Compte à Rebours pour l’Abîme
Refuges et Révélations
Peu après minuit, Danvers se dresse comme un havre incertain face à l’indicible.
Lorsque la voiture d’Arthur se gara en trombe devant l’hôpital, la ville semblait figée, comme si même la nuit retenait son souffle. Sarah Bonner, hagarde, tétanisée par les horreurs vécues, fut prise en charge en urgence par l’équipe de garde. Madeleine, le visage tiré par l’épuisement et la terreur, décida de rester à son chevet.
Pendant ce temps, Arthur passa un appel urgent. Depuis une cabine du hall, il composa le numéro de Caducée, l’organisation à laquelle ils transmettaient leurs découvertes depuis quelque temps déjà.
La ligne grésilla avant qu’une voix calme et assurée ne se fasse entendre.
— « Caducée, j’écoute. »
Arthur inspira lentement.
— « Ici Arthur Host. Nous sommes à Danvers Nous avons un problème, une entité… en liberté. »
Un silence bref, avant une réponse presque murmurée :
— « Reçu. Ne bougez pas. Nous vous rappellerons. »
Il raccrocha sans un mot de plus.
Mission Nocturne
Tandis que Madeleine restait auprès de Sarah, qui dormait enfin sous l’effet d’un calmant, Arthur et Edgar quittèrent l’hôpital dans un silence lourd.
— « On doit récupérer les fioles. Les épines. Tout ce qu’on peut analyser. »
Edgar hocha la tête.
— « Et vite. Avec ce qu’on a vu là-bas… ça pourrait ne pas être terminé. »
Le retour au Squatter Lake Motel fut bref, glacial. Le bâtiment se dressait encore dans la nuit noire, silencieux et figé comme un mausolée. La brume rampait sur le sol, masquant presque les traces du sang versé.
Ils retrouvèrent les fioles contenant les épines noires, soigneusement emballées dans un chiffon et placées dans une boîte métallique. Ces reliques de cauchemar semblaient vibrer d’une énergie sourde et malsaine, même enfermées.
— « Garde-les loin de toi. Si possible, ne les touche pas directement. » souffla Arthur en tendant la boîte à Edgar.
Une fois leur sinistre butin récupéré, ils se rendirent dans un petit hôtel à Danvers, bien loin du lac, et réservèrent trois chambres pour la nuit.
Les Questions de l’Ordre
Il était près de une heure du matin lorsque la police arriva à l’hôpital,.
Madeleine, toujours au chevet de Sarah, fut la première à être interrogée. Le policier, un certain inspecteur Rourke, la regardait avec un mélange de scepticisme et de fatigue.
— « Donc… les frères Brophy étaient des… assassins ?
Madeleine, le regard vide, répondit calmement :
— « Vous ne me croiriez pas, monsieur. Mais je vous le dis tout de même. Ils kidnappaient et tués des gens.
L’inspecteur soupira, gribouilla dans son carnet sans commentaire.
Lorsque Arthur et Edgar revinrent à l’hôpital un peu plus tard, eux aussi furent interrogés. Leurs récits, parfaitement cohérents avec celui de Madeleine, perturbèrent davantage qu’ils ne rassurèrent.
L’inspecteur les observa longuement, puis nota quelques lignes supplémentaires. Finalement, ils furent laissés libres de leurs mouvements, à condition de se présenter au poste de police de Danvers le lendemain matin à neuf heures.
Il était presque trois heures lorsque les trois compagnons purent enfin se retrouver, dans le hall de l’hôtel.
Les Révélations Interdites
Seul dans sa chambre, Arthur ne parvenait pas à trouver le sommeil.
La lumière tamisée de la lampe de chevet dessinait des ombres mouvantes sur les murs de la pièce, et dans le silence pesant de l'hôtel, Arthur ouvrit doucement le livre volé chez les Brophy : Les Révélations de Gla’aki.
La reliure craqua légèrement. L’encre semblait ancienne, et pourtant, chaque mot vibrait d’une énergie malsaine. Il y était question d’un culte ancien et clandestin, vénérant une entité aquatique et immortelle, une forme de vie étrangère tapie dans les eaux sombres depuis des temps immémoriaux. Des descriptions d’épines métalliques, de transferts d’esprit et de résurrections profanes hantaient les pages. Plus il lisait, plus le monde semblait se déformer autour de lui.
Les derniers mots qu’il lut avant de sombrer dans le sommeil étaient :
« Ceux que Gla’aki choisit ne meurent jamais vraiment. »
Confession Matinale
Au matin du 17 mai, le soleil paraissait pâle, timide, comme effrayé par ce qu’il devait éclairer.
Dans le petit restaurant de l’hôtel, les trois compagnons se retrouvèrent autour d’un café noir et de tartines que personne ne toucha vraiment. Arthur, le visage pâle et tiré, sembla hésiter avant de prendre la parole.
— « J’ai eu une… visite, cette nuit. Dans ma chambre. »
Edgar haussa un sourcil, l’air inquiet.
— « Tu parles d’un rêve ? »
— « Non. Il était bien réel. Un homme. Il s’appelait Arthur MacBride. »
Madeleine posa lentement sa tasse.
Arthur poursuivit, sa voix plus grave qu’à l’accoutumée :
— « Il m’a dit avoir été envoyé par le docteur Berger pour me tuer. Mais… il a changé d’avis. Il veut nous aider. Ce soir, à l’amphithéâtre de l’hôpital de Danvers, un rituel aura lieu. Un sacrifice. Josh Winscott. Et si cela se produit… la bête rampante émergera sur terre. »
Un silence funèbre s’installa.
— « Il a aussi dit que les fragments du sceau posé par le docteur Shine… ont été récupérés. Par Berger. »
La Une de l’Horreur
Au moment où la tension était à son comble, un homme passa près de leur table, une casquette enfoncée sur la tête, le col du manteau relevé. Il semblait nerveux.
Il frôla leur table. Un journal tomba à leurs pieds, volontairement. Puis, l’homme s’enfuit en courant, se ruant vers une voiture… la même Ford noire qui avait manqué de faucher Edgar la veille.
— « C’est lui ! » cria Madeleine en se levant, mais le véhicule démarra à toute vitesse, disparaissant dans les rues brumeuses de Danvers.
Edgar se baissa et ramassa le journal du jour. La une lui glaça le sang.
SUICIDE DANS UNE CELLULE DE L’HÔPITAL DE DANVERS : LE CAS D’ARTHUR MACBRIDE
Le détenu psychiatrique Arthur MacBride, a été retrouvé mort dans sa cellule la nuit dernière. Les autorités parlent d’un suicide.
Edgar referma lentement le journal, son regard dur comme l’acier.
— « Ce soir, on arrête ce rituel. Quoi qu’il en coûte. »
Vérités Confirmées et Avertissement Voilé
Le 17 mai, 9h00, commissariat de Danvers. Les trois investigateurs franchirent la porte du bâtiment de briques rouges, accueillis par un courant d’air froid et le regard las d’un agent à l’accueil. On les mena sans attendre jusqu’au bureau du shérif Walker, un homme massif aux cheveux poivre et sel, visiblement exténué. Il leur tendit un dossier.
— « Nous avons envoyé une équipe au motel cette nuit… » dit-il en allumant une cigarette.
Il marqua une pause avant d’ajouter, le ton grave :
— « Vous disiez la vérité. Les frères Brophy… ils étaient des monstres. Ce qu’on a trouvé là-bas… »
Il détourna brièvement le regard, comme pour chasser les images qui le hantaient déjà.
— « Deux cadavres mutilés, un laboratoire de fortune, un arsenal. Et les témoignages concordent avec vos dires. »
Il écrasa sa cigarette dans un cendrier débordant.
— « Mais voilà… tant que tout n’est pas élucidé, je vous demanderai de rester dans la région. Pas d’accusation pour l’instant, mais… pas d’évasion non plus. »
Arthur hocha la tête calmement.
— « On ne compte pas partir. Il reste des choses à régler. »
Le shérif le fixa un instant, comme s’il percevait la gravité dissimulée derrière ces mots, puis les laissa partir.
Opération Extraction
De retour à leur hôtel, les trois complices s’attelèrent à un plan audacieux : faire sortir Josh Winscott de l’hôpital psychiatrique avant qu’il ne soit trop tard.
— « On n’a plus le choix. Si ce rituel a vraiment lieu ce soir, alors c’est maintenant ou jamais », déclara Edgar, les yeux rivés sur la carte du complexe hospitalier.
Madeleine, pragmatique, proposa :
— « Je peux me déguiser en femme de ménage. Les hôpitaux en ont toujours qui traînent dans les couloirs. Vous deux… en patients. Blouses, démarche lente, regard vide. »
Arthur ricana doucement.
— « Je crois que je n’aurai pas à trop forcer. »
Ils préparèrent les déguisements minutieusement, maquillage, vêtements tachés, cheveux décoiffés. Le tout soigneusement empaqueté dans des sacs de sport.
Puis, direction les bois qui bordaient l’hôpital de Danvers. Ils garèrent le véhicule derrière une rangée de pins noueux, recouvrant partiellement la carrosserie de branchages et de feuilles mortes.
— « Si on ne revient pas avant le coucher du soleil… » murmura Madeleine.
— « Alors la nuit tombera sur tout le monde. » conclut Arthur.
L’ombre des grilles
Le bâtiment de l’hôpital se dressait au loin, silhouette grise et oppressante découpée sur le ciel blême. Des nuages lourds s’amoncelaient à l’horizon, et un vent glacial balayait les herbes hautes.
Les trois compagnons s’approchèrent de la grille périphérique, là où la surveillance était la moins intense. Le fer rouillé était haut, mais pas infranchissable.
Arthur prit appui sur un tronc couché, grimpa, et passa de l’autre côté avec souplesse. Madeleine suivit, puis Edgar. Une fois de l’autre côté, ils se dissimulèrent derrière une haie épaisse, enfilèrent rapidement leurs déguisements, et avancèrent prudemment à travers le parc, en direction de l’une des entrées secondaires du bâtiment.
L’hôpital semblait endormi, mais une tension presque palpable flottait dans l’air.
Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.
Arthur et Edgar progressaient à pas feutrés le long de la façade nord, se glissant dans les ombres projetées par les gargouilles érodées du toit. Leurs regards scrutaient chaque recoin, à l’affût du moindre mouvement. Pendant ce temps, Madeleine s’éloignait à grandes enjambées vers l’entrée du bâtiment.
Une femme de ménage dans l’antre des fous
Madeleine poussa la porte du bâtiment administratif et s’engouffra à l’intérieur. Son déguisement était impeccable : blouse grise, foulard noué sur la tête, chariot bringuebalant rempli de seaux, produits d’entretien et linges sales.
Elle traversa le couloir principal d’un pas assuré, saluant d’un hochement de tête un surveillant distrait qui ne lui prêta qu’un regard fatigué. À sa droite, elle trouva un local de maintenance mal verrouillé. Elle y entra, subtilisa quelques objets supplémentaires – gants, torchons, un badge oublié – et reprit sa route en direction de l’aile J, là où Josh Winscott était détenu.
Une serrure, deux infirmiers…
Dehors, à l’arrière du bâtiment, Arthur et Edgar s’approchaient d’une porte secondaire, encastrée dans un renfoncement. Arthur s’agenouilla, sortit son nécessaire de crochetage avec des gestes précis et silencieux. Edgar gardait un œil autour d’eux, scrutant les fenêtres obscures.
— « Encore quelques secondes… » souffla Arthur.
Mais à ce moment-là, la poignée tourna de l’intérieur.
La porte s’ouvrit brusquement sur deux infirmiers en blouse blanche, visiblement en pause.
— « Hein ? Mais c’est quoi ça ? » s’exclama l’un d’eux, fixant Edgar, l’air interloqué.
Edgar réagit au quart de tour. Il leva les bras et se mit à marmonner d’une voix confuse :
— « Harold, tu vois ce que je vois ? Il est de retour ! Le roi des choux-fleurs ! Ne le regarde pas dans les yeux ! »
Les deux infirmiers, pris au dépourvu, échangèrent un regard confus. L’un d’eux commença à refermer la porte, mais derrière lui, Madeleine s’était approchée en silence.
Clé dans la serrure, sang-froid et chaos
Madeleine vit la clé dans la serrure. Son regard s’illumina. Elle tendit lentement la main pour la retirer, mais un des infirmiers la remarqua et se retourna vivement :
— « Eh ! Vous faites quoi là, vous ? »
Madeleine improvisa aussitôt, prenant une voix lasse et excédée :
— « Je nettoie ici depuis ce matin, je tombe sur un zigotos en train de crier au légume roi… Vous croyez que j’ai que ça à faire ? »
Mais le ton de l’infirmier se durcit.
— « Montrez-moi votre badge. Tout de suite. »
C’est à ce moment précis qu’Arthur bondit hors du buisson. Son poing frappa l’un des infirmiers à la tempe, qui s’effondra sans un mot. Edgar, sans perdre sa folie feinte, attrapa le deuxième par le col et le heurta violemment contre le montant de la porte.
Un silence lourd tomba dans le couloir.
Madeleine referma rapidement la porte derrière eux, verrouilla de l’intérieur et jeta un regard inquiet vers les deux corps au sol.
— « Vite, mettons-les à l’écart. On n’a pas beaucoup de temps. »
L’ombre derrière la blouse blanche
Le trousseau de clés dans une main, son chariot de l’autre, Madeleine arpentait le couloir de l’aile I, le regard vif, à la recherche d’une chambre inoccupée. Les néons grésillaient au plafond, projetant une lumière blafarde sur les murs verdâtres et humides. L’ambiance était à la fois clinique et cauchemardesque.
— « Celle-là. » murmura-t-elle en pointant du menton une porte entrouverte au fond du couloir.
Arthur s’y engouffra aussitôt, tirant avec lui les deux infirmiers inconscients. Il verrouilla la porte de l’intérieur et entreprit rapidement de les ligoter avec des draps déchirés avant de se changer. Il troqua ses vêtements contre l’uniforme blanc, tâché de sueur, d’un des hommes assommés. L’autre tenue fut réservée à Edgar.
Un patient trop curieux
À l’extérieur, Edgar montait la garde, bras croisés, l’œil alerte. Soudain, une silhouette apparut à l’angle du couloir : un patient, vêtu d’une chemise d’hôpital, les cheveux en bataille, les yeux rougis d’insomnie ou de traitements mal dosés.
— « Qu’est-ce que vous faites là ? » demanda-t-il en fronçant les sourcils, méfiant.
Edgar se redressa, l’air parfaitement naturel, et improvisa avec un sourire de conspirateur :
— « Oh, c’est... une femme de ménage... Comment dire ? Très... avenante. Elle nous a fait quelques propositions un peu… disons... explicites. »
Le patient cligna des yeux. Son expression se mua lentement en un sourire niais et lubrique.
— « Ah ouais ? Elle est encore là ? »
— « Justement... elle t’attend peut-être au fond du couloir. Elle m’a dit qu’elle aimait les hommes en blouse. »
Sans attendre davantage, le patient se mit à courir, les pieds nus claquant sur le lino, en direction de Madeleine.
— « Oh mademoiselle ! » lança-t-il d’une voix rauque, « J’suis lààà ! »
Madeleine, qui ne comprenait pas d’où sortait cette soudaine ardeur, fronça les sourcils.
— « Mais qu’est-ce que... ? »
Mais avant qu’elle n’ait le temps de reculer, Edgar le rattrapa à grandes enjambées et l’assomma proprement à l’arrière du crâne avec le manche métallique de la serpillière. Le patient s’effondra comme une poupée de chiffon.
— « Je t’ai apporté un colocataire supplémentaire. » dit Edgar en traînant le corps dans la chambre où Arthur venait de finir de se changer.
Ils l’allongèrent à côté des deux autres, refermant la porte avec soin.
Passage interdit vers l’aile J
Enfilant à son tour l’uniforme d’infirmier, Edgar rejoignit Arthur dans le couloir. Les deux hommes encadrèrent Madeleine, parfaitement crédibles dans leur rôle d’escorte. Ensemble, ils traversèrent l’aile I jusqu’au sas métallique menant à l’aile J, la plus isolée du complexe, et aussi la plus surveillée.
Deux infirmiers en faction les arrêtèrent du regard.
— « Motif de passage ? » lança l’un d’eux d’un ton professionnel.
Edgar prit la parole, avec l’assurance d’un habitué :
— « Une intervention de nettoyage urgente a été requise. Des projections, paraît-il. Sanitaires bouchés, et odeur pestilentielle. »
L’autre infirmier renifla avec dégoût.
— « Rien d’étonnant... »
Il consulta un registre posé sur un pupitre puis hocha la tête.
— « D’accord pour elle. Elle peut entrer. Mais vous deux, restez ici. L’aile J est hors de votre juridiction. »
Arthur fronça les sourcils, mais se contenta d’un hochement docile.
— « Très bien. On attendra ici. »
Madeleine lança un regard bref et lourd de sens à ses deux compagnons avant de franchir le sas. Derrière elle, les portes se refermèrent dans un cliquetis sinistre. Elle était désormais seule, infiltrée dans la zone la plus dangereuse de tout l’hôpital.
Dans l’antre des oubliés
Escortée par deux infirmiers à l’allure lasse mais vigilante, Madeleine poussait lentement son chariot de ménage dans les couloirs silencieux de l’aile J. Ses gestes étaient calmes, mesurés, parfaitement anodins. Elle frottait les murs, réajustait des draps, et vidait des bassines d’eau trouble dans un seau qu’elle trainait péniblement derrière elle.
Mais ses yeux, eux, ne cessaient de balayer les portes numérotées.
Josh Winscott. Elle le savait enfermé ici, quelque part, entre ces murs couverts de moisissures et d’oubli.
Soudain, elle aperçut une silhouette amaigrie, recroquevillée derrière une vitre sale. Le regard perdu, mais vivant. Josh.
— « Josh… » murmura-t-elle en s’approchant sous le regard distrait d’un des infirmiers qui bâillait sans se cacher.
Josh leva les yeux. Il la reconnut. Sa mâchoire tressaillit.
— « Madeleine ?… Dieu soit loué… Vous devez partir d’ici. Ce lieu est damné. »
Elle s’accroupit devant la porte, les mains toujours en mouvement, essuyant le bas de la vitre pour maintenir la supercherie.
— « On est là pour vous faire sortir. Ce soir, on revient. »
Josh secoua lentement la tête.
— « Ils vont droguer tout le monde ce soir… vers vingt heures. Sédatifs dans les plateaux-repas. Puis à minuit… le rituel. Tout le personnel y participera… L’amphithéâtre. C’est là que ça se passera. »
Un infirmier siffla derrière elle.
— « Eh, la ménagère, tu veux pas nettoyer les chiottes pendant que t’y es ? »
Madeleine esquissa un sourire professionnel.
— « J’y vais de ce pas. »
Elle adressa un dernier regard à Josh, empli de regrets.
Fausse sortie et vraie surveillance
À sa sortie de l’aile J, Madeleine retrouva Arthur et Edgar dans la chambre vide de l’aile I.
— « Il est là… épuisé, amaigri… Mais vivant. Il sait que nous reviendrons. »
Arthur serra les dents.
— « On revient ce soir. À minuit, ça se terminera. Une bonne fois pour toutes. »
Mais un détail changea les plans : Madeleine avait été remarquée. Elle ne pouvait pas rester.
— « J’ai été vue par deux autres infirmiers. Je dois simuler la fin de mon service… Sinon ils trouveront ça louche. »
— « Très bien, fais comme si tu partais. Rejoins-nous ensuite par la porte extérieure. »
— « Je fais le tour et je vous retrouve là-bas. »
Un détour sous haute tension
Madeleine quitta donc le bâtiment par l’entrée principale, adoptant une démarche lasse, celle d’une employée en fin de journée. Mais une fois dehors, elle entreprit discrètement de faire le tour du bâtiment, longeant les murs, dissimulée par les buissons.
Alors qu’elle approchait de la porte extérieure de l’aile I, un infirmier surgit à sa droite.
— « Eh ! Vous faites quoi par ici ? »
Il s’approcha, le visage dur.
— « Je… je m’étais trompée de sortie, je… je croyais que le vestiaire était par là. »
— « Tu sais très bien que t’as rien à faire ici. Allez, je t’accompagne. »
D’un ton sans appel, il la prit par le bras et la raccompagna jusqu’à l’entrée principale de l’hôpital, l’air suspicieux.
Madeleine serra les dents mais ne protesta pas. Elle avait échoué à rejoindre ses camarades… pour l’instant.
Silence dans la voiture
Une fois hors de vue, elle quitta l’entrée et longea à nouveau les grilles, cette fois par les bois, jusqu’à retrouver la voiture d’Arthur, garée à l’arrière, dissimulée entre les arbres.
Elle s’y installa, seule dans la nuit tombante, regardant les aiguilles de sa montre tourner avec lenteur.
Quand le sommeil devient un piège
Dans le silence cotonneux de la chambre vide, Arthur et Edgar attendaient. Les secondes coulaient, lentes comme des gouttes de cire sur une chandelle.
Vers 20h00, un chariot bringuebalant s’arrêta au bout du couloir. Une infirmière distribua les plateaux-repas aux pensionnaires de l’aile I. La lumière blafarde du néon projetait de longues ombres sur les murs décrépis.
Arthur jeta un œil dans le couloir. Les portes se fermaient les unes après les autres. Puis peu à peu, le silence s’imposa. Un silence d’opium.
— « C’est commencé… » murmura-t-il.
Les gémissements, les ricanements nerveux et les pleurs s’éteignirent, étouffés par les puissants sédatifs.
Edgar jeta un œil par l’interstice de la porte.
— « Regarde… le personnel. Ils s’en vont. »
Blouses blanches, visages figés, ils marchaient en file vers l’aile J. Aucun mot. Une procession clinique et rituelle. Ils portaient des boîtes, des livres anciens, des lampes à huile, et quelques torches encore éteintes.
À 22h30, Arthur fit un signe de tête. Ils quittèrent la chambre sans un bruit, se faufilant dans le couloir désormais désert.
Madeleine, l’ombre du dehors
Dehors, dans la voiture plongée dans l’obscurité, Madeleine ne tenait plus en place.
À 22h00, incapable d’attendre davantage, elle sortit du véhicule et contourna l’établissement. L’obscurité lui était devenue familière. Elle atteignit la clôture et, avec une souplesse calculée, escalada les barreaux rouillés.
De l’autre côté, la scène qui se déroulait la glaça : un petit groupe d’infirmiers et d’aides-soignants installait, un à un, des flambeaux le long d’un chemin menant de l’aile J à l’amphithéâtre, dont l’entrée s’ouvrait comme une gueule dans les ténèbres.
— « C’est donc là que tout va se jouer… » murmura-t-elle pour elle-même.
Elle attendit que le petit groupe soit hors de vue, puis se faufila entre les arbres jusqu’à la porte arrière du bâtiment I. La fraîcheur familière du couloir l’accueillit. Une odeur d’éther et de lin poussiéreux flottait dans l’air. Tout était silencieux.
Quelques secondes plus tard, Arthur et Edgar apparurent à l’intersection du couloir.
— « Madeleine ! » s’exclama Edgar, soulagé.
— « Je vous ai retrouvés. Il faut se dépêcher, tout le personnel est à l’amphithéâtre. »
Arthur acquiesça.
— « C’est notre seule chance de sortir Josh de cet enfer. »
Le seuil des ombres
Ils s’arrêtèrent net devant le sas de sécurité séparant l’aile I de l’aile J. Une vitre blindée, une serrure verrouillée, le dernier rempart vers les ténèbres.
— « Pas le temps pour la subtilité… » souffla Arthur en sortant sa crosse télescopique.
Un claquement sec, un fracas de verre brisé, et la main de Madeleine s’engouffra dans l’ouverture pour déverrouiller la porte. Un déclic rassurant. Le passage était ouvert.
L’aile J s’étendait devant eux, comme un couloir de mort. Le silence était absolu, comme si l’hôpital lui-même retenait son souffle.
Le sanctuaire du désespoir
Ils progressèrent rapidement, l’écho de leurs pas amorti par le linoléum fatigué. Le local des infirmiers se trouvait quelques portes plus loin. Vide. Abandonné.
Sur un crochet, un trousseau de clés les attendait, presque trop facilement. Arthur les attrapa sans un mot. Pas un bruit, pas une alarme.
— « Trop calme… » souffla Edgar, la main crispée sur sa matraque.
Ils atteignirent le couloir des cellules. La lumière y était faible, intermittente. La cellule de Josh se profilait au bout, son hublot couvert d’un grillage opaque.
Mais alors…
— CLIC.
Les lumières du couloir s’allumèrent brusquement, éclatantes, révélant leurs silhouettes figées dans la pénombre.
Trois silhouettes en uniforme blanc se détachèrent à l’autre bout du couloir. Trois infirmiers, le visage froid, marchaient droit vers la cellule.
L’un d’eux ouvrit la porte de Josh, pendant que les deux autres prenaient position de chaque côté.
— « Maintenant ! » cria Arthur en bondissant hors de sa cachette.
La mêlée silencieuse
Arthur et Edgar fondirent sur les deux infirmiers postés à l’extérieur. Un choc sourd, un coup de crosse, un hurlement étouffé.
Mais les gardes étaient entraînés. Le combat fut brutal, sec, sans pitié. Edgar reçut un coup de matraque à la tempe, vacilla, mais parvint à riposter.
Arthur, malgré une entaille sanglante à l’épaule, asséna un crochet dévastateur à son adversaire. Madeleine immobilisa le dernier avec un manche à balai bien placé.
Les trois infirmiers gisaient au sol, inconscients.
La cellule de Josh était grande ouverte. Il se tenait debout, chancelant, un mélange de surprise et de soulagement sur le visage.
— « Madeleine ? C’est… vous ? »
— « Pas le temps de discuter, Josh. On vous sort d’ici. Maintenant. »
La fuite vers la vie
Le couloir semblait s’être figé dans une tension absolue. Aucun cri d’alarme, aucun autre pas ne résonna. Les héros glissèrent entre les murs comme des ombres en sursis.
Une fois dans l’aile I, ils regagnèrent la porte arrière, celle-là même par laquelle Madeleine était revenue. La cour était toujours vide, le ciel noir au-dessus d’eux constellé d’étoiles muettes.
— « Vite, dans la voiture ! » lança Arthur en tenant Josh par l’épaule.
Hurlements dans la nuit
À peine les portières claquées, prêts à démarrer, un vacarme monstrueux fendit le silence nocturne. Des hurlements stridents, mêlés de cris de joie perverse, de douleur déchirante et de rires inhumains, résonnèrent en provenance de l’amphithéâtre.
Edgar leva la tête brusquement.
— « Quelque chose se passe là-bas… quelque chose de… malsain. »
Il échangea un regard avec Madeleine et descendit de la voiture, sans un mot de plus.
Tapi dans l’ombre des pins, Edgar progressa silencieusement jusqu’à une butte dominant l’amphithéâtre. Et là, il vit.
Sous la lumière crue de dizaines de flambeaux, une centaine de membres du personnel de l’hôpital tournaient en cercle, convulsant, les yeux révulsés, possédés par une transe collective. Ils se griffaient, se mordaient, se lacéraient dans une orgie de violence rituelle.
Et au centre, debout sur l’estrade de pierre, le Docteur Berger, les bras levés, le visage transfiguré d’extase.
— « Offrez vos chairs ! Offrez vos esprits ! Et il viendra ! Il rampera de l’abîme vers notre monde ! » vociférait-il.
Edgar, glacé d’horreur, battit en retraite.
La mission des fragments
De retour à la voiture, Edgar raconta tout. Un silence pesant suivit son récit.
— « Si ce rituel aboutit, c’est la fin. Il faut agir. Maintenant. »
Ils convinrent d’un plan : Arthur resterait à la voiture, veillant sur Josh encore faible. Madeleine et Edgar, eux, retournaient en enfer.
L’asile, à cette heure, était presque désert, vidé de son personnel en transe. Les deux infiltrés se faufilèrent par l’entrée de service, traversèrent les couloirs silencieux et atteignirent le bureau du docteur Berger.
Fouille fébrile. Silence angoissant. Et enfin…
Un coffret en bois noir, caché derrière une rangée de dossiers médicaux.
À l’intérieur, soigneusement enveloppés dans du tissu soyeux, sept fragments d’obsidienne gravés de runes.
— « Le cercle… Le cercle de protection du docteur Shine… » murmura Madeleine.
Ils ne perdirent pas une minute.
Le cercle reconstitué
À l’orée d’un bosquet non loin de l’amphithéâtre, ils commencèrent à enterrer les fragments en cercle, suivant les indications du vieux journal de Shine.
Une fois le septième fragment enfoncé dans le sol, un cri d’agonie stridente, inhumain, déchira l’air.
Les arbres eux-mêmes semblèrent frissonner.
Du cœur même du rituel, un râle bestial s’éleva, suivi d’un ordre furieux :
— « Les usurpateurs sont là… Trouvez-les… TUEZ-LES ! »
Les rires cessèrent. Des cris de haine explosèrent. Des dizaines de silhouettes s’élancèrent depuis l’amphithéâtre.
La chasse des damnés
Madeleine et Edgar se retournèrent, les yeux écarquillés.
— « COURS ! » hurla Edgar.
À travers les bosquets, les deux héros fuyaient, essoufflés, poursuivis par des silhouettes hurlantes, déformées par la frénésie rituelle.
Et derrière eux… un grondement… un bruit visqueux, comme des centaines d’aiguilles traînant sur la terre.
L’avatar de Gla’aki.
Ils dévalèrent la colline, trébuchant, haletants, jusqu’à la voiture. Arthur bondit du siège conducteur, le moteur déjà ronronnant.
— « Montez ! »
Une seconde plus tard, les pneus crissaient sur le gravier. La voiture bondit sur la route, filant vers les lumières lointaines de Salem, tandis que dans leur dos l’abomination hurlait sa frustration, incapable de franchir le cercle restauré.
Mais les héros savaient une chose :
La bataille était loin d’être terminée.
Fuir la folie, raconter la vérité
Salem. Ses rues endormies baignaient dans une lumière grise d’aube, mêlant brume marine et fatigue accumulée. La voiture s’arrêta devant le commissariat central, un bâtiment de pierre austère qui paraissait bien terne face aux cauchemars récents.
Les héros pénétrèrent dans le poste, épuisés mais résolus. Arthur, le visage fermé, prit la parole le premier.
— « Nous devons parler à un inspecteur. C’est… au sujet de l’hôpital de Danvers. »
Avec calme, méthode, et une étonnante cohérence, ils tissèrent leur version des faits : ils étaient venus rendre visite à leur ami Josh Winscott, injustement interné. Mais en constatant son état et les pratiques inquiétantes du personnel, ils avaient tenté de l’emmener, provoquant la colère de certains employés. Menacés, ils n’avaient eu d’autre choix que la fuite.
— « On a été séquestrés, menacés… attaqués. Ce n’est pas un hôpital, c’est un culte ! »
Les policiers, perplexes, prirent note. Malgré leur scepticisme, les marques de blessures, les visages marqués et le comportement visiblement traumatisé des investigateurs ne pouvaient être ignorés. On leur proposa de passer la nuit sous protection dans les locaux. Ils acceptèrent sans discuter.
Le 18 mai – Vérités divergentes
À l’aube, l’inspecteur Laughton les convoqua dans une petite salle d’interrogatoire. Il déposa un dossier sur la table, le visage impassible.
— « Nous avons reçu la déposition du Dr Berger. Sa version… diffère. »
Il ouvrit le dossier et lut à voix haute.
Selon Berger, les investigateurs avaient attaqué le personnel sans raison, pénétré illégalement dans l’hôpital, agressé plusieurs infirmiers et libéré un patient dangereux, sujet à des crises violentes. Le Dr Berger portait plainte pour agression, intrusion, enlèvement et mise en danger d’autrui.
Un silence pesant tomba.
— « Jusqu’à la fin de l’enquête, vous êtes priés de ne pas quitter l’État du Massachusetts. »
Arthur, crispé, lança un regard vers Edgar et Madeleine. La tempête ne faisait que commencer.
L’intervention de Caducée
Sortis de l’entretien, les trois compagnons ne perdirent pas de temps. Edgar attrapa une cabine téléphonique dans le hall et composa un numéro.
Une voix calme répondit au bout du fil :
— « Caducée. Vous avez une urgence ? »
Le récit fut bref mais dense. Internement illégal. Tentative de rituel. Massacre potentiel. Sceau détruit. Menace surnaturelle imminente.
— « Très bien, Dr Smith » répondit l'opérateur. « Nous envoyons notre cellule juridique immédiatement. Tenez-vous prêts. »
À peine une heure plus tard, un avocat au costume impeccable franchit les portes du commissariat, accompagné de deux collaborateurs. D’un ton ferme, il réclama à parler aux inspecteurs en charge.
— « Mes clients sont des chercheurs employés par une fondation privée. Toute cette affaire est entachée d’irrégularités et de violations de droits fondamentaux. Ils ne répondront à aucune autre question sans notre présence. »
Un soulagement palpable se peignit sur les visages des investigateurs.
Ils savaient désormais une chose : Caducée ne les abandonnerait pas.
Mais au fond d’eux, ils le sentaient : la bataille juridique était peut-être gagnée pour un temps, mais la guerre contre Gla’aki ne faisait que commencer.
Un mois de répit sous l’ombre du cauchemar
Les semaines s’écoulèrent, lentes et pesantes comme la brume sur les marais. Le tumulte de Danvers semblait s’être estompé, mais le malaise restait palpable, comme si l’ombre de Gla’aki rôdait encore quelque part dans les marges de la réalité.
Madeleine accueillit Josh chez elle, dans une maison de banlieue tranquille où les rideaux restaient souvent tirés. Chaque jour, elle s’assurait de son bien-être, observant comment l’homme, autrefois hagard et halluciné, retrouvait lentement sa clarté. Peu à peu, entre soins et confidences, un lien plus tendre se tissa, fragile comme une étoffe précieuse.
Arthur, quant à lui, s’enfonçait dans les pages infernales des Révélations de Gla’aki. À chaque ligne, il sentait quelque chose le happer, comme si l’entité lovée dans le lac du motel avait imprimé une trace sur son âme. Il comprit l’étendue du culte, son emprise sur les esprits faibles, les corps soumis, et les promesses d’immortalité dans la servitude.
Edgar, plus pragmatique, reprit son poste à l’hôpital de Boston, masquant ses blessures derrière un masque professionnel. Mais parfois, en pleine nuit, il sursautait encore, revoyant les visages hurlants du personnel sacrifié dans les bras de la folie.
L’éveil des ombres
Réunion en terrain miné
Le vent s’était levé sur Squatters Lake, chassant la pluie pour ne laisser qu’un silence lourd et humide, percé par le chant lointain des grenouilles. Dans la chambre 2, Madeleine, Arthur et Edgar s’étaient rassemblés, tous trois penchés sur la petite table en formica, à la lumière d’une lampe faiblement voilée.
— « Ce motel pue la mort, » souffla Arthur en frottant son menton barbu. « On ne pourra pas attendre. Ce soir, on se rend à l’asile, comme prévu. Mais avant… je veux en avoir le cœur net sur cette chambre 3. »
Madeleine acquiesça en silence. Elle sentait confusément que quelque chose de sombre les observait depuis les fondations mêmes de ce lieu.
La chambre 3 révélée
Arthur tenta d’abord d’ouvrir la porte communicante reliant sa chambre à la numéro 3, utilisant son nécessaire de crochetage. Malgré son savoir-faire, la serrure ne céda pas. Elle semblait trop ancienne.
— « Rien à faire, » gronda-t-il en rangeant ses outils. « Mais si la porte ne veut pas… on passera par la fenêtre. »
Edgar sortit par la porte arrière et repéra une fenêtre de la chambre 3 légèrement décalée sur ses gonds, et après avoir forcé discrètement avec une lame plate, réussit à l’ouvrir dans un petit craquement sec.
— « C’est bon, allez-y. »
Arthur et Madeleine s’y glissèrent à leur tour. L’intérieur de la chambre 3 n’avait rien de spécial à première vue : un lit, des rideaux poussiéreux, et une odeur d’humidité tenace. Mais sous le tapis élimé, Arthur sentit une irrégularité.
— « Là. Aide-moi à soulever. »
Sous le tapis, une trappe de bois, dissimulée et usée, menait vers un étroit passage sombre entre les pilotis du bâtiment. Armés de leurs lampes, ils s’y engagèrent prudemment.
Sous le motel : un réseau caché
Rampant sous les planches, ils découvrirent que toutes les chambres semblaient posséder une trappe similaire, reliées par un fin chemin de rondins et de terre battue. Mais un détail les glaça : une trappe menait également à la pièce située derrière la réception.
Ils contournèrent une colonne de soutènement vermoulue et accédèrent à la chambre 4, prétendument inoccupée. Une trappe identique leur permit d’y grimper en silence.
La pièce sentait le renfermé. Le lit n’était pas défait, les volets clos. Mais au bas de la porte, quelque chose dépassait.
Arthur s’accroupit.
— « Qu’est-ce que… »
Il pinça doucement l’objet coincé dans la fente de la porte et tira : un ongle humain, sec et jauni, comme s’il avait été arraché il y a plusieurs jours. Madeleine détourna le regard, dégoûtée.
— « C’est… c’est pas normal. »
Un frisson glacial leur traversa l’échine.
L’atelier des Brophy
À l’autre bout du réseau sous-terrain, une dernière trappe menait à ce qui semblait être un atelier, sans doute l’endroit où les frères Brophy réparaient les objets du motel… ou autre chose. Mais cette trappe-là était différente : verrouillée solidement.
— « Ils tiennent à garder ça fermé, » murmura Madeleine en caressant la poignée, songeur.
Arthur se redressa et regarda Madeleine :
— « On reviendra avec de quoi l’ouvrir. Mais pour l’heure… direction Danvers. »
Madeleine jeta un dernier regard à la serrure, puis souffla :
— « J’ai un mauvais pressentiment. Quelque chose se terre dans cet endroit. Quelque chose qui ne veut pas qu’on le découvre. »
Et sur ces mots, ils remontèrent, regagnant leur chambre sans bruit, les esprits agités par l’ombre rampante du mystère qui les entourait.
Surveillance nocturne à Danvers
Vers trois heures du matin, alors que la brume s'épaississait sur la campagne autour de Danvers, les investigateurs quittèrent discrètement le motel Squatters Lake. L’air était frais, presque coupant, et seul le vrombissement du moteur couvrait le silence pesant de la nuit. La route jusqu’à l’hôpital psychiatrique serpentait entre les bois noirs, l’éclairage intermittent de la lune peinant à percer les lourds nuages.
Arrivés en bordure de la propriété, les phares furent coupés. Depuis un renfoncement du chemin, Arthur scrutait l’horizon avec des jumelles, tandis qu’Edgar prenait des notes rapides.
— « Trois patrouilles… peut-être plus, » murmura-t-il. « Et des chiens. C’est du sérieux, ils protègent quelque chose. »
— « L’amphithéâtre, » souffla Madeleine. « C’est là que ça se passe. »
Prenant une initiative audacieuse, elle glissa hors de la voiture, escalada la clôture de fer forgé avec agilité et s’enfonça dans l’ombre des arbres, profitant des angles morts entre les rondes.
Silencieuse comme un chat, elle atteignit l’amphithéâtre. De construction récente, le bâtiment tranchait avec les ailes gothiques de l’hôpital. L’architecture était simple, presque utilitaire. À quelques mètres, le lac attenant baignait dans une obscurité surnaturelle.
Madeleine s’agenouilla au bord de l’eau. Son regard fut attiré par la surface : une teinte étrange, noire comme de l’encre, miroitait faiblement sous les lueurs lunaires.
— « Ce n’est pas naturel… » pensa-t-elle.
N'entendant que les cris lointains d'un patient ou d'un animal, elle battit en retraite, reprenant le même chemin pour quitter le terrain sans alerter les gardes. Edgar et Arthur l’attendaient dans la voiture, le moteur prêt.
— « Rien de tangible, » souffla-t-elle en montant. « Mais ce lac… il y a quelque chose dedans. »
Un détail qui glace le sang
Il était près de cinq heures du matin quand ils regagnèrent le parking détrempé du motel. L'aube peinait encore à se lever, teignant le ciel d’un gris sale. Mais dès qu’ils sortirent de la voiture, Arthur s’arrêta net.
— « Attendez. Il manque quelque chose. »
Les trois observèrent silencieusement les véhicules. Il ne restait que le pickup cabossé de Bill Duston. La petite Ford Modèle T avait disparu.
— « Quelqu’un parti en pleine nuit ? » s’interrogea Edgar. « Ou quelqu’un l’a forcé à partir ? »
— « Ou pire… » murmura Madeleine, les bras croisés.
Mais la fatigue prenait le pas sur la paranoïa. Ils décidèrent de ne pas tirer de conclusions hâtives.
— « On verra ça demain, » conclut Arthur. « Repos d’abord. On doit être lucides pour ce qui nous attend. »
Réveil sous tension – 16 mai
Le matin du 16 mai, à 9h30, les trois se retrouvèrent autour d’un maigre petit déjeuner dans la chambre de Madeleine. Les paupières encore lourdes, les visages tirés, chacun avait les pensées encombrées par les événements de la veille. Avant de quitter les lieux, les investigateurs frappèrent à la porte de Jacob Trent. Le jeune homme leur ouvrit avec les yeux rougis par la fatigue. Sa voix était tremblante.
— « J’ai pas fermé l’œil… » souffla-t-il. « J’ai rêvé… non… j’ai vécu cette noyade. Encore. Sous l’eau, dans une ville noire… je criais, mais ma bouche se remplissait de sel… »
Madeleine posa une main apaisante sur son épaule.
— « Ce n’est qu’un cauchemar, Jacob. On va tirer cette histoire au clair, je vous le promets. »
Ils le quittèrent avec prudence, troublés par la récurrence de ces visions aquatiques. Direction ensuite : la chambre de Sarah Bonner. À leur surprise, ce fut William Brophy lui-même qui ouvrit.
— « Ah, vous cherchez la jeune métisse ? Elle est partie cette nuit. Elle nous avait prévenus. Peut-être que vous n’avez pas entendu, hein ? »
Son ton était étrange, vaguement moqueur. Il tenait un balai et un seau à la main.
— « J’prépare la chambre pour les nouveaux arrivants. »
Intrusion discrète et révélation domestique
Profitant de leur conversation, Arthur s’éclipsa en silence. Direction : la réception. Elle était vide. Il ouvrit la porte et la sonnette tinta bruyamment.
Quelques instants plus tard, un bruit de frottement attira son attention. Robert Brophy, le frère en fauteuil roulant, tentait d’ouvrir la porte du fond, peinant à passer le seuil avec son fauteuil.
— « Attendez, je vous aide. » lança Arthur en s’approchant.
Il saisit la porte et l’écarta. L’espace d’un instant, il jeta un coup d'œil à la pièce derrière. Pas d’atelier ou de local technique. Il s’agissait d’un salon-cuisine, rustique, mais bien tenu.
— « Vous vivez là ? » demanda Arthur, feignant l’étonnement.
— « Depuis toujours, avec mon frère. On s’occupe de tout, vous savez… sauf les escaliers, héhé ! »
Ils échangèrent quelques banalités avant qu’Arthur ne prenne congé, le cœur serré par un sentiment grandissant d’anormalité.
Mystères architecturaux et secrets oubliés
Décidés à en savoir plus, les investigateurs prirent la route pour Danvers. Là, ils passèrent la matinée entre la bibliothèque municipale et les archives du journal local. Feuilletant articles et dossiers administratifs, ils mirent au jour plusieurs éléments troublants.
L’amphithéâtre dans l’enceinte de l’asile avait été construit en 1915, à l’écart des ailes principales, sur une parcelle qui, selon d’anciens plans, abritait un ancien autel de pierre, marqué d’un sceau gravé d’origine inconnue. La presse locale mentionnait sa destruction lors des travaux.
— « Un sceau ancien détruit, un lac noir, des cauchemars… ça commence à ressembler à un rite. » glissa Arthur, pensif.
Accident évité et menaces voilées
À leur sortie du journal, Edgar et Madeleine, rejoignant le point de rendez-vous convenu avec Arthur, traversaient la rue quand un coup de klaxon strident les fit sursauter.
Une voiture surgit à toute vitesse, fonçant droit sur eux. Les deux eurent juste le temps de plonger de côté. Le véhicule freina à peine, bifurqua en crissant sur le bitume, et disparut à l’angle de la rue dans un grondement de moteur.
Haletante, Madeleine releva la tête, les mains griffées par le trottoir.
— « La plaque ! Note la plaque ! »
Elle la griffonna dans son carnet, les doigts tremblants.
— « Ce n’était pas un accident. »
Sans attendre, ils se rendirent au poste de police local. Le réceptionniste, un agent bedonnant aux traits las, haussa les sourcils en consultant la note.
— « On va faire suivre ça. Revenez demain matin, qu’on voie ce qu’on peut faire. »
Madeleine soupira, contrariée mais pas surprise. En sortant, elle lança à ses compagnons :
— « On dérange quelqu’un. Et ce quelqu’un commence à perdre patience. »
Les ombres du passé — Direction Salem
L’après-midi du 16 mai, les investigateurs prirent la route vers Salem, poussés par une intuition aiguisée par les récents événements et les découvertes faites à Danvers. Leur destination : les archives du Salem News, dans l’espoir de déterrer des éléments historiques sur l’asile psychiatrique et ses mystères.
Dans les rayonnages poussiéreux du journal, entre microfilms jaunis et dossiers reliés de fil de lin, une coupure attira l’attention de Arthur. L’article annonçait le décès de l’ancien directeur de l’asile, le Dr Howard Shine, mort dans des circonstances naturelles, bien que mystérieuses à l’époque. L’article faisait également mention d’un legs posthume au profit de l’hôpital de Salem : l’intégralité de ses recherches médicales et personnelles.
— « C’est notre prochaine étape. » déclara Arthur. « On doit savoir ce que contenait ce legs. »
Le journal du Dr Shine — Gardien d’un secret ancien
À l’hôpital de Salem, après quelques démarches administratives et l’aide d’un archiviste compréhensif, les investigateurs mirent la main sur une boîte en carton scellée, étiquetée : « Dr H. Shine – Effets personnels & documentation ».
Parmi les documents médicaux et les notes éparses, un journal de bord manuscrit, usé par le temps, attira immédiatement leur attention.
Dans ses pages, le Dr Shine relatait son combat discret contre des forces surnaturelles qu’il disait liées à la colline de Hathorne Hill, sur laquelle l’asile de Danvers avait été construit. Il y expliquait avoir ressenti la présence d’une entité ancienne, tapie dans les profondeurs du sol. Les troubles psychotiques violents, les suicides inexpliqués et les hallucinations récurrentes chez les patients l’avaient convaincu d’agir.
Il avait conçu un sceau ésotérique, gravé dans la pierre, dont la fonction était de contenir les énergies négatives et les entités invisibles rôdant autour du lac et du site. Le Dr Shine notait que, dès que le sceau fut installé à proximité du plan d’eau, le calme revint dans l’établissement, comme si les ténèbres s’étaient repliées sous terre.
Il concluait en écrivant ces mots : « Ce que nous avons emprisonné ne doit jamais être libéré. Mon successeur ne comprendra peut-être pas, mais il doit respecter cette mise en garde. Ce lieu n’est pas un hôpital, c’est une digue. »
Un frisson parcourut le dos de Madeleine.
— « Et ce successeur... c’est Berger. Celui qui a rasé le sceau pour construire son amphithéâtre. »
Retour au Squatters Lake — Un plan risqué
Il était un peu plus de 17h lorsque les investigateurs regagnèrent le motel Squatters Lake. L’heure n’était plus à l’hésitation. Un plan fut rapidement établi : infiltrer l’arrière-salle de la réception, cette fameuse pièce qu’Arthur n’avait qu’entrevue, et qui leur semblait de plus en plus suspecte. L’objectif : découvrir enfin ce que les frères Brophy cachaient.
— « On va devoir ruser, » dit Arthur, en repliant la carte du motel griffonnée à la main.
— « Je m’occupe de la diversion, » lança Edgar avec un sourire, en brandissant la canne à pêche que Madeleine avait louée.
Le leurre du pêcheur maladroit
Edgar se posta près du petit ponton glissant situé derrière le motel, à portée de vue des fenêtres de la réception. Il commença à gesticuler bruyamment, imitant le pêcheur amateur en proie à une crise de maladresse aiguë.
— « Nom d’un chien, j’suis tout emmêlé ! Cette fichue ligne est coincée dans mes boutons ! »
Ses cris ne tardèrent pas à alerter William Brophy, qui sortit précipitamment de la réception, reniflant d’un air exaspéré.
— « Par tous les saints, vous allez finir par vous noyer avec vos bêtises ! Bougez pas, j’arrive ! »
Derrière la porte interdite
Profitant de l’absence du vieil homme, Arthur et Madeleine se glissèrent en silence dans la réception désormais vide. Le grincement discret de la porte du fond révéla un salon-cuisine modeste, aux murs décorés de photos jaunies et de trophées de pêche poussiéreux. Une lampe vacillait, jetant une lumière blafarde sur les meubles.
Deux autres portes donnaient sur des pièces closes. Arthur s’attarda sur une commode en coin, dont un tiroir entrouvert laissait dépasser un feuillet écorné.
Il le tira avec précaution : la page manquante du registre. On pouvait y lire noir sur blanc :
« Abe Hickey — chambre 4 »
— « Voilà la preuve que William a menti à Jacob… Il est bien venu ici. » murmura Arthur, le front plissé.
De son côté, Madeleine, agenouillée près d’un petit tapis usé, souleva une latte du plancher et déverrouilla la trappe qui donnait accès à l’espace sous pilotis qu’ils avaient exploré la veille.
— « On a maintenant une sortie de secours… ou plutôt une entrée » chuchota-t-elle, satisfaite.
Fausse alerte et repli stratégique
Mais le silence qui régnait à l’extérieur les inquiéta soudain. Plus aucun cri d’Edgar. Un bruit métallique lointain, peut-être une porte qui se referme, leur rappela qu’ils jouaient avec le feu.
— « On ne devrait pas traîner ici. » dit Arthur, refermant doucement la trappe.
Ils ressortirent aussi discrètement qu’ils étaient entrés, regagnant la chambre 1 sans éveiller les soupçons. Quelques minutes plus tard, Edgar les rejoignit, trempé et faussement exaspéré.
— « Il m’a filé une serviette en râlant pendant dix minutes… Mais il n’a rien vu. »
Arthur tendit la page arrachée.
— « On a notre confirmation. Abe Hickey est bien venu ici. Et il a disparu. »
Une disparition douteuse
La nuit tombait lentement sur Squatters Lake lorsque Arthur, assailli par une intuition tenace, décida de jeter un œil plus approfondi dans la chambre 7, celle qu’occupait la jeune Sarah Bonner. Madeleine le suivit sans un mot, tandis qu’Edgar se plaçait au bout du couloir, faisant le guet dans la pénombre.
Arthur crocheta la serrure sans difficulté, la porte grinça en s’ouvrant sur une pièce impeccablement rangée. Ils ouvrirent la trappe au sol. Une brise fraîche et humide remonta du vide. À la lueur de leur lampe torche, ils aperçurent des traînées sombres dans la boue sous le bâtiment.
— « Regarde… des traces… comme si… quelque chose… ou quelqu’un avait été traîné. »
— « Et ça file droit vers la réception… »
Un silence pesant s’abattit sur eux. Puis Arthur referma la trappe et redressa la tête.
— « Il faut fouiller l’appartement des Brophy. Maintenant. »
Une Invitation de Courtoisie — Le leurre d'Edgar
Pour distraire les frères Brophy, Edgar improvisa un plan simple, mais efficace : un apéro amical. Il retourna à la réception, le ton enjoué, frappant à la porte avec insistance.
— « William ? Robert ? J’me disais qu’on pourrait lever un verre ensemble, pour vous remercier de votre aide avec la canne à pêche, ce matin ! »
Il attendit. Rien. Il tambourina à nouveau. Toujours aucune réponse. Un coup d’œil par la fenêtre lui révéla une pièce plongée dans la pénombre.
— « Merde… où est-ce qu’ils sont passés… ? »
Mais Edgar tint bon. Il continua de faire du bruit, de frapper, de parler à voix haute. Il savait que chaque seconde de distraction comptait.
L’Appartement Interdit — Derrière les Murs des Brophy
Pendant ce temps, Arthur et Madeleine, tapis dans l’ombre, s’introduisirent de nouveau dans le salon-cuisine des Brophy, derrière la réception par la trappe intérieure, déverrouillée plus tôt dans la soirée. Tout était calme. Arthur ouvrit prudemment la première porte à droite. La poignée grinça légèrement.
L’odeur de poussière et de renfermé leur monta aussitôt aux narines. La pièce était spartiate, à peine meublée : un lit de fer au sommier déformé, une armoire branlante et, au pied du lit, une large caisse de bois cloutée. Rien n’était accroché aux murs, pas même une photo pour briser l’austérité de l’endroit.
— « Une vraie cellule monacale…» souffla Madeleine.
Elle s’agenouilla devant la caisse, fit sauter les loquets. Dès qu’elle souleva le couvercle, une vague d’air fétide et putride jaillit. Arthur détourna la tête en réprimant une grimace.
— « Bon sang… » grogna-t-il.
Mais à l’intérieur, aucun corps, aucune horreur visible. Seulement un oreiller jauni et une couverture râpée, imprégnés d’une odeur de mort séchée, comme si quelque chose ou quelqu’un avait longtemps dormi là… et cessé d’y respirer.
Trésor et Horreur
De retour dans le salon-cuisine, ils se tournèrent vers la porte de gauche. Celle-ci s’ouvrit sur une seconde chambre, identique à la première par son austérité, mais un peu mieux entretenue. Sur une étagère poussiéreuse, quelques livres et objets personnels.
Arthur s'approcha d'une boîte métallique rangée sous le lit. Il la tira délicatement et l’ouvrit : des liasses de billets soigneusement rangées, probablement plus de mille dollars en liquide.
— « Ça fait beaucoup pour deux gérants de motel minable, » nota Arthur.
Mais c’est un ouvrage étrange, posé en évidence dans la petite bibliothèque, qui attira leur attention. La couverture était gravée d’un titre en lettres dorées et rigides :
« Les Révélations de Gla’aki ».
— « Qu’est-ce que c’est que ça ? » murmura Madeleine.
— « Pas un roman d’aventure en tout cas… » répondit Arthur en fourrant le livre dans son manteau.
Sous Tension
Pendant ce temps, Edgar continuait son vacarme, appelant à grands coups les frères Brophy.
Mais ce fut Bill Duston, réveillé en sursaut, qui surgit furieux de sa chambre, son colt .45 à la main, les traits tendus par la colère et la peur.
— « Putain mais vous allez la fermer, ou faut que j’vous foute une balle ?! »
Edgar, bras levés en signe d’apaisement, s’efforça de garder son calme.
— « Du calme, monsieur Duston… on pensait que les propriétaires avaient un problème. »
Le visage du pêcheur s’assombrit davantage.
— « La nuit dernière, j’ai vu un type… à poil, courir autour du lac comme un possédé. Et y’a pas vingt minutes, j’ai vu les deux Brophy partir vers le lac. C’est pas normal, rien n’est normal ici. »
Après un bref échange tendu, Bill finit par ranger son arme.
— « Je vais voir ce qu’ils fabriquent, moi. S’ils font des trucs louches, je m’en mêle. »
Il quitta le parking à grands pas..
La Chambre Fantôme - L’Atelier des Abominations
Une fois Arthur et Madeleine de retour, les trois investigateurs décidèrent de profiter de l’absence des frères Brophy pour aller vérifier la fameuse chambre n°5, celle qu’ils occupaient prétendument.
La serrure céda facilement. À l’intérieur, aucune trace de vie : les draps étaient propres, la salle de bain sentait encore le détergent, aucun vêtement, aucun objet personnel. Le mensonge était désormais évident : les Brophy ne vivaient pas ici. Au fond de la pièce, une porte attira leur attention. Arthur tendit l’oreille, puis jeta un regard à Madeleine. Elle acquiesça d’un simple signe de tête, tandis qu’Edgar murmurait :
— « Je monte la garde. Si ça tourne mal, je vous couvre. »
Sans un mot de plus, Arthur poussa la porte, lentement, et une odeur rance et métallique s’échappa du passage obscur. Ce qu’ils découvrirent les figea un instant : une vaste pièce mal éclairée, au plafond bas, parcourue d’étagères bringuebalantes, de caisses entassées, et d’objets aussi singuliers qu’inquiétants.
Un grand drap blanc tendu sur une corde formait une sorte de cloison, comme pour dissimuler l’espace du fond. Deux tonneaux de bois munis de robinets trônaient près du centre, et une table longue et sale, équipée de sangles de contention, évoquait un sinistre théâtre opératoire.
Arthur s’avança à pas prudents et écarta le drap d’un geste sec.
Les Épines de Nantucket
Derrière la toile, une zone à demi-clinique, à demi-rituelle.
Un bureau couvert de papiers tachés, de vieux grimoires et surtout… de bocaux de verre, empilés sans logique apparente. Chacun contenait un liquide d’une couleur malsaine, jaune trouble, verdâtre, ou carrément noir. Et dans certains… des épines noires, longues, fines, tordues, vibrant faiblement, comme prises d’un écho résiduel.
— « Ces trucs… » dit Arthur en blêmissant.
— « Oui… à Nantucket. Chez les géologues. » souffla Madeleine.
Leur mémoire leur jouait de mauvais tours, mais ces épines… ils en connaissaient les ravages.
Les Morts de la Page Arrachée
Alors qu’ils inspectaient les lieux, un grincement sinistre retentit.
Au fond de la pièce, deux grandes caisses se mirent à trembler légèrement, puis, dans un craquement dégoûtant, leurs couvercles s’ouvrirent.
Deux silhouettes en sortirent. Un homme et une femme, la soixantaine, leurs visages figés dans un rictus de souffrance muette. Et surtout… un trou béant et noirâtre à la place du cœur, autour duquel la chair semblait avoir été carbonisée de l’intérieur.
— « Les époux Smith… » murmura Madeleine, glaçée.
Mais les deux corps, bien que morts, avançaient, animés d’un mouvement erratique et désarticulé. Leurs yeux vides braqués sur eux, ils poussèrent un râle humide avant de se jeter sur les intrus.
Le Choix du Cœur
Dans un réflexe de survie, Arthur tira son fusil, Madeleine sortit son revolver.
Mais alors qu’ils s’apprêtaient à fuir vers la chambre 5, une voix déchirante s’éleva de l’ombre :
— « À l’aide… pitié… je suis là ! »
Sarah Bonner. Elle semblait enfermée dans l’une des caisses scellées de l’atelier. Son appel était désespéré, sa voix rauque d’avoir hurlé dans le vide. Arthur et Madeleine échangèrent un regard.
— « On ne peut pas la laisser ! » trancha Madeleine.
Ils firent demi-tour, armés de leur détermination plus que de leur courage.
L’Assaut des Revenants
Alerté par le fracas, Edgar surgit par la chambre 5, armé de son coteau.
— « J’ai entendu crier ! Je suis là ! »
Les trois se retrouvèrent encerclés, lorsque soudain, une trappe claqua au sol, celle de la chambre. En sortit une troisième créature, plus jeune, plus rapide… et plus tragique encore.
Abraham Hickey. L’ami disparu de Jacob. Son cadavre animait les mêmes gestes saccadés, le cœur manquant, les yeux injectés d’un noir surnaturel. Il fonça droit sur Edgar dans un hurlement guttural.
Le combat fut brouillon, brutal et désespéré. Les chairs mortes résistaient aux balles mais à trois, avec la rage de vivre, les investigateurs finirent par les abattre un à un, chaque coup porté avec plus de hargne que le précédent.
Les Vivants et les Morts
Le calme retomba, lourd et irrespirable. Madeleine ouvrit la caisse d’où provenaient les appels : Sarah Bonner y était, ligotée, affamée, mais vivante. Son regard était perdu, brisé par la terreur.
— « Je… je crois qu’ils m’avaient droguée… je… je me souviens plus… juste leurs visages… et leurs voix qui… murmuraient des choses… »
Arthur et Edgar la hissèrent hors de sa prison. Madeleine posa sa main sur son épaule, la rassura d’un murmure :
— « C’est fini maintenant. Vous êtes avec nous. ».
L’Ultime Rituel
Fuyant l’horreur de l’atelier, les investigateurs décidèrent de partir immédiatement avec Sarah Bonner, trop choqués pour envisager de passer une minute de plus entre les murs corrompus du Squatter Lake Motel.
Mais avant de fuir, ils se dirigèrent vers la chambre de Jacob Trent. Il fallait le sauver, lui aussi.
Mais alors qu’ils traversaient la cour dans la pénombre de la nuit, des coups de feu éclatèrent au loin, suivis d’un hurlement glaçant. Un cri qu’ils reconnurent immédiatement.
— « Jacob ! » s’écria Madeleine, déjà en train de courir.
Ils poussèrent Sarah à l’intérieur de la voiture d’Arthur, encore tremblante mais consciente. Puis, armes à la main, ils prirent la direction du lac, guidés par le vacarme et la peur.
Le Sacrifice de Sang
Arrivés au niveau du ponton en bois noirci, la scène qui s’offrit à eux les figea de stupeur.
Jacob Trent, pieds et poings liés, agenouillé au bord de l’eau, le visage tordu de terreur. Derrière lui, le visage blême et exalté de William Brophy, tenant un long couteau courbe, prêt à frapper. Ses lèvres remuaient dans une litanie incompréhensible, psalmodiant un langage oublié des hommes, une langue gutturale et impie.
Un peu plus loin, Robert Brophy se tenait debout, miraculeusement sorti de son fauteuil roulant, bien qu’un large trou sanglant béait dans sa poitrine. À ses pieds, le corps sans vie de Bill Duston, affaissé dans une mare de sang.
Madeleine hurla :
— « Lâche-le, William ! »
Mais l’homme leva les yeux, ses pupilles n’étaient plus qu’un noir absolu. Un rictus fou déforma ses traits tandis qu’il planta sa lame dans la gorge de Jacob, dont le cri s’étouffa en un gargouillement sanglant. Le sang ruissela en un flot épais, glissant le long du ponton pour tomber dans les eaux noires du lac.
Les Coups de Feu et la Bête
La surface du lac frémit. Puis bouillonna. Des ondes étranges se formèrent, comme si l’eau elle-même devenait matière vivante, réagissant au sacrifice.
— « Ce n’est pas possible… » balbutia Arthur.
Sans attendre, Madeleine leva son arme et visa Robert Brophy. Deux coups partirent, précis, mortels. Robert s’effondra, lâchant son fusil qui tomba dans l’eau dans un cliquetis sinistre.
Mais alors que le silence semblait retomber… Une chose surgit du lac. Une créature ovale, d’une taille inhumaine, à la peau métallique, parcourue de reflets irisés. Elle était hérissée de milliers d’épines fines qui frémissaient comme des antennes sensibles, et son visage spongieux portait une gueule cauchemardesque, emplie de crocs acérés. Edgar, blême, recula d’un pas :
— « On… on peut pas lutter contre ça… »
Arthur hurla :
— « À la voiture, maintenant ! »
La Dernière Grenade
Mais avant de fuir, Edgar sortit une grenade de sa sacoche.
— « Pour Jacob… et tous les autres. »
Il tira la goupille, laissa le cylindre métallique voler en arc vers le monstre. L’explosion déchira l’air, une gerbe d’eau et de chair difforme monta en colonne. William Brophy, qui se tenait encore à genoux près du cadavre de Jacob, fut soufflé par la déflagration, son corps retombant en morceaux fumants.
La créature émit un hurlement sans bouche, une vibration qui fit saigner les oreilles, puis s’enfonça dans les eaux noires, blessée ou furieuse.
Fuir le Maudit Squatter Lake
Sans un regard en arrière, les trois investigateurs regagnèrent la voiture, Sarah hurlant à l’arrière, incapable d’articuler quoi que ce soit.
Arthur démarra en trombe, les pneus crissant sur le gravier du parking. Derrière eux, les premières lueurs surnaturelles s’élevaient au-dessus du lac. Une lueur verte, maladive, pulsante. Le silence était revenu, mais il n’avait plus rien d’humain. Direction Danvers. Vite. Avant que l’ombre du lac ne les rattrape.
Aux portes de Danvers
18 mai 1919 : Le poids des jours passés
Quinze jours se sont écoulés depuis Bornéo, la confrontation avec l’homme-serpent et le retour à New York. Quinze jours à panser les plaies, physiques autant que mentales.
Retour à Providence
Un matin d’orage, Arthur, fixant la pluie derrière la baie vitrée de son bureau, posa sa tasse de café avec lenteur.
— « On ne peut pas rester là à attendre sans connaitre les véritables intentions de Caducée. »
Edgar, assis en face de lui, acquiesça, le visage grave.
— « Tu penses à Providence ? »
— « Oui. On a laissé Caducée s’en occuper, mais... » il hésita, le regard fuyant, « on ne sait pas ce qu’ils ont vraiment fait là-bas.. »
Ils prirent la route le jour même, la pluie ne cessant de tomber. La maison de Josh Winscott, perchée sur les hauteurs boisées de Providence, n’avait pas changé. Toujours aussi silencieuse. Les volets battaient mollement dans le vent, et la haie autrefois entretenue avait envahi le petit chemin de pierre. Aucun signe de vie.
Les lettres de l’ombre
Le lendemain, ils se rendirent au SEI où Madeleine, toujours rayonnante, les accueillit avec un sourire sincère.
— « Arthur ! Edgar ! Par tous les saints, vous êtes vivants ! »
Elle les serra chacun dans ses bras, visiblement soulagée. Mais rapidement, son sourire vacilla, remplacé par une ombre dans son regard.
— « Je viens justement de recevoir... quelque chose qui vous concerne. »
Elle sortit deux lettres d’un tiroir de son bureau, les posant doucement sur la table. Les enveloppes étaient froissées, la première tachée d’encre comme si elle avait été écrite dans la hâte.
— « C’est de Josh Winscott. Et... ce n’est pas très clair. »
La première lettre, griffonnée d’une main tremblante, portait la marque évidente de la détresse. Josh y racontait s’être volontairement fait interner à l’hôpital psychiatrique de Danvers pour se remettre des horreurs vécues dans les tunnels. Mais ses mots devenaient vite inquiétants : il affirmait être désormais retenu contre son gré, manipulé, observé… Il suppliait de venir le sortir de là, clamant qu’il n’était pas fou.
La seconde lettre, également signée par Josh, portant l’en-tête de l’hôpital, était rédigée à la machine à écrire et contredisait la première. Selon ce document, Josh explique avoir contacté le SEI sous le coup d’une crise d’anxiété, sans fondement réel.
Edgar fronça les sourcils.
— « Deux lettres qui se contredisent... ça ne vous semble pas étrange ? »
Les Portes de Danvers
Le ciel s’embrasait dans des tons orangés lorsque la voiture s’immobilisa devant les grilles de fer forgé de l’hôpital psychiatrique de Danvers. Il était près de dix-sept heures. Perché au sommet d’une colline boisée, le bâtiment semblait dominer la forêt alentour comme un vieux roi malade, les murs couverts de lierre et les vitres teintées reflétant les derniers éclats du jour.
Arthur et Madeleine descendirent du véhicule, laissant Edgar à l’arrière, dissimulé dans l’ombre d’un bosquet non loin de là. Il resterait en retrait, observant discrètement les abords de l’établissement. Son instinct, affûté par des semaines de dangers, refusait de croire à la coïncidence ou à l’innocence de cet endroit.
— « Si quelque chose cloche là-dedans, je préfère qu’on ait un œil à l’extérieur. », murmura-t-il.
Madeleine acquiesça, posant une main rassurante sur son bras.
— « On ne sera pas long. Et si jamais ça tourne mal… vous saurez quoi faire. »
Puis, elle et Arthur franchirent le seuil.
Accueil glacial
L’intérieur sentait l’antiseptique et l’humidité. Le hall, haut de plafond, baignait dans une lumière froide qui donnait à l’endroit une allure de sanctuaire oublié.
Arthur s’avança, arborant un sourire préoccupé.
— « Bonjour. Nous sommes des proches de Joshua Winscott. Nous avons reçu de lui une lettre assez… troublante. Nous aimerions simplement nous assurer qu’il va bien. »
La secrétaire jeta un coup d’œil à une fiche sur un pupitre, puis, sans un mot, décrocha un téléphone sur le mur. Quelques secondes plus tard, une infirmière à la silhouette sévère descendit l’escalier principal.
— « Miss Miller, infirmière en chef du service. Suivez-moi, je vous prie. »
Son ton était neutre, presque robotique. Arthur et Madeleine échangèrent un regard inquiet, mais obtempérèrent.
La surveillance de l’ombre
Dehors, Edgar s’était installé derrière un vieux chêne, il observait les rondes régulières de deux autres gardes, l’un avec un chien, l’autre seul, marchant lentement sur les sentiers gravillonnés. Tout semblait en ordre… trop en ordre.
Puis quelque chose attira son regard, une grande majorité des patients déambulant dans les extérieurs portaient des stigmates divers et variés : contusions au visage, bras en écharpe, boitement indiquant des blessures aux jambes…
Un silence suspect
Pendant ce temps, Arthur et Madeleine suivaient l’infirmière à travers un long couloir tapissé de carrelage blanc jauni. À leur passage, quelques patients levaient un regard éteint. Certains chuchotaient dans un langage incohérent, d’autres se balançaient d’avant en arrière au bord de leur lit.
Ils furent enfin conduits dans une petite salle d’attente aux murs nus.
— « Le docteur Berger va vous recevoir. »
Puis l’infirmière repartit sans ajouter un mot, dévoilant une partie de son oreille arrachée en se retournant.
Dans l’antre du Dr Berger
La porte s’ouvrit dans un grincement presque calculé, comme si l’endroit avait appris à mettre en scène ses moments de tension. Le bureau du docteur Berger tranchait nettement avec le reste de l’hôpital. Meubles en acajou sombre, tapis persan usé, bibliothèque bien fournie… et derrière un large bureau, un homme, le regard froid comme la pierre, se leva pour les accueillir.
— « M. Winscott, hélas, ne peut pas vous parler, » déclara-t-il d’un ton détaché après les salutations d’usage. « Il est interné ici depuis maintenant plusieurs jours. Son état mental est instable. Il souffre de crises délirantes particulièrement violentes. »
Arthur, sans s’asseoir, fronça les sourcils.
— « Il nous a écrit. Il semblait lucide. S’il est aussi instable que vous le prétendez… pourquoi lui permettre d’envoyer du courrier ? »
Berger lissa nerveusement les plis invisibles de sa blouse.
— « C’était… une erreur. Un moment de faiblesse de notre part. Il est désormais placé sous surveillance renforcée, dans l’aile J. Aile réservée aux patients masculins les plus… dangereux. »
Agnès, le regard perçant, prit la parole.
— « Nous ne vous demandons pas une entrevue prolongée. Seulement quelques minutes. En silence s’il le faut. »
Le directeur hésita, puis poussa un soupir résigné.
— « Très bien. Mais je vous préviens : pas un mot. Aucune interaction. Je ne saurais tolérer que son état soit davantage perturbé. Deux de mes infirmiers vous escorteront. »
Le voyage au bout du délire
Les couloirs s’enchaînèrent comme dans un cauchemar éveillé. Les pas résonnaient sur le carrelage froid tandis qu’Arthur et Madeleine suivaient, silencieux, les deux infirmiers désignés. Des hommes aux visages cireux, aux yeux cernés, et à la posture rigide. L’un boitait légèrement. L’autre affichait un sourire figé, sans chaleur.
Chaque aile traversée semblait plus oppressante que la précédente.
Au départ, les patients semblaient encore connectés au monde. Certains lisaient. D’autres discutaient faiblement avec des soignants. Mais à mesure qu’ils approchaient de l’aile J, les scènes devenaient plus étranges… et plus inquiétantes.
Un homme hurlait à la lune, enfermé dans une camisole trempée de sueur. Une femme grattait le mur avec ses ongles jusqu’à s’en ensanglanter les doigts. Les couloirs sentaient la javel, le métal.
Arthur échangea un regard avec Madeleine. Aucun mot n’était nécessaire. Ils ressentaient la même chose : une spirale descendante vers la folie.
Puis, au détour d’un couloir plus étroit, un des infirmiers s’arrêta devant une porte de fer. Une plaque y était vissée : AILE J.
Le silence tomba comme une chape de plomb, devant eux, derrière ces murs, se trouvait peut-être encore Josh Winscott. Ou du moins, ce qu’il en restait.
La cellule de l’oublié
L’aile J se révéla plus sinistre encore que le reste de l’hôpital. Une lumière blafarde filtrait d’ampoules suspendues à des câbles nus, leurs halos vacillants jetant sur les murs d’étranges ombres mouvantes. L’odeur de désinfectant n’arrivait plus à masquer celle de moisissure, de sang séché et d’humanité brisée.
Les infirmiers menèrent Arthur et Madeleine jusqu’à une cellule isolée, protégée par une lourde porte métallique. Une petite ouverture grillagée en son centre permettait d’observer l’intérieur. L’un des gardiens frappa sèchement le métal, déclenchant un cliquetis dans la serrure. De l’autre côté des barreaux, une silhouette se redressa lentement sur un lit étroit.
Madeleine sentit son cœur se serrer.
Josh Winscott, vêtu d’une tunique d’hôpital sale, paraissait amaigri, pâle… mais vivant. À peine son regard croisa celui de Madeleine qu’un éclair d’espoir illumina son visage. Il bondit vers la porte, ses doigts agrippant les barreaux.
— « Madeleine ! Vous êtes venus ! Je savais que vous viendriez… »
Les deux infirmiers s’interposèrent aussitôt, plaquant leurs mains contre la porte, sévères.
— « Aucun échange verbal. Ordres du docteur Berger. »
Madeleine se tourna vers eux avec un calme feint, puis sortit discrètement quelques billets de son sac. Elle les glissa dans la poche de l’un d’eux avec un demi-sourire.
— « Cinq minutes. Juste cinq minutes. Ce ne sont que des mots. »
Ils échangèrent un regard silencieux, puis hochèrent la tête, l’air entendu.
— « Très bien. Mais seule. Et nous restons là. À la moindre incartade… »
Madeleine hocha la tête à son tour, pénétrant dans la cellule d’un pas assuré, bien que son estomac se nouât.
Un cri d’alerte dans l’ombre
Josh la prit par les bras à peine la porte refermée derrière elle. Son regard était fiévreux, mais lucide.
— « Ils m’empêchent de partir… Je ne suis pas fou, Madeleine. Berger me retient ici. Ce qu’il fait dans cet hôpital… c’est abominable. Ses hommes ne sont pas que des infirmiers… »
Il jeta un regard inquiet vers la porte, puis se pencha à son oreille, chuchotant :
— « Quelque chose va se produire à la nouvelle lune. Dans trois nuits, ils préparent quelque chose de… dangereux. Il faut m’aider. Il faut empêcher ça. »
Madeleine fronça les sourcils, partagée entre scepticisme et instinct de survie. Josh parlait avec une intensité terrifiante, mais ses propos n’étaient pas incohérents. Elle connaissait ce regard. Il disait la vérité.
— « Tu dois trouver Andrew McBride. C’est un patient de l’aile H. Il sait des choses. Des choses sur Berger.
— « Josh, calme-toi. Je vais voir ce que je peux faire. »
Mais les cinq minutes s’étaient écoulées. Les infirmiers entrèrent sans ménagement.
— « Ça suffit. Dehors. »
Ils la reconduisirent sans un mot jusqu’à Arthur, resté dans le hall. Une fois dehors, l’air frais du soir leur sembla presque irréel après l’oppression des lieux.
Madeleine s’essuya les mains comme si l’hôpital avait contaminé sa peau.
— « Il a l’air lucide. Et terrifié. Quelque chose de très grave se trame ici, Arthur. Et si Josh dit vrai… on a trois jours pour l’empêcher. »
Arthur jeta un dernier regard vers la façade de l’asile, déjà assombrie par le crépuscule.
— « Alors on n’a pas une minute à perdre. »
L’arbre foudroyé
La berline glissait lentement sur la route détrempée, les essuie-glaces peinant à chasser les trombes d’eau qui martelaient le pare-brise. Le silence à l’intérieur du véhicule contrastait avec le tumulte du dehors. Madeleine, penchée sur la carte, tentait de repérer une route menant au centre de Danvers. Edgar, à l’arrière, observait les bois sombres de part et d’autre de la chaussée, l’esprit encore secoué par les révélations de Josh Winscott.
Soudain, un éclair d’une violence inouïe zébra le ciel, accompagné aussitôt d’un craquement assourdissant. Un chêne massif, frappé de plein fouet, se fissura dans un gémissement lugubre avant de s’effondrer sur la route dans un fracas de branches et d’écorce.
— « Merde ! » cria Arthur en serrant le volant.
Dans un réflexe désespéré, il écrasa la pédale de frein. La voiture dérapa légèrement sur le bitume détrempé avant de s’immobiliser à quelques centimètres du tronc brisé. Tous retinrent leur souffle.
Madeleine se tourna vers lui, les yeux écarquillés.
— « Arthur… Tu nous as sauvés la vie. »
Il souffla bruyamment, tentant de calmer les battements précipités de son cœur.
— « On n’aura pas plus de chance deux fois. Il faut trouver un abri, et vite. »
Le motel Squatters Lake
Alors que la pluie redoublait de violence, transformant la route en un ruisseau boueux, Edgar aperçut une lueur à travers les arbres, un vieux panneau clignotant faiblement : MOTEL – Squatters Lake – Chambres à la nuitée.
Ils firent demi-tour lentement, les phares découpant la nuit saturée d’eau, et se garèrent sur le gravier inégal du petit parking, à l’entrée d’un bâtiment longiligne et décrépi. L’endroit semblait presque désert. Une lumière jaune filtrait à travers la fenêtre d’une minuscule réception.
— « Pas vraiment le Ritz… » murmura Edgar en enfilant son manteau.
Ils coururent jusqu’au porche, se protégeant tant bien que mal de la pluie battante. L’enseigne grésillait au-dessus de leur tête.
Accueil au motel Squatters Lake
Lorsque les trois compagnons arrivèrent à la réception pour récupérer leurs clés, ils furent accueillis par deux hommes d’un autre âge. Le premier, un vieillard à la silhouette voûtée mais au regard encore vif, se présenta avec un sourire aimable.
— « William Brophy, pour vous servir. Et voici mon frère, Robert. »
Le second homme, assis dans un vieux fauteuil roulant aux roues grinçantes, hocha la tête sans dire un mot. Son visage blême et impassible semblait figé dans une expression d’indifférence lasse, ses yeux gris délavés fixant tour à tour chacun des visiteurs sans véritable curiosité.
— « On n’a pas beaucoup de passage ces temps-ci. C’est la pluie, vous comprenez… » ajouta William en faisant glisser vers eux un vieux registre relié en cuir craquelé.
Arthur signa le premier, suivi d’Edgar et de Madeleine. L’encre s’étalait sur le papier humide. Madeleine remarqua qu’une des pages avait été arrachée. William referma le registre d’un geste lent puis tendit deux clés attachées à de gros porte-clés en bois sculpté à la main.
— « Chambre 1 pour les messieurs, chambre 2 pour mademoiselle. Elles sont voisines, côté lac. »
— « Merci, » répondit Arthur en récupérant la clé. « On ne vous dérangera pas longtemps. Une nuit, peut-être deux. »
William leur adressa un sourire courtois.
— « Restez autant qu’il vous faut. Le Squatters Lake est calme. Trop calme, dirait mon frère… hein, Robert ? »
Le vieillard en fauteuil ne répondit pas. Il continuait de fixer Madeleine, un tic nerveux animant la commissure de ses lèvres.
La découverte du carnet
Une fois installés dans leurs chambres respectives, les investigateurs purent enfin se délasser un peu. La chambre 1, qu’occupaient Arthur et Edgar, était spartiate mais propre. Deux lits jumeaux, une armoire bancale, une petite bibliothèque encastrée contenant quelques romans populaires défraîchis et un guide touristique sur le Massachusetts daté de 1912.
Arthur, par habitude, examinait les lieux plus attentivement. En farfouillant dans la bibliothèque, il remarqua un objet coincé entre deux volumes : un carnet à spirale, à la couverture cornée. Il le tira doucement, souffla la poussière qui s’en échappait et s’assit sur le bord du lit.
— « Edgar, viens voir ça. »
Edgar s’approcha tandis qu’Arthur feuilletait les pages. L’écriture, nerveuse et irrégulière, trahissait l’état émotionnel de son auteur.
Le carnet semblait appartenir à un ancien client du motel. Il y consignait ses pensées. Il y parlait d’un cauchemar dans lequel il se retrouvait prisonnier sous l’eau, dans une ville immergée, immense et silencieuse, peuplée d’ombres qui l’observaient.
Mais ce qui frappa surtout les deux hommes, c’était le passage suivant :
« Ma voiture est tombée en panne le jour de mon arrivée. William m’a promis de s’en occuper avec son frère... S’ils ne font rien, demain je pars. À pied ou en stop jusqu’à Kingsport. Il y a quelque chose de malsain ici, quelque chose dans l’air, dans les rêves… et dans le lac. »
Arthur referma lentement le carnet.
— « Tu crois que c’est une coïncidence ? » demanda-t-il, le regard grave.
Edgar croisa les bras, pensif.
— « Ce motel n’a rien d’un simple abri. On devrait rester sur nos gardes cette nuit. »
Tensions sur le palier
Alors que la nuit avançait, le ciel s'était assombri mais la tempête avait laissé place à une pluie fine et continue, crépitant doucement sur le toit en tôle du motel. Le calme retrouvé fut soudain troublé par des éclats de voix venant de l’extérieur.
Intrigués, Arthur, Edgar et Madeleine sortirent sur le palier, scrutant les silhouettes sous l’éclairage blafard de l’auvent. Devant la réception, William Brophy faisait face à un jeune homme maigrelet, aux cheveux ébouriffés et au visage constellé d’acné. Il semblait à bout de nerfs.
— « Vous m’aviez dit qu’il n’était jamais venu ici ! » s’écria le jeune homme, le regard brûlant de frustration. « Mais je suis sûr que c’est faux. Il me l’a dit lui-même, il avait trouvé un motel au bord d’un lac, c’était forcément ici ! »
William, les poings serrés, le visage rougi de colère, répliqua sèchement :
— « Tu délires, gamin. J’te l’ai dit, personne de ce nom n’a mis les pieds ici. Tu veux continuer à m’emmerder ? Tu prends la porte, c’est clair ? »
L’échange se termina abruptement. Le jeune homme serra les dents, jeta un regard noir à William, puis tourna les talons sans ajouter un mot. Il longea le bâtiment sous la pluie, contournant l’aile ouest du motel pour rejoindre sa chambre.
William aperçut alors les investigateurs sur le palier. Il leva les yeux au ciel et haussa les épaules, visiblement excédé.
— « Des histoires, encore des histoires. J’vous jure, les jeunes, aujourd’hui… » grogna-t-il avant de retourner à l’intérieur, claquant la porte vitrée derrière lui.
Rencontres discrètes
Arthur et Edgar descendirent quelques instants plus tard pour chercher quelque chose à grignoter auprès de William, espérant calmer la tension. Pendant ce temps, Madeleine décida de retrouver le jeune homme pour en apprendre davantage.
Elle s’avança le long du bâtiment, regardant les numéros de porte à la lueur des lampes tremblotantes. Devant la chambre 6, elle frappa doucement.
Un homme d’une quarantaine d’années ouvrit, encore en chemise de flanelle mouillée par la pluie. Il était grand, large d’épaules, avec une barbe grise mal entretenue et des mains rugueuses de travailleur.
— « Oui ? »
— « Bonsoir. Excusez-moi, je cherche un jeune homme roux. Il est passé devant votre chambre. »
L’homme fronça les sourcils.
— « Ah, c’est pas l’mioch roux ? M’a pas causé. S’fait discret. Moi, c’est Bill Duston. J’pêche dans le coin. »
— « Merci, Monsieur Duston. Bonne soirée. »
Elle frappa ensuite à la chambre 7. C’est une jeune femme métisse, au regard doux et aux cheveux tressés, qui lui ouvrit. À peine vingt ans, elle semblait timide mais polie.
— « Je m'appelle Sarah Bonner. Je vais à Kingsport voir mes grands-parents. Je crois que le garçon que vous cherchez est dans la chambre juste à côté. La numéro 8. »
— « Merci, Sarah. Bonne route demain, si la pluie vous le permet. »
Madeleine fit signe à Arthur qui venait de la rejoindre. Tous deux s’avancèrent ensemble vers la porte de la chambre 8. Arthur jeta un regard prudent alentour, puis frappa doucement. Une lumière était visible sous la porte, et à l’intérieur, ils entendirent du mouvement. Un grincement, un souffle nerveux… puis le cliquetis de la serrure.
La poignée tourna lentement.
— « Qui… qui est là ? » demanda une voix inquiète de l’autre côté, à peine audible sous la pluie.
Chambre 8 : Le mystère d’Abraham
Grâce à son calme et à son assurance naturelle, Madeleine sortit sa carte de détective privée et la montra au jeune homme encore hésitant derrière la porte.
— « Je ne suis pas là pour te causer de problèmes, Jacob. Je veux seulement discuter, essayer de comprendre ce qui t’inquiète. »
Jacob Trent, un garçon d’environ vingt ans, à la silhouette fine et au regard cerné par des jours d’angoisse, finit par céder. Il entrouvrit la porte, puis l’ouvrit en grand.
— « D’accord… entrez. »
La chambre était en désordre : des vêtements traînaient sur le fauteuil, un cendrier débordait sur la table de nuit, et des journaux froissés parsemaient le lit. Jacob leur fit signe de s’asseoir sur la chaise face au lit pendant qu’il restait debout, le dos collé à la fenêtre comme s’il redoutait que quelqu’un les écoute.
— « Ça fait dix jours que je suis ici. Dix jours à attendre Abraham… Mon ami. Il m’avait dit qu’il arriverait dans la journée, qu’il connaissait ce coin. On devait partir ensemble. Mais depuis… rien. Pas un mot. J’ai demandé au vieux William, il nie l’avoir vu. Mais je suis certain qu’il est venu. Il me l’a dit au téléphone. »
Son ton devenait presque suppliant. Il paraissait suspendu entre l’espoir et la peur.
Madeleine posa doucement sa main sur le dossier de la chaise, sa voix se fit rassurante :
— « Jacob… je te promets que je vais faire tout mon possible pour comprendre ce qui s’est passé. Tu n’es pas fou. Et tu n’es pas seul. »
Il hocha lentement la tête, les yeux brillants de fatigue.
Réunion nocturne et soupçons
Plus tard dans la soirée, les trois investigateurs se retrouvèrent dans la chambre 1, où Arthur avait dressé un repas simple : pain, fromage et quelques pommes. La pluie continuait de tomber avec régularité sur les vitres, rythmant leur discussion.
— « Ce Jacob a l’air sincère… » dit Arthur en mâchant lentement. « Mais s’il dit vrai, alors William cache quelque chose. »
— « J’en suis convaincue, » répondit Madeleine, le regard sombre. « Et je compte bien en avoir le cœur net. »
Une fois le repas terminé, elle s’éclipsa discrètement et retourna à la réception, prétextant vouloir louer une canne à pêche pour le lendemain. William, toujours aussi bourru mais poli, se leva de son fauteuil à contrecœur.
— « Vous avez pas choisi le meilleur coin pour pêcher, m’dame… Mais j’vais vous trouver ça. »
Il disparut à l’arrière, marmonnant dans sa barbe. Madeleine profita de l’occasion pour fouiller discrètement le tiroir du bureau : vide, hormis quelques formulaires vierges et une vieille lampe torche.
Mais derrière le comptoir, une malle en bois attira son attention.
Elle se pencha, l’ouvrit lentement, et ce qu’elle découvrit lui fit retenir son souffle.
À l’intérieur : un amas de plaques d’immatriculation, empilées les unes sur les autres. La plupart rouillées, certaines encore luisantes, toutes dépareillées. Et là, bien en évidence, l’une d’elles portait les lettres familières d’une plaque de Kingsport.
Son cœur se serra.
Quelque chose de profondément inquiétant se tramait à Squatters Lake.
Supplément : Aux portes des ténèbres - Genius Loci.
Supplément : Aux portes des ténèbres - Les serviteurs du Lac.