparurent la première, puis Ernst Heidlemann sans lever les yeux de son livre jusqu'au dernier moment, puis Philippe avec un salut élégant. Il ne resta bientôt plus que les trois compagnons, Hernin derrière son comptoir, Gustav qui éteignait les chandelles une à une, et les deux cochers à moitié effondrés sur le zinc, dormant du sommeil des justes et des très ivres.
Le dortoir n'avait rien de glorieux. Des paillasses alignées, une couverture par tête mas il y avait un toit, et des murs. Valdis s'allongea, les yeux au plafond, les mains croisées sur la poitrine. Vonzorg plia soigneusement ses cartes dans leur étui de cuir avant de s'étendre. Valarzan s'endormit en dernier, comme toujours, après avoir fait le tour de la pièce une dernière fois du regard. Dehors, la pluie avait fini par se taire. Pour la première fois de la journée, le monde était silencieux.
La Diligence pour Altdorf
Le lendemain matin, la salle commune sentait le café froid et l'impatience contenue. Huit heures et demie. Tout le monde était là, Dame Isolde droite comme un cierge, Jenna sa dame de compagnie serrée contre elle comme une ombre timide, Ernst Heidlemann avec son livre déjà ouvert, Philippe Descartes sifflotant quelque chose de bretonien en contemplant le fond de sa tasse. Marie, la garde du corps, se tenait près de la porte, silencieuse et attentive comme la veille. Gustav s'affairait derrière son comptoir avec l'air d'un homme qui a déjà dit au revoir trois fois et ne sait plus quoi faire de ses mains. Il manquait les deux cochers.
Valdis et Valarzan échangèrent un regard. Puis ils sortirent. Jenna les suivit à quelques pas, hésitante, comme si la perspective de rester seule dans la salle commune lui semblait légèrement pire que celle d'affronter le froid du matin. Elle resta en retrait, les mains croisées devant elle, laissant les deux compères faire. L'écurie était là, massive et silencieuse dans la lumière grise du matin. Valarzan poussa la porte. L'odeur les frappa avant le reste, alcool éventé, paille humide, et le souffle profond et régulier de deux hommes dormant du sommeil que seul un litre de mauvais vin peut procurer. La diligence était bien là, massive dans la pénombre, mais les chevaux étaient encore dans leurs boxes, tranquillement indifférents à l'heure qu'il était. Les ronflements de Gunnar et Hultz résonnaient contre les poutres du plafond avec une régularité de métronome.
Valarzan s'approcha, considéra les deux corps avachis dans la paille un moment, et du bout de sa botte remua le plus proche avec une courtoisie toute relative. Le ronflement s'interrompit. Un œil s'entrouvrit, vitreux, cherchant à faire le point sur un monde qui semblait lui être devenu étranger. Ce fut à ce moment que le seau d'eau arriva. Valdis avait agi vite et sans états d'âme. Le résultat fut immédiat et spectaculaire : deux cochers se redressèrent d'un bond dans une gerbe d'éclaboussures, produisant une succession de sons qui tenaient davantage du consonantique que du langage articulé. Hultz émit quelque chose qui ressemblait à un « Brrrfgh » indigné. Gunnar, lui, alla directement au « Waaah » accusateur en cherchant des yeux le responsable.
« Huit heures et demie », dit Valdis. « Vous avez promis huit heures et demie. »
Il fallut encore quelques minutes pour que les voyelles réapparaissent dans leur vocabulaire, mais le message était passé. En bougonnant, en titubant légèrement, en se cognant contre le montant de la diligence avec un juron étouffé, les deux hommes se mirent au travail. Une heure et demie plus tard, les chevaux étaient attelés. L'embarquement donna lieu à la première friction de la journée, prévisible et presque ponctuelle. Valdis monta dans la diligence avec la désinvolture naturelle de quelqu'un qui a négocié une place à l'intérieur et entend bien en profiter. Dame Isolde, déjà installée avec Jenna dans le fond, leva les yeux et laissa échapper un soupir qui contenait tout un discours sur la promiscuité, la décadence des temps modernes et la qualité des voyageurs que l'on était contraint de fréquenter sur les routes de l'Empire.
« Il n'y a pas de place », dit-elle. « Je ne me serrerai pas. »
Valdis la regarda une seconde, puis s'assit tranquillement à côté d'Ernst Heidlemann, qui leva brièvement les yeux de son livre avant de les replonger dedans avec la résignation d'un homme habitué à être le recours par défaut.
« Tiens donc », dit Valdis en s'installant confortablement. « Et moi qui croyais que les couvents enseignaient la charité. »
Le silence qui suivit fut lourd. Jenna fixait ses genoux avec une intensité inhabituellement concentrée. Philippe, assis en face, dissimulait quelque chose derrière son expression aimable qui ressemblait fort à un sourire qu'il s'interdisait. Mais c'est le regard de Marie qui clôtura l'échange, la garde du corps n'avait pas bougé, pas dit un mot, mais ses yeux s'étaient posés sur Valdis avec une précision tranquille qui signifiait des choses très claires sur les conséquences potentielles d'une prochaine pique. Valdis reçut le message. Elle n'ajouta rien.
Sur le toit, Valarzan et Vonzorg s'étaient installés entre les bagages avec une philosophie de voyageurs habitués au confort approximatif. Le ciel était couvert mais la pluie avait tenu sa promesse de la nuit et ne revenait pas pour l'instant. Ce n'était pas glorieux, mais c'était vivable. Hultz prit les rênes. Gunnar grimpa à côté de lui en ajustant son chapeau. Gustav agita la main depuis le pas de sa porte. Hernin, derrière lui, ne fit rien du tout, fidèle à lui-même jusqu'au bout. Les chevaux s'ébrouèrent. Ce fut le moment que choisit Gunnar pour sauter de la diligence et disparaître dans l'auberge au petit trot, sans explication. Un silence s'installa sur le convoi. Hultz regardait droit devant lui avec l'expression d'un homme qui a depuis longtemps accepté son destin. Sur le toit, Valarzan attendit cinq minutes, puis dix, puis descendit avec un soupir mesuré et alla frapper à la porte de l'auberge. Il trouva Gunnar dans un état que la pudeur des chroniques interdit de décrire en détail, mais qui impliquait les latrines et les conséquences naturelles d'une soirée héroïque. L'homme marmonna quelque chose qui contenait des excuses dans sa structure générale, sinon dans son exécution. Valarzan revint sur le toit. Attendit.
À dix heures et demie, Gunnar réapparut, légèrement verdâtre mais techniquement fonctionnel. Il remonta à côté de Hultz qui ne dit rien. Les rênes claquèrent. Les roues grincèrent dans la boue du chemin. La diligence pour Altdorf prit enfin la route, avec deux heures de retard, des cochers couleur de chou mal cuit, et l'Empire entier à traverser.
Vonzorg Prend les Rênes
La diligence avançait au pas d'un homme fatigué. Vonzorg avait déplié sa carte sur ses genoux dès le départ, calculant mentalement, comparant la distance aux heures de lumière restantes. Le résultat n'était pas encourageant. À cette allure, celle d'un promeneur dominical sans destination précise ils ne verraient pas une auberge avant la nuit. Et passer la nuit sur la route du Reikland en Jahrdrung n'était une option pour personne. Vonzorg rangea sa carte, soupira, et mit les choses en ordre avec la logique pragmatique qui lui était naturelle. Il se hissa sur le siège du cocher, délogea Gunnar avec une fermeté polie, et prit les rênes pendant que l'homme se laissait glisser sur le toit comme une masse de linge mouillé, trouvant instinctivement une position confortable entre deux bagages avant même d'avoir rouvert les yeux. Les chevaux sentirent une main différente, plus hésitante mais plus éveillée. L'allure monta. Ce n'était pas suffisant, Vonzorg le savait, la carte le lui avait dit mais c'était mieux. Hultz, lui, tint encore un quart d'heure avant de s'affaisser doucement contre son épaule, ronflant en sourdine avec la sérénité d'un homme en parfaite paix avec le monde. Vonzorg conduisait donc, seul sur le siège, avec un cocher endormi en guise de compagnie et l'Empire qui défilait sous les roues.
La pluie arriva une heure plus tard, sans prévenir et sans demi-mesure. Elle tomba d'un coup, épaisse, froide, celle qui ne cherche pas à s'excuser. Sur le toit, Valarzan trouva une bâche dans les bagages et s'en couvrit avec l'efficacité d'un homme qui a appris à s'adapter. Gunnar, lui, dormait sous la pluie sans sourciller, comme si l'eau était simplement une variante acceptable du sommeil. Trois heures. La pluie dura trois heures, régulière, obstinée, transformant la route en ruisseau boueux et le paysage en une aquarelle grise et froide. Vonzorg conduisait, les épaules trempées, les doigts engourdis sur les rênes, et ne disait rien parce qu'il n'y avait rien à dire. Vers midi, les cochers revinrent à eux par degrés, clignant des yeux avec l'air vaguement honteux de gens qui se souviennent progressivement de ce qu'ils sont censés faire. Hultz reprit les rênes avec un grognement reconnaissant. Gunnar descendit du toit en s'aidant des mains et des genoux.
Les Cinq Frères apparurent au tournant suivant, une auberge-relais trapue, fumante, avec une enseigne représentant cinq silhouettes qui avaient l'air de se chamailler ou de se congratuler selon l'angle. La diligence ralentit. Une décision rapide fut prise : on ne s'arrêtait pas, le temps perdu le matin était déjà suffisant. Mais elle s'immobilisa quand même, le temps d'un au revoir. Philippe Descartes descendit avec sa bouteille, son manteau, et ce sourire qui semblait imperméable à tout, y compris aux deux heures de retard et aux trois heures de pluie. Il fit le tour des voyageurs, une poignée de main ici, un salut là, et se retourna une dernière fois depuis le pas de la porte.
« Ma bourse », dit-il avec une satisfaction évidente, « est ravie de constater qu'il y a autant de monde pour jouer à l'intérieur. »
Le Tournant
Il disparut sans attendre de réponse. La diligence repartit. Le temps s'était un peu calmé, les nuages restaient lourds mais la pluie avait renoncé pour l'instant, et la lumière de l'après-midi filtrait en nappes grises sur la forêt. L'allure était enfin correcte. Le tournant arriva sans signe annonciateur. Les chevaux le virent avant les hommes, une hésitation dans le pas, une oreille qui pivote, quelque chose dans l'air que les bêtes lisent plus vite que les mots. Puis la diligence contourna la courbe de la route et le tableau s'imposa d'un coup. Un homme. Au milieu du chemin. Penché sur un corps. Non, pas penché. En train de manger. Le bruit des roues lui parvint. Il se redressa lentement, et ce qui aurait dû être un visage humain n'en était plus qu'un souvenir. La peau partait en lambeaux sur les joues et les mains, laissant apparaître une chair grisâtre et suintante. De ses orbites coulait quelque chose de vert et d'épais. Il tenait une dague ensanglantée, et le corps à ses pieds avait cessé depuis longtemps d'avoir besoin de quoi que ce soit. Il chargea. Les chevaux explosèrent. Le premier rompit sa bride d'un coup sec et se jeta dans la forêt, emportant avec lui Hultz qui s'était maladroitement accroché aux rênes et disparut entre les arbres dans un fracas de branches et de cris. Gunnar hurla quelque chose d'inarticulé en tirant sur les rênes du second animal qui se cabrait, paniqué, jusqu'à ce que la diligence s'arrête dans un cahot brutal. Sur le toit, Valarzan se baissa instinctivement et trouva son équilibre. Vonzorg n'eut pas cette chance, il fut projeté à la renverse dans les bagages, disparaissant dans une avalanche de sacs et de caisses avec un bruit sourd mais sans dommage apparent. À l'intérieur, le choc fit s'entrechoquer les voyageurs contre les parois. La voix de Dame Isolde s'éleva immédiatement, stridente, avant même que la diligence ne soit immobilisée. Le mutant atteignit le cheval restant et lui ouvrit le flanc d'un coup de dague, une entaille longue mais superficielle. La bête cria et se débattit dans ses harnais. Valarzan sauta. Il atterrit sur la route en absorbant le choc, sentit une douleur vive traverser sa cheville gauche, l'ignora. Son épée sortit du fourreau d'un geste propre et il fit face à la chose, les pieds plantés dans la boue.
« Monstre ! »
Le mot sortit chargé de quelque chose de plus ancien que la colère, une invocation presque, le nom de Sigmar quelque part dans la gorge, cette solidité tranquille qui prend le dessus quand le reste du monde s'effondre. Valdis sortit de la diligence dans la foulée, se positionnant derrière lui avec une fluidité qui n'avait rien d'hésitant. Sa main cherchait la poignée de sa rapière. La chose tourna ses yeux suintants vers Valarzan et chargea. Il esquiva d'un demi-pas et laissa passer la dague, puis rendit coup pour coup, la lame trouva la cuisse, s'y enfonça, et le mutant trébucha mais ne tomba pas, comme si la douleur avait cessé depuis longtemps d'être un langage qu'il comprenait. Ce fut le moment que choisit Vonzorg pour émerger des bagages. Il sauta du toit avec moins de grâce que prévu mais plus de détermination que nécessaire, son bâton à deux mains levées, et le planta dans la cage thoracique de la créature avec toute la force d'un homme qui n'a pas l'intention de recommencer. Le bois s'enfonça, quelque chose céda à l'intérieur avec un bruit que personne dans ce convoi n'oublierait de sitôt, et quand il retira le bâton l'air chargea une odeur âcre et putride. Le mutant tomba. Le silence qui suivit fut le genre de silence qui a besoin d'une seconde pour réaliser qu'il peut exister. Vonzorg regardait son bâton. Sa robe, son visage, ses mains, tout était éclaboussé. Valarzan à côté de lui n'était pas mieux loti, les vêtements maculés de sang noir et de quelque chose de verdâtre qu'il valait mieux ne pas identifier.
Valdis fut la première à parler. Elle passa la tête par la portière, balayant l'intérieur du regard avec cette façon qu'elle avait de prendre la température d'une situation avant même d'avoir posé la question.
« Tout le monde va bien ? »
Dame Isolde regardait par la fenêtre opposée avec une concentration absolue sur un point situé quelque part dans le lointain. Jenna avait la main sur la bouche. Ernst Heidlemann avait fermé son livre, ce détail, plus que tout autre, indiquait que la situation avait été sérieuse. Personne n'était blessé. Personne ne répondit vraiment non plus. Vonzorg et Valarzan, eux, n'écoutaient plus. Ils s'étaient retournés vers la route, scrutant la lisière des arbres, les oreilles tendues. La forêt était silencieuse de cette façon particulière qui suit les bruits violents, un silence qui n'est pas du calme mais de l'attente. Puis le cri arriva. Une voix de femme, lointaine, derrière le prochain virage, pas un cri de surprise mais d'une détresse déjà installée, de quelqu'un qui appelle depuis trop longtemps sans être entendu. Les deux hommes échangèrent un regard d'une fraction de seconde et coururent.
« Valdis ! »
Elle était déjà en mouvement. Marie, depuis le marchepied de la diligence, croisa son regard et secoua imperceptiblement la tête. Sa place était là, entre sa maîtresse et ce que le monde pouvait encore envoyer. Valdis hocha la tête et suivit ses compagnons sans s'arrêter. Ils contournèrent le virage et s'arrêtèrent. La scène qui les attendait avait la densité des cauchemars, trop de choses à la fois, trop de détails que l'œil enregistre malgré lui et que la mémoire gardera plus longtemps qu'on ne le voudrait. Une diligence renversée sur le flanc, ses roues pointant vers le ciel comme des membres disloqués. Un cheval encore vivant s'y débattait, harnaché à l'épave, hennissant dans une panique qui n'en finissait pas. L'autre cheval était mort sur la route, et un homme, une silhouette massive, épaules de taureau, mais coiffée d'une tête ridiculement petite, comme posée là par erreur s'acharnait sur le cadavre à coups de hache avec l'application méthodique de quelqu'un qui a trouvé une occupation et entend s'y tenir. Sur la diligence renversée, un homme avait été cloué à la carrosserie par un clou de charpentier planté dans l'épaule. Il vivait encore, on le voyait à la façon dont il tressaillait pendant qu'une créature à la tête en forme d'ogive allongée le travaillait avec des gestes précis et une sorte de curiosité tranquille qui était pire que la rage. Sur le sol, une femme se débattait encore. Un homme à la tête de chien, museaux, crocs, oreilles plates plongea sa lame dans sa poitrine avec l'air excédé de quelqu'un qui règle un problème qui l'agaçait. À l'écart, un peu en retrait, une créature aux pattes de chèvre regardait la scène en ricanant, se délectant du spectacle avec la satisfaction d'un amateur de bonne table devant un repas réussi. Quatre mutants. Tous blessés, tous en haillons, tous occupés. Aucun ne les regarda arriver.
Les trois compagnons chargèrent sans un mot. Il n'y eut pas de concertation, pas de plan, pas de signal, juste trois personnes qui voient la même chose en même temps et font le même choix au même instant. Ce genre de cohérence ne s'explique pas. Elle existe ou elle n'existe pas. Valarzan alla droit sur la créature à la tête d'ogive. La première lame trouva l'épaule, fracturant l'os avec un son sec qui claqua dans l'air froid. La chose se retourna, surprise, et reçut le pommeau de l'épée en plein crâne avant d'avoir pu faire quoi que ce soit d'autre. Elle s'effondra dans la boue et ne bougea plus. Valdis, elle, avait pris l'homme-chien en mouvement. Il se redressa du cadavre de la femme et n'eut pas le temps de lire la situation, la rapière lui traversa l'avant-bras droit d'un geste propre et précis, entrant d'un côté et sortant de l'autre. La surprise le tua autant que la lame. Il s'écroula. Vonzorg n'avait pas ralenti. Son bâton s'abattit sur la créature aux pattes de chèvre avec toute la force d'un homme qui commence à en avoir assez de cette journée. La chose n'eut pas le temps de cesser de ricaner. Le quatrième mutant, celui à la petite tête, encore penché sur le cheval mort vit tout ça en quelques secondes. Il lâcha sa hache. Et courut. La forêt l'avala sans bruit.
Le silence retomba sur la route dévastée, habité seulement par le souffle des trois compagnons et les hennissements du cheval toujours prisonnier de l'épave. L'attaque avait été brève, violente, chirurgicale, à peine le temps de comprendre ce qui se passait avant que ce soit terminé. Valarzan baissa les yeux sur l'homme cloué à la carrosserie qui rendu son dernier souffle. Valdis regardait la femme sur le sol, les mâchoires serrées, et ne disait rien. Les deux corps étaient froids. Valdis et Valarzan s'accroupirent près d'eux sans un mot. Un homme et une femme, la quarantaine, des mains calleuses et des habits solides mais sans ornement, des artisans, à n'en pas douter. Des gens qui avaient pris la route pour une raison ordinaire et n'étaient pas arrivés au bout. Valdis leur ferma les yeux l'un après l'autre avec une économie de gestes qui n'était pas de l'indifférence mais de la pratique, elle avait appris très tôt que les morts n'ont pas besoin de témoins éplorés, juste de quelqu'un qui fait ce qu'il y a à faire.
Vonzorg, lui, s'approchait du cheval encore prisonnier de l'épave, la main tendue, la voix basse. La bête tremblait des quatre membres, les yeux fous, les naseaux dilatés. Il murmurait quelque chose, patient, attendant que la panique trouve ses limites d'elle-même. Il n'atteignit jamais le cheval. La porte de la diligence renversée s'ouvrit vers le ciel et une silhouette en jaillit, bondissant sur la carrosserie avec une agilité qui ne ressemblait à rien d'humain. Des écailles luisantes recouvraient sa peau, une langue fourchue goûtait l'air, et entre ses mains une arbalète déjà armée cherchait une cible. Elle trouva Vonzorg. Le carreau le frappa à la jambe. Il cria, un son bref, involontaire et chancela mais tint debout, les doigts serrés sur son bâton, la douleur transformée en quelque chose d'utilisable avant même qu'elle ait fini de se déclarer. La créature sauta à terre, cherchant l'angle vers la forêt. Elle n'en trouva pas. Les trois compagnons s'étaient déplacés sans concertation, instinctivement, formant un arc qui lui coupait chaque issue. L'homme-bête remonta sur la diligence et reçut le tranchant de l'épée de Valarzan dans le flanc en passant, une entaille profonde qui lui arracha un sifflement entre les dents. Il bascula de l'autre côté. Vonzorg l'attendait. Le bâton s'abattit avec toute la force d'un homme qui vient de recevoir un carreau d'arbalète dans la jambe et a des opinions très arrêtées là-dessus. Le coup sonna la créature nette, la laissant à genoux dans la boue, et Valarzan n'eut plus qu'à conclure. Le silence revint pour de bon cette fois.
Vonzorg fouilla le corps méthodiquement, ignorant la douleur dans sa jambe avec la concentration têtue de quelqu'un qui finit ce qu'il a commencé. Une bourse, lourde, satisfaisante. Une bague en or. Un médaillon en argent qu'il ouvrit d'un geste précis. À l'intérieur, un portrait. Le couple d'artisans, peints en miniature, vivants, se tenant côte à côte avec l'expression légèrement solennelle des gens qui savent qu'on les représente pour la postérité. Vonzorg referma le médaillon sans un mot et le glissa dans sa poche.
Valdis était déjà repartie vers leur propre diligence. Elle trouva Hultz revenu de la forêt, légèrement amoché, sans le cheval mais vivant. Les deux cochers l'accueillirent avec le soulagement de gens qui ont eu le temps d'imaginer beaucoup de choses. Ils lui demandèrent, presque en même temps, de les accompagner dans la forêt retrouver la bête.
« Non. »
Un seul mot, dit sans brutalité mais sans appel. Il y avait encore assez de lumière, et assez d'autres choses à faire.
Le Sosie
Ce fut Vonzorg qui remarqua les traces en premier, des empreintes dans la boue, irrégulières, précipitées, partant vers la lisière de la forêt. Valarzan les suivit des yeux jusqu'aux arbres, et ils y allèrent ensemble, laissant la route derrière eux. Le corps était là, à quelques pas dans les sous-bois. Un homme, face contre terre, deux carreaux d'arbalète plantés dans le dos. Des habits de marchand, de qualité raisonnable, une sacoche encore accrochée à son épaule. Quelqu'un qui avait couru et n'avait pas couru assez vite. Vonzorg le retourna. Il y eut un silence. Le visage qui leur faisait face était celui de Valarzan. Pas exactement, les cheveux étaient coupés différemment, la barbe absente, les traits légèrement plus âgés, marqués par quelques années de plus. Mais pour quelqu'un qui ne connaissait pas bien le chasseur de sorcières, la confusion aurait été immédiate et totale. Valarzan regardait le mort sans parler. Vonzorg fouilla la sacoche, en sortit deux documents pliés, et lut à voix haute, il était le seul des deux à savoir lire couramment, et aujourd’hui ce n'était pas un détail anodin.
Le premier document était une attestation d'identité, signée et scellée par une prêtresse de Sigmar et un maître de guilde marchande, tous deux de Nuln. L'homme s'appelait Kastor Lieberung. Dernier descendant du baronnet Lieberung d'Ubersreik. Unique héritier d'une fortune. Le second venait d'une étude notariale. Il précisait qu'un héritage l'attendait à Bogenhafen, et qu'il était attendu pour en prendre possession. Vonzorg plia soigneusement les deux documents et les tendit à Valarzan. Valarzan les prit. Les regarda un moment. Les glissa dans sa veste, contre sa poitrine, sans un mot d'explication et sans en demander un.
Vonzorg n'en dit pas non plus.
Ce fut le bruit des sabots qui rompit le silence, cinq chevaux, allure vive, et des voix qui portaient l'autorité naturelle de gens habitués à ce qu'on leur réponde. Ils émergèrent de la route au galop, s'arrêtant net à la vue du carnage, la diligence renversée, les corps, les deux hommes debout à la lisière des bois. Quatre hommes en uniforme, armés, menés par un sergent des patrouilleurs ruraux d'Altdorf. Des yeux qui faisaient l'inventaire de la scène avec rapidité, des mains restées proches des armes sans les avoir dégainées encore. Le sergent les regarda tous les deux.
« Qui êtes-vous ? » dit-il. « Et qu'est-ce qui s'est passé ici ? »
Le sergent avait le regard de ceux qui ont appris à lire les hommes avant les rapports, une façon d'écouter qui pesait chaque mot sans en laisser paraître grand-chose. Valarzan lui rendit ce regard sans ciller. L'histoire qu'ils racontèrent était vraie dans ses grandes lignes. Les mutants sur la route, l'attaque, l'intervention, le corps trouvé à la lisière des bois. Rien de faux, simplement quelques silences calculés aux bons endroits, et une omission qui tenait dans deux documents pliés contre une poitrine.
« Et vous », dit le sergent en fixant Valarzan. « Votre nom. »
Une fraction de seconde. Juste ce qu'il fallait.
« Kastor Lieberung », dit Valarzan. « Marchand. En route pour Altdorf. »
Le sergent hocha la tête et passa au suivant. Ce qui suivit fut organisé avec l'efficacité propre aux hommes d'autorité qui ont l'habitude des mauvaises routes et des mauvaises nouvelles. Le sergent distribua les tâches sans perdre de temps, les patrouilleurs, les cochers, les voyageurs valides furent mis à contribution. Dame Isolde, Jenna et Marie furent dispensées sans qu'on leur pose la question, ce qui parut convenir à tout le monde. Les corps des mutants furent entassés et brûlés à l'écart de la route. Le bois était humide et la fumée épaisse, noire, avec une odeur que personne ne chercha à définir. La diligence renversée fut remise sur ses roues à force de bras et de jurons. Deux chevaux des patrouilleurs prirent la place de ceux qui manquaient. Le cheval enfui dans la forêt fut abandonné à regret, la lumière baissait trop vite et la forêt du Reikland en fin de journée n'était pas un endroit où envoyer des hommes chercher une bête peut-être déjà morte. Les cochers le prirent mal, mais le prirent. Ernst Heidlemann s'accroupit près de Vonzorg avec son livre de médecine rangé et ses mains à la place. Il examina la jambe avec une précision tranquille, nettoya la plaie, la banda avec des gestes économes et sans commentaire superflu. Vonzorg le laissa faire sans se plaindre, ce qui parut satisfaire le jeune médecin autant qu'un compliment. Ce fut au moment de charger les corps dans la deuxième diligence qu'un des patrouilleurs s'arrêta près du mort qui ressemblait à Valarzan. Il le regarda, puis leva les yeux.
« C'est votre frère ? »
Le Frère
Valarzan ouvrit la bouche.
« Oui », dit Vonzorg à sa place, sans hésiter, d'une voix posée. « C'est son frère. »
Le patrouilleur hocha la tête avec la compassion brève des gens qui en ont vu d'autres, et continua sa tâche.
Valarzan ne dit rien. Vonzorg ne le regarda pas.
La nuit tombait quand l'auberge des Sept Étoiles apparut au bout de la route, ses fenêtres allumées comme une promesse tenue. Le convoi y arriva escorté, boueux, épuisé, avec deux diligences et un bilan de journée que personne n'avait envie de résumer à voix haute. Un initié de Morr vint prendre en charge les corps avec la sérénité particulière de ceux qui ont fait de la mort une fréquentation quotidienne. Les artisans et le coché furent conduits vers la fosse commune, une fin sans nom dans une terre sans marqueur, le sort ordinaire des gens ordinaires qui meurent loin de chez eux. Kastor Lieberung eut droit à autre chose.
Valarzan paya l'enterrement de sa poche, sans explication, avec le visage fermé de quelqu'un qui honore une dette envers un homme qu'il n'a jamais connu. L'initié de Morr prit l'argent et promit une sépulture correcte.
La déposition au sergent fut complète, cette fois, les détails, les séquences, les descriptions des créatures. Le sergent écrivit, posa ses questions, hocha la tête aux bons endroits. À la fin il referma son registre et les regarda tous les trois avec quelque chose qui ressemblait à de la considération. Il ne dit pas merci. Les hommes comme lui ne disaient pas merci. Mais il le pensa, et ça se voyait. Dame Isolde les fit appeler avant de monter dans sa chambre. Elle se tenait droite comme toujours, le menton légèrement levé, avec cette façon d'accorder une faveur qui ressemblait à un jugement rendu. Elle leur annonça qu'elle prenait en charge leur gîte et leur couvert pour la nuit en remerciement de leur intervention, dit-elle, d'un ton qui précisait que le sujet était clos et qu'elle ne souhaitait pas en débattre. La nuit qui suivit fut longue et sans histoire, ce qui était exactement ce qu'il fallait.
Le lendemain matin, Dame Isolde annonça qu'elle attendrait une autre diligence. Jenna transmit l'information avec le soulagement à peine dissimulé de quelqu'un qui a passé une journée entière à regarder des choses qu'elle aurait préféré ne pas voir. Marie, comme toujours, ne dit rien et fit ce qu'on lui demandait. Les trois compagnons prirent place à l’intérieur avec Ernst et la diligence repartit sous un ciel qui hésitait encore entre le gris et quelque chose de légèrement moins gris. Altdorf. Un jour de route.
Altdorf
Elle apparut d'abord comme une ligne blanche à l'horizon. Puis elle grandit, prit de l'épaisseur, de la hauteur, et ce qui n'était qu'une promesse lointaine devint une réalité de pierre et de mortier qui s'imposait au regard avec l'autorité tranquille des choses construites pour durer. Les murailles d'Altdorf, immenses, blanches, portant sur leurs flancs les cicatrices et les rapiéçages de siècles de siège et de reconstruction. Et au-dessus de tout, se découpant contre le ciel gris de Jahrdrung, les tours et les flèches du Palais Impérial, demeure de Karl Franz, maître de l'Empire, dont la silhouette seule suffisait à rappeler à quiconque arrivait par cette route que la capitale n'était pas une ville comme les autres. La diligence traversa les plaines et les marais qui ceinturaient la cité, une heure encore sur des routes de plus en plus fréquentées, de plus en plus bruyantes, avant que les grandes portes ne les avalent et ne les recrachent dans le ventre de la ville. La Place du Roi était un organisme vivant. Des centaines de personnes, peut-être un millier s'y déversaient et s'y croisaient dans ce mouvement perpétuel propre aux grandes cités, indifférent à l'heure et à la saison. Des marchands, des mendiants, des clercs, des soldats, des femmes portant des paniers, des enfants courants entre les jambes des adultes, des charlatans vendant des remèdes contre des maladies que leurs acheteurs n'avaient probablement pas encore. La place donnait d'un côté sur le quartier marchand et de l'autre sur un complexe de bâtiments imposants, l'Université et le Collège de Magie d'Altdorf, côte à côte, comme deux institutions qui ont appris à se tolérer sans jamais tout à fait s'apprécier.
Ernst Heidlemann descendit de la diligence, regarda le bâtiment de l'Université une seconde, puis partit dans sa direction avec un simple hochement de tête. Pas de poignée de main, pas de formule de politesse. Juste un hochement de tête, et il disparut dans la foule comme une pierre dans l'eau. Vonzorg le regarda s'éloigner.
« Je le comprends », dit-il.
La foule les assaillit avant même qu'ils aient posé leurs bagages, une dizaine de guides et de racoleurs surgissant de nulle part avec la précision d'une meute bien rodée, vantant les mérites d'auberges, d'établissements de bains, de services de messagerie, de restaurants, chacun plus indispensable que le précédent. Valdis les écarta avec le sourire appliqué de quelqu'un qui a appris à être aimable sans être disponible. Vonzorg se contenta de marcher, ce qui était une forme de réponse. Valarzan ne les regardait déjà plus. Il était dix-huit heures passées. La lumière du jour finissait de mourir entre les toits.
« Une blanchisserie », dit Valarzan. « Avant que tout ferme. »
Il n'avait pas tort. Leurs vêtements portaient les souvenirs complets des deux derniers jours, la boue de la route, la pluie, le sang du mutant, et quelque chose de verdâtre sur la manche de Vonzorg que personne n'avait cherché à identifier de trop près. Se présenter devant le prince Von Tasseninck dans cet état n'était pas une option. Ils tentèrent d'avancer. La foule de la Place du Roi n'avait pas prévu de les laisser faire. Chaque pas se négociait, chaque mètre se gagnait contre un courant humain qui avait ses propres logiques et ses propres urgences. Valdis serrait ses affaires contre elle. Vonzorg naviguait avec la concentration d'un homme habitué aux cartes et peu habitué aux masses humaines. Valarzan, lui, s'était arrêté. Ses yeux avaient trouvé quelque chose au coin d'une ruelle.
Deux hommes. Habillés de noir, dague et matraque à la ceinture, le genre de silhouettes qui savent se tenir sans se faire remarquer dans une foule tout en la surveillant parfaitement. Ils regardaient dans sa direction, cela ne faisait aucun doute. Puis l'un d'eux croisa son regard et, avec un naturel calculé, porta son auriculaire gauche à son oreille droite. Un geste précis. Attendant manifestement une réponse. Valarzan ne sut pas pourquoi il fit ce qu'il fit ensuite. Peut-être l'instinct du chasseur, observer, reproduire, ne jamais laisser voir qu'on ne comprend pas. Il rendit le signe. Les deux hommes se regardèrent. Une fraction de seconde d'incompréhension partagée. Puis le premier refit le geste, plus lentement, avec l'insistance de quelqu'un qui suppose que le message n'est pas passé. Valarzan le répéta à l'identique. Cette fois, les deux hommes se tournèrent vers une porte cochère à leur gauche, échangèrent un regard bref, et semblèrent satisfaits. Un troisième homme, armure de cuir noir, arbalète dans le dos, se tenait devant une porte cochère et disparut à l'intérieur. Les deux hommes en noir le suivirent sans un regard en arrière. La porte se referma. Valarzan la regarda encore un moment, rangeant l'information soigneusement, méthodiquement, à l'endroit de sa mémoire réservé aux choses qui paraissent anodines et ne le sont probablement pas.
Les trompettes éclatèrent avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit. La foule se fendit comme sous l'effet d'une marée invisible, les gens s'écartaient, se poussaient, cherchaient un point de vue, et en quelques secondes la place s'organisa d'elle-même en deux haies humaines bordant un passage qui n'existait pas encore. Puis les cavaliers apparurent. Des destriers caparaçonnés, massifs, se déplaçant avec la certitude de bêtes qui savent que la foule s'écartera. Leurs cavaliers portaient une armure de plate complète, sans un interstice, sans une imperfection visible, l'acier travaillé et poli avec un soin qui n'avait rien d'utilitaire et tout d'un message. Valdis reconnut l'insigne avant même de retrouver le nom.
« Les Chevaliers Panthères », dit-elle à voix basse. « La garde rapprochée de l'Empereur. »
Et là, au milieu de l'escorte, Karl Franz.
La parade dura une demi-heure. L'Empereur passa sous les acclamations avec cette façon qu'ont les puissants de traverser le monde en le regardant sans vraiment le voir, habitués à ce que le monde se range. La foule criait, agitait les bras, et Altdorf montrait à son souverain le visage qu'il voulait bien lui présenter.
Mais les foules ont plusieurs voix, et celle-là n'était pas unanime.
« Il dépense nos impôts pour des parades », grommela un homme près de Vonzorg. « Pendant que les entrepôts du bas-quartier crèvent de faim. »
« Troisième parade cette semaine », dit une femme un peu plus loin. « Quelqu'un l'a vu de près, vous croyez que c'est vraiment lui ? »
Son voisin baissa la voix. « On dit que c'est un sosie. Le vrai est malade depuis l'automne. »
Valarzan entendit tout ça sans tourner la tête, le regard fixé sur la silhouette impériale qui s'éloignait entre deux rangées de métal poli. La porte cochère dans la ruelle. Les deux hommes en noir. Le signe qu'on lui avait adressé comme à quelqu'un d'autre. Et maintenant ces murmures sur un Empereur peut être absent de son propre visage public. Altdorf venait de les accueillir à sa façon avec du bruit, de l'éclat, et en dessous, soigneusement dissimulées sous la surface brillante, des choses qui méritaient qu'on y regarde de plus près.
« Bien », dit Valdis en rajustant sa cape. « Maintenant, cette blanchisserie. »
La parade avait tout décalé. Les boutiques fermaient les unes après les autres au moment où ils cherchaient enfin à avancer, les commerçants tirant leurs volets avec la régularité indifférente de gens qui ont des horaires et entendent les respecter, quels que soient les impératifs de leurs éventuels clients. La blanchisserie attendrait. Les vêtements neufs attendraient. Tout attendrait jusqu'au lendemain. Il leur fallait une auberge. Ils remontaient la rue principale du quartier des marchands, Valdis en tête avec l'air d'une personne qui cherche un enseigne sans vouloir demander son chemin, quand la voix les arrêta net.
« C'est bien toi, gamine ? Que fais-tu ici ? »
La silhouette qui se détachait de la foule avait tout pour impressionner, un mètre quatre-vingt-dix de stature, un ventre qui avait manifestement bien vécu, une barbe si fournie qu'elle semblait avoir ses propres ambitions territoriales. Valdis mit une seconde, puis son visage s'ouvrit d'une façon qu'on lui voyait rarement.
« Joseph ? »
Joseph Quartjin l'écrasa dans une accolade avec l'enthousiasme d'un homme qui n'a pas appris à moduler sa force et ne voit pas pourquoi il commencerait. Il la reposa, la tint à bout de bras pour la regarder, rit de quelque chose qui n'avait besoin d'aucun mot pour exister, puis se tourna vers Valarzan et Vonzorg avec la main tendue et le sourire de quelqu'un qui décide en une seconde que les amis de ses amis sont ses amis.
« Joseph Quartjin. Batelier. » Il serra les mains avec vigueur. « Et vous n'avez pas besoin de chercher une auberge, le Bérébéli vous logera cette nuit. Mon bateau. »
Ce n'était pas une question. Valdis expliqua aux deux autres, pendant qu'ils marchaient à la suite du batelier, que Joseph l'avait prise sur son bateau quelques mois plus tôt, non loin de Kemperbad. Un homme bon, dit-elle, très porté sur la boisson ce qui était, à l'entendre, deux qualités indissociables plutôt qu'une qualité et un défaut.
« Je pars demain », dit Joseph en ouvrant le chemin à travers la foule avec la facilité naturelle de sa stature. « Bogenhafen. J'ai une cargaison de vin à vendre là-bas. »
« Bogenhafen », répéta Valarzan.
« La Schaffenfest se tient dans une semaine. Une grande foire, annuelle, reconnue, des marchands de toute la province. Si vous avez quelque chose à vendre ou à acheter, il n'y a pas meilleur endroit dans tout le Reikland. »
Il dit ça sans y attacher d'importance particulière, comme une information parmi d'autres. Valarzan la rangea soigneusement à côté des documents dans sa veste.
Les Mots du Prophète
La rue des Cent Tavernes portait bien son nom. Elle s'étendait en direction des docks comme une promesse tenue sur toute sa longueur, enseignes colorées, lumières chaudes filtrant par des portes à moitié ouvertes, musiques superposées se heurtant joyeusement dans l'air du soir, odeurs de bière et de friture mêlées à celle du fleuve tout proche. Joseph avançait avec la désinvolture d'un homme chez lui, saluant ici une enseigne, reconnaissant là une silhouette dans l'embrasure d'une porte. C'est Vonzorg qui l'aperçut le premier. Un homme debout sur une caisse, au coin d'une ruelle donnant sur la rue principale. Des haillons. Une écuelle de cuivre à ses pieds avec quelques sous dedans. Autour de lui, une poignée de curieux qui l'écoutaient sans trop savoir pourquoi ils s'étaient arrêtés. Il y avait quelque chose dans sa voix, pas le débit habituel des prédicateurs de rue, pas la psalmodie rodée des mendiants professionnels. Quelque chose d'autre. Une urgence qui ne s'adressait pas à la foule en général. Il les regarda. Les pointa du doigt. Et parla.
Les ténèbres qui montent. La chute de la maison de joie. Une ombre sur Bogenhafen. Une dame aux atours verts. Une main tachée. Un rat cornu. Le pouvoir derrière le trône.
Sa voix portait sans effort, claire et creuse à la fois, celle de quelqu'un qui relaie un message dont il ne comprend pas lui-même la source. Les curieux autour de lui avaient reculé d'un pas sans s'en rendre compte. Puis l'homme s'effondra. Il tomba de sa caisse comme une marionnette dont on coupe les fils, les membres agités de tremblements violents et incontrôlés, la tête frappant les pavés avec un bruit sourd qui fit grimacer ceux qui étaient assez proches pour l'entendre. Joseph continua de marcher. Il avait l'air de quelqu'un qui avait vu ce genre de scène suffisamment souvent pour ne plus s'y arrêter. Valdis hésita une fraction de seconde, puis le suivit. Valarzan était déjà à genoux sur les pavés. Il agit vite et sans hésitation, stabilisa la tête de l'homme, glissa ses doigts entre ses mâchoires pour maintenir les voies libres, gardant la prise ferme malgré les secousses. Vonzorg s'accroupit à côté de lui, dos tourné à la rue, surveillant la scène de ce regard périphérique qui ne laissait pas grand-chose lui échapper. Joseph s'arrêta, se retourna, et revint en arrière avec Valdis dans son sillage, soupirant avec la résignation d'un homme qui a appris que ses soirées ne se passent jamais tout à fait comme prévu. Les tremblements diminuèrent. S'espacèrent. Cessèrent.
Ce fut au moment précis où l'homme commençait à reprendre ses esprits qu'une silhouette fendit le petit cercle de badauds, se baissa en deux gestes fluides, et repartit en courant avec l'écuelle de cuivre et les quelques sous qu'elle contenait, absorbée par la foule en quelques secondes, disparue. L'homme sur les pavés cligna des yeux, regarda autour de lui, vit Valarzan penché sur lui. Ses yeux descendirent vers l'écuelle absente.
« Voleur ! »
Il se redressa avec une énergie surprenante pour quelqu'un qui convulsait trente secondes plus tôt, recula d'un pas et pointa le doigt sur Valarzan avec une conviction absolue.
« C'est lui ! Il m'a volé ! Au voleur ! »
Il cracha quelque chose d'inintelligible, ramassa sa caisse sous le bras, et s'éloigna en lançant des insultes par-dessus son épaule avec une régularité de métronome, sans se retourner, jusqu'à ce que la foule l'avale à son tour. Valarzan resta une seconde à genoux sur les pavés, les mains vides, regardant l'espace où l'homme se trouvait encore un instant plus tôt. Vonzorg l'aida à se relever.
« Tu as quand même évité qu'il s'étouffe », dit-il.
« Merci », dit Valarzan. « C'est exactement ce dont j'avais besoin d'entendre. »
Joseph les regardait tous les deux avec l'expression d'un homme qui commence à comprendre que ses nouveaux compagnons de soirée ne manquent pas d'intérêt.
« La Taverne du Batelier », dit-il en reprenant sa marche. « Maintenant. Tout de suite. »
La Taverne du Batelier était exactement ce que son nom promettait, enfumée, bruyante, avec des poutres basses qui avaient dû recevoir assez de crânes pour en avoir perdu le compte, et une odeur composite de poisson, de tabac et de bière renversée qui s'était incrustée dans le bois au fil des années jusqu'à en faire partie intégrante. Mais il y avait quelque chose de vivant là-dedans, une chaleur gagnée à coups de corps entassés et de conversations qui n'avaient pas besoin d'être importantes pour exister, et après deux jours de route et un après-midi qui avait contenu plus d'événements qu'une semaine ordinaire, c'était précisément ce qu'il fallait.
Uma Mullmauer tenait son établissement depuis derrière son comptoir avec l'autorité tranquille d'une femme qui n'a plus rien à prouver depuis longtemps. La quarantaine, le teint tanné par des années de soleil et d'embruns, elle accueillit Joseph avec la familiarité des vieilles habitudes et leva les yeux sur ses compagnons sans perdre de temps en formalités inutiles. À côté d'elle, posé contre le comptoir avec une désinvolture étudiée, un fléau d'armes massif rappelait à quiconque avait des idées créatives que l'établissement avait son propre règlement intérieur. Joseph commanda quatre bouteilles de vin et des planches de charcuterie avec la générosité naturelle d'un homme qui considère que la table est faite pour être partagée. Ils burent. Vonzorg s'en tint à deux verres, dégustés lentement, avec la conscience tranquille d'un homme qui surveille une jambe bandée et n'a pas l'intention d'offrir à la douleur plus d'espace qu'elle n'en mérite. Valarzan vida sa bouteille sur deux heures, méthodiquement, assez pour que le monde prenne des bords légèrement plus doux sans perdre sa netteté. Joseph et Valdis, eux, burent comme deux personnes qui n'ont pas encore décidé où s'arrêter et trouvent la question raisonnablement peu urgente. Valdis tenait bien, quelques années de tournées dans les tavernes du Vieux Monde avaient leur utilité mais il y avait dans ses gestes une légèreté qui ne lui appartenait pas en temps normal et qui lui allait plutôt bien.
La décision se prit naturellement, entre deux verres et une planche de jambon. Joseph partait pour Bogenhafen le lendemain, à midi au plus tard ce qui leur laisserait le temps de faire leurs emplettes le matin. Ils embarqueraient avec lui. Le Bérébéli descendrait le Reik jusqu'à Bogenhafen, la Schaffenfest battrait son plein dans une semaine, et quelque chose les y attendait, un héritage pour l'un, des ombres sur lesquelles mettre un nom pour les autres. Joseph hocha la tête avec la satisfaction d'un homme qui aime avoir de la compagnie sur l'eau.
Il n'aimait pas Altdorf, dit-il ou plutôt, il s'en méfiait. Il y avait des choses dans cette ville qui ne lui revenaient pas. Des cris entendus du côté du Collège de Magie, la nuit, des sons qui n'avaient pas de forme humaine reconnaissable. Des ombres sur les murs du quartier des nobles qui ne correspondaient à aucun corps. Et les nobles eux-mêmes, tous cousins de cousins depuis des générations, tous mariés entre eux depuis trop longtemps. Pas étonnant, dit-il en baissant la voix, qu'il y ait de plus en plus de mutants dans les basses-fosses. Vonzorg l'écoutait avec l'attention d'un homme qui collecte les informations comme d'autres collectent les pièces sans savoir encore lesquelles auront de la valeur, mais en les gardant toutes.
Max
La porte s'ouvrit deux heures après leur arrivée. L'homme qui entra n'était pas grand mais prenait de la place autrement, une façon de traverser une salle qui signifiait clairement qu'il s'attendait à ce qu'elle se libère devant lui. Armure de cuir, épée au côté, et à la main gauche un gant coqué dont le métal avait été poli avec le soin qu'on réserve habituellement aux bijoux de prix. Il toisa la salle d'un regard mauvais, comme si l'endroit avait personnellement manqué à ses attentes, commanda une bouteille de rhum d'un geste sec et s'installa à une table avec les pieds posés dessus, continuant de regarder la salle comme un propriétaire inspecte un terrain qui ne lui plaît pas encore. Les clients autour baissèrent les yeux.
La porte s'ouvrit de nouveau. Le groupe qui entra cette fois était d'une autre nature, bruyant dès le seuil, occupant l'espace avec l'insouciance de ceux qui n'ont jamais appris à en douter. Deux jeunes nobles en tête, vêtements criards, perruques poudrées, maquillage soigné, le genre d'hommes qui confondent se faire remarquer avec exister. Ils jetèrent un regard circulaire sur la taverne avec des sourires qui n'invitaient pas au partage, échangèrent quelques mots à voix suffisamment haute pour être entendus sur les péquenauds du coin et la qualité discutable de l'établissement, et s'installèrent à la table voisine de celle des héros avec la désinvolture de gens qui n'envisagent pas qu'on puisse leur trouver à redire. Jacob et Henry, leurs noms s'échangeaient entre eux sans précaution.
Quatre gardes du corps les encadraient, armés, le genre de silhouettes qui regardent les sorties en permanence et ne sourient jamais dans le cadre de leurs fonctions. Deux prirent position au bar. Deux restèrent près de la porte. Valarzan remarqua les saluts, discrets, presque imperceptibles, le genre d'échange que l'œil ordinaire classe comme un regard croisé et oublie aussitôt. Un des gardes du corps vers l'homme au rhum. Une reconnaissance mutuelle, brève, sans sourire. Ils se connaissaient. Il le dit à voix basse à Vonzorg, qui hocha la tête sans tourner la tête. Joseph regardait le fond de son verre avec la philosophie d'un homme qui a appris que les ennuis dans les tavernes arrivent rarement à ceux qui semblent ne pas les avoir cherchés.
Jacob parlait fort, comme quelqu'un qui a appris que le volume remplace avantageusement l'esprit en société.
« Henry, tu connais le jeu du Va-et-Vient ? »
Henry sourit avec l'enthousiasme d'un homme toujours prêt à apprendre quelque chose de nouveau, surtout si cela impliquait de s'amuser aux dépens d'autrui. Jacob prit une longue gorgée de vin, laissa le liquide s'accumuler, et cracha. Vonzorg n'avait bu que deux verres. Ses réflexes étaient intacts. Il s'écarta d'un mouvement bref et le crachat trouva les pavés plutôt que sa robe, déjà suffisamment éprouvée. Henry regarda la démonstration avec des yeux brillants.
« Je veux essayer. »
Son regard chercha une nouvelle cible et se posa sur Valarzan. Valarzan lui rendit ce regard avec la même expression que celle qu'il réservait aux choses qu'il n'estimait pas encore suffisamment pour les trouver menaçantes. Ce n'était pas de la provocation, c'était pire. C'était de l'indifférence. Henry ne prit pas bien.
« Vas-y, regarde-moi, péquenaud. »
Valarzan ne bougea pas. Un silence d'une seconde, durant lequel Henry réalisa qu'on ne lui obéissait pas, ce qui semblait être pour lui une expérience relativement neuve. Il se raidit, claqua des doigts, et deux de ses gardes se détachèrent du bar en direction de la table. Ce fut là que la main gantée se posa.
Elle atterrit sur l'épaule du premier garde avec la fermeté tranquille d'une chose faite cent fois. L'homme au rhum, Max, n'avait pas l'air de s'être levé tant que ça, et pourtant il était là, debout, avec cette économie de mouvement des gens qui n'ont pas besoin d'en faire beaucoup pour que les choses soient claires.
« Je m'en occupe. »
Les deux gardes échangèrent un regard, haussèrent les épaules avec le détachement de gens payés pour protéger, pas pour s'expliquer, et retournèrent au bar. Max se tourna vers Valarzan. Son expression n'avait pas changé depuis son entrée dans la taverne, ce regard mauvais posé sur le monde comme un jugement permanent et sans appel.
« Il va vous regarder, Maître. » Puis, sans transition, à Valarzan : « Hein que tu vas le regarder. »
« Pourquoi je ferais ça ? » dit Valarzan.
« Parce que sinon je vais te péter les dents. »
Il le dit sans hausser la voix, sans geste appuyé, avec le calme de quelqu'un qui énonce un fait établi plutôt qu'une menace. Vonzorg posa les deux mains à plat sur la table avec l'air d'un homme qui va tenter quelque chose de raisonnable.
« Écoutez, tout ceci est un malentendu, personne n'a besoin de… »
« Toi », dit Max sans le regarder, « tu te mêles de cette histoire si tu veux perdre des dents aussi. »
Valdis ouvrit la bouche. Max tourna vers elle un regard qui contenait quelque chose de suffisamment explicite pour être inconfortable.
« Et toi, tu pourras crier. Mais seulement dans mon lit. »
Le silence qui suivit fut de la nature de ceux qu'on laisse exister parce qu'aucune des réponses disponibles n'est bonne à prendre. Valdis referma la bouche avec une lenteur contrôlée et un sourire qui ne promettait rien de bon pour plus tard, quand les circonstances seraient plus favorables. Valarzan regarda Max une longue seconde, pas le noble, Max, avec la concentration de quelqu'un qui enregistre un visage pour s'en souvenir dans d'autres circonstances. Puis il tourna les yeux vers Henry. Henry parut immédiatement satisfait, comme un enfant à qui on a finalement rendu son jouet.
« Péquenaud », dit-il avec la conviction de quelqu'un qui croit avoir eu le dernier mot.
Max retourna à sa table et à son rhum sans un regard en arrière. Les nobles et leurs gardes quittèrent la taverne peu après dans un concert de commentaires sur les lieux pittoresques de ce genre qu'il faudrait absolument faire visiter à leurs connaissances, les rires gras de Jacob couvrant la voix d'Henry jusqu'à ce que la porte se referme derrière eux.