Sous les Ramures Étouffées
Le 13 juin, la compagnie s’enfonça plus avant dans la Forêt Noire méridionale, cette portion la plus ancienne et la plus corrompue des grands bois, celle qui abritait en son sein Dol Guldur, le Mont de la Sorcellerie, dont le seul nom suffisait à glacer le sang des hommes. Guidés par Elarwen, ils quittèrent les sentiers à peine visibles pour s’engager dans des futaies si sombres que, très vite, la lumière du soleil ne fut plus qu’un souvenir. Les hautes branches s’entre lassaient comme les doigts noueux d’antiques géants pétrifiés, et le ciel disparut derrière un dais d’ombre compacte.
« Nous entrons dans un lieu qui ne connaît plus l’aube, » murmura Tinúviel d’une voix basse.
Elarwen acquiesça sans se retourner.
« Gardez vos forces. Ici, les yeux ne suffisent pas ; il faut écouter ce que le silence dissimule. »
Par endroits, le sol se faisait traître. Des tourbières invisibles, dissimulées sous un voile de brouillard stagnant, cédaient sous le poids des pas imprudents. Il leur fallut avancer lentement, sondant la terre de leurs bâtons, contournant les mares d’eau sombre où rien ne reflétait la lumière. Autour d’eux, la végétation se dressait dense et compacte : des troncs morts aux écorces blafardes, semblables à des ossements géants, et des buissons épineux qui accrochaient les manteaux comme des mains désireuses de retenir les vivants. L’air était lourd, presque visqueux, et chargé d’une odeur de décomposition ancienne. Mais plus inquiétant encore que la vue ou l’odeur était l’absence de toute vie sonore. Aucun chant d’oiseau, nul frémissement d’écureuil, pas même le bruissement furtif d’un rongeur dans les feuilles. Un silence total, oppressant, pesait sur les voyageurs. Barwulf s’arrêta un instant, les sourcils froncés. Chasseur émérite, il connaissait les forêts comme d’autres connaissent les rues de leur village.
« Ce lieu est vide, » dit-il à voix basse. « Ou plutôt… il a été vidé. La chasse serait ici vaine.
Thorodin posa sur lui un regard grave.
« Alors nos vivres deviendront plus précieux que l’or. »
Barwulf ouvrit l’un des ballots fournis par Amaléoda et calcula en silence. Enfin, il déclara
« En rationnant strictement, nous atteindrons Dol Guldur. Mais pour le retour… » Il laissa la phrase en suspens.
Elarwen reprit, d’un ton mesuré :
« Pour le retour, nous aviserons lorsque nous aurons accompli notre tâche. Inutile d’emporter le fardeau d’un lendemain qui n’est pas encore né. »
Tinúviel esquissa un pâle sourire.
« Ainsi parlait autrefois mon peuple : fais d’abord face à l’ombre présente, et laisse l’aube se lever en son heure. »
Ils resserrèrent leurs manteaux et poursuivirent leur marche sous les ramures étouffées. Chaque pas les menait plus loin dans un royaume où le soleil n’avait plus de pouvoir, et où même le courage devait être entretenu comme une flamme fragile, protégée du moindre souffle. Et quelque part, au-delà des brumes et des troncs morts, se dressait Dol Guldur, silencieux et patient, comme s’il attendait leur venue depuis bien avant leur naissance.
Le Brouillard Sans Aube
Le lendemain, à leur réveil, un brouillard s’était levé non point la brume ordinaire qui s’élève des terres humides au matin, mais un voile dense et mouvant, comme s’il avait une volonté propre. Il étouffait les sons et déformait les silhouettes, si bien que les troncs proches semblaient lointains et que les ombres paraissaient glisser d’un arbre à l’autre.
« Ce n’est point œuvre de la seule nature, » dit gravement Elarwen en scrutant la pâle épaisseur qui les environnait. « Gardez vos esprits aussi affûtés que vos lames. »
Dans l’après-midi, leur progression fut brusquement arrêtée par un entrelacs de crevasses profondes, fendant la terre en un réseau chaotique. Les parois, abruptes et noires, semblaient descendre vers des profondeurs inconnues. Nul détour n’était possible ; il leur fallait s’y engager. Thorodin s’avança sans hésiter.
« Je mènerai. Suivez mes pas, et que nul ne s’écarte. »
Ils descendirent dans la faille, où l’obscurité était si complète qu’ils durent allumer des torches. Les flammes vacillaient, projetant sur les parois des ombres démesurées qui semblaient ramper comme des créatures vivantes. Une heure durant, ils progressèrent dans cet étroit labyrinthe de pierre, l’air devenant plus froid à mesure qu’ils s’enfonçaient. Puis, sans avertissement, un vent surgit glacé, violent, et d’une force surnaturelle. Il s’engouffra dans les fissures avec un hurlement lugubre et éteignit leurs torches d’un seul souffle. Tinúviel retint un cri.
« Ce vent… il ne vient d’aucune direction ! »
« Silence ! » ordonna Thorodin dans les ténèbres. « Fiez-vous à ma voix. »
Ils ne durent leur salut qu’à l’instinct du nain et à sa mémoire des reliefs. Deux longues heures encore, ils avancèrent à tâtons, guidés par son assurance inébranlable, jusqu’à ce qu’enfin une lueur grise apparût devant eux. Ils émergèrent hors des crevasses, retrouvant la forêt si tant est que ce terme fût encore approprié à ce royaume d’ombre.
Les Os dans les Branches
Le jour suivant, vers la fin de la matinée, alors que la fatigue pesait déjà sur leurs épaules, un craquement retentit au-dessus d’eux. Avant qu’ils n’aient pu réagir, des branches mortes s’abattirent, frappant Barwulf et Tinúviel qui furent légèrement blessés. Mais ce qui les troubla davantage fut ce qui accompagna la chute : des ossements humains, blanchis et fragmentés, mêlés au bois pourri. Barwulf leva les yeux vers la canopée.
« Que faisaient-ils là-haut ? »
Nul ne répondit. Après une heure de marche silencieuse, ils parvinrent à un arbre gigantesque, plus large que trois hommes ne pourraient l’encercler de leurs bras. Autour de son tronc gisaient une dizaine de squelettes humains. Thorodin, plissant les yeux, observa les frondaisons.
« Là, » dit-il en désignant les hauteurs.
Deux autres squelettes étaient suspendus dans l’arbre, enchaînés aux branches épaisses. Les chaînes rouillées pendaient encore, comme si les malheureux s’étaient eux-mêmes entravés dans un ultime geste désespéré. Autour d’eux, dans les branches voisines, brillaient des dizaines de paires d’yeux noirs. Tinúviel frissonna.
« Crebains… »
En effet, une colonie de ces grandes corneilles sombres souvent au service de l’Ombre les observait en silence. Elles ne manifestaient aucune agressivité, mais leur immobilité même était menaçante. Les héros inspectèrent les ossements au sol. Des traces d’entraves marquaient encore les poignets et les chevilles des défunts.
« Des prisonniers, » conclut Barwulf d’une voix sombre. « Évadés de Dol Guldur, sans doute. »
Elarwen acquiesça lentement.
« Ils ont fui… et trouvé pire encore. Peut-être ont-ils grimpé pour échapper à quelque horreur rôdant au sol. »
Thorodin passa la main sur sa barbe.
« Mourir enchaîné par sa propre peur… voilà un sort cruel. »
Malgré le temps précieux qu’ils perdaient, Barwulf et Elarwen décidèrent d’offrir aux morts une sépulture digne. Ils creusèrent la terre noire tandis que Thorodin montait la garde. Tinúviel, quant à elle, entonna un chant ancien dans la langue elfique, une mélodie douce et claire destinée à apporter courage et paix. Mais à peine les premières notes eurent-elles franchi ses lèvres que les crebains s’agitèrent violemment. Des battements d’ailes frénétiques emplirent l’air, et des croassements stridents résonnèrent sous la voûte des arbres. Tinúviel s’interrompit aussitôt et poursuivit en un murmure presque inaudible. Lorsque la dernière motte de terre fut posée, un silence lourd retomba. Les héros échangèrent un regard grave et reprirent leur route. À l’instant même où ils s’éloignaient, un oiseau plus grand que les autres, au plumage d’un gris plus pâle, s’arracha à la cime de l’arbre. Son cri perça l’air comme une lame.
« Un arc-crebain, » souffla Tinuviel. « Le chef de la colonie. »
L’oiseau décrivit un cercle au-dessus d’eux, puis s’envola vers le sud, en direction des profondeurs de la forêt vers les terres où se dressait Dol Guldur.
« Nous avons été vus, » dit Thorodin sombrement.
Et nul parmi eux n’ignorait que, désormais, leur venue ne serait peut-être plus un secret pour les puissances tapies dans l’ombre.
Les Tambours dans l’Ombre
La nuit était tombée, lourde et sans étoiles, et la forêt paraissait plus oppressante encore que durant le jour. Lorsque vint le dernier tour de garde, Thorodin demeura seul près des braises mourantes, sa hache posée en travers de ses genoux, les yeux plissés vers l’obscurité. Il ne sut dire depuis combien de temps il les entendait lorsqu’il se leva enfin : des sons sourds, espacés, pareils à des battements de cœur géants des tambours. Ils venaient de devant lui. Du sud, semblait-il. Mais dans cette forêt qui annihilait les sens et déformait les distances, toute certitude était fragile. Il réveilla ses compagnons sans délai.
« Debout, » souffla-t-il. « Écoutez. »
Ils tendirent l’oreille. Le rythme grave se fit plus distinct. Puis un second battement répondit, à l’est. Un troisième, à l’ouest. Enfin, au nord, un quatrième tambour entra dans la cadence. Elarwen blêmit.
« Nous sommes cernés. »
Les battements s’intensifièrent, non dans la violence, mais dans la fréquence. Ils se répondaient, se croisaient, comme un langage codé porté par le bois lui-même. Barwulf serra les poings.
« Ce n’est point un hasard. Ils communiquent. »
Une brève mais vive délibération s’ensuivit, leurs voix basses tranchant le silence nocturne.
« Trouvons une position élevée ou resserrée, » proposa Elarwen. « Nous choisirons notre terrain et les laisserons venir à nous. »
Tinúviel acquiesça.
« L’ombre aime la précipitation. Mieux vaut l’attendre que la poursuivre. »
Mais Thorodin secoua la tête.
« Attendre, c’est leur donner l’avantage du nombre. Si l’un de ces groupes est faible, frappons-le avant que les autres ne le rejoignent. »
Barwulf appuya son avis :
« Brisons un anneau du cercle, et le reste vacillera. »
Un silence pesa un instant. Puis la décision fut prise. Les femmes inclinèrent la tête, acceptant le choix.
« Alors vers le sud, » dit Elarwen d’une voix calme. « Que nos pas soient plus rapides que leurs messages. »
Les Hommes des Ténèbres
Ils coururent sous les branches basses, guidés par le tambour. Très vite, la cadence devint plus proche, plus distincte puis cessa brusquement. Dans une clairière étroite, ils tombèrent sur… deux hommes seulement. À leur grande surprise, il ne s’agissait ni d’orques ni de créatures monstrueuses, mais d’humains. Ils portaient de simples pagnes, leurs corps maigres marqués par la faim et les cicatrices. Ils tenaient des lances grossières taillées dans du bois sombre. Leurs visages étaient déformés par la haine une haine nue, presque animale. À la vue des héros, l’un d’eux hurla en langue commune :
« Ici ! Ils sont ici ! »
Le cri fendit la nuit, et déjà, au loin, les tambours changèrent de rythme. Sans attendre, les deux hommes lancèrent leurs lances. À la vue de Tinúviel, leurs traits se tordirent davantage encore. La haine se mêla à une peur panique, presque superstitieuse. Leurs deux projectiles furent dirigés vers l’elfe.
« Tinúviel ! » cria Barwulf.
L’une des lances la frappa violemment à l’épaule, la faisant chanceler. Elle étouffa un cri, mais ne tomba pas. Ses yeux brillèrent d’une lueur farouche. Thorodin, déjà sur eux, abattit sa hache dans un arc puissant qui mit fin au premier assaillant. Le second tenta d’esquiver avec une agilité stupéfiante, bondissant entre les racines et les troncs comme une bête des bois. Mais Barwulf le rattrapa, et d’un coup net, l’envoya rejoindre son compagnon dans la poussière noire. Un silence retomba, troublé seulement par les tambours qui désormais convergeaient vers leur position. Thorodin se pencha sur l’un des corps.
« Ce ne sont pas de simples errants. Voyez leurs pieds, leurs réflexes… Ils vivent ici depuis longtemps. »
Elarwen observa les ombres mouvantes entre les arbres.
« Des hommes retournés à l’état sauvage… ou façonnés par l’Ombre. »
Tinúviel, pâle mais droite, arracha la lance de son épaule avec l’aide de Barwulf.
« Ils nous haïssaient plus encore qu’ils ne nous craignaient, » murmura-t-elle.
Au loin, les tambours se rapprochaient, rapides et implacables. Et dans la Forêt Noire méridionale, la chasse venait de changer de visage.
La Fureur des Égarés
À peine les deux premiers assaillants avaient-ils touché le sol que six autres hommes surgirent des bois, comme vomis par l’ombre elle-même. Ils ne criaient point cette fois, mais leurs yeux brûlaient d’une fièvre sauvage, et leurs pas étaient si légers sur la mousse et les racines qu’on eût dit qu’ils faisaient corps avec la forêt. Le combat fut immédiat et violent. Très clairement, Tinúviel était leur cible privilégiée. À sa vue, leurs visages se contractaient d’une rage presque sacrée, comme s’ils voyaient en elle une offense vivante à leur monde de ténèbres. Deux d’entre eux fondirent sur elle avec des lances taillées à la hâte, mais maniées avec une précision redoutable. Elle banda son arc, décocha la flèche se perdit entre deux troncs. Une seconde elle frôla une épaule sans ralentir l’élan de son adversaire.
« Ils bougent comme des ombres ! » haleta-t-elle.
Un choc brutal la fit reculer ; une pointe de silex entailla son flanc. Elle chancela. Un autre coup, et elle perdrait connaissance. Barwulf rugit et s’interposa, sa hache décrivant un large arc qui força les assaillants à reculer. Thorodin, implacable, frappa à hauteur de hanche, puis de gorge, sa hache décrivant des trajectoires courtes et meurtrières. Quant à Elarwen, silencieuse comme le vent nocturne, elle surgissait là où l’on ne l’attendait pas, sa lame brève trouvant les ouvertures que la sauvagerie de leurs ennemis laissait parfois béantes. Malgré l’agilité extrême dont ces hommes faisaient usage sur ce terrain qu’ils semblaient connaître depuis longtemps, ils tombèrent un à un. Le calme revint aussi soudainement qu’il s’était brisé. Tinúviel s’assit lourdement sur une souche noircie, le souffle court. Son épaule et son flanc saignaient, et de multiples entailles marquaient ses bras. Barwulf s’agenouilla près d’elle.
« Tiens bon. »
Elle ferma les yeux un instant.
« Ce ne sont que des griffures… leur haine blesse plus que leurs lances. »
Et déjà, sous les doigts inquiets de son compagnon, la chair meurtrie semblait reprendre couleur et vigueur. Les plaies, nombreuses mais superficielles, se refermaient lentement ; son sang elfique, ancien et puissant, travaillait en silence. Thorodin, essuyant sa hache, grommela :
« Encore un assaut de cette sorte, et même ton sang ne suffira point. »
Elle esquissa un pâle sourire.
« Alors veillons à ce qu’il n’y en ait pas d’autre. »
Les Marques de l’Ombre
Pendant qu’elle reprenait ses esprits, les autres inspectèrent les corps étendus sur le sol forestier. À la lueur tremblante d’une torche rallumée, ils découvrirent sur ces chairs maigres des cicatrices anciennes brûlures, entailles, marques d’entraves profondément incrustées dans les poignets et les chevilles. Elarwen passa la main au-dessus d’un torse balafré.
« Des tortures… répétées. »
Barwulf hocha la tête, le visage sombre.
« D’anciens prisonniers de Dol Guldur. Ils ont fui… mais n’ont jamais quitté la forêt. »
Thorodin ajouta d’une voix grave :
« L’Ombre ne les a pas relâchés. Elle les a gardés pour elle. »
Ces hommes n’étaient plus tout à fait des hommes. La forêt les avait façonnés, nourris de peur et de rancœur, jusqu’à les rendre étrangers à toute lumière. Alors qu’ils achevaient leur inspection, un son lointain se fit entendre de nouveau. Les tambours. Plus lointains qu’auparavant, mais distincts, persistants. Ils ne battaient plus à l’unisson ; ils semblaient sonder la forêt, comme des doigts cherchant une proie égarée. Tinúviel se releva, pâle mais stable.
« Ils nous cherchent encore. »
Cette fois, nul ne proposa de rester.
« Nous avons assez versé de sang pour une nuit, » déclara Thorodin. « Prenons de l’avance tant qu’ils ignorent notre direction. »
Ils quittèrent la clairière sans un regard en arrière, s’enfonçant plus profondément sous les ramures oppressantes, mettant entre eux et les tambours la plus grande distance possible. Longtemps encore, les battements les suivirent, tantôt proches, tantôt lointains. Puis, peu à peu, ils se turent. Mais le silence qui leur succéda n’apporta aucun réconfort, car tous savaient désormais que, dans la Forêt Noire méridionale, ils n’étaient plus des voyageurs furtifs. Ils étaient devenus des proies repérées.
Les Vapeurs du Seuil
Le 17 juin, au matin blafard qui perçait à peine sous les ramures étouffées, la fatigue du voyage commença à peser comme une armure trop lourde sur les épaules des héros. Leurs pas se firent moins assurés, leurs regards plus sombres. Seule Elarwen semblait peu affectée par l’épreuve. Habituée à la vie sous le ciel nu, à dormir sur la terre dure et à se nourrir de peu, elle avançait avec la même constance que les jours précédents, ses sens tendus vers l’avant.
« Nous approchons, » dit-elle à voix basse.
En effet, ils croisèrent de plus en plus de petits cours d’eau, aux flots lents et huileux, où l’eau stagnante prenait des teintes verdâtres et noires. De ces ruisseaux corrompus s’élevaient des vapeurs lourdes, aux effluves âcres qui brûlaient les yeux et la gorge. Barwulf toussa, portant un pan de tissu à sa bouche.
« Cette eau est morte… et tout ce qui la touche semble mourir avec elle. »
« Ce sont les marais, » répondit Elarwen. « Les marais qui ceignent Dol Guldur comme une plaie ouverte. »
Plus ils avançaient, plus les vapeurs devenaient épaisses. Elles s’insinuaient dans leurs narines, irritaient leurs poumons. Barwulf en souffrait le plus ; ses épaules s’affaissèrent peu à peu, et son souffle devint court. Le lendemain, nul ne fut épargné. Même Tinúviel, pourtant dotée d’une vigueur elfique, sentit ses tempes pulser douloureusement. Alucare marchait en silence, les traits tirés. Seul Thorodin semblait résister avec une ténacité presque insolente.
« Ma barbe filtre ces poisons, » déclara-t-il d’un ton bourru, tirant sur ses tresses épaisses. « Elle en a vu d’autres, croyez-moi. »
Il semblait avoir oublié ou feindre d’oublier le sort discret que Radagast avait jadis posé sur lui, afin d’alléger le poids de la fatigue et de soutenir sa vigueur en terres hostiles. À la fin de cette journée suffocante, ils établirent leur campement sur un sol à peine plus ferme que les tourbières alentour. Une humidité glacée s’infiltrait partout, et même le feu peinait à prendre. Ils le savaient sans qu’il fût besoin de mots : le lendemain, ils entreraient dans les marais eux-mêmes.
La Mâchoire des Profondeurs
Comme souvent, Thorodin prit le dernier tour de garde. Le silence était presque total, hormis le clapotis lointain d’eaux invisibles et le frémissement des vapeurs sur le sol. Puis il la sentit. Une présence. Derrière lui. Un souffle humide et chargé d’une puanteur si infecte qu’elle lui souleva le cœur. Il eut à peine le temps de se retourner et de lever son bouclier qu’une mâchoire gigantesque s’y abattit avec fracas. Les crocs raclèrent le métal dans une gerbe d’étincelles, et une haleine putride l’enveloppa.
« Debout ! » hurla-t-il.
À la lueur vacillante du feu, il distingua la forme massive d’une créature reptilienne, semblable à un crocodile, mais dont les écailles noires luisaient d’un éclat malsain. Sans hésiter, Thorodin abattit sa hache. Le coup glissa sur la carapace dure avec un son mat. Mais, dans le même mouvement, il fit pivoter son arme et frappa d’un geste sec à la jointure du cou. La lame pénétra la chair plus tendre. D’un puissant mouvement de retrait, il éventra la gorge de la bête. Un râle fétide s’échappa de la créature, et elle s’effondra lourdement sur le sol détrempé, faisant trembler la terre autour d’eux. À peine éveillés, les compagnons assistèrent à la scène, armes en main. La masse sombre gisait aux pieds du nain, son sang épais se mêlant à la boue noire. Elarwen s’approcha prudemment, les yeux plissés.
« Par les étoiles… » murmura-t-elle. « Tu viens d’abattre un basilic. »
Le mot sembla refroidir l’air lui-même.
« Un basilic ? » répéta Barwulf, blême.
Elle hocha la tête.
« Une des créatures les plus dangereuses qui soient. Ses crocs sont empoisonnés, son souffle mortel… et les anciennes légendes prétendent qu’il peut pétrifier la chair et le sang. »
Tinúviel frissonna.
« Alors nous avons échappé à un sort plus terrible que la mort. »
Thorodin, essuyant sa lame sur la mousse noire, grommela :
« Qu’il vienne me regarder encore, et je lui rendrai son œil en deux morceaux. »
Mais même lui ne pouvait ignorer la gravité de la rencontre. Si un tel monstre rôdait déjà aux abords du camp, alors les marais qu’ils s’apprêtaient à franchir abritaient des horreurs plus anciennes et plus sinistres encore. Et tandis que l’aube livide se levait sur les terres corrompues, chacun comprit que la véritable épreuve ne faisait que commencer.
Le Seuil des Marais
En ce 19 juin, à l’heure où l’aube peinait à dissiper les dernières ombres sous les arbres, les héros quittèrent enfin la frondaison étouffante de la Forêt Noire méridionale. Devant eux s’étendait un spectacle si désolé que nul ne parla d’abord. À perte de vue, un marais putride déployait ses eaux stagnantes, ses îlots traîtres et ses nappes de brume jaunâtre. Çà et là, des bulles éclataient à la surface noire, exhalant des relents de soufre et de chair corrompue. Nulle herbe saine ne croissait en ces terres ; seulement des joncs maladifs et des racines noueuses, semblables à des doigts crispés sortant de la vase. Pourtant, au cœur de ce chaos liquide, serpentait une voie. Un entrelacs de ponts suspendus, de passerelles de bois noirci et de cordages poisseux, s’élevant au-dessus des eaux malsaines. Leur facture ne laissait aucun doute : lourde, anguleuse, hérissée de pieux grossiers, l’œuvre d’orques. Mais leur regard fut bientôt attiré par ce qui gardait l’entrée de ces ponts. Là, sur un tertre rocheux émergeant des eaux, se dressait une citadelle gigantesque, aux murailles disjointes et aux tours inégales, comme si elle avait été bâtie dans la hâte et la fureur. Des palissades s’ajoutaient aux murs de pierre, des passerelles reliaient des bastions de formes discordantes ; l’ensemble formait une masse chaotique et menaçante. Des fumées épaisses montaient de ses entrailles, et jusque dans le vent parvenaient des éclats de voix rauques, des rires brutaux et le martèlement du fer.
« Château Pont-Marais, » murmura Elarwen. « La sentinelle de Dol Guldur. »
Barwulf serra la mâchoire.
« L’orque capturé parlait vrai… Deux cents, peut-être trois cents. »
Thorodin observa longuement les remparts hérissés de silhouettes en armes.
« Passer par ces ponts serait du suicide. Même une ombre ne franchirait point ces portes sans être vue. »
En effet, les passerelles suspendues menaient droit à la citadelle, comme des veines convergeant vers un cœur noir. Impossible d’y poser le pied sans être aussitôt repéré. Tinúviel détourna les yeux de la forteresse.
« Alors nous marcherons dans la pourriture plutôt que sur leur bois. »
Elarwen acquiesça.
« Radagast me l’avait dit : la traversée des marais prendra trois jours… si les eaux nous laissent passer. »
Thorodin grommela :
« Trois jours dans ce cloaque… Que mes ancêtres me prêtent patience. »
La Marche dans la Vase
Ils s’engagèrent donc hors de toute route tracée, contournant l’accès aux ponts et pénétrant dans les marais à pied. À chaque pas, la vase aspirait leurs bottes avec un bruit écœurant. Il leur fallut sonder le sol à l’aide de hampes et de lances, afin d’éviter les fondrières invisibles sous la brume. Le premier jour de traversée fut un supplice silencieux. Pourtant, aucune attaque ne vint troubler leur progression. Cela, ils le durent en grande partie à la vigilance presque surnaturelle de Tinúviel. L’elfe marchait légèrement en avant, ses sens tendus au-delà du visible. Deux fois, elle leva la main sans un mot, forçant le groupe à s’immobiliser dans l’eau croupie. Au loin, des silhouettes armées apparurent sur les ponts suspendus : des patrouilles d’orques, chacune forte d’une vingtaine d’individus, avançant en grondant et en s’interpellant dans leur langue âpre. Tinúviel guida ses compagnons dans les roseaux plus denses, les dissimulant jusqu’à ce que les patrouilles passent sans soupçonner leur présence.
« Les alentours de Château Pont-Marais grouillent d’orques, » souffla Barwulf une fois le danger écarté. « Ils surveillent autant les marais que les ponts. »
Thorodin lança un regard sombre vers la silhouette déformée de la forteresse, qui se détachait toujours à l’horizon.
« Quoi qu’il en soit, nous sommes déjà trop près de leur nid. Continuons. »
Et ainsi, sous le ciel voilé et au milieu des eaux stagnantes, ils poursuivirent leur lente avancée, chaque pas les éloignant de la forêt et les rapprochant du cœur du mal.
Sous le Ciel Couvert des Marais
Le lendemain, ils reprirent leur marche à travers les marais sans nom, là où l’eau et la terre se confondaient en une traîtrise constante. Elarwen guidait la compagnie avec une sûreté silencieuse, ses yeux verts scrutant les moindres variations du terrain, discernant les îlots plus fermes des nappes trompeuses. Thorodin marchait légèrement en avant, assumant son rôle d’éclaireur avec une opiniâtreté farouche. Sa hache lui servait autant de sonde que d’arme ; il frappait la vase devant lui, testant la résistance du sol avant d’y poser le pied. Plus d’une fois, ce geste leur sauva la vie. Car sous la surface apparemment lisse se cachaient des bourbiers visqueux, où grouillaient d’énormes sangsues noires, épaisses comme le poignet d’un homme. À peine un bâton y pénétrait-il que ces créatures se tortillaient, avides de chair chaude.
« Par les forges de mes pères… » gronda Thorodin en retirant vivement sa hampe d’un trou palpitant de formes répugnantes. « Que ces choses restent dans leur cloaque. »
Barwulf détourna le regard, réprimant un frisson.
« La terre elle-même cherche à nous dévorer. »
Le jour s’étira, interminable, sous un ciel sans soleil. À la fin de la marche, ils constatèrent avec inquiétude que leurs vêtements et leurs armures commençaient à se piquer de taches verdâtres. Le cuir se craquelait ; le métal ternissait sous l’effet de l’eau corrosive des marais. Tinúviel effleura la manche de sa tunique, qui s’effritait par endroits.
« Même nos atours ne résistent pas à cette corruption. »
« Trois jours, avait dit Radagast, » murmura Elarwen. « Nous approchons du terme. »
La nuit venue, ils établirent un campement précaire sur un îlot à peine plus sec que les autres. Le sommeil les prit difficilement, et lorsqu’il vint, il ne fut point clément. Des cauchemars terribles assaillirent leurs esprits. Barwulf rêva de racines noires s’enroulant autour de ses membres, l’entraînant vers des eaux sans fond. Elarwen vit des ombres sans visage marcher derrière elle, imitant chacun de ses pas. Tinúviel entendit un chant ancien, distordu, comme si une voix elfique avait été brisée et pervertie. Mais ce fut Thorodin qui, au matin, se leva le plus changé. Le nain, d’ordinaire solide comme le roc, avait le regard trouble. Ses épaules semblaient plus lourdes, sa démarche moins assurée.
« J’ai vu une montagne creuse, » dit-il d’une voix rauque. « Une montagne dont les galeries étaient pleines de cendres… et mes ancêtres m’y tournaient le dos. »
Il secoua la tête, comme pour chasser ces images. Pourtant, quelque chose s’était rompu. Toute la fatigue accumulée depuis leur entrée en Forêt Noire, que le sort ancien et sa robuste constitution avait tenu à distance, semblait l’avoir rattrapé d’un seul coup. Barwulf posa une main sur son épaule.
« Alors nous porterons une part de ton fardeau aujourd’hui. »
Thorodin hocha lentement la tête, sans répondre.
Les Murailles de la Sorcellerie
Le 21 juin, à la fin d’une journée harassante où chaque pas semblait arracher un fragment de leur volonté, la brume se souleva par instants, comme écartée par une main invisible. Et ils la virent. Au loin, se dressant au-dessus des marais comme une dent noire perçant un cadavre, les gigantesques murailles de Dol Guldur apparurent enfin. Des tours massives, anguleuses, s’élevaient vers un ciel livide. Les pierres, d’un noir profond, semblaient absorber la lumière elle-même. Nulle bannière ne flottait, nul feu ne brillait aux créneaux. Tinúviel s’arrêta la première.
« Voilà le Mont de la Sorcellerie, » murmura-t-elle.
Elarwen inclina la tête.
« Le cœur d’une ombre qui n’a pas entièrement quitté ces terres. »
Thorodin planta la pointe de sa hache dans la vase, s’appuyant dessus pour mieux contempler la forteresse.
« Nous y sommes. Que les dieux anciens soient témoins : nous ne sommes pas venus pour admirer ses murs. »
Un silence solennel tomba sur la compagnie. Devant eux se dressait la destination de leur longue marche, l’antre déserté disait-on du Nécromancien. Mais dans l’air stagnant des marais, nul ne pouvait affirmer que Dol Guldur fût réellement vide. Devant les héros se dressait l’unique accès à la forteresse : une gigantesque double porte noire, enchâssée dans la muraille comme une cicatrice béante. Les battants, hauts comme des tours, étaient faits d’un bois si sombre qu’il semblait pétri d’ombre, cerclé de fer épais rongé par le temps.
« C’est ici, » murmura Elarwen. « Il y a neuf ans, le Conseil Blanc força cette entrée lorsqu’il vint affronter le Nécromancien. »
À ces mots, un silence plus profond encore s’abattit sur la compagnie. Chacun connaissait la rumeur de cet affrontement ancien, lorsque les plus puissants des sages s’étaient réunis pour chasser l’Ombre de ces murs. Les gonds portaient encore les marques de la violence passée ; la porte n’avait jamais été véritablement refermée, et demeurait entrouverte, comme si la forteresse elle-même hésitait entre abandon et attente. Tinúviel effleura le bois noirci du bout des doigts, puis retira sa main.
« Ce lieu se souvient. »
Thorodin, le regard dur, répondit :
« Qu’il se souvienne donc que d’autres encore osent franchir son seuil. »
Le Pont des Eaux Mortes
Au-delà de la porte béante s’étendait un pont étroit de pierre, jeté au-dessus de larges douves. Dix mètres plus bas, une eau boueuse stagnait, immobile en apparence, mais parcourue de remous lents et suspects. L’air y était plus froid, plus humide, et chargé d’une puanteur ancienne. Au bout du pont se dressait une seconde porte, massive enchâssée dans une nouvelle rangée de murailles plus hautes encore, comme si la forteresse s’était repliée sur elle-même en cercles successifs de défiance. Sans un mot, les héros s’engagèrent sur le pont. Chaque pas résonnait sourdement sur la pierre nue. Le vent, s’engouffrant par la porte brisée, produisait un long gémissement qui semblait monter des profondeurs mêmes de la citadelle. Puis un bruit troubla le silence. Un clapotis. Barwulf jeta un regard vers le bas et blêmit. Dans les eaux troubles des douves, des formes pâles s’agitaient. Lentement, comme mues par une volonté engourdie mais tenace, des bras décharnés émergèrent de la surface. La chair en lambeaux pendait aux os noircis ; des doigts aux ongles arrachés se tendaient vers le pont, griffant l’air vide. Tinúviel retint son souffle.
« Par les étoiles… »
Un autre bras surgit, puis un autre encore, tandis que des visages à demi dissous apparaissaient sous l’eau, leurs orbites vides tournées vers les silhouettes vivantes au-dessus d’eux. Thorodin serra les dents.
« Ils sentent la chaleur de nos corps. »
Un cadavre gonflé heurta la paroi de pierre dans un bruit mat, et une mâchoire disloquée claqua inutilement. Elarwen parla d’une voix basse mais ferme :
« Ne ralentissez pas. Ne regardez pas trop longtemps. Ce ne sont que des restes liés à la malédiction de ces lieux. »
Pourtant, à mesure qu’ils avançaient, les bras pourris se multipliaient, émergeant comme une moisson macabre, attirés par le passage des héros. Enfin, après ce qui sembla une éternité suspendue entre deux mondes, ils atteignirent l’autre rive du pont. Les bras retombèrent lentement dans les douves, comme privés d’élan. Devant eux se dressait désormais la seconde porte, et derrière elle les attendait le cœur obscur de Dol Guldur.
La Basse-Cour des Ombres
Au-delà de la seconde enceinte, ils pénétrèrent dans la basse-cour de Dol Guldur. Devant eux s’étendait un espace gigantesque, un entrelacs chaotique de constructions massives et d’installations guerrières. Des chenils de pierre grossière, aux grilles tordues, s’alignaient en rangs irréguliers ; l’odeur âcre des wargs y persistait encore, mêlée à celle du sang séché. Plus loin, des ateliers de forge s’ouvraient sous des toits affaissés, où des enclumes abandonnées portaient les traces d’innombrables coups. Des baraquements aux toits bas, semblables à des casernes, formaient des couloirs étroits entre lesquels le vent s’engouffrait en sifflant.
« Le cœur militaire de la forteresse, » murmura Barwulf. « Une ruche faite pour la guerre. »
Pourtant, aucun capitaine ne commandait plus ces lieux, aucune bannière ne flottait au-dessus des tours. Dol Guldur semblait désertée de maître mais non point vide. Les héros décidèrent de longer la basse-cour par son flanc occidental, espérant éviter les larges allées centrales où une embuscade aurait été fatale. Leur progression fut lente, chaque pas mesuré, chaque angle examiné avec précaution. Alors qu’ils avançaient entre deux rangées de chenils, un hurlement monta au loin. Long, rauque, déchirant. Tinúviel tressaillit.
« Ce n’est pas un loup. »
Un fracas métallique résonna quelque part dans les profondeurs des casernes, suivi d’un grondement indistinct. Puis le silence retomba, plus oppressant encore qu’auparavant.
« Des créatures errent encore ici, » souffla Elarwen. « Isolées… oubliées peut-être. Mais dangereuses. »
Après une longue marche prudente, ponctuée de haltes et d’écoutes attentives, ils atteignirent enfin l’extrémité de la basse-cour. Là se dressait un portail d’ébène noir, plus sombre que la nuit elle-même, enchâssé dans une muraille plus haute et plus lisse que toutes celles qu’ils avaient vues jusque-là. La porte était couverte de glyphes ciselés en mithril, dont l’éclat pâle tranchait avec la noirceur du bois. Les symboles serpentaient en lignes anguleuses et cruelles : des inscriptions en Noir Parler, langue forgée pour la domination et la peur. Tinúviel détourna le regard.
« Même les lettres semblent maudites. »
L’un des battants était entrouvert. Un souffle presque imperceptible s’en échappait, froid et ancien. Elarwen posa la main sur le bois sombre.
« Radagast m’a confié ceci : c’est Saroumane lui-même, chef de notre ordre et du Conseil Blanc, qui ouvrit cette porte il y a neuf ans, lors de l’assaut contre le Nécromancien. »
À l’évocation de ce nom, un poids invisible sembla descendre sur leurs épaules. Saroumane le plus érudit des Istari, celui dont la voix savait convaincre les rois.
« Et s’il advenait qu’elle soit refermée ? » demanda Barwulf.
Elarwen répondit sans détour :
« Alors cela signifierait que le Nécromancien est revenu. »
Un silence glacial suivit ces mots. Thorodin fixa l’ouverture béante.
« Elle est ouverte. Cela devra nous suffire. »
Au-delà s’étendait la Haute Cour, le cercle intérieur de Dol Guldur là où l’ombre avait autrefois pris forme et nom. Et c’est vers cette obscurité plus profonde encore que les héros s’avancèrent, le cœur lourd mais résolu.
Le Jardin Déchu
Les héros franchirent le seuil du portail d’ébène et pénétrèrent dans la Haute Cour de Dol Guldur. Un vaste espace s’ouvrit devant eux et pourtant, nul souffle de liberté n’y circulait.
« Il fut un temps, » dit doucement Tinúviel, la voix teintée d’une mélancolie ancienne, « où ce lieu faisait office de jardin pour le roi elfe Oropher, père de Thranduil. »
À ces mots, elle contempla les arbres tordus qui se dressaient autour d’eux. Jadis majestueux, ils devaient avoir étendu leurs branches comme des voûtes vivantes, dispensant ombre et fraîcheur aux souverains sylvestres. À présent, ils n’étaient plus que des silhouettes décharnées, leurs troncs vrillés semblables à des colonnes d’ossements, leurs branches noueuses s’élevant vers le ciel comme des mains implorantes. Le sol, autrefois sans doute couvert d’herbes fines et de fleurs argentées, n’était plus qu’un tapis de terre noire et craquelée, où s’entremêlaient des racines gonflées d’une sève malsaine.
« L’Ombre n’a rien laissé intact, » murmura Elarwen.
Un frisson parcourut le groupe. Ce n’était pas seulement un jardin qu’ils voyaient, mais le souvenir profané d’un âge plus lumineux. Autour de la cour s’élevaient plusieurs escaliers monumentaux, chacun menant à une tour différente du complexe intérieur. Et encadrant ces accès se dressaient six statues gigantesques. Elles représentaient des créatures humanoïdes, aux corps élancés mais terminés par des têtes d’oiseaux aux becs acérés. Leurs ailes de pierre étaient repliées contre leurs flancs, mais leurs serres griffaient le socle comme prêtes à bondir. À la place des yeux, deux joyaux étaient enchâssés dans chaque visage des gemmes d’une beauté inestimable, mais dont l’éclat était trouble, comme souillé de ténèbres. Une lueur interne y vacillait faiblement, froide et consciente.
Thorodin s’arrêta, le regard captif.
« Par les halls de mes ancêtres… » souffla-t-il. « Une seule de ces pierres vaudrait un trésor. »
Les gemmes pulsaient faiblement, et durant quelques instants le nain demeura immobile, fasciné par leur éclat perverti. Une étrange attirance semblait l’appeler, promettant richesse et puissance. Tinúviel posa une main ferme sur son bras.
« Ne les regarde pas trop longtemps. Elles ne sont pas ce qu’elles paraissent. »
Thorodin cligna des yeux, comme tiré d’un songe. Il secoua la tête et recula d’un pas.
« Oui… Tu as raison. Ces trésors ont un prix que je ne souhaite pas connaître. »
Les statues, immobiles, semblaient pourtant suivre chacun de leurs mouvements. Elarwen désigna l’un des escaliers, plus large et plus élevé que les autres.
« Celui-ci mène au Haut-Donjon. C’est là que se trouve notre destination. »
Les marches, larges et sombres, montaient en une courbe lente vers une tour massive dont le sommet disparaissait dans la brume suspendue au-dessus de la cour. Pour l’atteindre, il fallait passer entre deux des statues aux têtes d’oiseau. Un silence lourd tomba sur la compagnie. Barwulf inspira profondément.
« Alors avançons. »
Ils s’engagèrent. À mesure qu’ils approchaient des statues, une pression invisible s’abattit sur leurs esprits. Leur cœur battait plus vite, leurs pensées se troublaient. Chaque pas devenait plus difficile que le précédent, comme si l’air lui-même s’épaississait autour d’eux. Tinúviel sentit une peur glacée s’insinuer dans son esprit, murmurant des doutes et des présages sombres. Elarwen serra les dents, fixant les marches pour ne pas croiser le regard de pierre des sentinelles. Thorodin, malgré sa robuste volonté, eut l’impression fugace que les ailes de la statue frémissaient. Seul Alucare, le fidèle chien de Barwulf, ne put supporter davantage cette épreuve. L’animal s’arrêta net, les oreilles couchées, le corps tremblant. Un gémissement sourd monta de sa gorge. Il tenta d’avancer, mais ses pattes refusèrent d’obéir.
« Alucare… » murmura Barwulf en s’agenouillant près de lui.
Le chien recula, les yeux fixés sur les statues, comme s’il y percevait une menace que les hommes ne pouvaient pleinement comprendre. Barwulf l’enlaça brièvement, le front posé contre son encolure.
« Tu as été brave, mon ami. Plus brave que bien des hommes. Mais ce chemin n’est pas pour toi. »
Il se releva, la voix plus ferme :
« Attends-moi ici. Garde ce lieu… »
Alucare resta en arrière, assis au pied de l’escalier, les yeux rivés sur son maître. Alors, le cœur serré mais résolus, les héros passèrent entre les deux statues. Et l’ombre sembla se refermer derrière eux, tandis qu’ils gravissaient les premières marches menant au Haut-Donjon, vers ce qui les attendait au sommet de la tour.
Les Salles Sans Écho
Le Haut-Donjon s’ouvrit devant eux comme une gueule de pierre, vaste et silencieuse. Les corridors s’y entrecroisaient en angles sévères, et les salles, hautes et nues, semblaient attendre un maître qui ne viendrait plus. Thorodin prit naturellement la tête de l’exploration. Son pas, quoique alourdi par la fatigue des jours passés, retrouvait ici une assurance ancienne. Les nains connaissent la pierre comme d’autres connaissent les forêts ou les vents, et les murs de Dol Guldur, malgré leur corruption, n’échappaient pas à son œil exercé.
« Les tours parlent, » dit-il à voix basse en effleurant un joint de maçonnerie. « Même lorsqu’elles se taisent. »
Mais nul ne savait exactement ce qu’il cherchait. Des documents oubliés ? Des artefacts laissés dans la hâte d’une fuite ? Ou bien les signes plus subtils d’une présence revenue hanter ces lieux ?
Ils traversèrent un entrelacs de pièces vides, aux sols jonchés de débris et de poussière noire. Parfois une tenture en lambeaux frémissait sous un souffle inexistant. Parfois un bruit lointain résonnait, sans source identifiable. Puis Thorodin s’arrêta net. Au centre d’une chambre aux murs fissurés gisait un corps. Un orque de la Forêt Noire, massif et difforme, étendu sur le dos, la bouche ouverte dans un rictus figé. Entre ses côtes était plantée une dague de facture elfique, dont la lame pâle contrastait violemment avec la peau sombre du cadavre.
« Mort… mais pas depuis longtemps, » murmura Thorodin en s’agenouillant.
Tinuviel posa la main sur la chair froide, examina la rigidité des membres, l’état du sang séché.
« Dix jours, peut-être moins. »
Des traînées brunâtres maculaient le sol. L’orque, grièvement blessé, s’était traîné jusqu’ici avant de succomber. Tinúviel s’approcha et, d’un geste mesuré, retira la dague du corps. La lame glissa dans un bruit humide, puis brilla faiblement à la lumière vacillante de leur torche. Elle la contempla longuement. Son souffle se suspendit.
« Cette arme… » dit-elle d’une voix presque inaudible.
Gravé près de la garde se trouvait un emblème qu’elle connaissait mieux que nul autre : le sceau du palais, le royaume de Thranduil.
« Elle vient des armureries royales. »
Un silence lourd suivit ces mots. Barwulf fronça les sourcils.
« Que ferait une lame elfique ici ? »
Tinúviel referma la main sur la poignée.
« La question est surtout : où est son propriétaire ? »
Thorodin, déjà debout, suivait les traces de sang. Elles menaient hors de la chambre, serpentant à travers le couloir jusqu’à une porte massive, marquée de nombreux coups de hache. Le bois était entaillé, lacéré, comme si l’on avait tenté désespérément d’y pénétrer ou d’en forcer l’ouverture. Thorodin passa les doigts sur les éclats.
« Ce ne sont pas ces coups qui ont ouvert la porte, » dit-il lentement. « Regardez ici. »
Près de la serrure, des marques plus fines apparaissaient discrètes, précises.
« Elle a été crochetée. Par quelqu’un qui savait ce qu’il faisait. »
Il posa la main sur la poignée. À cet instant, son souffle se troubla. Le corridor sembla s’allonger, les murs se distordre légèrement. Un murmure, d’abord indistinct, s’éleva à ses oreilles des voix lointaines, chuchotant en une langue qu’il ne comprenait pas mais qui pesait sur son esprit comme un marteau sur l’enclume. Il recula d’un pas.
« Vous entendez ? » demanda-t-il, les yeux écarquillés.
« Rien, » répondit Elarwen avec inquiétude.
Les torches parurent vaciller, projetant des ombres mouvantes qui prenaient des formes presque humaines. Thorodin porta la main à son front.
« La pierre… elle me parle. Non… elle me ment. »
Tinúviel s’approcha, alarmée.
« Ce lieu tourmente ton esprit. Tu dois reculer. »
Thorodin inspira profondément, mais ses traits restaient tendus, son regard troublé par des visions qu’il était seul à percevoir. Alors Barwulf posa une main ferme sur son épaule.
« Laisse-moi prendre la tête, ami. Ta hache nous sera plus utile claire que troublée. »
Le nain hésita, puis acquiesça d’un mouvement bref. Barwulf poussa la porte. Elle s’ouvrit dans un grincement long et plaintif, révélant une pièce plongée dans une obscurité plus dense encore que le reste du donjon. Les traces de sang de l’orque y pénétraient nettement. L’air y était plus froid. Plus lourd.
Les Parchemins de la Trahison
La pièce, vaste et basse de plafond, exhalait une odeur de poussière et de cuir moisi. Sur le sol, éparpillés comme les feuilles mortes d’un automne oublié, gisaient des documents en nombre considérable. Certains étaient roulés à la hâte, d’autres déchirés, d’autres encore soigneusement annotés d’une écriture serrée. Barwulf s’agenouilla le premier et saisit l’un des parchemins.
« Regardez ceci… »
Elarwen approcha sa torche. Les lignes, tracées en langue commune, décrivaient avec une précision troublante les défenses d’Esgaroth avant la Bataille des Cinq Armées : le nombre de gardes postés aux quais, les réserves d’armes, les issues dissimulées sous les entrepôts. Plus loin, un autre texte, en elfique cette fois, détaillait les forces des différents clans des Hommes des Bois et des Béornides : effectifs, lieux de rassemblement, itinéraires de patrouille. Tinúviel pâlit.
« Ce sont des relevés stratégiques… Pas de simples rumeurs. »
Thorodin, malgré le trouble qui obscurcissait encore son regard, ramassa un feuillet couvert de caractères anguleux.
« Du Noir Parler, » gronda-t-il en le laissant tomber comme s’il l’avait brûlé. « Ces informations étaient destinées à l’Ombre. »
Un peu plus loin, derrière un pilier effondré, ils découvrirent un second corps. Celui d’un homme. Ses vêtements, bien que souillés par le sang et la poussière, trahissaient une origine méridionale : coupe et étoffe rappelaient celles de Dale ou d’Esgaroth. Son visage, amaigri par la mort, conservait des traits humains, résolus.
« C’est lui qui a tué l’orque, » dit Barwulf après un bref examen des blessures. « Mais il a reçu des coups mortels en retour. »
Tinúviel s’agenouilla près du défunt.
« Et il portait ma lame. »
En fouillant le corps avec précaution, Barwulf découvrit une bourse dissimulée sous la tunique. Il l’ouvrit et des pièces d’argent tintèrent faiblement. Tinúviel en prit une entre ses doigts. Le sceau qu’elle y reconnut lui serra le cœur : l’emblème royal de Thranduil, frappé sur une monnaie que son peuple avait créée pour commercer avec les étrangers.
« Cette monnaie n’est remise qu’à des partenaires dignes de confiance… ou à des agents mandatés par le palais. »
Elle releva les yeux vers ses compagnons.
« Cet homme avait nos armes. Notre argent. »
Près du corps, le sol semblait avoir été remué. Thorodin, retrouvant un instant sa lucidité, frappa la pierre du pommeau de sa hache. Un son creux répondit. Ils dégagèrent une dalle descellée, révélant une cavité dissimulée. À l’intérieur, protégés de l’humidité, reposaient d’autres documents soigneusement pliés. Elarwen en déplia un. Son visage se ferma. Ces parchemins détaillaient avec une précision alarmante les défenses exactes du royaume elfique : disposition des galeries du palais, postes de garde, passages secrets. Des informations que seul quelqu’un ayant accès aux plus hautes sphères de la cour pouvait connaître.
« Ce n’est pas l’œuvre d’un espion ordinaire, » murmura-t-elle.
Tinúviel serra les poings.
« Quelqu’un, au sein même de notre royaume… »
Elle n’acheva pas sa phrase. Les indices s’assemblaient désormais avec une clarté sinistre : une dizaine de jours auparavant, un homme porteur d’une dague elfique et d’une importante somme d’argent frappée du sceau royal avait été envoyé ici pour récupérer ces documents stratégiques concernant les royaumes du Nord. Surpris par un orque errant, il avait combattu, l’avait tué mais avait succombé à son tour.
« Quelque chose se trame, » dit Barwulf d’une voix sombre. « Et cela dépasse cette forteresse. »
L’Ombre Grandissante
Tinúviel se releva lentement. Un pressentiment pesait sur elle, plus lourd encore que les murs du donjon.
« Mon peuple est en danger. Plus que nous ne l’imaginions. »
Au même instant, Barwulf vacilla légèrement, portant la main à son front.
« J’ai… cru voir une silhouette près de la porte. »
Thorodin tourna la tête brusquement.
« Moi aussi. »
Les ombres semblaient s’épaissir autour d’eux, et un murmure indistinct effleurait les limites de leur perception. Elarwen comprit que le lieu sapait peu à peu leur esprit.
« Nous avons appris ce que nous devions savoir. Rester plus longtemps ici ne fera que nous affaiblir. »
Personne ne contesta. Ils rassemblèrent les documents essentiels, laissant derrière eux les feuillets inutiles. Puis, sans un dernier regard pour les corps tombés dans cette lutte silencieuse, ils quittèrent la pièce. Le Haut-Donjon referma sur eux son silence oppressant. Et tandis qu’ils redescendaient vers la Haute Cour, une certitude les accompagnait : l’Ombre n’avait peut-être plus de maître en ces murs, mais ses desseins, eux, continuaient d’avancer dans les royaumes du Nord.
Sous les Voûtes d’Erebor
Le séjour des héros sous la Montagne Solitaire fut bref, bien plus bref qu’ils ne l’auraient souhaité. Certes, les salles d’Erebor résonnaient de chants profonds et de marteaux sonores ; certes, les feux y brûlaient d’une chaleur franche et réconfortante. Mais les blessures du corps, si elles pouvaient être pansées par l’onguent et le repos, laissaient encore des traces dans l’âme que nul baume ne guérissait promptement. On leur accorda des chambres dignes de leur bravoure, et durant quelques jours ils goûtèrent à la paix, entourés de pierre solide et de lumière dorée. Au troisième jour, ils furent convoqués devant Dáin II Pied-d’Acier, Roi sous la Montagne. La salle du trône était vaste, soutenue par des piliers sculptés représentant les exploits anciens des fils de Durin. Au fond, sous une voûte ornée d’or et de gemmes, siégeait Dáin, son regard vif et pénétrant sous ses sourcils broussailleux. Les héros s’avancèrent, et Thorodin s’inclina selon l’usage nain. Tinúviel salua avec grâce, Munan posa le poing sur son cœur, et Barwulf demeura droit comme un chêne. Le roi parla d’une voix grave :
« Vous avez affronté ce que peu d’âmes auraient osé seulement nommer. Le Roi au Gibet n’est plus, et la menace qui pesait sur nos frontières s’est dissipée grâce à vous. Erebor vous est redevable. »
Un intendant s’avança, portant un coffret ouvragé. Dáin poursuivit :
« À chacun de vous sont accordés ces pierreries, en reconnaissance de votre bravoure et de votre loyauté. »
Mais son regard se fit plus dur.
« Toutefois… il est un sujet dont il ne devra plus jamais être question hors de ces murs. L’intrusion de Lockmand dans notre bibliothèque, et les failles qui l’ont rendue possible, ne doivent pas être ébruitées. Erebor ne peut paraître vulnérable. »
Un silence pesa. Thorodin répondit le premier :
« Par ma barbe et par le nom de Durin, je jure de garder ce secret. »
Les autres acquiescèrent tour à tour. Dáin hocha lentement la tête.
« Alors partez en paix, et sachez que la Montagne ne vous oubliera pas. »
Les Chemins se Séparent
Ils redescendirent vers Dale alors que l’hiver s’était installé, couvrant la ville d’un manteau blanc et silencieux. Là, devant les murailles reconstruites et les toits fumants, les compagnons sentirent que le temps était venu de se séparer. Munan fut le premier à annoncer sa décision.
« J’ai vu trop de sang et trop de cendres, » dit-il un soir, assis près du feu d’une auberge de Dale. Mon bras sait manier l’épée… mais mon esprit aspire désormais à bâtir plutôt qu’à détruire. »
Peu après, le roi Bard le convoqua. Dans la grande salle de Dale, Bard écouta Munan avec attention, puis déclara :
« Tu as prouvé ta sagesse autant que ton courage. Dale a besoin d’hommes capables de lire les ombres avant qu’elles ne s’étendent. Je te nomme conseiller du roi. »
Munan s’inclina, surpris mais honoré.
« Et plus encore, » poursuivit Bard, « tu seras notre ambassadeur auprès d’Esgaroth. Les liens entre nos cités doivent être renforcés, car l’Ombre n’agit jamais seule. »
Ainsi Munan passa l’hiver à Dale, naviguant entre diplomatie et vigilance, déjouant encore quelques intrigues laissées en germe par les agents survivants du Roi au Gibet. Mais peu à peu, son cœur se détourna des routes dangereuses, lors d’un dernier repas partagé avec ses anciens compagnons, il déclara :
« Je quitte la compagnie… non par oubli, mais parce que mon devoir m’appelle ailleurs. Notre amitié ne s’effacera pas. »
Tinúviel posa sa main sur la sienne.
« Les chemins se séparent, mais ils peuvent se rejoindre à nouveau. »
Sous les Arbres du Roi Thranduil
Tinúviel, quant à elle, reprit la route de la Forêt Noire, vers les halls souterrains de son Roi, Thranduil. Là, sous les voûtes vivantes de bois et de pierre, elle retrouva les chants clairs et les lumières dansantes des festins elfiques. Elle passa l’hiver à se ressourcer auprès des siens, marchant sous les étoiles froides, méditant près des rivières gelées, et laissant le vent des branches apaiser les cicatrices invisibles. Mais la paix des elfes n’est jamais oisiveté. Dans le silence de son logis, elle composa un chant de combat dédié à la compagnie une mélodie vive et ardente, évoquant la tour de Zirakinbar, les vents déchaînés et la chute du Roi au Gibet. Car même dans la quiétude des bois, Tinúviel savait que la victoire n’était qu’un répit.
Les Veilles d’Hiver de Barwulf
Tandis que les neiges recouvraient les plaines du Nord, Barwulf trouva un refuge bien différent de celui de ses compagnons. Il partagea son temps entre Dale et les quais brumeux d’Esgaroth, où la vie, même en hiver, ne cessait jamais tout à fait de bruire. On le voyait souvent attablé près d’un feu, une chope à la main, écoutant davantage qu’il ne parlait. Les tavernes étaient pour lui des salles de conseil improvisées, où marchands, bateliers et voyageurs déposaient sans y prendre garde des fragments du monde. Il apprit aussi le chant de combat composé par Tinúviel.
Thorodin dans les Profondeurs
Pendant ce temps, sous les arches majestueuses d’Erebor, Thorodin suivait un chemin plus silencieux. Contrairement à ce que beaucoup attendaient, il ne passa guère de temps à la forge. Son esprit était déjà tourné vers une œuvre future : une hache digne de ses épreuves, qui ne serait façonnée qu’avec des matériaux dignes des chants. Ainsi descendit-il dans les galeries profondes, là où la lumière des lanternes semble avalée par la pierre elle-même. Accompagné de quelques mineurs, il explora d’anciens filons et des cavernes oubliées, à la recherche de métaux rares et de gemmes aux propriétés singulières. Dans le silence des profondeurs, un jeune nain lui demanda :
« Pourquoi tant de peine pour une seule arme ? »
Thorodin posa la main sur la paroi froide.
« Parce qu’une lame n’est pas seulement faite pour frapper. Elle doit porter une histoire… et je ne veux pas que la mienne soit ordinaire. »
Au retour de ces expéditions, il apprit lui aussi le chant de Tinúviel.
Le Jour du Renouveau
Lorsque vint le printemps, les routes redevinrent praticables et les rivières se libérèrent de leur étreinte de glace. Le 15 avril 2950, les trois compagnons se retrouvèrent enfin à Dale, sous un ciel clair lavé par les pluies récentes. Leur réunion fut simple, mais chargée de cette complicité silencieuse que seuls partagent ceux qui ont affronté l’ombre ensemble. Barwulf brisa le silence :
« Alors… où nous mènera la route cette fois ? »
Thorodin répondit sans hésiter :
« Vers l’Ouest. Vers Bourg-Eaux-Noires, et le village d’Amaleoda. Mais nous ne voyagerons pas seulement pour marcher. »
Tinúviel hocha la tête.
« Les rumeurs sont nombreuses, et aucune n’est rassurante. Il est temps d’y voir clair. »
Ils dressèrent la liste des sujets qui troublaient leurs pensées : la hutte de l’ermite perdue, la chose tapie au fond du puits, le fantôme sanguinaire, l’araignée géante signalée aux abords des bois… et surtout les agissements de Mordred et les mouvements inquiétants des bandes orques. À la veille de leur départ, Dinodas, venu à Dale pour ses affaires commerciales proposa de les accompagner pour traverser la Forêt Noire jusqu’à l’Auberge Orientale.
« Les routes sont plus sûres quand elles sont partagées, » dit-il simplement.
« Et j’avoue préférer la compagnie de l’acier à celle des ombres. »
Thorodin approuva d’un grognement satisfait, et Barwulf lui tapa l’épaule.
« Alors marche avec nous, ami marchand. Tu verras que nos voyages ne manquent jamais d’histoires à raconter. »
L’Aube du Départ
Au matin du 16, une brume légère flottait encore au-dessus des champs lorsque la petite troupe franchit les portes de Dale. Le soleil naissant teignait les toits d’or pâle, et derrière eux la ville s’éveillait lentement. Tinúviel se retourna un instant, comme pour graver l’instant dans sa mémoire.
« Chaque départ ressemble à un saut dans l’inconnu, » murmura-t-elle.
Barwulf répondit en ajustant son manteau :
« C’est pour cela qu’il vaut la peine d’être vécu. »
Et ainsi, porteurs de chants nouveaux et d’anciennes promesses, ils prirent la route vers l’Ouest, là où les rumeurs s’épaississaient comme des nuages avant l’orage. Avant de s’engager pleinement dans l’ombre profonde de la grande forêt, les compagnons firent halte pour une nuit dans les caves fraîches et parfumées du palais de Thranduil, où le vin clair coulait encore malgré les inquiétudes du monde extérieur. Là, à la lueur dorée des lanternes, ils purent reposer leurs corps meurtris et apaiser leurs esprits. Les échos lointains des chants elfiques montaient des salles supérieures comme un souvenir d’un âge plus paisible. À l’aube, ils prirent congé sans faste, car les routes longues n’attendent guère les adieux prolongés. Ils s’engagèrent sur le Sentier des Elfes, mince ruban pâle serpentant sous la canopée immense de la Forêt Noire. Les jours passaient, semblables et pourtant chargés d’une tension sourde. Parfois, ils croyaient apercevoir un mouvement entre les troncs, mais ce n’était que l’ombre glissant plus vite que le regard.
La Hutte Profanée
Au cœur de leur traversée, le 1er mai 2950, ils atteignirent enfin la clairière où se dressait la hutte de l’ermite. Depuis près de deux ans, elle n’était plus qu’un refuge vide, abandonné aux vents et à la poussière. Pourtant, en approchant, ils comprirent aussitôt que quelque chose avait changé. Le silence lui-même semblait souillé. Les planches étaient lacérées, les dessins griffés jusqu’à n’être plus que des ombres méconnaissables. L’odeur âcre de bêtes sauvages flottait encore dans l’air humide. Partout, des traces profondes marquaient la terre les empreintes d’une meute nombreuse, peut-être une vingtaine de wargs, venus là plusieurs semaines auparavant pour ravager ce qui restait. Thorodin s’agenouilla, examinant le sol.
« Une meute entière… et disciplinée. Ce n’est pas une simple errance. »
Les traces disparaissaient ensuite entre les arbres, filant vers le sud-est, en direction des sombres hauteurs connues sous le nom des monts de la Forêt Noire, un lieu dont même les chasseurs elfes parlaient à voix basse. Barwulf serra la mâchoire.
« Nous pourrions suivre la piste. »
Tinúviel posa doucement la main sur son bras.
« Non. Elle est ancienne… et ces montagnes sont maudites. Nous ne trouverions là-bas que plus d’ombres que de réponses. »
Un silence pesant suivit, chacun mesurant ce renoncement. Enfin, Thorodin se releva.
« Alors nous continuerons la route. Les vivants ont plus besoin de nous que les souvenirs.
Confidence sous les Frondaisons
Quelques jours après avoir quitté la hutte profanée, alors que la forêt se faisait plus dense et plus silencieuse encore, les compagnons dressèrent leur campement dans une clairière étroite où le ciel apparaissait comme un ruban d’argent entre les branches torses. Le feu crépitait bas, nourri de bois sec soigneusement choisi, et ses lueurs dansantes faisaient vaciller les ombres sur les troncs noueux. Ce fut là que Dinodas, demeuré longtemps silencieux, prit enfin la parole. Il tenait entre ses mains une petite coupe de métal terni, qu’il faisait tourner distraitement, comme s’il cherchait dans ses reflets tremblants le courage de parler.
« L’Auberge Orientale… » commença-t-il d’une voix plus douce qu’à l’accoutumée. « Elle n’était pas mon rêve. Elle était celui de mon frère, Donidas. »
Les regards se levèrent vers lui, attentifs.
« Il y est parti avec sa femme et ses deux enfants, plein d’espoir. Il voulait bâtir quelque chose de neuf aux frontières du monde civilisé, offrir un havre aux voyageurs entre l’Est et l’Ouest. Et il l’a fait. Mais moi… » Il marqua une pause, le regard perdu dans les braises. « Moi, la Comté me manque. Ses collines rondes, ses jardins bien ordonnés, le parfum du pain au matin. J’ai décidé d’y retourner avant l’hiver prochain. D’y fonder une famille. De vivre enfin sans la crainte constante des ombres. »
Un silence respectueux suivit ces paroles.
Barwulf hocha la tête avec gravité.
« C’est un choix sage. Peu d’entre nous peuvent se vanter d’aspirer à la paix. »
Dinodas esquissa un sourire.
« Pourtant, pour atteindre la Comté, il me faudra traverser les Monts Brumeux. Et le col n’est guère sûr ces temps-ci. Je vous demanderais… si vous l’acceptez… de m’accompagner au moins jusqu’à Fondcombe. »
À ces mots, Tinúviel releva légèrement la tête. Une lueur discrète traversa son regard.
« Fondcombe… » murmura-t-elle, comme si le nom éveillait en elle un souvenir ancien et lumineux.
Les jours suivants s’écoulèrent dans une vigilance accrue. La forêt semblait se faire moins oppressante à mesure qu’ils approchaient de sa lisière occidentale, et l’air lui-même gagnait en fraîcheur. Le 14 mai, à un jour à peine de la sortie de la Forêt Noire, ils atteignirent un lieu que nul parmi eux n’avait oublié. L’ancien puits. Il se dressait toujours là, cercle de pierres moussues enfoncé dans la terre sombre, comme une bouche béante ouverte vers des profondeurs sans lumière. Deux années s’étaient écoulées depuis leur première rencontre avec la chose qui y demeurait une créature dont le souvenir suffisait encore à troubler leurs songes. Tinúviel s’approcha la première, prudente, ses pas presque inaudibles sur le tapis d’humus. Elle s’agenouilla et observa les pierres.
« Rien ne semble avoir bougé… » dit-elle à voix basse.
L’Appel des Profondeurs
Longtemps les compagnons demeurèrent à contempler l’ouverture du puits, comme si chacun attendait qu’un autre prenne la décision à sa place. Pourtant, la mémoire de leur première rencontre avec l’ombre tapie en ces lieux pesait trop lourd pour être ignorée, et l’idée de laisser derrière eux un danger non élucidé finit par l’emporter.
« Nous ne trouverons guère le repos si nous partons sans savoir, » déclara Thorodin d’une voix grave. « Quoi que fût cette chose, il faut s’assurer qu’elle n’habite plus ces profondeurs. »
Tinúviel acquiesça lentement, ses doigts effleurant la pierre froide du rebord.
« Alors descendons. Mais restons vigilants : certains silences sont trompeurs. »
Une corde fut fixée, et l’un après l’autre ils s’enfoncèrent dans l’obscurité, avalés par l’ombre humide qui montait du puits comme un souffle ancien. Le fond du puits s’ouvrit sur une cavité basse, où l’air portait encore l’odeur stagnante d’un long abandon. Sous la lueur des lanternes apparurent des restes épars : ossements blanchis, fragments d’armures rongées par la rouille, et quelques débris dont le temps avait effacé jusqu’à l’origine. Thorodin s’agenouilla parmi ces vestiges, déplaçant avec précaution les plaques de métal corrodé. Son œil de nain, exercé à lire les histoires gravées dans la matière, finit par s’arrêter sur un éclat discret. Il tira des décombres une bague d’argent terni, délicatement ouvragée, ainsi qu’une petite boucle d’oreille dont le travail fin ne laissait aucun doute quant à son origine elfique. Il observa un instant la bague, puis la glissa dans sa bourse.
« Celle-ci, je la garderai. Peut-être retrouvera-t-elle un jour son histoire. »
Puis il tendit la boucle d’oreille à Tinúviel.
« Et ceci revient à ceux de ton peuple. »
L’elfe la reçut avec un sourire empreint de gravité.
« Je la porterai en mémoire de ceux que ces ténèbres ont engloutis. »
Alors que l’exploration semblait toucher à sa fin, Thorodin remarqua une irrégularité dans la roche, presque dissimulée sous une croûte de saleté ancienne. Il passa la main sur la surface, puis frappa doucement. Un son creux lui répondit.
« Il y a là derrière un vide, » dit-il, déjà animé par l’instinct du bâtisseur et du mineur.
À l’aide de son outil, il entreprit de désolidariser les pierres. Elles cédèrent plus aisément qu’il ne l’avait prévu, révélant un passage étroit, à peine assez haut pour qu’un homme puisse s’y glisser courbé. Le faisceau de la lanterne éclaira un tunnel bas, dont le sol et les parois étaient maculés d’une substance noire et visqueuse, figée par endroits, luisante à d’autres marque indéniable du passage de la créature. Un frisson parcourut le groupe. Barwulf posa une main rassurante sur l’échine d’Alucare, son chien-loup, puis désigna l’ouverture.
« Va, mon ami. Dis-nous si l’ombre rôde encore. »
L’animal s’avança sans hésitation, disparaissant dans le boyau sombre. Quelques instants, seuls leurs souffles troublèrent le silence… puis le chien reparut, calme, la queue basse mais sans signe de peur.
« Voilà qui me rassure, » murmura Barwulf.
Thorodin élargit encore l’ouverture et s’engagea à son tour, avançant courbé dans le passage étouffant. Le tunnel s’étirait sur une dizaine de mètres, avant de se terminer brusquement sous un amas d’éboulis anciens, scellés par le temps. Il examina la pierre, puis secoua la tête.
« Rien n’est passé par ici depuis longtemps. Si la créature a survécu, elle a trouvé une autre voie. »
Retour à la Lumière
Les compagnons se regroupèrent au fond du puits une dernière fois, échangeant des regards où se mêlaient soulagement et une pointe d’inquiétude persistante car les mystères incomplets laissent toujours une trace.
« Nous avons vu ce qu’il y avait à voir, » conclut Tinúviel. « Et ce lieu n’a plus rien à nous apprendre. »
Ils remontèrent un à un vers la surface, retrouvant la lumière grise filtrée par les arbres. L’air du dehors leur parut soudain plus vif, presque bienveillant. Sans se retourner davantage, ils reprirent la route vers l’Ouest, laissant derrière eux le puits silencieux et les secrets qu’il garderait encore longtemps dans l’obscurité de la terre. Le jour suivant leur exploration du puits, les compagnons aperçurent enfin la lisière occidentale de la Forêt Noire, où la lumière semblait plus franche et l’air plus léger, comme si la terre elle-même respirait plus librement. Derrière eux s’étendaient des semaines de marche sous les frondaisons épaisses ; devant eux, les terres ouvertes promettaient repos et chaleur. Barwulf, les mains sur les hanches, contempla un instant la ligne sombre des arbres.
« Ainsi nous l’avons traversée une fois encore. Chaque fois, je jure que ce sera la dernière… et pourtant me voilà déjà à songer au retour. »
Tinúviel esquissa un sourire doux.
« Les chemins que l’on redoute le plus sont souvent ceux qui nous façonnent. »
Ils bivouaquèrent brièvement sous le ciel clair, savourant la simple joie d’un horizon dégagé, puis, au matin, prirent la route vers l’Auberge Orientale.
La Chaleur des Foyers Hobbits
L’auberge les accueillit avec l’odeur familière du pain chaud, des ragoûts fumants et du bois qui crépite une promesse de repos après les longues semaines de marche. Ils y demeurèrent plusieurs jours, laissant la fatigue quitter leurs membres tandis que leurs hôtes hobbits rivalisaient de générosité. Thorodin et Barwulf, désormais liés à l’établissement par leur investissement, inspectèrent les lieux avec un œil attentif. Pourtant, un détail les surprit : là où ils s’attendaient à voir s’élever une solide palissade, il n’y avait que le jardin ouvert.
« Où sont les défenses dont nous avions parlé ? » demanda Thorodin en fronçant ses épais sourcils.
Donidas, un peu embarrassé mais visiblement fier, les conduisit derrière l’auberge. À la place des pieux et des fossés, une vaste serre de verre et de bois s’étendait, emplie d’herbes rares et de jeunes plants.
« J’ai jugé que la terre nourrirait mieux notre avenir que les murs, » expliqua-t-il. « Et puis… regardez comme cela prospère. »
Barwulf éclata d’un rire grave.
« Par ma foi, voilà un pari audacieux. Espérons que les récoltes repousseront aussi bien les ennuis que les légumes. »
Le soir, autour d’une grande table chargée de mets, les conversations se firent plus graves. Les héros interrogèrent Donidas sur les nouvelles venues des routes et des villages voisins.
« L’araignée géante aperçue près de Bourg-au-Bois l’an passé n’a plus été revue, » dit-il en servant une tournée de bière. « Peut-être a-t-elle quitté ces terres… ou trouvé une tanière plus discrète. »
Il marqua une pause, le regard assombri.
« Mais le fantôme sanguinaire, lui, trouble encore les alentours de Fort-Bois. Plusieurs voyageurs jurent l’avoir vu entre les arbres. »
Tinúviel baissa les yeux vers sa coupe.
« Les esprits agités ne se taisent jamais longtemps. »
Quant à Mordred, les nouvelles étaient incertaines. Certains prétendaient qu’il vivait toujours reclus sur la Colline du Tyran ; d’autres juraient qu’il avait disparu, laissant ses hommes se disperser. Rien n’était sûr et ce silence même avait quelque chose d’inquiétant. Donidas ajouta enfin :
« Les orques, eux, sont bien réels. Ils harcèlent les convois du Goulet, au point que les marchands hésitent désormais à s’y aventurer. Cet hiver, ils ont même tenté une attaque contre Bourg-Eaux-Noires. Le village a tenu bon… mais de justesse. »
Un silence pesant suivit ses paroles, chacun mesurant ce que ces rumeurs signifiaient pour la route à venir.
Le Temps du Départ
Les jours passèrent dans une quiétude bienvenue, faite de repas copieux, de rires et de sommeil profond. Pourtant, l’appel du voyage finit par reprendre ses droits, comme un vent discret qui pousse inlassablement les marcheurs vers l’horizon. Un matin clair, les compagnons rassemblèrent leurs affaires dans la cour encore humide de rosée. Donidas serra leurs mains avec chaleur.
« Puissent vos pas vous mener vers des routes plus sûres que celles dont parlent les rumeurs, » dit-il.
Thorodin hocha la tête.
« Et puissent tes récoltes être aussi abondantes que ton courage. »
Ainsi, après ces jours de répit, ils reprirent la route, laissant derrière eux la fumée accueillante de l’auberge et emportant avec eux, mêlés à l’espoir du voyage, les échos inquiétants d’un monde qui, lentement, semblait se troubler de nouveau. Après plusieurs jours de marche à travers les prairies ondoyantes où le vent faisait ployer les hautes herbes comme une mer pâle sous le soleil de fin de printemps, les compagnons atteignirent, en ce 24 mai, les terres vastes et solitaires où s’élevait la demeure de Béorn. La maison, large et solide, semblait presque née de la terre elle-même, entourée d’enclos où paissaient chevaux et chèvres, tandis que l’odeur du miel et du bois frais emplissait l’air. Béorn les accueillit sans effusion mais avec cette franchise directe qui lui était propre, et leur offrit le gîte pour la nuit, car il respectait les voyageurs qui portaient la fatigue des longues routes sur leurs épaules. Autour de la grande table, éclairée par des lampes basses, ils partagèrent un repas simple mais généreux. Le silence, d’abord, fut celui de la faim comblée et du repos mérité, puis la conversation glissa naturellement vers les nouvelles du monde.
Paroles d’Hommes et de Bêtes
Béorn écouta sans interrompre le récit de leur traversée, ses yeux sombres fixés sur les flammes du foyer comme s’il y lisait des signes invisibles.
« Les rumeurs que vous rapportez, » dit-il enfin d’une voix grave, « ne diffèrent guère de celles qui me parviennent. Les routes restent praticables, et pourtant… »
Il marqua une pause, cherchant ses mots.
« …il y a dans l’air quelque chose de changeant, comme lorsque la forêt se tait avant l’orage. »
Il leur apprit toutefois une nouvelle que l’auberge ne leur avait pas donnée : le retour de Béoric, revenu de son année d’exil.
« Il n’a pas prêté serment, » expliqua Béorn en croisant les bras. « Son cœur est ailleurs. Il est parti vers le Goulet, décidé à défendre les convois contre les orques. C’est un choix honorable… mais un choix solitaire.»
Tinúviel inclina la tête, pensive.
« Certains servent mieux le monde en suivant leur propre voie. »
Lorsque les héros évoquèrent les traces de wargs découvertes au cœur de la Forêt Noire, Béorn hocha lentement la tête, sans surprise.
« Rien qui ne menace encore l’équilibre… mais je le sens, comme on sent la terre vibrer sous un pas lointain. La situation est stable, si l’on se fie aux apparences. Pourtant le monde n’est pas immobile. »
Barwulf, appuyé contre le dossier de son siège, répondit d’un ton calme :
« Alors nous marcherons en gardant l’oreille attentive. Les signes faibles sont souvent les plus véridiques. »
Un bref silence suivit, non pas lourd, mais chargé de cette compréhension tacite que partagent ceux qui savent que les temps paisibles ne le restent jamais longtemps. La nuit fut profonde et sans trouble, bercée par les bruits familiers de la ferme le souffle des bêtes, le craquement du bois, le vent glissant sous les toits. Au matin, la lumière dorée du printemps baignait les enclos lorsque les compagnons se préparèrent à repartir. Béorn les accompagna jusqu’au seuil.
« Que vos pas soient fermes et vos yeux ouverts, » dit-il simplement. « Le monde parle toujours, pour qui sait l’écouter. »
Thorodin inclina la tête en signe de respect.
« Et que ta maison demeure un refuge aussi solide que la montagne. »
Ils reprirent alors la route, laissant derrière eux la vaste demeure et ses champs paisibles.
Le Détour des Eaux Anciennes
Afin de rejoindre Fort-Bois, la plus vaste des communautés des Hommes des Bois, les compagnons choisirent de ne point suivre la route la plus directe. Guidés autant par la prudence que par le désir de recueillir des nouvelles, ils infléchirent leur marche vers le Vieux Gué, là où la rivière, large et pierreuse, pouvait encore être franchie sans pont ni bac. Là, auprès de quelques voyageurs et d’un garde taciturne, ils apprirent que les attaques gobelines s’étaient faites plus nombreuses dans le haut col des Monts Brumeux depuis l’année précédente.
« Les caravanes passent encore, » dit l’homme en serrant son manteau, « mais jamais sans escorte, et jamais sans crainte. Les hauteurs ne sont plus aussi silencieuses qu’autrefois. »
Plus au sud, les toits bas et les enclos solides du village béornide de Pierregué apparurent entre les arbres clairsemés. Là, ils retrouvèrent Brunhild, demi-sœur de Béoric, dont la présence chaleureuse contrastait avec la rudesse du lieu. Elle les accueillit d’un sourire franc, mais ses yeux trahissaient l’inquiétude de ceux qui vivent près des frontières instables.
« Oui, » confirma-t-elle en leur servant une boisson chaude, « Béoric tient parole. Il combat dans le Goulet, protégeant les convois. Les routes ont besoin de bras courageux, et il a choisi d’en être un. »
Tinúviel répondit doucement :
« Alors son exil aura au moins porté un fruit honorable. »
Ils ne restèrent guère, mais quittèrent Pierregué avec la certitude que, malgré les tensions, certains foyers demeuraient des bastions de loyauté.
Fort-Bois, Cœur Battant des Clairières
Le 2 juin 2950, après plusieurs journées de marche sous un ciel tantôt clair, tantôt voilé de nuages légers, les héros atteignirent enfin Fort-Bois, grande communauté nichée entre les lisières et les rivières lentes. La bourgade, animée et robuste, était dirigée par Ingomer Briseur de Hache, un homme à la carrure large et au regard direct, dont la poignée de main valait serment. Ils furent reçus en amis, conviés à la table commune où l’on partageait pain noir, gibier fumé et récits du pays. Ingomer confirma ce que l’on murmurait déjà plus au nord : le fantôme sanguinaire restait insaisissable.
« Il s’est tu durant l’hiver, » expliqua-t-il, « mais avec le printemps il a repris ses méfaits. Pas d’hommes encore, grâce aux dieux, mais le bétail disparaît, et les bêtes fuient la nuit.
Barwulf fronça les sourcils.
« Une ombre qui se nourrit de peur grandit vite si on la laisse faire. »
Durant deux jours entiers, les compagnons parcoururent les clairières, les lisières et les chemins creux où la créature avait été signalée. Ils examinèrent des empreintes incertaines, des carcasses abandonnées, et même un vieux bosquet que les villageois évitaient désormais au crépuscule. Mais rien ne se révéla rien qui dépassât ce qu’ils avaient déjà découvert l’année précédente. Comme si le mal se plaisait à rester juste hors de portée, se dissimulant derrière le voile de la forêt. Au soir du second jour, Tinúviel rompit le silence :
« Chercher une ombre est parfois la nourrir. Peut-être notre route nous appelle-t-elle ailleurs. »
Thorodin acquiesça lentement.
« Nous avons fait ce qui devait être fait. Le reste viendra en son temps. »
Ainsi, bien que bredouilles, ils ne se sentirent pas vaincus. Car la route, elle, continuait d’appeler, et avec elle la promesse d’autres réponses. Ils quittèrent Fort-Bois à l’aube suivante, prenant la direction de Bourg-les-Bois communauté plus modeste, mais la plus ancienne de ces terres.
Bourg-les-Bois
Le 7 juin, à l’issue d’une marche paisible entre clairières baignées de lumière et sentiers couverts d’aiguilles sombres, les compagnons atteignirent Bourg-les-Bois. La communauté, plus modeste que Fort-Bois mais chargée d’une mémoire plus ancienne, s’étendait autour d’une place bordée de maisons basses, dont les poutres sombres semblaient avoir absorbé des générations de récits. Elle était dirigée par Fridwald, surnommé le Messager, un homme vif malgré l’âge, dont le regard perçant donnait l’impression qu’aucune nouvelle ne lui échappait. Autour d’une table de bois usé, il leur livra ce que savait son peuple.
« L’araignée géante n’a point reparu, » dit-il, « mais les attercops pullulent plus que de coutume. Les chasseurs évitent certaines lisières, et même les oiseaux s’y font rares. »
Il marqua une pause, puis reprit d’une voix plus grave :
« Quant aux orques… l’hiver dernier, Bourg-Eaux-Noires a subi non pas une, mais deux attaques. Ils ont tenu bon, mais la peur s’est installée comme un hôte que l’on ne peut congédier. »
Barwulf serra les mâchoires.
« Et Mordred ? »
Fridwald secoua lentement la tête.
« Nulle trace. Comme si la terre elle-même l’avait englouti. »
Au lendemain, alors que l’aube déposait encore ses voiles pâles sur la rivière sombre, les héros s’affairaient à préparer leur départ pour Bourg-Eaux-Noires. C’est alors qu’un murmure parcourut les quais : une embarcation approchait, glissant presque sans bruit sur l’eau grise. Sa proue, sculptée en forme de tête d’oiseau, fendait la brume avec une grâce presque irréelle. Le bois semblait ancien, patiné par des voyages que nul n’aurait su compter. Lorsque le navire accosta, une silhouette familière se détacha près de la barre : Radagast, vêtu de ses habits simples, le regard brillant d’une urgence tranquille. À ses côtés se tenait une autre figure, encapuchonnée, portant une lame longue et une plus courte à la ceinture, tandis qu’un arc court reposait dans son dos. Elle demeurait immobile, semblable à une ombre attentive. Radagast s’avança le premier.
« J’ai appris votre présence en ces lieux, » dit-il avec chaleur, « et j’ai jugé sage de faire un détour. Une tâche nous appelle une route qui mène vers Dol Guldur. Les détails viendront en chemin, mais j’aurai besoin de vos forces et de votre courage. Montez à bord, et parlons sous un ciel en mouvement. »
La silhouette encapuchonnée inclina légèrement la tête. Sa voix, douce mais ferme, traversa l’air frais du matin.
« Elarwen. »
Rien de plus. Pourtant, ce simple nom portait un écho étrange, comme une note tenue trop longtemps dans un chant ancien. Tinúviel observa la nouvelle venue avec une curiosité discrète, tandis que Thorodin échangeait un regard interrogateur avec Barwulf. Mais nul ne posa de question ; l’instant semblait appartenir à la route plus qu’aux explications. Interloqués mais animés par cette intuition familière qui les avait souvent guidés vers le destin, les héros rassemblèrent leurs paquetages. Les cordages furent lâchés, les bottes foulèrent le pont encore humide de rosée, et bientôt ils se tinrent tous à bord de l’étrange navire. Alors que la coque se détachait du quai, la rivière sombre les emporta doucement vers le sud, et le clapotis régulier de l’eau contre le bois résonna comme le prélude d’un nouveau chapitre plus profond, plus périlleux, et peut-être plus décisif que tous ceux qu’ils avaient traversés jusqu’alors. Car certaines routes ne se choisissent pas : elles vous reconnaissent.
Le Navire qui Ne Connaissait Nulle Entrave
La descente de la rivière sombre débuta dans un silence presque irréel. L’embarcation, trop vaste en apparence pour ces eaux étroites, glissait pourtant avec une aisance surnaturelle, comme si le courant lui-même s’écartait pour lui ouvrir passage. Les branches basses se relevaient à son approche, les herbes s’inclinaient, et même les racines qui affleuraient à la surface semblaient se dérober sous la quille. Barwulf, appuyé au bastingage, murmura :
« Ce navire n’obéit pas seulement à l’eau… il est attendu. »
Radagast esquissa un sourire, sans répondre, et les compagnons comprirent alors que le trajet qui devait prendre deux jours n’en demanderait qu’un seul la rivière elle-même les portait avec une hâte silencieuse. Au cœur de la matinée, tandis que la brume se levait en longs filaments argentés, Radagast exposa enfin la raison de ce voyage.
« Il y a neuf ans, » dit-il, « le Conseil Blanc chassa le Nécromancien de Dol Guldur. Mais dans la hâte et la confusion, bien des recoins du haut-donjon n’ont peut-être pas été fouillés. »
Il posa sa main sur la rambarde, son regard perdu vers l’aval.
« Gandalf le Gris m’a demandé d’y retourner. Nous chercherons tout indice écrits, artefacts, traces d’un dessein qui aurait pu nous échapper. Pour nous guider, il m’a confié une rôdeuse du Nord. » La silhouette encapuchonnée inclina légèrement la tête. Les héros échangèrent un regard, puis Barwulf répondit :
« Nous viendrons. Et nos propres quêtes trouveront peut-être réponse en chemin. »
Car tous savaient qu’en approchant de la forteresse ils passeraient non loin de la Colline du Tyran, repaire possible de Mordred, ainsi que de Château-Marais, où, disait-on, les orques revenaient s’agiter dans l’ombre. Le voyage promettait plus que des ruines à explorer. Elarwen parlait peu, mais sa présence était calme et assurée. Tinúviel, surtout, semblait attentive à la rôdeuse, percevant en elle une nuance indéfinissable comme un écho d’ascendance elfique dissimulé sous la fatigue des routes humaines. Dans l’après-midi, alors que le soleil perçait par éclats à travers la voûte des feuillages, des rires clairs s’élevèrent au-dessus du murmure de l’eau. Des éclaboussures, légères comme des pierres sautant à la surface, attirèrent l’attention de la compagnie. Sur la berge, à demi baignée d’ombre et de lumière, se tenait une femme aux cheveux clairs, simplement vêtue, dont le regard brillait d’une malice tranquille, Soleil-Ombragée, l’une des trois filles de la rivière. Dans sa main, elle tenait une petite statuette de bois. Thorodin se redressa aussitôt.
« Par la forge… c’est celle que j’avais laissée en offrande. »
La femme leva l’objet comme pour le leur montrer, puis sourit. Aucune parole ne fut échangée, mais le message était clair : la dette ancienne n’était pas oubliée. Radagast inclina respectueusement la tête, et le navire poursuivit sa course, laissant derrière lui les rires cristallins qui se mêlaient au courant.
Au Seuil du Lac Noir
À mesure que le jour déclinait, la rivière s’élargit, ses rives s’abaissant pour laisser place à une étendue plus vaste. L’air lui-même semblait changer, plus lourd, comme chargé d’une mémoire ancienne. Enfin, dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, la compagnie aperçut les eaux sombres du Lac Noir s’ouvrir devant eux, vaste miroir où se reflétaient des nuages lents et silencieux. Le navire ralentit, glissant vers ce nouveau seuil, et chacun sentit, sans qu’aucun mot ne soit prononcé, que leur voyage venait d’entrer dans une région où les ombres avaient plus de profondeur et où chaque découverte pourrait réveiller des forces longtemps endormies. Car au-delà de ces eaux, la route menait droit vers les secrets que le temps lui-même n’avait pas tout à fait ensevelis. Plutôt que de mettre cap vers les quais de Bourg-Eaux-Noires en coupant le lac, le navire obliqua lentement vers la rive septentrionale, là où les arbres se penchaient au-dessus de l’eau comme pour en protéger le secret. La quille toucha la berge avec douceur, et Radagast se tourna vers ses compagnons.
« Attendez-moi ici, je vous prie. Il est une rencontre que je ne puis différer. »
Sans autre explication, il descendit et s’enfonça sous la frondaison. Les héros restèrent immobiles, n’entendant bientôt plus que le bruissement des feuilles et le clapotis discret du lac. Au détour d’un interstice entre les troncs, ils aperçurent pourtant, l’espace d’un souffle, une clairière baignée d’une lumière douce. Là se tenait une femme d’une beauté presque irréelle : sa chevelure, noire comme l’ombre d’une aile, contrastait avec la pâleur lumineuse de sa peau. Elle attendait, immobile, comme si le temps lui appartenait. Puis la vision s’évanouit derrière le rideau des branches. Quelques minutes plus tard, Radagast reparut, son visage empreint d’une gravité paisible. Il remonta à bord, mais son regard disait déjà ce que ses mots confirmèrent.
« Mes amis, je dois vous quitter. Des nouvelles venues du nord exigent ma présence, et sans délai. »
Un silence accueillit ces paroles. Elarwen s’avança d’un pas.
« Dois-je vous accompagner ? »
Il secoua doucement la tête.
« Non. Ta route est désormais liée à la leur. Guide-les jusqu’à Dol Guldur, et que ta vigilance soit leur lumière dans ces terres obscures. »
Tinúviel demanda alors, avec une curiosité mêlée de respect :
« Et la dame de la clairière… qui est-elle ? »
Radagast esquissa un sourire, comme s’il évoquait un souvenir ancien.
« Elle est l’aînée des trois filles de la rivière, celle qu’on nomme Onde-Vespérale. Peu nombreux sont ceux qui la voient, et moins encore qui comprennent ses desseins. »
Le navire reprit une dernière fois sa course, longeant la rive jusqu’aux berges de Bourg‑Eaux‑Noires, où les pilotis grinçaient doucement sous le vent du soir. La lumière déclinait déjà, et les premières lanternes se reflétaient en tremblant sur l’eau sombre. Radagast posa pied à terre le premier, puis se tourna vers la compagnie.
« Nous nous reverrons. Gardez espoir, même lorsque la forêt semblera retenir son souffle.
Sans cérémonie, le mage brun s’éloigna le long des quais, sa silhouette se fondant bientôt dans les ombres du crépuscule. Les héros restèrent un moment silencieux, conscients qu’un chapitre venait de se clore et qu’un autre, plus incertain encore, s’ouvrait devant eux. Car désormais, sans la présence rassurante du magicien, la route vers Dol Guldur reposait entre leurs mains… et sous la garde discrète de la rôdeuse aux secrets encore voilés.
Un Village Transformé par l’Espoir
Lorsque les héros franchirent les passerelles de Bourg-Eaux-Noires, ils découvrirent un lieu bien différent de celui qu’ils avaient connu autrefois. Depuis l’assemblée tenue à Rhosgobel et l’entrée officielle du bourg parmi les Communautés des Hommes des Bois, la vie y avait pris un nouvel essor, comme si la forêt elle-même avait consenti à desserrer son étreinte. Les cabanes s’étaient multiplié le long des berges, et la fumée de nombreux foyers montait dans l’air calme du soir. Là où naguère vivaient à peine cinquante âmes, on en comptait désormais près du double, et parmi elles trente-cinq hommes capables de prendre les armes. Tout autour du village s’élevait à présent une palissade faite de troncs serrés, doublée de haies d’épineux si denses qu’aucune bête n’aurait pu s’y glisser sans y laisser du sang. La cheffe du village, Amaléoda, les accueillit avec une chaleur sincère. Son regard, pourtant, portait la fatigue de ceux qui veillent souvent la nuit. Autour d’une table de bois grossier, elle leur conta les mois écoulés.
« L’hiver n’a pas été clément, dit-elle d’une voix posée. Deux fois les orques ont tenté leur chance contre nos défenses. La première attaque nous a coûté deux braves. Mais la seconde… nous étions prêts. »
Barwulf serra le poing.
« Et depuis ? »
« Depuis, ils rôdent plus loin, frappant surtout les convois du Goulet. La route commerciale dont nous rêvions avec Bourg-Radieux… » Elle secoua lentement la tête. « Pour l’heure, ce n’est plus qu’un espoir ajourné. »
La conversation dériva bientôt vers les terres plus sombres qui pesaient sur toutes les pensées. Amaléoda baissa légèrement la voix, comme si même les murs pouvaient écouter.
« Quant à la Colline du Tyran, rien n’a changé depuis l’assemblée. Aucune troupe n’en est sortie, aucun messager n’y est entré… mais la tour n’est pas morte. La fumée s’en élève jour et nuit. »
Tinúviel échangea un regard avec Thoroddin.
« Et les orques ? » demanda-t-elle.
« C’est là le plus étrange, répondit Amaléoda. Ils passent à proximité sans jamais l’inquiéter, comme si un accord tacite les liait à Mordred, ou comme si une crainte plus profonde encore les retenait. »
Un silence pesant suivit ces mots, chargé d’une inquiétude que nul ne prit la peine de dissimuler.
Le Départ vers l’Ombre
Au matin du 9 juin, sous un ciel pâle où flottait encore la brume des marais, la compagnie quitta Bourg-Eaux-Noires, chargée de vivres et de ballots soigneusement préparés par Amaléoda. Les adieux furent sobres mais chaleureux, car tous savaient que la route qu’ils empruntaient menait vers des terres où l’espérance se faisait rare. Leur première étape devait être la longue traversée du Goulet du nord au sud trois jours de marche, selon Elarwen, qui ouvrait la voie d’un pas sûr, l’œil constamment en alerte. Le premier jour s’écoula sans incident, mais non sans malaise. Le Goulet, étroit corridor de terre sèche et craquelée, semblait étrangement désert, comme vidé de toute vie noble. Seuls les nuages d’insectes rompaient le silence, et leurs bourdonnements formaient une rumeur continue, presque oppressante. Les fameuses mouches de sang, attirées par la chaleur et la sueur, tournaient autour des voyageurs avec une insistance cruelle. Le second jour fut plus éprouvant encore. Les piqûres incessantes, la chaleur lourde et la monotonie du paysage épuisaient les corps autant que les esprits. Nul ennemi ne se montra pourtant, et cette absence même paraissait suspecte, comme si la terre retenait son souffle. Barwulf, essuyant son front, grommela :
« Je préférerais presque une embuscade à ce supplice silencieux. »
Thorodin répondit d’un ton grave :
« Les lieux qui semblent vides sont souvent ceux qui observent le plus. »
Le soir du deuxième jour, alors que le camp venait d’être dressé sous un ciel assombri, Tinúviel, dont la vue perçait la pénombre, plissa soudain les yeux vers l’horizon.
« Là-bas… » murmura-t-elle. « Une troupe en marche. »
Au loin, une douzaine de silhouettes trapues progressaient vers le nord-est une bande d’orques, sans doute en route pour guetter les convois du passage. L’hésitation ne dura guère ; malgré le détour et la fatigue, la décision fut prise d’intervenir. Deux heures durant, ils suivirent leur piste à travers la nuit. Puis, au détour d’un escarpement, ils frappèrent.
Le combat fut bref mais d’une violence farouche. Surpris, les orques tombèrent sous l’assaut coordonné des héros. Lorsque le silence revint enfin, seuls leurs souffles haletants troublaient l’air nocturne. D’un revers maîtrisé du plat de sa hache, Thorodin assomma le chef orque, qui s’effondra sans vie perdue.
Paroles d’un Ennemi Captif
Lié et désarmé, le prisonnier fut emmené à l’écart tandis qu’ils établissaient un camp sommaire pour achever la nuit. À l’aube, sous la lumière blafarde, l’interrogatoire commença. D’une voix rauque, l’orque révéla que Château Marais abritait désormais entre deux et trois cents de ses semblables, une force qui n’avait cessé de croître au fil des ans. Leur chef, nommé Magahz, était selon ses propres mots « chétif mais rusé comme un serpent des marais ».
« Vos ordres ? » demanda Elarwen.
« Frapper les convois… rien d’autre, » grogna la créature. « Et ne pas toucher au Tyran. »
Ce dernier mot pesa lourd. Interrogé davantage, l’orque confirma que celui qu’ils nommaient ainsi Mordred restait à l’écart, et qu’une étrange trêve semblait exister entre ses forces et celles du marais. Puis, d’une voix plus basse, presque craintive, il ajouta :
« Dol Guldur est vide… mais pas mort. Même nous, nous n’aimons pas nous en approcher.
Après de longues discussions, et malgré les réticences de Thorodin, la décision fut prise. On ôta à l’orque ses armes et son armure, puis on le relâcha. Il recula d’abord, incrédule, puis inclina la tête d’un geste maladroit.
« Je ne retournerai pas au marais, » promit-il avant de disparaître, silhouette chancelante, dans la poussière du Goulet.
La compagnie resta un moment silencieuse.
« Peut-être, » dit enfin Tinúviel doucement, « qu’un acte de clémence fait plus vaciller l’ombre qu’une lame. »
Devant eux s’étendait encore la route vers Dol Guldur, et chacun sentait que ce n’était là qu’un prélude une note grave annonçant une mélodie plus sombre à venir.
La Tour aux Fumées
Au troisième jour, la marche reprit sous un ciel voilé, et l’air lui-même semblait chargé d’une attente pesante. Vers la fin de l’après-midi, alors que la fatigue alourdissait les pas, une ligne plus sombre se dessina à l’horizon : la lisière de la Forêt Noire méridionale, dont les frondaisons épaisses dissimulaient les terres où reposait Dol Guldur. Mais avant d’atteindre l’ombre des arbres, leurs regards furent attirés par une éminence solitaire. Sur la colline se dressait une tour massive, ceinte d’une haute muraille de pierre, sombre et sévère comme une sentinelle de mauvais augure : la Colline du Tyran. De multiples filets de fumée s’élevaient de l’enceinte, épais et constants. Les doutes s’évanouirent l’endroit était habité, et par une garnison nombreuse. Thorodin observa longuement la forteresse, les bras croisés.
« Voilà donc un silence bien trompeur, » murmura-t-il. « On y vit, et en grand nombre. »
Tinuviel hocha la tête, le regard dur.
« Trop pour une simple retraite. Nous devrions regarder… et attendre. »
Ils établirent un camp discret à bonne distance, dissimulé parmi les rochers et les broussailles. La nuit tomba, lourde et sans lune, enveloppant la colline d’un manteau d’encre. Aucune torche ne franchit les portes, nul cavalier ne quitta les murs, et pourtant la vie se manifestait. Portés par le vent, des éclats de voix montaient jusqu’à eux des chants rauques, des rires gras, le choc de cruches et les clameurs d’une beuverie. Et ces voix n’étaient pas celles d’orques.
« Des hommes, » souffla Tinúviel avec certitude. « Je reconnaîtrais ce timbre même à travers une tempête. »
Barwulf serra les mâchoires.
« Alors le Tyran n’est pas seul… et ses partisans festoient pendant que la forêt se meurt. »
Toute la journée suivante, ils poursuivirent leur observation. Pourtant, rien ne troubla l’apparente inertie de la place forte : aucune patrouille, aucune caravane, aucune ombre franchissant les portes. Cette immobilité obstinée avait quelque chose d’irréel, comme si la tour elle-même retenait son souffle. Au matin du 13 juin, une brume pâle glissait au ras du sol. Les héros échangèrent un dernier regard vers la colline silencieuse, puis tournèrent le dos à ses murailles.
« Ce lieu garde ses secrets, » dit Thorodin, « mais notre route ne mène pas ici. Pas encore.
Sans un mot de plus, ils reprirent leur marche vers le sud et franchirent la lisière. Aussitôt, la lumière sembla se ternir, avalée par l’épaisseur des branches. L’air devint plus frais, plus humide, et chargé d’une odeur de terre ancienne. Ainsi ils s’enfoncèrent dans l’obscurité de la Forêt Noire méridionale, où chaque pas résonnait comme l’approche d’un souvenir oublié et peut-être d’un mal qui, malgré les années, n’avait jamais vraiment quitté ces bois.
Scénario 1 : Secrets Enfouis (Source : issu du supplément Ténèbres sur la Forêt Noire )