Télégramme matinal et café amer
8h00, dans le hall encore endormi de l’hôtel, la lumière matinale filtrait à travers les stores à demi tirés. Un serveur en uniforme passait silencieusement entre les tables, déposant des tasses de café et des croissants.
Alors qu’ils étaient à peine assis, celui-ci s’avança vers eux
— « Pour vous, Madame, messieurs. » dit-il d’une voix discrète.
Edgar tendit la main et lut à voix haute, les mâchoires crispées :
"Caducée – URGENT – Convocation debrief nouvelle mission. Présence requise lundi 14h00. Bâtiment Meadham. Dr Gonzales."
Arthur, qui sirotait son café, reposa lentement la tasse.
— « Ils n’ont même pas pris le temps de digérer les morts de Bingham. »
Agnès, les yeux rivés sur le message, murmura :
— « Ou ils veulent s’assurer qu’on garde la tête baissée. »
Le reste du petit-déjeuner se fit en silence, entre regards lourds et ruminations intérieures. Ils savaient tous que ce rendez-vous du lendemain ne serait pas anodin. Mais pour l’heure, Red Hook attendait.
Red Hook, quartier de l’ombre
Leur voiture se gara discrètement à l’angle de Van Brunt Street, dans le quartier portuaire de Red Hook sur les 09h00, enclave miteuse au sud de Brooklyn. L’air sentait le sel, le gasoil et la crasse urbaine. Dehors, le dimanche matin était calme… trop calme.
Le trio observa la zone depuis leur point d'observation dissimulé dans leur Ford. L’endroit était composé d’un vaste périmètre entouré de grillage barbelé, comprenant une quinzaine d’entrepôts. Aucun nom, aucun logo. Un vrai no man’s land industriel.
L’accès unique était, fermé par un large portail métallique, surveillé par une guérite où deux hommes en uniforme noir, montaient la garde. Un logo brodé sur leur veste : Security Guards Service.
Ils observèrent pendant une heure. De temps en temps, un brouhaha de voix montait d’une ruelle voisine. Des enfants irlandais pieds nus, des femmes discutant sur les perrons délabrés, des hommes buvant à même la bouteille sous les porches.
— « Le quartier est gangrené par la misère » murmura Agnès. « Red Hook est un terreau idéal pour des trafics. Personne ne pose de questions ici. »
Un plan bancal dans les ruines de Red Hook
La voiture était à l’arrêt dans une ruelle adjacente, moteur coupé. Edgar sortit du véhicule, rabattit son feutre sur son front et jeta un œil en direction d’un immeuble désaffecté, à peine debout, rongé par les intempéries et la misère. À l’intérieur du hall effondré, deux clochards s’étaient installés autour d’un maigre feu dans une boîte de conserve renversée.
Il s’approcha lentement, mains bien visibles, et s’adressa à eux d’un ton conciliant :
— « Messieurs… vous avez envie d’un peu de chaleur dans l’estomac ? Quelques dollars contre un simple service. »
Les deux hommes échangèrent un regard, méfiants. L’un, à la barbe noire emmêlée, haussa les épaules :
— « Quel genre de service ? On n’touche pas aux armes. Et on n’rentre pas dans les combines des flics. »
Edgar sourit légèrement.
— « Rien de tout ça. Juste… déplacez vos cartons contre la clôture là-bas, au bord des entrepôts. Asseyez-vous. Faites… ce que vous faites d’habitude. »
L’appât de l’argent fit son œuvre. Quelques billets glissés de main à main, et les deux hommes attrapèrent leurs maigres affaires, traversèrent la rue en boitillant, et s’installèrent en bordure de la grille barbelée qui encerclait la zone des entrepôts.
À peine avaient-ils pris position que deux gardes apparurent, accompagnés d’un chien à l’allure nerveuse. Le molosse grogna à peine arrivé près des SDF.
— « Barrez-vous d’là ! » tonna l’un des gardes. « C’est propriété privée, vous foutez le camp ou c’est les flics qui vous embarquent ! »
L’un des clochards, pris de court, leva les mains :
— « On n’veut pas d’histoires… on s’tire. »
Ils reculèrent sous les aboiements du chien et retournèrent s’abriter dans leur ruine de fortune.
Retour de flammes
Edgar, insatisfait mais obstiné, les rejoignit de nouveau, leur proposant un nouveau billet. Cette fois, les deux hommes ne réagirent pas de la même manière. Le plus trapu fronça les sourcils, l’air mauvais :
— « C’est quoi ton jeu ? Hein ? Tu veux qu’on s’fasse cogner la gueule pour tes magouilles ?»
— « C’est juste un peu d’argent pour vous aider, je… »
— « Et si on t’prenait TOUT ton argent, p’tit malin ? » coupa sèchement l’autre en avançant d’un pas.
Edgar eut un réflexe immédiat. Il leva la jambe et frappa le plus proche au torse, le faisant trébucher sur un tas de débris. Profitant de la confusion, il se retourna et détala vers la voiture, son manteau claquant contre ses jambes.
Arthur, qui observait la scène à distance, haussa un sourcil tandis qu’Edgar regagnait la voiture, essoufflé et furieux.
— « J’crois que ton plan d’infiltration SDF vient d’être recalé par le comité d’accueil, » ironisa Arthur.
Edgar, toujours en train de reprendre son souffle, lâcha entre ses dents :
— « Même les clochards sont des loups, dans ce foutu quartier… »
Reconnaissance en pleine lumière
Après l’échec d’Edgar avec les SDF, Agnès et Arthur prirent le relais, misant cette fois sur la discrétion ordinaire des passants anonymes. Bras dessus-dessous, ils longèrent l’enceinte de la zone industrielle à un rythme lent et nonchalant, mimant un couple en promenade dominicale dans le quartier.
Ils observèrent rapidement les points de vigilance : deux patrouilles composées chacune de deux hommes et d’un chien, effectuant des rondes lentes et méthodiques. En plus des deux gardes de la guérite, la surveillance s’avérait plus serrée que prévu.
Ils notèrent aussi un détail important : l’entrepôt 9 restait invisible depuis la rue, probablement masqué par la disposition en quinconce des autres structures. En revanche, la face nord du complexe donnait directement sur l’eau. Un accès maritime, bien moins surveillé, mais potentiellement risqué.
Revenus à la voiture, ils firent un rapide compte rendu à Edgar. Le trio échangea quelques hypothèses et prit une décision unanime : il était temps de se retirer pour mieux préparer leur infiltration.
Préparatifs discrets
Avant de passer à l’action, Edgar fit un détour par l’hôpital où, grâce à ses relations et quelques papiers signés, il réussit à se faire remettre un fusil hypothermique, avec trois doses tranquillisantes puissantes, spécialement conçues pour les chiens de garde — un avantage non négligeable s’ils devaient opérer dans l’ombre.
À midi, ils s’attablèrent dans un petit restaurant italien de la 4e Avenue. La tension se lisait dans les regards, mais les plats de pasta fumants et le vin rouge versé avec parcimonie permirent de faire tomber la pression, au moins momentanément.
À 13h00, direction le port sud de Brooklyn, prétextant une balade maritime. Ils abordèrent un vieux pêcheur, moustachu, à la peau cuivrée par les années passées en mer. Pour quelques dollars, il accepta de les emmener faire un tour en mer, longeant les quais industriels.
Observation stratégique sur les flots
La mer était calme, troublée seulement par les remous du moteur fatigué du bateau. Arthur, curieux, engagea la conversation avec le pêcheur :
— « Et vous manœuvrez seul tout ce temps ? Y’a des trucs à savoir si on voulait apprendre ? »
— « Ha ! Faut surtout pas avoir peur de l’odeur du gasoil et de l’air salé. Et faut lire les courants comme on lit une carte. Le reste, c’est de la patience, fiston. »
Pendant ce temps, à l’arrière du bateau, Agnès et Edgar observaient la côte au travers de leurs jumelles.
Et là, entre deux entrepôts dont les façades rouillées masquaient les angles, ils virent enfin l’entrepôt numéro 9. Il possédait deux grandes portes arrière tournées vers la mer, suffisamment hautes pour permettre l'accostage discret d’une barge ou d’un bateau de livraison.
Ils remarquèrent également, juste à côté, une grue de chargement inactive sur des rails. Une passerelle reliait la structure métallique à un toit plat dominant l’entrepôt. Une idée germa aussitôt : s’ils pouvaient accoster discrètement de nuit, ils pourraient atteindre le toit par un simple saut bien calculé, et ainsi éviter les points d’entrée trop surveillés.
— « Voilà notre point d’entrée » murmura Edgar, en ajustant les jumelles.
— « Il va falloir bien viser… et prier que le vent soit calme cette nuit, » souffla Agnès.
Retour à l’abri
À 18h00, le trio regagna son hôtel new-yorkais. Dans le hall, tout semblait calme, presque trop. Mais ils étaient déjà ailleurs. Le plan se dessinait peu à peu dans leurs esprits : opérer la nuit, par la mer, et prendre d’assaut le toit de l’entrepôt 9.
Restait à affiner chaque mouvement, chaque outil, chaque silence. Car cette nuit-là, ils allaient peut-être découvrir ce que Caducée cachait vraiment.
22h00 – Brooklyn, zone portuaire.
Les investigateurs rejoignirent la barque en bois louée discrètement dans l’après-midi, amarrée sous un appontement isolé. À bord, un silence presque militaire régna. Un à un, ils se changèrent, troquant chemises et vestons contre des vêtements sombres, proches du corps, à capuche ou cagoule, conçus pour se fondre dans les ombres.
Sans bruit, Arthur prit les rames, le regard fixé sur leur destination : l’arrière de l’entrepôt 9, partiellement éclairé par la lune, flanqué de ses deux portes métalliques géantes tournées vers la mer. Ils atteignirent le bâtiment en une quinzaine de minutes de rame discrète et fluide, leur barque effleurant la paroi métallique de l’entrepôt sans un son.
Sous la porte, dans la gueule du loup
Edgar prit une inspiration silencieuse, retira ses vêtements trempés de sueur à l’exception de la cagoule, puis bascula dans l’eau glaciale, disparaissant sous la ligne de flottaison.
Il nagea lentement, se glissant sous la lourde porte coulissante. Un espace d’une quarantaine de centimètres séparait l’eau du bas de la structure, suffisant pour permettre à un homme mince de passer, à condition de retenir son souffle et d’éviter toute turbulence.
À l’intérieur, le silence était total. Il émergea prudemment, juste les yeux et le sommet du crâne hors de l’eau, retenant même sa respiration. Et c’est là qu’il les vit.
Trois silhouettes droites, disciplinées, inquiétantes, postées sur le plancher en béton face à lui. Elles portaient casques noirs, gilets pare-balles, bottes épaisses et fusils mitrailleurs de fabrication militaire. En haut, sur la passerelle métallique qui faisait le tour de l’entrepôt, une lumière faible s’agitait.
« Putain… » pensa Edgar.
Edgar s’enfonça dans l’eau d’un mouvement fluide, une ombre parmi les ombres, et repassa sous la porte.
Il émergea à la barque en silence mais haletant, attrapant le bord du bateau sans un mot.
— « Des hommes armés. Casques, gilets… de l’équipement militaire. Trois au rez-de-chaussée. »
Agnès fronça les sourcils :
— « Ils t’ont vu ? »
— « Non. Mais… on n’aura pas de seconde chance. Cet entrepôt est une vraie forteresse. » Arthur se redressa lentement, l’air grave.
— « Et Caducée finance ça ? »
Edgar jeta un regard vers l’ombre de l’entrepôt 9, sinistre sous la lune.
— « C’est bien plus qu’un entrepôt. C’est une base. »
Infiltration
Le ciel s’était assombri davantage, une nappe d’encre constellée d’étoiles. La ville, au loin, murmurait ses bruits de machines et de vie nocturne. Mais ici, à Red Hook, le silence pesait comme une menace.
La barque glissa lentement jusqu’à la partie grillagée, juste à gauche de l’entrepôt 9. Arthur sortit une pince coupante, usée mais affûtée, et sans un mot, s’attaqua au grillage. En quelques minutes, un pan suffisamment large s’ouvrit. Ils le soulevèrent à peine, se glissant un à un dans le ventre du monstre.
Agnès, silencieuse comme une ombre, avança à pas mesurés jusqu’à l’angle du bâtiment. Elle jeta un œil : rien à signaler. Ni patrouille, ni bruit. Le moment était propice.
— « R.A.S. », souffla-t-elle.
Sans attendre, Arthur grimpa le long de la grue stationnée sur le flanc nord. Agile, précis, il s’accrocha à une poutrelle, prit appui sur un bras d’équilibrage, et d’un bond mesuré, atteignit le toit plat de l’entrepôt. Il roula sur le dos pour amortir le choc. Edgar restait en bas, aux aguets.
Une vue d’en haut
Arthur progressa doucement sur le toit. L’endroit, malgré ses plaques d’acier, vibrait légèrement au rythme des vents du large. Il atteignit enfin un trio de vasistas, trois ouvertures rectangulaires servant autrefois à ventiler les entrepôts pendant les étés lourds. Il choisit celui du milieu, le plus centré.
Il s’accroupit, sortit un petit tournevis, et déverrouilla le loquet rouillé dans un grincement presque imperceptible. Puis il souleva le battant avec précaution et jeta un regard à l’intérieur.
Trois mètres plus bas, une passerelle métallique faisait le tour du vaste espace. Sur cette passerelle, un petit bureau avait été construit, surélevé, aux vitres opaques d’où filtrait une lumière jaunâtre. Quelqu’un était dedans. Mais aucun bruit, si ce n’est un grésillement électrique et le très faible bourdonnement d’un ventilateur.
En contrebas, le sol de l’entrepôt était envahi de caisses. Des centaines, toutes marquées d’un symbole familier : le sceau de Caducée.
Arthur sentit son estomac se nouer.
— « C’est une putain de base logistique… »
L’œil dans la nuit
Postée à l’angle de l’entrepôt, Agnès scrutait l’obscurité. Le vent marin balayait doucement ses vêtements noirs, et les sons du port semblaient suspendus. Puis, une lueur tremblotante fendit l’ombre : le halo blafard d’une lampe torche, se mouvant en direction de l’entrepôt. Elle plissa les yeux. Deux silhouettes se profilaient, accompagnées d’un chien qui reniflait l’air comme s’il percevait un effluve étranger.
— « Merde… une patrouille. »
Sans perdre une seconde, elle retourna vers Edgar, resté près de la grue. Elle murmura :
— « Deux hommes et un chien, ça vient vers ici. »
Edgar ne posa pas de question. Tous deux refluèrent à travers la brèche du grillage, baissés, silencieux comme des ombres. Ils regagnèrent la barque sans bruit, se couchèrent à plat ventre, entre les planches humides et les sacs de toile, laissant le noir les engloutir.
Quelques minutes plus tard, ils entendirent le pas des bottes sur les graviers, le jappement étouffé du chien, puis des voix.
— « T’as entendu ça ? »
— « Probablement un rat. Y en a partout ici. »
Les faisceaux balayèrent un moment la façade, la grue, les alentours… puis s’éloignèrent. Un soupir silencieux s’échappa des lèvres d’Agnès. Ils attendirent encore dix minutes, immobiles, puis reprirent leur position.
Ascension
Sur le toit, Arthur attendait, accroupi à l’abri d’un renflement métallique, les yeux rivés sur le vasistas central. Il vit enfin Edgar grimper la grue avec souplesse et se réceptionner avec un léger bruit de semelles sur le métal du toit.
— « Juste à temps », souffla Arthur.
Ils se mirent à genoux près de l’ouverture. Edgar sortit une corde qu’il fixa à son propre fusil, qu’il coinça ensuite fermement dans le cadre du vasistas entrouvert. Puis, méthodiquement, il enroula l’autre extrémité autour de la taille d’Arthur, faisant un nœud solide juste au-dessus des hanches.
— « Si ça tourne mal, tire deux fois sur la corde. Je te remonte. »
Arthur acquiesça sans mot dire, puis s’engagea dans l’ouverture. Ses bottes effleurèrent le métal du cadre, puis ses jambes disparurent, suivies de son buste. La corde grinça légèrement.
Ses pieds touchèrent enfin la passerelle. Il fléchit les genoux pour amortir, se stabilisa. Un petit bureau était là, quelques mètres plus loin, derrière une vitre sale, traversée par la lumière d’une lampe de bureau.
L'ombre du phare
Tapis dans l’obscurité, Agnès scrutait la mer. Soudain, une lumière vive fendit les ténèbres à l’horizon. Un bateau-phare approchait, lentement mais avec certitude, son projecteur balayant les flots. La jeune femme comprit immédiatement que ce navire se dirigeait vers l’entrepôt.
Elle glissa hors de sa cachette, fila jusqu’au grillage.
— « Edgar, un bateau arrive. Phare allumé. Je me replie. »
Sans attendre de réponse, elle bondit vers la barque, s’éloigna doucement à la rame, se positionnant à distance pour garder l’entrepôt dans son champ de vision. Son regard ne le quittait plus, fixé sur le grand bâtiment noirci, guettant la moindre agitation.
L'arrivée de l'Innommable
Sur le toit, Edgar reçut le message d’Agnès. Il se pencha sur le vasistas, à voix basse :
— « Arthur. Un bateau arrive. »
En contrebas, Arthur avait déjà réagi. Il avait défait la corde de sa taille, puis s’était glissé contre le mur du petit bureau perché sur la passerelle métallique. Accroupi, il retenait son souffle. Un léger vrombissement s’élevait, à peine audible, signalant l’approche du navire.
Puis, soudain, la lumière intérieure s’intensifia. La porte du bureau s’ouvrit.
Un homme en sortit, tenant une lanterne à la main, son visage éclairé d’en dessous par une lumière dorée et spectrale. Il portait un long manteau sombre, ses traits tirés et son regard perçant.
— « C’est pas possible… », pensa Arthur, glacé.
C’était le docteur Gonzales, leur supérieur de Caducée. En chair et en os.
Le scientifique descendit lentement les escaliers métalliques. À peine arrivé sur le sol de l’entrepôt, il s’approcha de quatre hommes en armes, reconnaissables à leur équipement : gilets pare-balles, casques, mitraillettes à l’épaule. Il leur parla dans une langue gutturale et ancienne.
— « Du naacal… », comprit Arthur avec horreur.
Un des gardes hocha la tête et s’avança vers un levier placé contre le mur sud. D’un geste sec, il l’actionna.
Un grincement puissant se fit entendre, métallique et profond. Les portes arrière de l’entrepôt glissèrent sur leurs rails, s’ouvrant vers la mer.
Arthur, toujours dissimulé, vit Gonzales monter à bord du bateau, accueilli par deux silhouettes indistinctes. Une minute plus tard, les portes se refermèrent, dans un claquement sourd.
L’entrepôt retomba dans l’obscurité. Seule la lueur blafarde de la lune perçait à travers les fenêtres haut perchées, jetant des faisceaux glacés sur les rangées de caisses muettes.
Le retour de la vigie
De l’extérieur, Agnès avait tout vu. Le bateau s’était présenté face aux lourdes portes, qui s’étaient ouvertes comme une gueule affamée. Elle avait aperçu une silhouette monter à bord, trop loin pour en distinguer les traits, mais la prestance était reconnaissable : Gonzales.
— « Qu’est-ce que tu fais, docteur… ? », murmura-t-elle, incrédule.
Une fois le navire éloigné, sa silhouette s’évanouissant dans le lointain, elle accosta de nouveau près du grillage, repassa par l’ouverture, et se remit en poste près de la grue.
Le Cœur de l'Ombre
L’entrepôt, désormais plongé dans une obscurité quasi totale, résonnait faiblement du clapotis de l’eau contre les quais. En équilibre sur la passerelle métallique, Arthur se redressa, avança à pas feutrés jusqu’à la porte vitrée du petit bureau suspendu. Il colla l’oreille contre le bois, rien. Un lent crissement de gonds, une ombre fluide, et il s’engouffra à l’intérieur.
Il prit sa lampe-torche, l’alluma en masquant le faisceau sous sa main. Un cercle pâle de lumière glissa sur le bureau, dévoilant une surface encombrée de papiers, de registres, de rapports de livraison.
Arthur fit fi des casiers muraux pour l’instant. Il écarta d’un geste doux une pile de documents et se mit à fouiller les dossiers.
Des termes techniques revenaient à plusieurs reprises : générateurs haute fréquence, cuves en acier trempé, tubes en verre renforcé…
— « Ils montent un labo ici… ou ailleurs. »
Mais ce fut un document soigneusement plié, glissé dans un dossier sans étiquette, qui lui glaça le sang.
Lettre de l’Enfer
Sur un papier épais, l’en-tête était net : vice-Gouverneur d’Ulunga – Congo Belge.
Arthur déplia lentement la lettre, ses yeux glissant sur les lignes manuscrites nerveuses et inclinées. L’expéditeur : Maurice Bourget, vice-gouverneur. Le destinataire : Docteur Gonzales – Caducée – Bureau New York.
« Mon cher confrère,
Le laboratoire est achevé. Le portail en lien direct avec les sous-sols de votre siège de New York fonctionne.
La souche virale, diffusée par le biais des insectes, a été testée avec succès sur plusieurs villages de la région. Résultats concluants.
Toutefois, pour espérer une diffusion planétaire comme nous en avons convenu, il nous faudra une source d’énergie stable et immense.
La Citadelle contiendrait assez d’essence primordiale pour alimenter cette diffusion.
Maurice Bourget»
Arthur relut deux fois la lettre, le souffle coupé.
— « Un portail. Une souche virale. Des cobayes humains. Et la Citadelle... »
L’éclair de trop
Arthur savait qu’il jouait avec le feu, mais l’opportunité était trop précieuse. Il dégaina son appareil photo, ajusta la mise au point, visa le document signé par Bourget et… clic.
Un éclair blanc fusa dans l’obscurité du bureau. Une demi-seconde à peine.
Mais c’était une demi-seconde de trop.
En bas, un des soldats se redressa, tendit l’oreille, puis braqua aussitôt sa lampe torche vers la passerelle.
Arthur bondit hors du bureau, la panique froide lui crispant les jambes. Il longea la passerelle à grandes enjambées, longeant les murs, priant pour que l’obscurité le garde invisible.
Corde coupée, espoir suspendu
De son côté, Edgar vit la silhouette d’un garde grimper l’escalier métallique en direction du bureau. L’homme s’arrêta net en voyant la corde pendre depuis le vasistas. Il tira dessus.
— "Oh non...", souffla Edgar.
Réflexe fulgurant. Il détacha silencieusement le fusil servant d’ancrage à la corde. Celle-ci glissa doucement, sans bruit, et disparut dans l’obscurité.
Le garde, frustré, pesta quelque chose, puis braqua sa lampe dans le bureau vide. Pendant ce temps, Edgar se redressa, fila à toute vitesse rejoindre Agnès qui se tenait déjà près de la barque, à l’abri derrière le grillage tordu.
— « Il est en danger. » murmura Agnès.
— « Je sais… mais s’il est aussi discret que tout à l’heure, il nous rejoindra. Sinon… »
Edgar n’acheva pas sa phrase. Ils montèrent sur la barque, les rames à peine effleurées pour ne pas faire de bruit.
La traque commence
Dans l’entrepôt, une lumière brutale s’alluma, inondant l’endroit d’un éclat blanc surnaturel. Un grondement électrique précéda le déclenchement d’un générateur. La scène, jusque-là mystérieuse, devint une sinistre caverne industrielle, pleine de caisses.
Arthur n’eut que le temps de se jeter dans le vide. Son corps percuta un monticule de caisses en contrebas, amortissant partiellement sa chute. Un grognement de douleur lui échappa. Il se terra derrière des conteneurs, serré contre le bois froid, retenant son souffle.
Sur la passerelle, le garde hurla en Naacal. En bas, les autres soldats se mirent en mouvement, méthodiques. Deux commencèrent à inspecter chaque allée entre les caisses. L’un d’eux prit le téléphone mural, marmonnant d’une voix pressée :
— "Ak'teh'nal, ret’quor. Ha'dem’nor, suul."
Arthur, tapi entre deux caisses, comprit les mots “intrus”, “traqueur” et “purifier”.
— « Merde… » souffla-t-il.
Son cœur battait comme un tambour de guerre. Il ne savait pas ce qu’était le “traqueur”. Mais pas un chien, pas un homme, quelque chose d’autre. Quelque chose qu’on n’appelait qu’en dernier recours.
Et il était seul.
Danse avec le feu
Arthur, toujours courbé derrière sa cachette, sentit l’étau se resserrer. Les lampes torches se rapprochaient, les pas résonnaient sur le béton brut. Il savait qu’il n’avait plus que quelques secondes avant d’être découvert.
Il glissa entre deux caisses, rampa silencieusement, et atteignit une autre allée plus sombre. Là, ses yeux tombèrent sur une inscription nette, au pochoir rouge :"DYNAMITE"
Son cœur rata un battement. Il souleva délicatement le couvercle d’une caisse en bois cerclé de fer. À l’intérieur, bien emballés dans de la paille, reposaient des bâtons de dynamite, des détonateurs rudimentaires et quelques fusées éclairantes.
— « Si je dois mourir ici… autant partir en beauté. » murmura-t-il pour lui-même, un sourire nerveux sur les lèvres.
Il s’empara de deux bâtons. Le premier fut dégoupillé d’un geste sûr, tremblant légèrement. Il l’alluma à l’aide d’une allumette coincée dans son étui, puis visa la grande double porte métallique : la seule issue possible.
La dynamite fila en cloche avant de percuter le sol juste devant la porte.
Une seconde plus tard : BOUM !!!
L’explosion ébranla tout l’entrepôt. La double porte vola en éclats, projetant des éclats de métal et de béton dans un fracas assourdissant. Les gardes hurlèrent, désorientés.
Course en Enfer
Dans le chaos, il alluma le deuxième bâton, cette fois avec une rage sourde dans les yeux. Il le jeta à l’endroit même d’où il avait tiré les deux premiers bâtons : la caisse de dynamite ouverte.
Il n’attendit pas de voir si l’allumage avait pris. Il se retourna et courut à perdre haleine vers la sortie désormais béante.
— "Il est là !" cria une voix en anglais, suivie du rugissement caractéristique d’une rafale de fusil mitrailleur.
Les balles sifflèrent, tranchant l’air autour de lui comme des lames. Une caisse éclata à sa gauche. Des éclats de bois lacérèrent sa veste. Il zigzagua comme un lièvre, bondissant, glissant à moitié, chaque pas un miracle.
Puis…Il franchit la porte.
Le vent frais de la nuit le frappa en plein visage. Il se jeta derrière un vieux container renversé à une vingtaine de mètres. Il eut tout juste le temps de couvrir sa tête avec ses bras.
Le chaos s’embrase : KRAAAABOOOOOOOM !!!
L’explosion secondaire fut d’une puissance infernale. Un souffle de feu et de débris jaillit depuis l’entrepôt. Le bâtiment sembla gonfler comme un ballon avant d’imploser, projetant des morceaux de toit, des poutres enflammées, des fragments de caisse dans toutes les directions.
La détonation fut entendue à des kilomètres. Des chiens aboyèrent dans tout le quartier de Red Hook. Un panache de fumée noire s’éleva, tranchant le ciel étoilé.
Arthur, sonné, la bouche pleine de poussière, ouvrit un œil.
— « J’espère… que ça les retiendra. » toussa-t-il.
L’attente oppressante
Dans le silence trouble de la nuit, seule la respiration tendue d’Agnès rompait la quiétude artificielle qui régnait sur le port. Edgar, les yeux fixés sur la silhouette noire de l’entrepôt, tenait fermement les rames sans bouger.
— « Il met trop de temps… », murmura Agnès, à mi-voix, le regard perdu dans l’obscurité.
— « Il sait ce qu’il fait, il va revenir », répondit Edgar, plus pour la rassurer que par réelle conviction.
C’est alors qu’un bruit nouveau fendit la nuit : un vrombissement sourd, qui enfla progressivement.
Un hélicoptère, projecteur allumé, se profilait au large, en direction de l’entrepôt.
— « Merde... Ils arrivent. »
Instinctivement, Edgar plongea les rames dans l’eau et éloigna la barque de la zone, la manœuvrant à la force des bras, les mâchoires crispées. Agnès, blême, regardait l’hélicoptère s’approcher.
— « On devrait y retourner ! Il est peut-être encore là ! »
— « Trop risqué ! Si ces types débarquent, on se fait tirer comme des lapins ! »
— « Mais Arthur ! »
Le feu et le tonnerre
L’hélicoptère n’était plus qu’à une centaine de mètres du quai, tournoyant au-dessus de l’entrepôt.
Puis ce fut l’apocalypse.
Une première explosion, sourde et puissante, une seconde plus tard, une détonation titanesque embrasa le ciel, projetant un champignon de feu et de cendre. Les murs de l’entrepôt s'effondrèrent comme un château de cartes, une boule de flammes jaillit du toit, et un éclair rouge illumina l’eau jusqu’à la barque.
L’hélicoptère opéra immédiatement un demi-tour, désaxé par le souffle. Il s’éloigna à toute vitesse, laissant derrière lui un chaos enflammé.
Agnès se figea, la bouche entrouverte.
— « Oh mon dieu… Arthur… »
Edgar, lui aussi abasourdi, se leva dans la barque et hurla :
— « ARTHUR ! ARTHUUUR ! »
Pas de réponse. Seulement le crépitement lointain des flammes et le ronron de l’hélicoptère s’éteignant dans le ciel.
Puis… une silhouette, surgissant de l’eau noire comme une ombre.
Un bras qui fend la surface, des bulles, une respiration rauque.
— « Edgar… Aide-moi bordel… »
— « Par tous les saints… Arthur ! »
L’émergence du survivant
Agnès bondit à genoux sur le rebord de la barque tandis qu’Edgar se penchait en avant, saisissant Arthur par les épaules pour le hisser hors de l’eau. Dégoulinant, les vêtements déchirés, le visage noirci de suie et les yeux injectés de sang, Arthur était vivant.
— « Tu vas bien ?! » s’écria Agnès, les larmes aux yeux.
— « On va dire que oui… » grinça-t-il dans un sourire douloureux.
Edgar, secoué, posa une main sur l’épaule d’Arthur, puis s’empressa de reprendre les rames.
— « Vite. On rentre. »
Minuit au Chelsea Arms
Il était un peu plus de minuit lorsque la barque accosta discrètement non loin du quai désert où les investigateurs l’avaient laissée plus tôt. En silence, ils se faufilèrent dans les ruelles sombres, esquivant les rares curieux attirés par l’écho de l’explosion.
Dans le hall feutré de l’hôtel, le réceptionniste leur jeta un regard surpris, mais n’osa rien dire devant leurs visages tendus. Une fois dans leur chambre, Arthur s’affala sur le lit, haletant.
— « J’ai… tout vu. Gonzales… les documents… La Citadelle… »
Nuit noire, café louche
L’horloge de la réception affichait 00h43 lorsqu’ils quittèrent l’hôtel, les traits tirés, encore transis, mais animés d’une résolution silencieuse. Leurs habits propres cachaient mal les stigmates de la nuit : la fatigue, les égratignures, les esprits embrumés par l’adrénaline.
Le Garden Café, malgré l’heure tardive, gardait portes ouvertes. La lumière jaunâtre de ses lampes sales baignait les tables de son éclat fatigué. Quelques clients louches jouaient aux cartes ou sirotaient des verres troubles. Le barman, un grand type à la chemise tachée et au regard aiguisé, leur lança un regard pesant.
— « On vient voir Bonventre. »
Sans un mot, le barman hocha la tête et fit signe à un serveur malingre, qui s’éclipsa dans une porte battante à l’arrière. Quelques instants plus tard, il revint.
— « Il vous attend. Par ici. »
La salle de l’ombre
Derrière une cloison en faux bois, la pièce arrière semblait figée hors du temps. Éclairage tamisé, fumée de cigare stagnante, une atmosphère de respect tendu.
Casale, impassible et large d’épaules, les attendait près de la porte. Il fit signe à chacun de s’immobiliser. D’un geste méthodique, il les fouilla avec application.
Au fond de la pièce, assis à une table en acajou rongée par le temps, Giovanni Bonventre leva à peine les yeux, caressant du doigt la surface de son verre de bourbon.
— « Asseyez-vous. Et racontez-moi ce que vous avez vu. »
Agnes prit la parole, calme, mesurée, avec une part de vérité et une couche de mensonge savamment étalée.
— « On a suivi une piste jusqu’à un entrepôt sur les docks… on a vu des caisses ouvertes. De la drogue, sans doute. Et… un homme qu’on connaît. Le docteur Gonzales. Il est parti sur un bateau, juste avant qu’un incendie ou une explosion, on ne sait pas ravage tout l’entrepôt. »
Un silence. Bonventre pinça les lèvres.
— « Une explosion. Rien que ça. »
Edgar enchaîna, sur un ton sérieux :
— « On comptait juste jeter un œil. Ramener une preuve. Mais on n’a pas eu le temps. Tout a sauté. »
Le mafieux se renfonça dans sa chaise, les doigts joints devant ses lèvres. Puis, lentement, un mince sourire fendit ses traits durs.
— « Vous savez quoi ? Je vous crois. Et vu le résultat... disons que Don Bonato apprécie le zèle. »
Il fit signe à Casale qui posa une enveloppe épaisse sur la table.
— « Voilà pour vos efforts. Peut-être qu’on se reverra. Peut-être pas. D’ici là, restez discrets. »
Les investigateurs acquiescèrent. Pas un mot de plus. L’ambiance ne souffrait d’aucune familiarité.
Retour au calme… relatif
Il était près de 2h du matin lorsqu’ils regagnèrent leur hôtel. Cette fois, personne ne les dérangea. Une douche brûlante pour laver la nuit, un soupir, puis un sommeil lourd, sans rêves, comme une pierre au fond d’un puits.
Un matin sous révélateur
Le lendemain matin, la ville semblait plus bruyante qu’à l’ordinaire. Voitures, klaxons, journaux criant à l’accident industriel dans le port de Red Hook… Rien d’étonnant.
À 10h30, encore groggys, ils entrèrent chez Joseph “Joe” Perlman, photographe installé dans une petite boutique poussiéreuse de l’East Side. Arthur sortit son appareil, l’air gêné.
— « J’ai des pellicules… endommagées par l’eau. Mais si vous pouviez sauver… ce que vous pouvez. »
Le vieux Joe inspecta les rouleaux, haussa les épaules.
— « Y a eu des dégâts. J’peux tenter. »
Ils tuèrent le temps en silence dans un diner voisin, à midi pile, ils revinrent.
Joe tendit une enveloppe.
— « J’ai pu en tirer deux clichés partiels. Un bout de page, une écriture nette. Le reste… flou, effacé. »
Arthur inspecta la photo. On y voyait quelques lignes cruciales du document de Bourget :
“…portail… sous-sols de Caducée… la Citadelle détient l’énergie… la propagation par insectes est efficace…”
C’était peu. Mais c’était une preuve.
— « Mieux que rien », murmura Agnès.
Ils quittèrent la boutique sans un mot de plus.
À l’orée d’un nouveau mensonge
À 13h30, ils prenaient la direction du siège de Caducée, la tension revenant doucement s’installer dans leurs gorges serrées. Le débrief était à 14h00.
29 juin 1920 : Aéroport Roosevelt Field, New York.
L’avion biplan de Caducée se posa lourdement sur la piste encore humide de rosée. Le fracas des roues sur le sol fut presque un soulagement, un retour brutal mais rassurant à la normalité après les jours passés dans la poussière brûlante du désert.
Arthur, Edgar et Agnès descendirent de l’appareil. Le ciel new-yorkais était couvert, chargé d’un gris terne, mais il semblait soudain accueillant.
Un chauffeur en uniforme les attendait à la sortie du champ d’aviation. Sans un mot, il leur fit signe de monter. La voiture noire démarra aussitôt en direction de Manhattan, filant vers le Meadham Building, quartier général de Caducée.
Le Poids des Vérités
Dans une salle capitonnée de cuir brun et de boiseries sombres, le docteur Gonzales, leur supérieur direct, les accueillit avec un regard grave mais calme.
— « Je vous en prie. Asseyez-vous. »
Le rapport fut présenté méthodiquement, sans omission. Agnès parla avec retenue mais lucidité du pèlerinage, du vent qui parlait, de l'œuf brisé et du révérend, brisé lui aussi. Edgar décrivit les combats, les morts, les sacrifices. Arthur, le bras encore bandé, resta en retrait, n'intervenant que pour souligner les risques qu’ils avaient tous pris.
Lorsque le silence retomba, le docteur Gonzales hocha la tête lentement. Il croisa les mains sous son menton, réfléchit longuement.
— « Vous avez fait plus que ce que nous pouvions espérer. Vous avez mis fin à une résurgence que nous pensions improbable… Une manifestation du Dieu rampant, dans un coin perdu de l’Oklahoma. Inacceptable. »
Il se leva, les contourna lentement, s’arrêta derrière eux, son regard se perdant vers les fenêtres opaques du 7eme étage.
— « Caducée va envoyer une équipe médicale à Bingham. Médecins, psychologues, spécialistes du traumatisme. Il y a des innocents à sauver… ou à préserver de leur propre esprit. »
Il marqua une pause, puis revint vers eux.
— « Mais vous… Vous méritez du repos. Quelques semaines loin de tout cela. Nous vous recontacterons pour la suite. Mais sachez-le : votre action a évité bien pire. »
Un Mois de Répit Trompeur : New York, Appartement d’Agnès, quartier de Brooklyn Heights.
Le soleil de juillet baignait les façades de brique rouge et les balcons de fer forgé. Agnès, seule dans son appartement de fonction prêté par Caducée, profitait de ces jours de calme relatif. Loin du désert, loin des souffles surnaturels et des visages transfigurés par la foi, elle essayait de retrouver un rythme.
Elle lisait beaucoup, écrivait un peu. Elle n’avait toujours pas rêvé de Yig. Ni de l’œuf. Mais elle pensait souvent au révérend Kornfield et à la façon dont ses mains tremblaient alors qu’il implorait un Dieu qui ne lui répondait plus.
Dans le miroir, certains matins, elle avait l’impression de ne pas se reconnaître.
Retour à Boston : Foyers Profanés
De leur côté, Arthur et Edgar étaient rentrés à Boston, chacun retrouvant la tiédeur poussiéreuse de leur domicile. Mais ce qui aurait dû être un retour apaisant se teinta vite d’inquiétude.
Leur maison respective avait été visiblement fouillée, méthodiquement. Rien ne manquait, ni argent, ni carnets, ni lettres, mais tout avait été déplacé subtilement, comme si un œil invisible avait cherché… autre chose.
Et, plus dérangeant encore, Edgar avait la constante impression d’être suivi. Dans les rues de Cambridge, dans les stations de tram, même en plein jour : des pas trop proches, une silhouette floue dans un reflet de vitrine.
La Vie Continue… Pour Certains
Arthur, désireux de se reconnecter avec ce qui lui semblait encore normal, alla rendre visite au SEI – la Société d’Exploration de l’Inexpliqué, il y retrouva Madeleine.
Elle l’accueillit avec un large sourire et une accolade sincère. Ils partagèrent un thé, dans un petit bureau envahi par des piles de dossiers et des squelettes de rongeurs fossilisés.
Puis Madeleine, les joues roses, lui annonça la nouvelle en jouant nerveusement avec la chaîne de son pendentif :
— « Je voulais te dire… Josh Winscott et moi… On va se marier. En octobre. »
Arthur sourit. Sincèrement.
— « C’est une très bonne nouvelle ! Vous formez un si beau couple. »
Ombres à la Table : 29 juillet 1920, Midi pile, Manhattan.
La terrasse ombragée du Hickory & Vine, petit restaurant discret en surplomb de Lexington Avenue, accueillait ce jour-là trois silhouettes que le destin semblait ne vouloir jamais séparer très longtemps.
Agnès, en robe claire, regardait les passants distraits, ses doigts jouant avec le bord de sa tasse de thé glacé. Arthur, fidèle à lui-même, plus tendu que d’ordinaire, écoutait d’une oreille tout en scrutant les environs. Edgar, visiblement soucieux, prit une inspiration longue avant de se pencher vers eux.
— « Je crois que quelqu’un me suit depuis notre retour. Pas constamment, mais… Il y a cette silhouette. Ce type au manteau trop épais. J’ai ce sentiment que je ne suis plus jamais seul. »
Agnès échangea un regard avec Arthur. L'air changea. Plus lourd, plus dense.
— « Tu penses que c’est lié à Bingham ? Ou à Caducée ? » demanda Arthur à mi-voix.
Edgar n’eut pas le temps de répondre.
Le Coursier
Un jeune garçon, à peine dix ans, accourut vers eux, transpirant sous sa casquette de laine. Il s'arrêta, reprenant son souffle, puis tendit une enveloppe cachetée.
— « Pour vous, m’sieur. »
Edgar fronça les sourcils.
— « Qui t’envoie ? »
— « J’sais pas. Un gars… grand, baraqué. Il avait qu’un sourcil, vous voyez ? Comme un trait noir là. » Il désigna son front. « Il portait un costard noir, pas d’cravate, mais très propre. »
Le garçon disparut aussitôt, courant déjà vers d'autres ruelles. Edgar rompit le cachet. Le papier était luxueux, l’écriture d’un formalisme élégant.
Cher Amis,
Nous serons enchantés de vous recevoir pour un dîner cordial au Green Garden Café, ce samedi soir à 20 heures.
Une occasion parfaite pour discuter de nos intérêts mutuels dans un esprit de compréhension.
Venez seul, sans armes, inutile de troubler la paix d’un repas entre gentlemen.
La Famille apprécie votre présence…et votre discrétion envers vos employeurs du moment.
Avec toute notre considération,
Don Bonnato.
.
Arthur plissa les yeux.
— « Bonatto ? La mafia italienne ? »
Agnès se raidit.
— « Qu’est-ce que le crime organisé peut bien vouloir à des gens comme nous ? »
Edgar replia soigneusement la lettre.
— « Peut-être rien. Ou peut-être tout. Mais ce dîner n’est pas un choix. C’est un avertissement. »
Arthur haussa les épaules, sa main effleurant instinctivement le manche de son revolver.
— « On y va ? »
— « Bien sûr qu’on y va. » répondit Agnès.
Recherches en Sous-Main
De retour dans la fraîcheur tamisée du Bristol Hotel, résidence temporaire mais confortable payée par Caducée, Edgar se dirigea sans attendre vers le combiné noir du téléphone installé dans l’alcôve du salon. Le cadran cliqueta tandis qu’il composait le numéro du SEI.
— « Allô, Madeleine ? C’est Edgar. J’ai besoin que tu fasses une recherche discrète… Le nom : Bonatto. Une famille, peut-être. L’homme qui nous a envoyé une invitation se fait appeler Don Bonatto. »
De l’autre côté de la ligne, un silence bref, puis la voix claire et posée de Madeleine répondit :
— « D’accord. Donne-moi deux heures. Je te rappelle ici. »
Dossier : Bonatto
Vers 17h30, le téléphone sonna. Edgar se précipita.
— « Edgar ? J’ai ce que tu voulais. La famille Bonatto, c’est du très, très lourd. C’est la plus grosse famille sicilienne implantée à New York depuis les années 1890. Ils ont la mainmise sur le port de Brooklyn, sur le transport illégal d’alcool bien sûr mais surtout sur un réseau naissant de narcotiques. »
Elle reprit son souffle avant d’ajouter :
— « Et le Don actuel… c’est un prodige. Il n’a que trente ans. Froid, méthodique, impitoyable. Il a évincé son propre oncle à vingt-cinq ans. Personne n’ose lui dire non. Si c’est lui qui vous a invités… soyez très prudents. »
Brooklyn – 20h00
La Ford T sombre des investigateurs glissa doucement dans les rues de Brooklyn, quartier encore mi-industriel, mi-résidentiel, aux entrepôts silencieux et aux cafés fermés depuis longtemps.
Le Garden Café, d’apparence modeste en plein jour, avait tout d’un repaire mafieux à la tombée de la nuit. La devanture arborait un écriteau "FERMÉ", mais des lueurs tamisées filtraient par les interstices des volets. Ils poussèrent la porte. Un homme en costard anthracite, musclé et au regard surmonté d’un mono-sourcil, les attendait à l’intérieur, à l’entrée même.
— « Table 7. Don Bonatto vous attend, » dit-il avec un accent léger, presque caressant.
Le restaurant était vide, mis à part quelques silhouettes en costume postées ici et là, immobiles, tels des statues en veille.
Les Trois Visages de la Pieuvre
Au fond de la salle, dans une alcôve baignée d’ombre, une table dressée attendait déjà les invités. Trois hommes étaient assis, silencieux, leurs regards tournés vers les arrivants avec une étrange intensité.
En face d’eux, trois chaises vides. L’un d’eux se leva. Imposant, dans un costume sombre aux coutures légèrement tendues par la carrure. Il s’avança avec une lenteur mesurée, mains ouvertes en signe d’accueil.
— « Mes amis, soyez les bienvenus. Je suis Giovanni Bonventre. Veuillez prendre place. Nous avons des choses sérieuses à discuter. »
Il avait la voix rauque des hommes qui ont fumé et donné des ordres toute leur vie. Son visage était buriné, marqué de quelques cicatrices anciennes et de rides profondes. Un homme de terrain, pas un bureaucrate.
Derrière lui, les deux autres se contentèrent d’un bref hochement de tête.
Le premier, Philippe Rappa, était petit, maigre et chauve, avec un regard d’une vivacité presque désagréable. Il tapotait la table de ses doigts minces, comme s’il faisait un calcul mental perpétuel. Tout en lui inspirait le comptable cruel, celui qui connaît la valeur de tout et le prix exact de la vie d’un homme.
Le dernier, au centre, arborait un costume sur mesure gris perle, une chevelure noire épaisse coiffée avec soin, un sourire glacial suspendu aux lèvres.
— « Et moi, je suis Don Giuseppe Bonatto. »
Sa voix était douce, presque mielleuse, mais portait en elle un écho d’autorité indiscutable.
— « Merci d’avoir répondu à notre… invitation. »
Les investigateurs prirent place. L’ambiance était pesante mais feutrée, les verres vides furent aussitôt remplis par un serveur silencieux. Du vin rouge, épais comme du sang.
Offre empoisonnée et regards tranchants
La conversation se poursuivit sous la lumière tamisée du Garden Café, toujours fermé aux regards extérieurs mais désormais rempli de silences lourds et de regards plus parlants que des discours.
C’est Giovanni Bonventre qui menait la danse, usant d’un ton calme et posé, presque amical, comme s’il parlait à de vieux amis autour d’un verre de vin… mais derrière ses mots, une lame affûtée.
Il écoutait attentivement les réponses des investigateurs à ses premières questions vagues sur leur métier, leur rôle au sein de Caducée et surtout leur rapport à cette étrange organisation. Quand Edgar, Arthur ou Agnès parlaient, Bonventre tournait doucement la tête vers Philippe Rappa, qui restait silencieux, mais dont les yeux se plissaient parfois.
Ce regard complice, presque mécanique, mit la puce à l’oreille d’Arthur. Rappa semblait "entendre" autre chose que les mots prononcés. Comme s’il lisait en eux.
— « Vous êtes loyaux à Caducée ? » demanda Bonventre en reposant son verre, les yeux fixés sur Agnès.
— « Vous feriez quoi, si vous découvriez que votre noble fondation… a les mains plus sales que vous l’imaginiez ? »
Edgar, jusque-là mesuré, se redressa brusquement sur sa chaise.
— « On tourne en rond, Bonventre. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le. Sinon on reprend notre soirée. »
Un mince sourire étira les lèvres du mafieux. Il hocha la tête, puis croisa lentement les bras.
— « Très bien, M. Smith. Allons droit au but. »
Il se pencha légèrement vers la table.
— « Nous avons des raisons de croire que Caducée importe une drogue via la côte africaine. Pas seulement pour des expériences… mais pour la revendre ici. À New York. »
Un instant de silence. Le vin semblait soudain plus amer dans les verres.
— « Le hic ? Cette drogue menace notre propre commerce. »
Rappa ouvrit un petit carnet noir, en sortit une feuille pliée en quatre et la tendit à Arthur. Sur celle-ci, un nom de rue, une adresse griffonnée à l’encre bleue :
"Entrepôt 9 : Quai sud, Red Hook".
— « Nos indics affirment que ce serait l’un de leurs dépôts. Peut-être même le centre de distribution. »
Bonventre posa deux doigts sur la table, les tapota lentement.
— « Vous avez 48 heures. Dites-nous si cette information est vraie. Rien d’autre. Pas de coup tordu. Pas de double jeu. »
Agnès et Arthur acquiescèrent après un rapide échange de regards. Prudence et neutralité. Jouer le jeu pour l’instant.
Mais Edgar, le visage dur, ne put s’empêcher de répliquer, acide :
— « Et si on allait plutôt en parler à la police ? Vous savez, les gens qu’on appelle quand des gangsters se croient au-dessus des lois. »
Un silence glacial tomba. Bonventre ne répondit pas. Ce fut Don Bonatto, jusqu’ici silencieux, qui leva lentement la tête. Son regard noir transperça Edgar comme un poinçon.
— « La police… peut être une solution. Mais parfois… elle a du mal à protéger les gens. Vos amis. Vos familles. » dit-il un sourire mince aux lèvres.
— « Imaginez qu’un feu se déclare… par accident. Ou qu’une voiture… perde ses freins. »
Giovanni conclut en se levant, remettant sa veste avec une précision militaire :
— « Ce n’est pas une menace. C’est un conseil. Donnez-nous la vérité. Rien de plus. Et tout se passera bien. »
Retour en terrain miné
Le trajet retour se fit dans un silence pesant. Sur le chemin vers leur hôtel, les néons de la ville semblaient plus tranchants que d’habitude.
Arthur lança d’une voix basse :
— « On fait quoi maintenant ? On joue leur jeu ? »
Agnès répondit sans le regarder, les bras croisés :
— « On trouve ce qu’il y a à Red Hook. Et on décide… ce qu’on veut vraiment faire. »
Edgar, lui, resta silencieux.
Un colis venu de l’enfer
À peine eurent-ils franchi les portes de l’hôtel que le standardiste, un jeune homme au regard fuyant, les interpella en tendant un colis brun enveloppé de ficelle grossière.
— « Messieurs… Mademoiselle… Ce paquet est arrivé pour vous. Ce soir. Quelqu’un l’a déposé… sans laisser de nom. »
Arthur échangea un regard méfiant avec Edgar, qui prit le colis avec lenteur, pesant son poids. Rien d’explosif… en apparence. Juste du papier, peut-être des documents. Mais le silence du couloir se faisait déjà pesant. Sans un mot, ils montèrent dans leur chambre. Une fois la porte verrouillée, Edgar posa le colis sur la table centrale. La ficelle fut coupée d’un coup de canif. Un carton rigide s’ouvrit en grincement et à l’intérieur, soigneusement empilées, une vingtaine de photographies noir et blanc. Ils restèrent figés.
— « Seigneur… » murmura Agnès, la main plaquée sur sa bouche.
Les clichés représentaient Bingham, ou plutôt… ce qu’il en restait. Des visions d’apocalypse : des corps empilés dans l’église calcinée, alignés dans les rues comme des bûches. Des enfants. Des femmes. Des vieillards. Tous morts, les yeux ouverts, les membres figés dans une dernière torsion de souffrance.
Les médecins de Caducée, reconnaissables à leur combinaison blanche hermétique, s’affairaient au milieu de la désolation. Certains prenaient des notes, d’autres photographiaient… d’autres semblaient pratiquer des prélèvements.
Edgar tourna lentement les photos, les lèvres serrées.
— « Un vrai charnier… »
Mais le pire… n’était pas ce qu’ils voyaient, mais ce qu’ils ne voyaient pas. Arthur reprit la pile, les yeux plissés.
— « Où sont les gens… touchés par Yig ? »
Agnès répondit dans un souffle, la voix tremblante :
— « Ils ne sont pas là. Pas un seul. »
Un silence lourd s’abattit. Ils comprirent. Les infectés n’étaient pas morts. Ils avaient été récupérés. Éloignés. Sélectionnés.
— « Caducée ne nettoie pas les dégâts… » grogna Edgar. « Ils… collectent. »
Il laissa tomber la dernière photo sur la table. Le cliché montrait une fosse commune, béante, avec des silhouettes médicales s’apprêtant à y pousser des corps.
Et au fond, une silhouette familière : un médecin plus grand que les autres, tête nue, lisant un dossier. Le docteur Gonzales.
L’ombre du doute
Arthur fit les cents pas, les mains dans les poches, le visage blême.
— « On travaille pour eux, Edgar. Tu te rends compte ? On leur a donné des noms. Des rapports. »
— « On leur a donné notre confiance… » ajouta Agnès, plus bas encore. « Et voilà ce qu’ils en font. »
Personne ne parla pendant plusieurs minutes. Le vacarme lointain de la ville se faisait comme étouffé par le poids de la révélation. Ils n’étaient plus des agents du bien face aux ténèbres. Peut-être n’avaient-ils jamais été que des outils dans les mains d’une organisation bien plus opaque que le mal qu’ils combattaient.
Edgar s’assit, les coudes sur les genoux, et murmura :
— « Demain, on va à Red Hook. Et on veut des réponses. Plus de faux-semblants. »
Arthur hocha la tête.
— « Et si ce qu’on trouve confirme les soupçons… on fait quoi ? »
Agnès, pâle mais résolue, déclara simplement :
— « On arrête d’être leurs pions. Et on devient leurs juges. »
Supplément : Le serpent à deux tête - Chapitre 2.