L’Heure Avant l’Aube
Il restait une heure draconnique avant que l’aube ne se lève sur l’île de Muringhen. Dans la chambre sous les ardoises, la torche consumait ses dernières forces et jetait sur les murs des ombres tremblantes. Lukai échangea un regard avec Kless.
— « Si Roger tient parole, il reviendra au lever du jour. »
— « Et s’il ne tient pas ? » répondit Kless en haussant légèrement les épaules.
— « Alors nous devrons compter sur nos propres rames. »
Ils décidèrent de descendre jusqu’à la plage afin de guetter l’horizon. Le chemin de retour, à travers les ortironces et les rochers, leur prit presque une heure entière. Lorsqu’enfin ils atteignirent la grève, le ciel commençait à pâlir au-dessus de la mer. Une lueur froide annonçait le jour naissant. Les deux compagnons scrutèrent les vagues. Le temps passa, lentement. Puis Lukai plissa les yeux.
— « Là-bas… une barque. »
En effet, au loin, une silhouette familière fendait l’eau grise. Roger revenait. Le pêcheur avait tenu sa parole. Mais à peine eurent-ils le temps de se réjouir qu’un autre spectacle attira leur regard. À environ quatre-vingts mètres de la plage, une jeune femme se débattait dans l’eau, semblant se noyer. Roger, voyant la scène, dirigea aussitôt sa barque vers elle. La silhouette agitait les bras. Ses longs cheveux mouillés flottaient autour d’elle comme des algues sombres. Et elle chantait. Le ressac et le vent empêchaient Lukai et Kless d’entendre clairement la mélodie. Mais Roger, lui, l’entendait. Et c’était suffisant. Lukai sentit aussitôt le piège.
— « Une sirène… » souffla-t-il.
Sans attendre davantage, les deux hommes bandèrent leurs arcs. La flèche de Lukai fendit l’air du matin et alla frôler l’épaule de la femme. Blessée, celle-ci poussa un cri étrange et plongea sous l’eau. Mais l’instant suivant, deux autres formes surgirent des flots. Avec une rapidité effrayante, elles agrippèrent Roger et le tirèrent hors de sa barque. Le pêcheur eut à peine le temps de crier avant d’être entraîné sous la surface sombre. Le silence retomba. Quelques secondes plus tard, à une cinquantaine de mètres du rivage, quatre têtes émergèrent de l’eau. De loin, Lukai voyait encore des visages de femmes. Mais Kless, lui, plissa les yeux et comprit.
— « Ce ne sont pas des femmes… »
Sous l’eau se dessinaient leurs véritables formes : des corps massifs, semblables à ceux de requins, surmontés de torses humanoïdes. Leurs mâchoires hérissées de dents luisaient dans l’écume. Des sirènes. Sans aucun doute. Les créatures observèrent un moment les deux hommes sur la plage. Puis elles s’approchèrent lentement… mais ne quittèrent jamais l’eau. Finalement, l’une après l’autre, elles plongèrent et disparurent dans les profondeurs.
La Précaution des Épines
Lukai et Kless ne restèrent pas davantage. Ils savaient désormais que les eaux entourant Muringhen n’étaient pas seulement traîtresses elles étaient gardées. Avant de quitter la plage, Lukai s’arrêta et contempla leur propre barque tirée au sec. Une idée lui vint.
— « Si ces créatures viennent jusqu’ici… elles pourraient éventrer la coque. »
— « Et ton idée ? » demanda Kless.
Lukai désigna les buissons épineux qui poussaient non loin.
— « Nous la couvrirons d’épines. Un manteau de ronces. Même ces monstres y réfléchiront à deux fois avant d’y toucher. »
Ils passèrent donc un moment à arracher des buissons entiers, qu’ils empilèrent près de la grève en prévision de leur départ. Avant de regagner la tour, ils profitèrent du chemin pour réunir quelques ressources. Ils cueillirent plusieurs poignées de clopinettes autour de la petite mare d’eau douce et remplirent leurs outres. Puis ils s’arrêtèrent près de la mare aux crabes. Les petites créatures étranges tournoyaient encore sur elles-mêmes sous l’eau verdâtre. En peu de temps, ils en capturèrent plusieurs.
— « Cela fera un repas… maigre mais suffisant. » dit Lukai.
Ainsi chargés, ils reprirent le sentier vers la tour. Lorsqu’ils revinrent enfin dans la chambre sous les ardoises, Alyssëa était assise près du lit. Elle avait dormi un peu, juste assez pour reprendre des forces. Ses traits semblaient moins tirés. La fillette, quant à elle, reposait toujours dans le même silence immobile, comme si les siècles n’avaient été qu’un souffle. Alyssëa leva les yeux vers ses compagnons.
— « Alors ? Roger ? »
Un instant passa. Puis Lukai répondit simplement :
— « Roger ne reviendra pas. »
Et dans la pièce silencieuse, tandis que le jour naissant filtrait par la meurtrière, tous comprirent que désormais ils étaient seuls sur l’île de Muringhen seuls avec la tour, les monstres de la mer… et l’enfant endormie depuis des âges oubliés.
Le Voyage dans les Terres du Rêve
Après le retour de Lukai et de Kless, tandis que le jour montait lentement au-dessus de la mer grise, Alyssëa comprit que l’heure était venue d’accomplir ce qu’elle avait entrevu quelques instants plus tôt. Le sort qui retenait l’enfant n’était pas simple sommeil : c’était une magie ancienne, forgée dans les profondeurs d’un âge où les mages parlaient aux étoiles et gravaient leurs volontés dans la trame même du monde. Elle s’assit près du lit, ferma les yeux et respira longuement. Puis elle s’éleva, par l’esprit, vers les Terres du Rêve.
Là, dans cet espace flottant entre mémoire et magie, les choses n’avaient plus de forme stable : des murmures d’anciens sortilèges glissaient comme du vent dans l’herbe, et les traces des enchantements passés apparaissaient comme des filaments de lumière. Alyssëa chercha l’aura de la fillette. Elle la trouva. C’était une étoile prisonnière d’un cercle de mots scellés. Elle prononça alors le sort de lecture, patiemment, avec la précision d’une artisane. Et les mots apparurent. La formule était simple presque trop simple.
« Réveille-toi… »
Mais autour du dernier mot se dressait une barrière invisible, un verrou ancien qui ne pouvait être franchi qu’avec une clef : le nom véritable de l’enfant. Alors Alyssëa comprit. Et elle revint à elle. La torche éclairait faiblement la pièce lorsque la magicienne rouvrit les yeux. Kless et Lukai la regardaient avec inquiétude.
— « Alors ? » demanda Lukai.
Alyssëa expliqua calmement ce qu’elle avait découvert : la formule de réveil existait, mais elle exigeait le nom de l’enfant. Un silence suivit. Tous regardèrent la fillette immobile. Elle semblait fragile comme un pétale séché. Lukai réfléchissait, les bras croisés. Puis soudain il releva la tête.
— « Lors de nos rêves… » murmura-t-il.
Kless fronça les sourcils.
— « La petite fille… et un mot. »
Lukai hocha lentement la tête.
— « Oui. »
Il s’approcha du lit. Sa voix n’était qu’un souffle dans la pièce silencieuse.
— « Réveille-toi… Jeunesse. »
Le Cri de la Tour
À l’instant même où le nom fut prononcé, quelque chose changea dans l’air. La fillette inspira brusquement. Ses yeux s’ouvrirent. Pendant une seconde, elle sembla simplement respirer, comme quelqu’un qui remonte à la surface après une longue plongée. Puis la terreur éclata. Elle se redressa en poussant un cri perçant.
— « Non ! Muringhen ! » hurla-t-elle. « Je n’ai rien vu ! Je n’ai rien entendu ! Je te promets… je ne dirai rien ! »
Ses mains tremblaient. Ses yeux fixaient un point invisible au-delà du plafond.
— « Je te le jure ! » cria-t-elle encore.
Puis soudain son corps se raidit. La crise la prit tout entière. Elle suffoquait. Et s’effondra dans une syncope. Lukai réagit aussitôt. Il la saisit doucement mais fermement, l’allongeant sur le côté afin que sa gorge ne se bloque pas. Ses gestes étaient précis, calmes, ceux d’un homme qui avait déjà vu la mort rôder trop près.
— « De l’eau, vite ! » dit-il.
Alyssëa lui tendit une gourde. Après quelques instants qui semblèrent interminables, la respiration de l’enfant se stabilisa. Ses paupières frémirent. Puis elle ouvrit de nouveau les yeux. Mais cette fois il n’y avait plus de panique. Seulement… du vide. Ils lui donnèrent à boire, puis quelques morceaux de nourriture. Elle mangea lentement, docilement, comme quelqu’un qui obéit à une habitude plus qu’à une faim véritable. La conversation qui suivit fut étrange. Décousue. Et surtout terriblement stérile. Car l’enfant ne se souvenait de rien. Ni de la tour, ni de Muringhen, ni même de son propre nom. Après un long moment de silence, elle murmura seulement une chose. Toujours la même.
— « Je mangeais des… Béréblasques… avec Muringhen… »
Elle fronça les sourcils, comme si elle tentait de saisir un souvenir qui lui échappait.
— « Mais je ne me souviens plus du goût… »
Ni Alyssëa ni Kless n’avaient jamais entendu ce nom. Lukai réfléchit un instant.
— « Cela sonne comme un mets… peut-être un gâteau. Un vieux dessert oublié. »
Mais la fillette ne pouvait rien dire de plus. Le reste de la journée s’écoula lentement. La fatigue accumulée des combats, de l’escalade et des sortilèges pesait lourdement sur les trois voyageurs. Quant à la petite Jeunesse, elle semblait trop faible pour entreprendre quoi que ce soit. Ils prirent donc une décision simple. Ils resteraient dans la tour jusqu’au lendemain et repartiraient à l’aube. Pendant ces heures de repos, ils observèrent l’enfant, elle était sage, extrêmement sage. Elle ne posait aucune question, elle répondait toujours avec politesse et faisait exactement ce qu’on lui demandait. Mais quelque chose troublait les voyageurs. Car son visage demeurait étrangement immobile, elle ne montrait ni peur, ni joie, ni curiosité. Ses gestes étaient calmes, presque mécaniques, comme ceux d’une dormeuse qui marcherait encore dans les couloirs du rêve. Et parfois, dans le silence de la tour millénaire, on l’entendait murmurer doucement, comme une chanson oubliée :
— « Les Béréblasques… avec Muringhen… »
Mais le goût de ces mystérieuses douceurs, lui, semblait perdu à jamais dans la nuit des siècles.
Le Quatrième Jour du Mois des Épées
Alors que l’aube montait lentement sur l’île de Muringhen et que les premières lueurs du matin glissaient le long des pierres anciennes de la tour, les voyageurs quittèrent enfin ce lieu chargé d’ombres et de mystères. La nuit avait été calme, presque trop calme, et chacun ressentait au fond de lui l’étrange impression d’avoir troublé quelque chose d’ancien en réveillant l’enfant. Jeunesse marchait avec eux. Elle avançait d’un pas docile, tenant parfois la main d’Alyssëa lorsque le sentier devenait trop escarpé. Son visage demeurait paisible et vide d’émotion, comme si elle contemplait un monde dont elle ne comprenait encore ni les formes ni les dangers. Après une heure de marche à travers les roches, les buissons d’ortironces et les herbes battues par le vent marin, ils atteignirent enfin la plage où leur barque était dissimulée sous les débris d’anciens esquifs brisés. La mer s’étendait devant eux, grise et calme. Lukai et Kless se mirent aussitôt à l’ouvrage. Ils tirèrent la barque hors de son abri de fortune, puis entreprirent de mettre en œuvre le stratagème imaginé la veille. Les buissons épineux qu’ils avaient amassés furent solidement attachés tout autour de l’embarcation, formant une sorte de couronne végétale hérissée de pointes.
— « Si les sirènes tentent de grimper à bord, » dit Lukai en serrant une corde, « elles y réfléchiront à deux fois. »
Kless observa le résultat avec un sourire fatigué.
— « Espérons surtout qu’elles n’auront pas faim aujourd’hui. »
Une fois les préparatifs achevés, ils poussèrent la barque dans l’eau. Lukai et Kless prirent les rames, tandis qu’Alyssëa s’installa à la barre. Jeunesse fut placée au centre de l’embarcation, enveloppée dans une couverture. La mer les accueillit sans bruit. Et bientôt la petite barque glissa loin du rivage. Pendant un moment, ils restèrent silencieux, scrutant la mer et les falaises de l’île qui s’éloignaient lentement. Mais très vite une évidence s’imposa. Aucun d’eux ne savait véritablement naviguer. Alyssëa observait les courants qui serpentaient à la surface de l’eau comme des veines sombres, mais les secrets de la mer lui échappaient. Quant à Lukai et Kless, leur expérience se limitait aux rivières paisibles et aux traversées guidées par des marins aguerris. Le souvenir du Scramouilleux, ce courant traître dont Flobal leur avait parlé, pesait dans leurs esprits comme une menace invisible. Kless rompit le silence.
— « Si nous contournons l’île pour rejoindre Port Frater… »
Il désigna la côte lointaine.
— « …nous risquons de nous faire happer par ce maudit courant. »
Lukai hocha gravement la tête.
— « Et s’il nous entraîne vers les brisants… notre barque ne survivra pas. »
Alyssëa réfléchit un instant. Puis elle déclara doucement :
— « Alors nous devons choisir un autre danger. »
Elle leva les yeux vers l’horizon.
— « Ramons vers le large. »
Kless la regarda avec étonnement.
— « Vers le large ? »
— « Oui. Là au moins, nous ne serons pas écrasés contre les rochers. Nous risquons de nous perdre… mais nous resterons vivants. »
Lukai soupira.
— « Se perdre en mer plutôt que mourir sur les brisants… voilà un choix bien étrange. »
Mais il prit les rames. Et bientôt la barque s’éloigna résolument de l’île.
La Mer Sans Repères
Peu à peu Muringhen disparut derrière eux. D’abord les falaises se firent plus petites, puis la tour elle-même devint un trait sombre contre l’horizon et enfin l’île entière se fondit dans la brume marine. Ils étaient désormais seuls sur l’immensité de la mer. Toute la journée ils ramèrent ainsi, avançant sans véritable direction, guidés seulement par l’instinct et par l’espoir de croiser une côte ou un navire. Le soleil monta haut dans le ciel puis lentement il commença à décliner et avec lui changea l’humeur de la mer. Vers la fin de l’après-midi, les premiers signes apparurent. Le vent se leva, le ciel se couvrit d’un voile sombre et au loin, d’immenses nuages noirs montaient comme des montagnes mouvantes. Alyssëa observa l’horizon avec inquiétude.
— « Un orage… »
À la tombée de la nuit, le ciel fut zébré d’éclairs, le vent hurla, la mer se mit à se dresser en vagues furieuses qui frappaient la barque avec une violence croissante. Jeunesse s’agrippa silencieusement à la planche du fond, ses grands yeux fixés sur les éclairs. Kless ramait toujours mais ses bras tremblaient.
— « Nous ne tiendrons pas longtemps comme ça ! » cria-t-il dans le vent.
Puis la tempête éclata pleinement. La mer devint démontée, les vagues surgissaient de toutes parts comme des montagnes d’eau vivante. La barque montait et descendait dans des creux vertigineux et soudain… Une vague gigantesque surgit devant eux, elle les souleva brutalement et la barque fut projetée dans les airs comme une feuille morte. Pendant un instant terrible, ils comprirent que l’embarcation allait se fracasser contre la mer. Mais au moment où tout semblait perdu, un phénomène étrange se produisit. Le monde bascula. Il n’y eut ni choc ni fracas. Seulement une sensation impossible à décrire, comme une chute infinie. Un vertige profond les saisit, Lukai sentit son estomac se nouer, Kless ferma les yeux et Alyssëa sentit l’air se tordre autour d’eux comme une toile que l’on déchire, puis tout s’arrêta. Autour d’eux, l’eau était calme, parfaitement calme, elle était couverte de nénuphars immobiles. Derrière eux, le soleil se levait lentement à l’horizon… comme si une nouvelle journée commençait mais la lumière était différente, tout baignait dans une teinte jaune irréelle, comme si l’air lui-même était imprégné d’un vieux rêve. Alyssëa se retourna et vit derrière eux une déchirure dans l’air, semblable à une cicatrice lumineuse qui se refermait lentement.
— « Une… déchirure d’arrivée… » murmura-t-elle.
Devant eux se dressait un manoir immense, entouré d’un jardin abandonné. Les murs étaient lézardés, le toit en partie effondré, les fenêtres brisées, la propriété semblait abandonnée depuis des années. Et pourtant… sur le rebord d’une fenêtre du premier étage se tenait un chat noir qui les observait, immobile comme s’il les attendait. Lukai murmura lentement :
— « Nous ne sommes plus en mer… »
Kless contempla le manoir délabré.
— « Non… »
Alyssëa regarda autour d’elle, troublée.
— « Nous sommes… »
Elle hésita. Puis conclut d’une voix basse :
— « …dans une mare. »
Le Manoir aux Chats
À peine la barque eut-elle glissé jusqu’au bord de la mare, frôlant les nénuphars immobiles qui s’ouvraient comme des coupes pâles sous la lumière jaunâtre de l’aube naissante, qu’un craquement résonna dans le jardin silencieux, et la lourde porte du manoir, dont les gonds semblaient n’avoir point tourné depuis bien des saisons, s’ouvrit avec lenteur. Sur le seuil apparut un homme d’une cinquantaine d’années, à la barbe poivre et sel soigneusement taillée et aux yeux pétillants d’une gaieté presque enfantine, vêtu d’une robe de chambre élimée mais propre, et dont l’attitude, loin de trahir la moindre inquiétude devant l’étrangeté de la scène une barque échouée dans sa mare exprimait au contraire une réjouissance franche et spontanée. Il leva les bras comme pour accueillir de vieux amis.
—« Des voyageurs… en barque ! Par les étoiles dormantes, voilà qui est magnifique ! Soyez les bienvenus, mes amis ! Je suis Oskar Balnifède, humble habitant de ce manoir qui tombe en ruine mais qui garde encore assez de chaleur pour recevoir des âmes égarées. »
Les voyageurs échangèrent un regard surpris, tandis que plusieurs chats noirs, gris, tigrés, roux, certains immenses et d’autres menus comme des chatons se glissaient autour des jambes de l’homme avec la dignité silencieuse de créatures habituées à régner sur les lieux. Balnifède, sans attendre davantage, leur fit signe d’approcher.
—« Allons, ne restez pas là à trembler dans vos vêtements mouillés ! Entrez donc, entrez ! Un feu dans le grand salon fera sécher vos manteaux, et je crois bien qu’il me reste de quoi préparer quelques omelettes dignes d’un matin d’aventure. »
Et c’est ainsi que, encore étourdis par leur traversée et par l’étrange transition entre tempête et mare tranquille, ils quittèrent la barque pour pénétrer dans le manoir. Le grand salon du manoir était vaste et haut de plafond, bien que les tapisseries fanées et certaines poutres fendues témoignassent d’un lent abandon ; pourtant, malgré cet état de décrépitude, une chaleur inattendue habitait les lieux, comme si la maison refusait obstinément de mourir. Balnifède alluma dans l’âtre un feu vif dont les flammes se mirent à danser avec vigueur, puis disposa autour quelques chaises bancales mais solides. Les voyageurs suspendirent leurs manteaux encore humides près de la chaleur, tandis que le maître des lieux disparaissait un instant vers la cuisine, d’où bientôt s’élevèrent des odeurs appétissantes d’œufs battus et d’herbes fraîches. Les chats, innombrables, circulaient partout, se couchant près du feu, sautant sur les tables ou observant les visiteurs avec une curiosité tranquille. Lorsqu’il revint, portant une large poêle et plusieurs assiettes fumantes, Balnifède déclara avec un enthousiasme presque solennel
—« Rien ne remet mieux un voyageur debout que des omelettes chaudes et un feu honnête. Et puisque vous êtes arrivés par barque ce qui, je dois le dire, est une entrée absolument remarquable dans mon jardin je me dois d’être à la hauteur de cet événement. »
Ils mangèrent avec reconnaissance, et pendant un moment le simple bonheur de la chaleur et de la nourriture fit taire les questions qui se pressaient dans leurs esprits.
Un Haut-Rêvant Passionné de Navigation
Ce ne fut qu’après ce premier répit que Balnifède se mit à parler davantage de lui-même, avec cette aisance un peu excentrique propre à ceux qui vivent longtemps seuls.
—« Je dois vous avouer, dit-il en se resservant un morceau d’omelette, que je suis un haut-rêvant oh, rien d’illustre, vous comprenez mais je nourris en ce moment une passion dévorante pour la navigation. Les mers, les courants, les voiles… tout cela m’occupe l’esprit jour et nuit. »
Il désigna par la fenêtre la mare où flottait encore la barque.
—« Alors imaginez ma joie lorsque je découvre au petit matin une embarcation fraîchement arrivée dans mon jardin. Le destin a parfois de délicieuses manières de nourrir nos obsessions. »
Les voyageurs ne purent s’empêcher de sourire à cette remarque, bien que l’étrangeté de la situation demeurât entière. La journée s’écoula dans une tranquillité presque irréelle. Lukai, fidèle à son sens pratique, entreprit de nettoyer la barque et de colmater quelques fissures dans les planches du manoir, déclarant qu’elle ferait un excellent présent pour remercier leur hôte. Kless et Alyssëa, quant à eux, restèrent longuement dans le salon avec Balnifède. Kless raconta l’ensemble de leur aventure : l’île, la tour, le sommeil de la fillette et leur fuite précipitée par la mer. Alyssëa, d’une voix plus grave, expliqua le mal mystérieux de Jeunesse et évoqua le nom qui hantait leurs recherches.
—« Muringhen… »
À ce mot, Balnifède plissa légèrement les yeux, puis se leva avec lenteur.
—« Attendez ici. Je crois posséder quelque chose qui pourrait vous intéresser. »
Il revint quelques instants plus tard avec un livre ancien, relié de cuir sombre et craquelé par le temps.
—« Voici le Décatologue. Un ouvrage étrange, mais précieux pour ceux qui s’intéressent aux haut-rêvants du passé. »
Il tourna plusieurs pages jaunies avant de s’arrêter sur un chapitre précis.
—« Regardez ici. Muringhen… haut-rêvant du Deuxième Âge, spécialisé dans les invocations. Le livre raconte qu’il cherchait ce qu’il appelait l’invocation ultime. Une chose que nul n’avait encore osé appeler depuis les profondeurs du rêve. »
Alyssëa parcourut les lignes en silence. Balnifède poursuivit d’un ton pensif.
—« On dit aussi qu’il fit bâtir une tour isolée… qu’il nomma sépulture de Jeunesse. »
Un silence tomba dans la pièce. Puis Balnifède ajouta doucement :
—« Si cette enfant a vu quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir, il est possible que Muringhen n’ait pas voulu la tuer. Peut-être lui a-t-il simplement imposé un sommeil éternel… afin que son secret ne soit jamais révélé. »
Plus tard, alors que Jeunesse répétait une fois encore son unique souvenir celui d’un repas partagé avec Muringhen, Balnifède leva soudain un doigt.
—« Vous avez parlé de béréblasques, n’est-ce pas ? »
Lukai hocha la tête. Balnifède eut un petit rire.
—« Voilà qui est amusant. Dans un village situé à une trentaine de kilomètres au sud d’ici, nommé Baramuid, se trouve l’auberge du Coq à l’Âne, tenue par Dame Serpaulette. Et croyez-moi, elle prépare les meilleurs béréblasques que j’aie jamais goûtés. »
Lukai réfléchit un instant.
—« Au vu du nom… cela pourrait être un gâteau. »
Balnifède secoua la tête avec amusement.
—« Pas exactement. Ce sont plutôt des crêpes rissolées à l’huile de noix. Une spécialité simple mais merveilleuse. »
Jeunesse, assise près du feu, répéta doucement comme un écho lointain :
—« …béréblasques… »
Mais son regard demeurait vide de toute émotion.
La Nuit du Repos
La nuit venue, les voyageurs s’endormirent profondément dans les chambres poussiéreuses mais confortables du manoir, tandis que les chats veillaient silencieusement sur les couloirs et que le vent murmurait dans les arbres du jardin. Pour la première fois depuis longtemps, ils purent goûter à un véritable repos. Au matin suivant, alors que les premiers rayons du soleil filtraient à travers les rideaux fanés, Balnifède attendait déjà dans le salon avec plusieurs sacs de provisions. Alyssëa tenait le Décatologue dans ses mains.
—« Prenez-le, dit Balnifède avec un sourire. Je crois qu’il vous sera plus utile qu’à moi. »
Lukai lui remit la barque réparée.
—« Alors permettez-moi de vous laisser ceci en échange. »
Balnifède observa l’embarcation avec une joie presque enfantine.
—« Magnifique ! Absolument magnifique ! Mais je ne peux vous laisser partir sans vous offrir quelque chose de plus utile pour votre route. »
Il fit un signe vers la cour. Là se tenait un âne gris au regard malin, chargé de quelques sacs.
—« Voici Gredin. Il porte bien son nom, mais il est solide et sait suivre les chemins mieux que beaucoup d’hommes. Il portera vos provisions… et peut-être la petite Jeunesse lorsque ses forces lui manqueront. »
Jeunesse monta docilement sur l’animal. Balnifède salua les voyageurs depuis le seuil du manoir tandis qu’ils s’éloignaient vers le sud, sur la route menant à Baramuid. Et longtemps après leur départ, le chat qui les avait observés depuis la fenêtre demeura immobile sur son rebord, les yeux mi-clos, comme s’il gardait pour lui seul un secret que nul autre ne devait entendre.
La Route Paisible vers Baramuid
Les voyageurs s’engagèrent sur un chemin étroit qui serpentait entre des prairies humides et des haies anciennes, dont les branches tordues semblaient murmurer aux passants les histoires oubliées de cette contrée paisible. L’air était doux, chargé de l’odeur des herbes froissées sous les pas, et le ciel, lavé par les pluies récentes, s’étendait d’un bleu limpide au-dessus de leurs têtes. Gredin avançait d’un pas régulier, portant sans peine les provisions et la petite Jeunesse assise sur son dos, les mains posées calmement sur le bât comme si elle avait toujours voyagé ainsi. Ce fut au milieu de la matinée que la fillette, qui jusque-là n’avait presque pas parlé, déclara soudain d’un ton posé qui surprit les voyageurs.
— « Gredin exige un paiement pour ses services. »
Lukai leva un sourcil.
— « Un paiement ? »
Jeunesse hocha la tête avec gravité, comme si elle répétait une vérité évidente.
— « Une carotte le matin et une carotte le soir. En échange, il avancera à un rythme bien établi. Mais il n’accepte pas les heures supplémentaires. »
Kless étouffa un rire. Alyssëa, quant à elle, observa l’âne qui continuait de marcher avec une dignité imperturbable, comme s’il approuvait silencieusement ces conditions. Lukai finit par hausser les épaules.
— « Ma foi… c’est un contrat honnête. »
— « Nous acceptons, » ajouta Kless avec amusement.
Et la marche reprit ainsi, dans une atmosphère étrange mais presque légère. L’après-midi avançait lorsque Alysséa demanda soudain une halte. Le chemin traversait alors une petite clairière baignée de lumière, où l’herbe ondulait sous une brise douce venue des collines du sud. Sans un mot d’explication, la haute-rêvante s’assit au centre de l’herbe et sortit de sa bourse une pièce d’or. Elle posa l’objet devant elle, puis, après avoir couvert son visage et ses mains d’une fine poussière qu’elle recueillit au pied d’un vieux chêne, elle demeura immobile, les yeux fixés sur la petite forme dorée. Le silence s’étira longuement. Kless murmura à Lukai :
— « Elle fait quoi, exactement ? »
Lukai observa la scène avec une patience résignée.
— « Aucune idée… mais j’ai appris une chose avec les haut-rêvants : il vaut mieux ne pas interrompre leurs méditations. »
Pendant près d’une demi-heure, Alyssëa resta ainsi, immobile comme une statue oubliée par le temps, avant de ramasser la pièce, de secouer la poussière de ses mains et de se relever sans fournir la moindre explication. Ses compagnons échangèrent un regard perplexe. Puis Kless soupira.
— « Bon… eh bien, je crois que je commence à m’habituer. »
Et ils reprirent la route, acceptant peu à peu ces étranges habitudes comme une part naturelle de leur voyage.
L’Auberge du Coq à l’Âne
Lorsque la nuit commença à tomber, teintant l’horizon d’une lueur rouge sombre, les voyageurs aperçurent enfin les premières maisons de Baramuid, blotties au creux d’une petite vallée où serpentait un ruisseau tranquille. Au centre du village se dressait une auberge robuste aux murs de pierre blanchie, dont l’enseigne grinçante représentait, comme l’avait promis Balnifède, un coq perché sur le dos d’un âne. La porte s’ouvrit à leur arrivée, laissant apparaître Dame Serpaulette, une femme large d’épaules au regard vif et à la voix chaleureuse.
— « Des voyageurs ! Entrez donc avant que la nuit ne vous gèle les os. »
L’auberge était animée mais paisible, et très vite on leur servit un repas chaud qui fit oublier la fatigue de la route. Et lorsque le dessert arriva, Lukai reconnut aussitôt ce qu’il attendait. Des béréblasques. De larges crêpes dorées, rissolées à l’huile de noix, dont l’odeur douce emplissait la salle. Les voyageurs échangèrent un regard. Sans dire un mot, ils demandèrent à emporter les béréblasques jusqu’à la chambre où Jeunesse et Alyssëa s’étaient installées, préférant rester auprès de la fillette au cas où un nouveau malaise viendrait troubler la soirée. Dans la petite chambre éclairée par une simple lampe à huile, ils s’assirent autour de la table étroite. Lukai posa une assiette devant Jeunesse. La fillette observa longuement la crêpe dorée avant d’en couper un morceau et de le porter à sa bouche. Les voyageurs retinrent presque leur souffle. Jeunesse mâcha lentement, puis avala. Enfin elle déclara d’une voix calme :
— « C’est bon… mais un peu bourratif. »
Un silence pesa dans la pièce. Aucune étincelle de souvenir ne traversa son regard. Aucune émotion ne se dessina sur son visage. Elle posa simplement la fourchette.
— « Est-ce que je peux aller au lit ? »
Alyssëa acquiesça doucement.
— « Oui, Jeunesse. Tu peux dormir. »
La fillette se leva aussitôt et se glissa sous les couvertures avec l’obéissance tranquille d’un enfant très sage. Les voyageurs demeurèrent encore un moment dans la chambre silencieuse, écoutant la respiration régulière de la fillette qui s’endormait déjà. Kless finit par murmurer :
— « Rien… toujours rien. »
Lukai regarda la crêpe restante dans son assiette.
— « Peut-être que les réponses viendront demain. »
Alyssëa, appuyée contre la fenêtre, contemplait la nuit qui enveloppait Baramuid.
— « Elles viendront, » dit-elle doucement.
Mais son regard demeurait grave. Finalement, la fatigue l’emporta sur leurs inquiétudes, et chacun regagna sa chambre avec l’espoir fragile que l’aube suivante apporterait enfin la lumière sur le mystère qui entourait Jeunesse et l’ombre lointaine de Muringhen.
Le Matin du Vingt-Troisième Jour de la Couronne
L’aube se leva sur Baramuid dans une clarté douce et laiteuse, lorsque les premières lueurs du jour glissèrent lentement sur les toits de chaume et firent étinceler la rosée accrochée aux herbes des chemins. L’auberge du Coq à l’Âne s’éveillait à peine, et seule la cuisine laissait déjà échapper l’odeur chaude du feu de bois et des premières préparations du matin. Lukai descendit le premier, animé par une idée qui avait germé dans son esprit durant la nuit. Il trouva Dame Serpaulette occupée à battre une pâte épaisse dans un large bol de terre cuite, et la femme leva vers lui un regard amusé.
— « Ah, donc vous venez percer les secrets de mes béréblasques ? »
Lukai esquissa un sourire.
— « Disons que je tente d’en comprendre l’art. »
Dame Serpaulette posa les mains sur ses hanches et répondit avec une solennité presque théâtrale :
— « La recette est simple, mais encore faut-il la respecter. Du sel, de l’eau, de la farine de blédièze… et surtout de l’huile de noix. Sans l’huile de noix, ce ne sont plus des béréblasques. »
Lukai acquiesça d’un air attentif, puis se mit à l’ouvrage. Pourtant, au moment de verser la pâte sur la poêle chaude, il se permit une entorse à la tradition et prépara quelques crêpes sans l’huile parfumée. Dame Serpaulette poussa un soupir outré.
— « Une hérésie ! »
Lukai leva les mains en signe d’apaisement.
— « Peut-être… mais tant que je paye la farine, j’espère que les dieux de la cuisine me pardonneront. »
La tavernière marmonna quelque chose sur les voyageurs et leurs étranges manières, mais elle accepta finalement de lui vendre un sac de farine de blédièze, du sel et quelques autres ingrédients afin qu’il puisse reproduire la recette plus tard. Lorsque Lukai apporta les béréblasques fraîchement préparées dans la salle commune, ses compagnons étaient déjà éveillés. Jeunesse se tenait assise calmement à la table, les mains posées devant elle, le regard absent comme à son habitude. Lukai posa une assiette devant elle.
— « Essaie celles-ci. »
La fillette prit un morceau et le goûta avec la même lenteur réfléchie que la veille. Les voyageurs observèrent attentivement son visage. Mais rien ne changea. Après quelques bouchées, Jeunesse releva simplement la tête.
— « Est-ce que je peux aller voir Gredin à l’écurie ? »
Alyssëa répondit doucement :
— « Je vais t’accompagner. »
L’écurie baignait dans une lumière pâle filtrant à travers les planches disjointes, et Gredin mâchonnait tranquillement une poignée de paille lorsque les deux arrivèrent. Alyssëa posa devant lui le reste des béréblasques de la veille. L’âne les renifla avec un intérêt poli, puis commença à les mâcher avec application. Jeunesse observait la scène avec attention. Puis elle déclara d’un ton neutre :
— « Gredin dit que ce ne sont pas de vrais béréblasques. »
Alyssëa tourna lentement la tête vers elle.
— « Ah bon ? »
La fillette acquiesça.
— « Ils sont faits avec de la farine de blédièze. Mais les vrais béréblasques doivent être faits avec de la farine de blemoud. »
Le silence qui suivit fut lourd de réflexion. Alyssëa regarda l’âne qui continuait à manger tranquillement, indifférent à la portée mystérieuse de ses paroles supposées. Dans l’esprit de la haute-rêvante, une question surgit aussitôt, aussi troublante qu’insaisissable. Était-ce réellement Grédin qui parlait, la fillette servant simplement d’interprète ? Ou bien Jeunesse retrouvait-elle peu à peu des fragments de mémoire et les attribuait-elle inconsciemment à l’animal ? Alyssëa ne posa pas la question à voix haute, mais lorsqu’ils retournèrent dans la salle commune, elle raconta tout à ses compagnons.
La Piste du Blémoud
Lukai se tourna aussitôt vers Dame Serpaulette.
— « Dites-moi… où pourrait-on trouver de la farine de blemoud ? »
La tavernière fronça les sourcils.
— « Ce n’est pas une farine qu’on voit souvent par ici. Mais si vous en cherchez vraiment, vous en trouverez à Montrégal. »
Elle essuya ses mains dans son tablier avant d’ajouter :
— « C’est de l’autre côté de la forêt de Roncenoir… environ soixante kilomètres au sud. »
Kless émit un sifflement.
— « Une petite promenade. »
Alyssëa, elle, semblait déjà convaincue.
— « Si c’est un souvenir qui peut ramener Jeunesse à elle-même, alors cela vaut la peine d’essayer. »
La décision fut prise sans davantage de discussion. Peu après l’aube, les voyageurs quittèrent Baramuid et s’engagèrent sur un sentier étroit qui suivait le cours d’une rivière aux eaux lentes et sombres. La forêt de Roncenoir portait bien son nom. Les arbres y étaient anciens et serrés les uns contre les autres comme s’ils cherchaient à dissimuler les secrets du monde sous leur feuillage épais. Leurs troncs noueux se penchaient au-dessus du chemin, et la lumière du jour peinait à se frayer un passage entre les branches. Pourtant, le chemin demeurait paisible. Gredin avançait d’un pas régulier, fidèle à son étrange contrat, et Jeunesse restait assise sur son dos sans se plaindre, observant parfois les oiseaux qui traversaient les trouées de lumière. Toute la journée, ils marchèrent ainsi au rythme tranquille de la rivière qui murmurait à leurs côtés. Lorsque le soir commença à tomber, la forêt s’éclaircit enfin et laissa apparaître une petite plage de sable blond au bord de l’eau. Lukai observa les lieux et déclara :
— « Nous camperons ici. »
La petite plage de sable qui bordait la rivière devint bientôt le refuge des voyageurs pour la nuit, et tandis que le soleil glissait lentement derrière les cimes sombres de la forêt de Roncenoir, chacun se mit à l’ouvrage selon ses habitudes. Kless, méthodique comme toujours, entreprit de monter le camp avec l’efficacité d’un homme habitué aux haltes brèves et aux bivouacs précaires. Il ramassa des branches mortes, érigea un petit cercle de pierres, puis alluma un feu dont les flammes naissantes se mirent bientôt à crépiter doucement dans l’air du soir. Non loin de là, Alyssëa avait entraîné Jeunesse vers les eaux fraîches de la rivière afin de se laver de la poussière du voyage. L’eau coulait claire entre les galets, et la haute-rêvante prit soin de la fillette comme une sœur attentive, tandis que les reflets du ciel mourant tremblaient sur la surface tranquille. Pendant ce temps, Lukai s’était installé un peu à l’écart, au bord de l’eau, une ligne improvisée entre les doigts et une patience silencieuse dans le regard. La pêche n’était pas un art qu’il pratiquait souvent, mais les dieux des rivières semblaient ce soir-là disposé à lui accorder quelque faveur, car après une attente raisonnable il tira de l’eau trois poissons argentés qui frémirent faiblement dans l’air du soir. Satisfait, il les déposa dans son écuelle de bois posée à côté de lui. Puis il se détourna un instant. Et lorsqu’il revint vers son maigre butin, il constata avec surprise qu’il n’y avait plus que deux poissons dans le récipient. À côté, dans le sable humide, apparaissaient de petites empreintes rondes, délicates… et indéniablement félines. Lukai plissa les yeux, songeur. Sans rien dire, il prit l’un des poissons restants et le lança à deux mètres devant lui. Presque aussitôt, une voix surgit des branches sombres de la forêt.
— « Vous ne m’aurez pas comme ça ! »
Les voyageurs se figèrent. Et c’est alors que, dans un léger froissement de feuilles, apparut une créature singulière.
L’Étrange Félorn
Depuis les branches basses d’un arbre voisin, un chat d’environ trois kilogrammes descendit en battant lentement de deux larges ailes plumeuses dont la couleur tirait vers le gris bleu. Son pelage lui-même possédait une teinte bleutée étrange, comme s’il avait été teint par les reflets du crépuscule. La créature atterrit avec grâce à quelques mètres du poisson. Puis elle déclara d’une voix parfaitement claire :
— « Écartez-vous. »
Les voyageurs, médusés, firent instinctivement un pas en arrière. Le chat ailé s’approcha alors du poisson, l’attrapa avec application, puis reprit son envol pour aller se percher sur une branche au-dessus d’eux. Là, il mangea avec une satisfaction manifeste. Quelques instants plus tard, il redescendit et se posa devant le feu comme si sa présence était parfaitement naturelle. Il inclina légèrement la tête.
— « Permettez que je me présente. Je suis un Félorn. »
Il marqua une pause, manifestement fier de l’effet produit.
— « Un chat ailé, pour être précis. »
Kless croisa les bras, visiblement partagé entre amusement et méfiance.
— « Et que fait un chat ailé dans la forêt de Roncenoir ? »
Le Félorn remua la queue avec enthousiasme.
— « Je voyage, j’observe, je déguste les poissons des rivières… et je rends parfois service aux voyageurs intéressants. »
Puis il poursuivit, d’un ton plein d’assurance :
— « Je pourrais vous servir de guide jusqu’à Montrégal. »
À cet instant, Jeunesse leva doucement la tête.
— « Gredin dit qu’il ne veut pas que cette bestiole monte sur lui. »
Les regards se tournèrent vers l’âne qui mâchonnait tranquillement une touffe d’herbe. La fillette poursuivit calmement :
— « Les félorns sont réputés pour être très bavards et volubiles. »
Le chat ailé bomba légèrement le torse.
— « Bavard ? Volubile ? Je préfère dire… érudit et passionné. »
Puis il ajouta avec une sincérité désarmante :
— « D’ailleurs, en parlant de passion… avez-vous remarqué comme les poissons de rivière diffèrent des poissons de lac ? »
Et c’est ainsi que la conversation s’engagea. Durant tout le repas, le Félorn parla. Il parla de poissons longs et de poissons courts, de poissons gras et de poissons nerveux, de poissons qu’il préférait crus, et d’autres qu’il considérait indignes d’être mangés autrement que frits. Il expliqua également, avec un sérieux remarquable, la différence fondamentale entre « un bon poisson attrapé au crépuscule » et « un poisson paresseux qui se laisse capturer à midi ». Les voyageurs échangèrent quelques regards fatigués, mais personne ne trouva le cœur de l’interrompre. Et lorsqu’enfin chacun s’installa pour dormir autour du feu mourant, le Félorn continua encore un moment à disserter sur les poissons. Puis, sans la moindre transition, il se roula en boule. Et se mit à ronfler.
Le Voyage sur la Tête de Lukai
À l’aube suivante, alors que la brume flottait encore au-dessus de la rivière, Lukai sentit soudain quelque chose se poser sur sa tête. Il ouvrit les yeux. Le Félorn était là, parfaitement installé entre ses cheveux.
— « Bonjour », déclara le chat avec enthousiasme.
Lukai soupira.
— « Qu’est-ce que tu fais ? »
— « Pour aujourd’hui, je voyagerai ainsi. »
Le chat ajusta sa position avec satisfaction.
— « Demain, j’essaierai un autre voyageur afin de déterminer lequel d’entre vous est le plus confortable. »
Et ainsi reprit la route. Toute la journée, le Félorn parla. Il parla des poissons de rivière, des poissons de mer, des poissons qui volaient presque, et de ceux qui, selon lui, avaient « un caractère déplorable ». Les voyageurs finirent par marcher presque en silence, laissant le chat emplir l’air de son bavardage intarissable. Lorsque le soir approcha, la forêt de Roncenoir s’éclaircit enfin et laissa place à des collines plus ouvertes. Au loin apparaissaient les premières terres cultivées entourant Montrégal. À ce moment précis, le Félorn quitta soudain la tête de Lukai. Il déploya ses ailes et s’éleva doucement dans l’air du soir.
— « Je vous reverrai demain », déclara-t-il en battant des ailes.
Puis il ajouta d’un ton plus discret :
— « Disons que… je ne suis pas particulièrement le bienvenu ici. »
Kless leva un sourcil.
— « Pourquoi donc ? »
Le chat ailé prit un air faussement innocent.
— « Les habitants de Montrégal ont parfois tendance à mal interpréter certaines… disparitions de poissons. »
Et avant que quelqu’un ne puisse répondre, il s’envola au-dessus des arbres et disparut dans les ombres du crépuscule. Les voyageurs échangèrent un regard entendu. Lukai soupira doucement.
— « Oui… je crois que je vois très bien pourquoi. »
Montrégal, Village des Chemins Croisés
Lorsque les voyageurs pénétrèrent enfin dans le village de Montrégal, la lumière du soir baignait encore les toits de chaume et les palissades de bois qui encerclaient les modestes demeures. À première vue, l’endroit rappelait étrangement Baramuid : même assemblage de maisons basses, mêmes jardins potagers envahis d’herbes folles, et la même odeur de fumée et de soupe épaisse qui flottait dans l’air du crépuscule. Les habitants, peu nombreux dans les rues à cette heure, observèrent brièvement l’étrange groupe mais nul ne posa de questions. Lukai, qui avait le regard pratique des hommes habitués aux haltes brèves, repéra rapidement une enseigne de bois grinçante où l’on distinguait grossièrement peint un chaudron fumant. Ainsi découvrirent-ils l’auberge appelée La Bonne Daube. L’établissement était tenu par deux hommes d’âge semblable dont la ressemblance était si parfaite que l’on eût pu croire à un miroir mal poli posé de part et d’autre du comptoir.
— « Bienvenue à la Bonne Daube ! » lança l’un d’eux d’une voix joviale.
— « La meilleure table de Montrégal, et la seule, si l’on veut être honnête », ajouta l’autre avec un sourire identique.
Ils se présentèrent comme les frères Altered, jumeaux inséparables qui régnaient sur la cuisine et les chambres de l’auberge avec une efficacité étonnante. Les voyageurs obtinrent sans difficulté une chambre et un repas chaud, et l’odeur de viande mijotée qui emplissait la salle commune apaisa un peu la fatigue accumulée des jours précédents. Lukai, fidèle à son idée fixe, commanda aussitôt des béréblasques. Lorsque les assiettes arrivèrent cependant, il fronça légèrement les sourcils. Les galettes étaient bien là, dorées et fumantes… mais l’odeur caractéristique de l’huile de noix manquait. Lukai fouilla aussitôt dans son sac et en sortit la petite fiole qu’il avait achetée à Baramuid.
— « Messieurs Altered, dit-il calmement, pourriez-vous les faire rissoler avec ceci ? »
Les deux frères échangèrent un regard surpris.
— « Eh bien… c’est inhabituel, » dit le premier.
— « Mais tant que vous payez… » conclut le second.
Ainsi, grâce à cette précaution, le groupe s’épargna un pénible retour vers Baramuid. La soirée se déroula paisiblement dans la salle principale de l’auberge. Quelques voyageurs attardés buvaient du vin clair tandis qu’un joueur de flûte improvisait des airs simples près de la cheminée. Alyssëa, dont l’humeur semblait plus légère depuis leur arrivée, se laissa entraîner dans une conversation animée avec l’un des frères Altered. Le flirt resta toutefois discret, limité à quelques pas de danse et à des sourires malicieux qui illuminaient brièvement son visage. Kless, observant la scène, murmura à Lukai :
— « Je crois que notre haute-rêvante cherche surtout des informations. »
Lukai haussa les épaules.
— « Ou simplement un peu de légèreté. Les deux ne sont pas incompatibles. »
Lorsqu’enfin le moment du dessert arriva, les voyageurs récupérèrent leurs précieuses béréblasques et montèrent à l’étage dans la chambre qu’Alyssëa partageait avec Jeunesse.
Le Souvenir qui Revient comme un Orage
La fillette mordit dans la galette encore chaude. Pendant quelques secondes, rien ne se produisit. Puis, soudainement, son visage pâlit et ses yeux se révulsèrent. Jeunesse s’effondra dans une violente syncope.
Alyssëa se précipita aussitôt tandis que Lukai soutenait la petite pour éviter qu’elle ne se blesse. Après de longues minutes d’attente, la respiration de la fillette redevint plus régulière et ses yeux s’ouvrirent lentement. Elle parla alors d’une voix fragile, comme si les mots remontaient d’un puits ancien.
— « Je… je me souviens… »
Les voyageurs échangèrent un regard chargé d’espoir. Et Jeunesse poursuivit. Elle raconta qu’elle était la fille du jardinier personnel d’un puissant haut-rêvant nommé Muringhen, maître d’un grand castel où elle avait grandi dans une enfance paisible et protégée. À l’âge de sept ans, le magicien avait pris l’étrange habitude de lui donner une leçon chaque jour pendant une heure. Il lui apprenait à lire, à compter, et lui parlait de nombreuses choses du monde avec une patience inattendue pour un homme de sa stature.
— « Il était très gentil », murmura-t-elle.
Elle se souvenait aussi qu’ils mangeaient souvent ensemble des béréblasques dans le jardin. Mais il existait une règle absolue au château : personne ne devait jamais descendre dans les caves, car Muringhen y travaillait à des choses que nul ne devait voir. Jeunesse se souvenait également de certains soirs où le mage jouait pour elle d’un instrument étrange.
— « Une cordebuse… » dit-elle lentement.
Mais lorsqu’on lui demanda de décrire la musique, elle secoua la tête avec confusion.
— « Je ne me souviens plus du son. »
Ainsi une nouvelle piste apparaissait. Alyssëa expliqua que la cordebuse était un instrument rare, mélange improbable entre un luth et une cornemuse, dont les sonorités étaient capables d’éveiller des émotions profondes chez ceux qui l’entendaient. Espérant trouver un tel objet, elle redescendit dans la salle commune et aborda le frère Altered avec lequel elle avait dansé.
— « Connaissez-vous quelqu’un qui joue de la cordebuse ? »
L’homme réfléchit longuement. Puis il secoua la tête.
— « Non… mais si vous voulez trouver un instrument pareil, il n’y a qu’un endroit. »
Il posa le doigt sur la table avec gravité.
— « Filarmonith. »
La capitale du royaume, célèbre pour ses musiciens, ses théâtres et ses ateliers d’instruments. Mais il ajouta aussitôt :
— « Le voyage n’est pas simple. Il y a dix jours de route à travers les marais. Heureusement, une vieille voie pavée les traverse encore. On l’appelle la Grande Chaussée. »
Lorsque Alysséa rapporta ces nouvelles à ses compagnons, nul ne protesta. Leur chemin semblait désormais tracé, comme si les souvenirs fragmentaires de Jeunesse les guidaient peu à peu vers une vérité enfouie. Lukai étira ses épaules fatiguées.
— « Dix jours de marche… »
Kless esquissa un sourire.
— « Après tout ce que nous avons traversé, cela ressemble presque à des vacances. »
Ils rirent doucement, puis chacun regagna sa couche. Car au matin suivant commencerait la longue route vers Filarmonith, et nul ne pouvait dire quelles révélations les attendaient au bout de la Grande Chaussée.
Le Début du Voyage à Travers les Marais
Au matin du 25e jour de la Couronne, après avoir acheté les vivres nécessaires pour les dix jours à venir, les voyageurs s’élancèrent hors de Montrégal, l’air chargé d’humidité et le ciel encore voilé de nuages filandreux. C’est alors que le Felorn, le chat ailé, réapparut avec une ponctualité presque théâtrale. Ses ailes fines repliées contre son dos et déclara d’une voix chatoyante :
— « Voilà, mes chers voyageurs, je vous servirai de guide, du moins tant que mes services seront requis. Et n’oubliez pas, mon paiement sera en poisson, au fil de ce voyage. »
Bientôt, ils atteignirent les abords du vaste marais qui s’étendait comme une mer d’ombre et de brume au sud de Montrégal. Les voyageurs découvrirent alors une route pavée, faite de dalles massives, encore étonnamment bien conservées malgré les siècles, surélevée d’environ un mètre au-dessus de l’eau stagnante et des roseaux tremblants. Le Felorn se dressa sur les épaules de Lukai et, d’une voix qui tremblait d’enthousiasme, déclara :
— « Suivez cette voie, et mon rôle de guide est accompli. N’oubliez pas mon paiement ! »
Ainsi le chat se laissa tomber dans les cheveux de Kless et s’y blottit avec une satisfaction évidente, tandis que le groupe avançait, précautionneux, en veillant à ne pas glisser sur les dalles humides. Le reste de la journée se déroula dans un calme relatif, bien que la nature elle-même semblait retenir son souffle. Kless et Alyssëa cueillirent quelques brins d’ortigal noir, herbe médicinale réputée pour ses vertus cicatrisantes, tandis que Lukai s’arrêtait régulièrement pour attraper de petits poissons dans les bras d’eau stagnante qui bordaient la chaussée. Chaque capture silencieuse semblait résonner dans l’air épais du marais, et le vent apportait de temps en temps l’odeur du sédiment et de la vase. Alors que le soleil déclinait, teintant les dalles de tons orangés et bruns, ils aperçurent à l’est une étrange déchirure jaune, immense, qui s’ouvrait dans l’horizon. Elle s’étendait sur plusieurs kilomètres, semblant se jeter vers eux comme une rivière de lumière irréelle. La déchirure traversa leur chemin, et dans son sillage laissèrent des fragments d’objets anciens, oubliés, flottant comme des souvenirs épars mais aucun ne semblait digne d’être ramassé. Les voyageurs continuèrent une heure de plus, scrutant le marais avec vigilance, jusqu’à ce que la lumière faiblissante les force à songer à l’établissement du camp. Pour la première nuit sur la Grande Chaussée, ils montèrent le camp avec soin. Le feu crépitait au centre de leur cercle improvisé, ses flammes projetant des ombres dansantes sur les dalles humides et les roseaux environnants. Kless et Alyssëa organisèrent les tours de garde, chacun prenant à tour de rôle le poste pour surveiller la chaussée et les marais voisins, tandis que Lukai préparait un modeste repas de poissons frais. Le marais semblait paisible, silencieux, presque trop silencieux, comme si la nature elle-même observait les voyageurs dans l’attente de voir quel destin ils allaient choisir. La nuit s’étira, tranquille, et rien ne perturba leur sommeil à tour de rôle, si ce n’est le bruissement lointain des roseaux et le souffle humide du vent sur l’eau stagnante.
Sous les Cieux Brumeux des Marais
L’aube suivante s’éleva lentement sur les terres noyées de brume, comme si le monde lui-même hésitait à sortir du sommeil. Une lueur pâle filtrait à travers les nuées basses, teintant d’argent les mares immobiles et les herbes hautes qui frémissaient sous une brise humide. Les voyageurs reprirent la route dans un silence paisible, leurs pas résonnant doucement sur la vieille chaussée de pierre qui serpentait au milieu des marécages. Gredin, fidèle à sa promesse tacite et à son étrange contrat de service, avançait d’un pas régulier, son long visage obstiné tourné vers l’horizon, comme si rien au monde ne pouvait altérer son rythme méticuleux. Jeunesse, encore un peu pâle mais désormais éveillée et vive, chevauchait près d’Alyssëa tandis que le Félorn trottinait non loin, ses grandes oreilles oscillant au rythme de sa marche. Et ainsi, durant la matinée, rien ne troubla leur progression. Mais lorsque le soleil atteignit le zénith et que la lumière devint plus dure, un phénomène déjà connu et redouté surgit de nouveau. Au début de l’après-midi, l’air lui-même sembla frissonner. Un long frémissement parcourut le ciel comme une toile trop tendue que l’on viendrait de fendre. Là-haut, suspendue entre deux nappes de nuages, apparut la déchirure mince, tremblante, et d’un jaune presque douloureux à regarder. Elle vibrait doucement, tel un éclat de soleil captif, et pendant quelques secondes nul ne parla. Puis, du nord-est, par-delà les roseaux et les nappes d’eau sombre, s’élevèrent des cris. Des cris de canard. Ou du moins quelque chose qui y ressemblait. Quelques minutes plus tard, alors que le phénomène céleste se dissipait comme une plaie qui se referme, Kless leva soudain la main.
— « Là… à l’est. »
À environ quatre-vingts mètres de la chaussée, au milieu d’une nappe de boue sombre et de roseaux tordus, se tenait une créature étrange. Elle ressemblait vaguement à une autruche. Mais une autruche grotesquement façonnée par un esprit distrait : son corps était trop rond, son cou trop souple, et surtout elle possédait trois pattes. La bête poussait de petits cris rauques et agitait son long bec dans tous les sens, visiblement agitée. Gredin jeta un regard distrait vers elle.
— « Une zyglute », déclara Jeunesse répétant les soi-disant dires de Gredin
— « Créature parfaitement inoffensive… mais stupide comme un caillou. »
La Bête Embourbée
Les voyageurs échangèrent un regard curieux.
— « Félorn, pourrais-tu aller voir ? » demanda Alyssëa.
La petite créature sylvestre bondit hors de la chaussée et disparut dans les roseaux avec l’agilité d’un écureuil. Il revint quelques minutes plus tard, les moustaches couvertes de boue.
— « Sa patte est coincée dans une liane », expliqua-t-il en reprenant son souffle.
— « Elle tire dessus mais plus elle bouge plus elle s’enfonce. »
Kless regarda Lukai. Lukai regarda Kless. Et sans dire un mot de plus, les deux hommes quittèrent la route.
— « Ce serait plus sage de continuer, »lança le Felorn derrière eux.
— « Les marais sont pleins de pièges… et les héros finissent souvent noyés. »
Mais les deux compagnons avaient déjà atteint la créature. La zyglute s’agita violemment en les voyant approcher, poussant des cris indignés et frappant la boue de ses pattes libres. Kless s’agenouilla et plongea les mains dans la vase froide, tâtonnant jusqu’à sentir la liane noueuse qui enserrait la patte. La boue aspirait ses bras jusqu’aux coudes.
— « Je l’ai ! » grogna-t-il.
Avec un effort bref et brutal, il tira. La liane céda. Pendant une seconde, la créature resta immobile. Puis soudain elle bondit. Libre. La zyglute se mit à courir autour des deux hommes avec une énergie délirante, ses trois pattes frappant la boue dans un rythme désordonné tandis qu’elle poussait des cris de joie absurdes. Elle fit trois cercles, quatre peut-être. Puis, sans prévenir, elle s’élança dans les roseaux et disparut dans les marais. Kless et Lukai revinrent sur la chaussée, couverts de boue. Le Félorn haussa les épaules.
— « Une perte de temps admirablement héroïque. »
Mais les voyageurs reprirent la route. Et peu à peu le souvenir de la créature se dissipa dans la monotonie du paysage. Le soir venu, ils dressèrent leur camp sur une langue de terre ferme. Les torches furent allumées, les couvertures déroulées, et les tours de garde répartis. La nuit s’écoula paisiblement jusqu’au dernier tour. Kless, veillant près du feu mourant, entendit soudain un bruissement dans l’obscurité. Quelque chose approchait. Il se leva, la main sur la garde de son arme. Puis la créature surgit hors des ombres. La zyglute. Elle trottina jusqu’à lui avec une assurance étonnante… puis, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, glissa sa longue tête sous son bras et resta là, immobile. Kless resta figé.
— « …Par tous les saints… »
Au matin, lorsque les autres se réveillèrent, ils découvrirent la scène. Et ainsi, sans débat ni cérémonie, un nouveau membre rejoignit la compagnie. Durant le jour qui suivit, la zyglute se révéla étonnamment utile. Elle semblait se nourrir presque exclusivement de plantes, broutant les herbes des marais avec un enthousiasme vorace. Mais lorsqu’il s’agissait de pêcher… Elle se révélait redoutable. D’un coup de bec précis, elle attrapait les poissons dans les mares peu profondes et les déposait fièrement devant le Félorn. Celui-ci hochait la tête d’un air satisfait.
— « Je vous l’avais bien dit qu’il fallait l’aider », déclara-t-il.
Un mensonge si évident que même la zyglute semblait le comprendre.,La créature développa aussi une étrange obsession : porter un sac. Elle tirait obstinément sur les bagages avec son bec jusqu’à ce qu’on lui confie un paquet exactement comme Gredin. Vers le milieu de la journée, alors que la route semblait enfin sortir des pires marécages, le phénomène revint. Mais cette fois, le ciel ne se fendit pas d’or. La fissure s’ouvrit dans un violet profond, comme si l’espace lui-même avait été entaillé par une lame d’ombre. Alyssëa murmura doucement :
— « Préparez-vous… »
La déchirure grandissait. L’air vibrait. Et chacun d’eux comprit, avec cette certitude froide qui précède les catastrophes, que leur voyage allait s’interrompre brutalement. Car bientôt, très bientôt… Ils allaient être transportés dans un autre monde.
La Barque dans la Nuit Mourante
La barque glissait loin des quais corrompus, fendant une mer sombre que seule la pâle lueur des étoiles consentait à révéler. Le silence, d’abord fragile, finit par s’imposer, rompu seulement par le souffle court de Kless. Lukai s’agenouilla près de lui, ses mains déjà rougies cherchant la plaie à la hanche. Lorsqu’il écarta le tissu, son visage se ferma.
— « Par les marées… c’est profond. »
La coupure était vilaine, large et mal placée, et chaque mouvement arrachait à Kless un grognement sourd. Avec des bandes improvisées et une pression patiente, Lukai parvint à juguler le flot de sang, mais son regard resta grave.
— « Il nous faut un médecin. Et vite. »
C’est alors qu’il prit sa décision : mettre le cap sur Lipszin, comptoir isolé du nord kamerloque, à quelques heures de navigation seulement. Plankar, sans discuter, inclina la tête et força la cadence, les rames grinçant comme de vieux os. Ils atteignirent Lipszin une heure avant l’aube, lorsque le ciel n’est encore qu’une cendre pâle au-dessus de la mer. Le port n’était qu’un chapelet de pontons grossiers et de maisons basses battues par le vent. Sur le quai, Lukai conclut un accord avec Plankar.
— « Retrouvons-nous ici, quand mon ami pourra marcher. Tu nous mèneras à Muringhen. Le trafiquant acquiesça d’un signe bref.
— « Descendez à l’auberge. J’ai des affaires à régler. Je viendrai vous trouver. »
Ils le regardèrent s’éloigner dans la pénombre des ruelles salées, ignorant qu’ils venaient de le voir pour la dernière fois.
Les Jours Lents de la Guérison
L’auberge était simple, presque nue, mais propre. On y fit venir un médecin au visage tanné par les vents du large. Après avoir examiné la blessure, il posa des onguents âcres et un bandage serré.
— « Il vivra. Mais il ne marchera pas avant quelques jours. »
Ainsi commencèrent six journées suspendues, rythmées par le ressac et l’odeur du poisson séché. Kless demeura alité, oscillant entre sommeil lourd et réveils douloureux. Alyssëa, elle, interrogea marins et marchands sur l’île de Muringhen, mais ne récolta que silences, signes de croix et récits contradictoires. Quant à Lukai, il refusa de voir leurs économies fondre. Chaque matin, il prenait une ligne et partait vers les rochers gris qui gardaient la baie. Là, face à la mer vaste et indifférente, il pêchait des heures durant, rapportant de quoi nourrir le trio. C’est au troisième jour que le destin prit la forme d’un vieil homme à la barbe mêlée d’embruns : Roger, pêcheur de ces eaux froides, dont la barque semblait aussi ancienne que ses rides. Ils parlèrent d’abord de prises et de courants, puis, peu à peu, de l’île. Roger resta silencieux un long moment, les yeux perdus vers l’horizon.
— « Muringhen… Peu y vont. Moins en reviennent. »
Lukai ne détourna pas le regard.
— « Peux-tu nous y mener ? »
Le vieil homme soupira, comme s’il pesait le prix non seulement en pièces, mais en nuits d’insomnie.
— « Pour une forte somme… oui. Je connais les eaux. »
Lorsque Lukai rentra à l’auberge ce soir-là, le vent portait une odeur de tempête lointaine, et dans ses yeux brillait cette certitude étrange qui précède les décisions irréversibles. La route vers Muringhen n’était plus un rêve ni une rumeur : elle devenait un pacte.
Le Départ sous la Voûte Sans Lune
La nuit du vingt-sixième jour du Dragon était épaisse et sans étoiles, comme si le ciel lui-même retenait son souffle devant ce qui allait suivre. Dans la chambre étroite de l’auberge, Kless se leva enfin sans vaciller ; la douleur demeurait, sourde et tenace, mais ses jambes répondaient de nouveau. Sans bruit, les trois compagnons quittèrent leur logis et gagnèrent le quai où Roger les attendait déjà, silhouette sombre adossée à sa barque. Une lanterne oscillait à la proue, projetant sur l’eau des reflets tremblants. Le vieux pêcheur parla d’une voix basse, ferme comme un nœud marin.
— « Je vous dépose à l’aube. Je ne reste pas. Au soir, je reviens. S’il n’y a personne… une dernière fois le lendemain. Pas plus. »
Alyssëa hocha la tête.
— « Cela suffira. »
Sans autre parole, ils embarquèrent, et la barque glissa vers le large, avalée peu à peu par la nuit salée. À l’aube du vingt-septième jour, la mer prit une teinte d’acier, et l’air devint plus froid, comme si l’île elle-même soufflait sur les flots pour éloigner les vivants. Bientôt, le courant du Scramouilleux se manifesta : une dérive perfide, invisible à l’œil, mais qui tirait la barque vers des récifs dissimulés. Roger, concentré, guida son embarcation avec une précision presque instinctive, ses gestes courts et sûrs.
— « Restez assis et priez ce que vous voulez, » lança-t-il entre deux coups de rame.
La lutte dura de longues minutes où chaque clapotis semblait annoncer la fin, puis soudain la mer se calma, comme si elle avait relâché sa prise. Devant eux apparut la plage : étroite, pâle, entièrement déserte. Roger fit échouer doucement la barque, puis tira celle des voyageurs derrière la sienne.
— « Au soir, ici même. »
Sans attendre de réponse, il repartit, sa silhouette rapetissant jusqu’à n’être plus qu’un point sur la mer grise.
La Plage des Vestiges
Le silence qui suivit fut total, presque pesant. L’île n’offrait ni cri d’oiseau ni bruissement d’insecte, seulement le souffle régulier des vagues. Les voyageurs inspectèrent les lieux. Trois épaves de petites barques gisaient plus loin, leurs coques fendues blanchies par les années, comme des os oubliés. Le bois, toutefois, restait sec une ressource précieuse. Lukai, méthodique, passa de longues minutes à dissimuler leur embarcation, la couvrant de planches arrachées aux épaves et de débris de cordage.
— « Si quelqu’un passe au large, il ne verra rien, » murmura-t-il en reculant pour juger son ouvrage.
Pendant ce temps, Alyssëa parcourait la grève, attentive au moindre détail. La plage était ceinte d’une falaise abrupte, mais non infranchissable. À son extrémité, un éboulement ancien formait une pente irrégulière de pierres et de terre tassée. Elle appela ses compagnons d’un geste.
— « Par ici. Avec prudence, nous pouvons atteindre le plateau. »
Ils entreprirent la montée, pas à pas, s’aidant des rochers et des racines noueuses qui perçaient la terre. Le vent, plus fort en hauteur, soufflait un murmure continu, comme une voix trop lointaine pour être comprise. Lorsqu’enfin ils posèrent le pied sur le plateau supérieur, un paysage austère s’ouvrit devant eux : étendues d’herbes rases, roches sombres et, au loin, se découpant contre le ciel clair du matin, la silhouette de la tour. Elle se dressait, mince et haute, quarante mètres de pierre nue, sans porte ni fenêtre visible une lance pétrifiée plantée dans le cœur de l’île. Kless plissa les yeux.
— « Voilà donc ce qui a coûté tant de vies. »
Alyssëa répondit à mi-voix :
— « Ou ce qui en réclame encore. »
Et, dans le vent salé qui balayait le plateau désert, les trois voyageurs commencèrent à marcher vers la tour de Muringhen, ignorant encore si le soir les verrait repartir… ou rejoindre les ombres de ceux qui les avaient précédés.
Le Sentier des Ortironces
Le plateau, vu de loin, semblait presque lisse ; mais à mesure qu’ils avançaient, les voyageurs découvrirent un dédale de roches dressées et de fourrés serrés, comme si l’île elle-même cherchait à dissimuler ses secrets. Ils suivirent ce qui ressemblait à un ancien sentier, à peine visible entre les pierres. Des buissons épineux s’y agrippaient, leurs tiges sombres hérissées de dards. Kless s’arrêta, plissa les yeux et frôla une branche du revers de la main.
— « Des ortironces… Prenez garde. Leur venin brûle longtemps. »
Les ronces semblaient presque vivantes, retenant leurs manteaux, griffant leurs bottes, et chaque pas exigeait prudence et patience. Le vent portait une odeur âcre, mélange de sel et de sève blessée. Après quelques minutes d’une marche lente et silencieuse, la végétation s’écarta soudain. La tour se dressait devant eux dans toute sa sévérité : un carré massif d’environ neuf mètres de côté, dont les murs lisses montaient droit vers le ciel, jusqu’à atteindre près de quarante mètres. Aucune porte. Aucune fenêtre. Seulement, tout en haut, à trente-huit mètres, une étroite meurtrière large d’à peine trente centimètres, sombre comme une blessure dans la pierre. Lukai leva la tête, la main en visière.
— « Même un enfant n’y passerait pas… »
Alyssëa, déjà concentrée, murmura les syllabes d’un ancien enchantement. Une lueur subtile passa dans ses yeux, et l’air autour de la tour sembla vibrer. Elle resta immobile un long moment, puis souffla, presque avec respect.
— « Elle est saturée de magie… plusieurs enchantements, anciens et puissants. »
Elle posa la main sur la pierre froide.
— « Du Deuxième Âge. Une époque où les sortilèges défiaient la raison. »
Un silence solennel s’installa, comme si même le vent hésitait à troubler ce lieu hors du temps.
La Côte Cachée
Ne trouvant aucune entrée visible, les voyageurs contournèrent la tour vers l’ouest, là où la falaise tombait à pic vers la mer. Arrivés au bord, ils découvrirent un spectacle inattendu : au large, une chaîne de brisants formait une barrière naturelle, brisant les vagues avant qu’elles n’atteignent la roche. Derrière ce rempart d’écume s’étendait, quinze mètres plus bas, une crique étroite et protégée. Deux grandes mares s’y trouvaient, calmes comme des miroirs sombres. Dans la plus septentrionale, des oiseaux marins plongeaient régulièrement.
— « De la vie, donc… » murmura Alyssëa. « Là où il y a de la vie, il y a parfois un passage. »
Un peu plus au nord, ils aperçurent l’endroit où la falaise s’était autrefois effondrée, formant une pente irrégulière qui semblait offrir un accès possible vers la crique. Avant de tenter la descente, leur attention fut attirée par une avancée rocheuse plus loin sur la côte nord : un surplomb. Kless observa longuement l’endroit.
— « Si quelque chose se cache sur cette île… je parierais sur ce genre d’endroit. »
Lukai acquiesça, déjà prêt à reprendre la marche.
— « Allons voir. La crique ne s’envolera pas. »
Ainsi, laissant derrière eux la tour muette et les brisants écumants, les trois compagnons prirent la direction du nord, vers l’ombre du surplomb. Le surplomb qu’ils avaient aperçu depuis la tour s’atteignait par une courte mais rude escalade. La roche, rugueuse et tiède sous le soleil d’été, offrait juste assez de prises pour des mains patientes. Lorsqu’ils hissèrent enfin leurs corps sur ce plateau haut d’environ six mètres, ils découvrirent un refuge inattendu : au centre, une mare d’eau douce, claire comme du verre poli, entourée de buissons trapus aux feuilles épaisses des clopinettes, dont les baies, bien que modestes, pouvaient nourrir un voyageur attentif.
La Descente vers la Crique
Ils revinrent sur leurs pas et gagnèrent l’endroit où la falaise s’était effondrée. À l’aide de deux cordes solidement fixées aux rochers, ils descendirent prudemment, leurs bottes cherchant chaque appui dans la pierre friable. La descente se fit sans encombre, et, par prudence, ils laissèrent les cordes en place un fil discret reliant le monde d’en haut à celui d’en bas. L’air y était plus humide, chargé de l’odeur des algues et du sel. La première mare, celle où plongeaient les oiseaux, était peu profonde et tapissée d’algues verdâtres qui ondulaient comme une chevelure sous l’eau. Entre les filaments, ils aperçurent de petits crabes étranges, qui avançaient en pivotant sur eux-mêmes, dessinant des cercles maladroits sur le fond sableux. Kless fronça les sourcils.
— « Je n’ai jamais vu de créatures marcher ainsi… »
Ils poursuivirent vers la seconde mare, plus au sud. Celle-ci était vaste et sombre, entourée de rochers couverts de moules épaisses. Mais en y regardant mieux, ils distinguèrent des zones où les coquillages avaient été arrachés non par la mer, mais par des mains griffues, dont les traces restaient gravées dans la roche humide. Un silence inquiet s’installa. Lukai recula d’un pas.
— « Quelque chose se nourrit ici… et ce n’est pas un oiseau. »
Sans discuter davantage, ils s’écartèrent prudemment, laissant la mare à ses secrets. En longeant la base de la falaise, presque à l’ombre de la tour, ils aperçurent enfin ce que leurs cœurs espéraient sans oser y croire : une ouverture étroite, dissimulée entre deux pans de roche. Lukai alluma une torche, dont la flamme jeta des reflets dansants sur la pierre humide. L’entrée mesurait à peine un mètre de large pour un mètre cinquante de haut. Il fallut se pencher pour y pénétrer, la tête presque contre la voûte.
— « Voilà qui ressemble davantage à une invitation… ou à un piège, » murmura Kless.
Lukai s’avança le premier, la torche tendue devant lui. Après cinq mètres, le passage se resserra encore, se transformant en un boyau d’environ quatre-vingts centimètres de diamètre. Il s’arrêta, jaugeant l’étroitesse du conduit.
— « Il faudra ramper. Un par un. »
Derrière lui, Alysséa prit une lente inspiration.
— « Alors c’est ici que commence vraiment le cœur de l’île. »
Et devant eux, dans la pénombre étouffante du boyau, s’étendait un chemin où seuls les plus déterminés acceptent d’avancer là où chaque respiration résonne comme un serment, et où l’ombre semble écouter.
La Chambre sous la Pierre
Lukai s’engagea le premier dans le boyau, la torche d’Alyssëa projetant devant lui une lumière tremblante qui semblait lutter contre l’obscurité compacte. La roche froide frottait contre ses épaules et ses genoux, chaque mouvement résonnant comme un soupir dans le ventre de l’île. Après une dizaine de mètres d’un rampement éprouvant, le passage s’élargit soudain et il put se redresser. Il se trouvait dans une salle naturelle, presque parfaitement circulaire, d’environ quatre mètres de diamètre et à peine deux mètres de hauteur. L’air y était lourd, chargé d’une odeur minérale et humide. Il n’y avait aucune issue visible, si ce n’est une lourde grille de fer, scellée profondément dans la roche, dont les barreaux sombres semblaient avoir défié les siècles.
— « Venez, le passage est sûr, » murmura-t-il en se tournant vers l’ouverture.
Bientôt Alysséa émergea à son tour, suivie de Kless, qui se redressa aussitôt, lame tirée, scrutant les ombres comme un fauve sur le qui-vive. Alyssëa leva la torche, et la flamme révéla au-delà de la grille une seconde salle, identique à la première, creusée avec la même précision étrange. Et, tout au fond, à l’autre extrémité, se dressait une seconde grille, semblable à la première, comme si ces chambres formaient une succession de cages minérales. Kless resta au centre de la pièce, immobile, l’épée basse mais prête.
— « Un lieu qui enferme plus qu’il n’accueille… »
Lukai s’avança lentement vers la grille, attiré malgré lui par l’obscurité de la salle suivante. La lumière de la torche glissa entre les barreaux, révélant seulement des formes indistinctes. Puis, sans avertissement, l’ombre bondit. Un choc sec retentit : un bec crochu, dur comme la pierre, heurta les barreaux dans une tentative brutale d’atteindre Lukai. Il recula d’un pas, le cœur battant, tandis que la torche dévoilait la créature. Elle ressemblait à un gigantesque vautour près de trente-cinq kilos de chair nerveuse mais son plumage était presque invisible, recouvert d’une huile noirâtre et poisseuse qui luisait faiblement à la lumière, comme si l’ombre elle-même s’était faite substance. Ses yeux, pâles et sans chaleur, fixaient les voyageurs avec une faim primitive.
— « Par les vents… qu’est-ce que c’est que ça ? » souffla Alyssëa.
Sans attendre, elle banda son arc. Kless, s’approchant à son tour, maintenait la créature à distance par sa simple présence. Deux flèches sifflèrent entre les barreaux, puis une troisième, atteignant la bête au flanc et à l’aile. Un cri rauque, presque humain, résonna dans la cavité. La créature chancela, mais ne tomba pas. Elle battit lourdement des ailes, éclaboussant la pierre de gouttelettes sombres, puis se replia en arrière, glissant dans l’obscurité de la seconde salle. En quelques instants, il ne resta plus que le silence… et l’écho lointain de griffes sur la roche.
Le Travail de la Pierre et de la Volonté
La grille, massive et scellée dans la roche depuis des âges oubliés, semblait se moquer de toute tentative humaine. Pourtant, Lukai n’était pas homme à renoncer devant l’obstacle. Il choisit une pierre lourde, à la surface rugueuse, qu’il transforma en marteau improvisé, et ficha un piton dans l’interstice entre la roche et le métal, comme un burin de fortune. Chaque coup résonnait dans la cavité avec un grondement sourd, soulevant une poussière âcre et faisant vibrer les barreaux. Le travail fut long, harassant. La sueur coulait sur son front, ses bras tremblaient, et plusieurs fois la pierre lui échappa presque des mains.
— « Encore un peu… » souffla-t-il, haletant.
Enfin, un craquement sec répondit à ses efforts. Un premier barreau céda, puis un second. Avec l’aide de Kless, qui força de toute sa puissance, le métal plia lentement, grinçant comme une plainte ancienne. L’ouverture restait étroite, mais suffisante pour qu’un homme déterminé puisse s’y glisser. Kless leva la torche, sa flamme dansante projetant des ombres immenses sur la pierre humide. Alyssëa encocha une flèche, l’arc tendu, ses yeux scrutant l’obscurité derrière la grille déformée. Lukai, lui, avança le premier, l’épée tenue devant lui, chaque muscle prêt à répondre au moindre mouvement. Il se contorsionna entre les barreaux tordus, la roche raclant son manteau. À peine la moitié de son corps avait-elle franchi l’ouverture que l’ombre se mit en mouvement.
Le Cri Étouffé des Ténèbres
L’oiseau surgit comme une tempête noire. Alyssëa décocha dans l’instant, mais la flèche, déviée par l’obscurité mouvante, passa à quelques pouces de la créature. Dans le même souffle, Lukai, pris dans l’élan du danger, planta son épée droite devant lui. La créature s’empala sur la lame, son poids faisant vaciller Lukai d’un pas. Un cri rauque, étranglé, résonna dans la salle puis le corps se déforma, comme si la matière elle-même refusait de rester solide. Une fumée épaisse et nauséabonde jaillit, enveloppant la torche d’un voile sombre. Quand elle se dissipa, il ne restait rien de la créature… rien, sinon un tas d’excréments mêlés de plumes huileuses, dérisoire vestige de ce qui, un instant plus tôt, semblait une incarnation du cauchemar. Kless fronça les sourcils.
— « Une chose née de la magie… ou de la peur. »
Alyssëa baissa lentement son arc, le visage grave.
— « Et donc peut-être pas la seule. »
Au-delà de la grille franchie, la salle se révélait identique à la première, comme si la tour avait été bâtie selon un plan immuable, répétant les mêmes formes à l’infini. Derrière elle s’étendait un couloir étroit, dont le sol semblait légèrement incliné, disparaissant rapidement dans une obscurité si dense que la lumière de la torche n’en mordait que les premiers pas. Un souffle d’air froid en émanait, porteur d’une odeur de pierre ancienne et d’un silence profond, presque vivant. Lukai essuya sa lame, puis regarda ses compagnons.
— « Nous avons franchi le seuil… »
Kless hocha la tête, la torche levée comme un défi.
— « Alors allons voir ce que la tour garde encore en son cœur. »
La fatigue pesait sur les épaules des voyageurs comme une chape invisible, alourdissant chaque geste et rendant plus âpre encore la morsure du froid souterrain. Pourtant, Lukai ne se permit ni repos ni hésitation. Devant la seconde grille, il reprit sa méthode, pierre en main, piton serré entre ses doigts engourdis. Les coups résonnèrent à nouveau, moins assurés mais tout aussi déterminés, et l’écho semblait répondre depuis les profondeurs de la tour, comme si la pierre elle-même observait leur intrusion. Après de longues minutes d’efforts, le métal céda dans un grincement sinistre. Les barreaux, ployés sous la force conjuguée de Lukai et de Kless, ouvrirent un passage suffisant.
— « Chaque porte que nous forçons nous rapproche du cœur… ou du piège, » murmura Alyssëa.
Sans répondre, ils s’engagèrent dans le couloir qui suivait.
La Salle du Puits Silencieux
Le passage, long d’une dizaine de mètres, déboucha sur une salle carrée d’environ sept mètres de côté. Ses murs, parfaitement lisses, semblaient avoir été polis par des mains patientes ou par une magie ancienne, et aucun meuble, aucune trace, n’en rompait la nudité. Mais au plafond, à huit mètres de hauteur, s’ouvrait un cercle noir, large d’un mètre et demi : un puits inversé, menant vers l’étage supérieur, plongé dans une obscurité impénétrable. Alyssëa leva les mains, murmurant quelques mots anciens. Une sphère de lumière naquit au bout de ses doigts et s’éleva doucement jusqu’à la margelle, diffusant une clarté pâle dans l’ouverture.
— « Voilà qui nous évitera de grimper à l’aveugle, » dit-elle avec un sourire fatigué.
Kless sortit son grappin. Après plusieurs essais, le crochet trouva enfin prise dans la pierre, et il tira dessus avec prudence, testant sa solidité.
— « Tenez la corde, » lança-t-il avant de commencer l’ascension.
Arrivé au niveau de la margelle, Kless passa une main prudente sur le rebord, puis se hissa avec souplesse. La sphère lumineuse révéla une pièce semblable à celle du dessous : mêmes dimensions, mêmes murs nus mais, dans un angle, un escalier en colimaçon montait vers les hauteurs de la tour. Il n’eut que le temps de prendre une inspiration. Car, à quelques pas de lui, immobile comme une ombre prête à bondir, se tenait une créature monstrueuse : une araignée gigantesque, au corps large d’un mètre, dont les pattes, déployées, s’étendaient sur deux mètres supplémentaires. Ses yeux multiples reflétaient la lumière en éclats froids. Kless roula instinctivement sur le côté, échappant de peu à la première attaque. Il se releva dans le même mouvement, lame au clair. Le combat fut bref, mais d’une violence fulgurante. La bête claqua ses mandibules, ses pattes frappant la pierre dans un martèlement sec, mais Kless trouva l’ouverture et porta un coup net, précis. L’araignée s’effondra. Comme la créature ailée plus tôt, elle ne laissa derrière elle qu’un éclair de fumée sombre, dissipé en un instant, et un amas de toile d’araignée flasque étalé sur le sol. Kless resta immobile une seconde, la respiration courte.
— « Encore une illusion faite chair… ou une chair faite illusion. »
L’Ascension se Poursuit
Au même moment, Lukai passa la tête par l’ouverture, attiré par le fracas du combat.
— « Par les flots… qu’était-ce ? »
— « Rien qui respire encore, » répondit Kless en essuyant sa lame.
Avec son aide, Lukai se hissa dans la salle, puis ils tendirent la corde pour Alyssëa. Réunis dans cette nouvelle pièce, ils levèrent les yeux vers l’escalier en colimaçon qui s’enfonçait vers les étages supérieurs, promesse de secrets plus anciens encore. Le silence retomba, épais, presque solennel.
— « La tour nous teste, » murmura Alyssëa.
— « Alors continuons de lui répondre, » dit Lukai.
Et, après un dernier regard vers le puits par lequel ils étaient venus, ils tournèrent leurs pas vers l’escalier qui montait, prêts à affronter ce que la hauteur leur réservait. L’escalier en colimaçon s’élevait comme la vrille d’une vieille racine pétrifiée, et chaque pas résonnait d’un écho sourd, pareil au battement lointain d’un cœur oublié. L’air se faisait plus sec, chargé d’une poussière fine qui s’accrochait aux lanternes. Ils atteignirent enfin un palier étroit où se dressait une porte, lourde et muette, bardée de ferrures sombres dont le métal semblait boire la lumière. Lukai passa une main lasse sur le bois.
— « Une serrure… comme si ce lieu refusait d’être quitté. »
Kless, appuyé contre la paroi, esquissa un sourire fatigué.
— « Ou bien il attend simplement de voir qui aura le dernier mot. »
Sans répondre, Lukai sortit ses outils. Le cliquetis discret du métal contre le mécanisme résonna dans le silence épais, puis un déclic net fendit l’air comme un soupir libéré. La porte céda.
La Salle des Veilleurs Déchus
Au-delà, la pièce reprenait la même géométrie austère que celles qu’ils avaient traversées : murs lisses, angles sévères, et au centre, l’ombre d’un nouvel escalier montant encore vers l’inconnu. Mais ils n’étaient pas seuls. Trois silhouettes immobiles, aux membres raides et aux visages figés dans une pâleur de cire, se tenaient là, comme si elles avaient attendu des siècles ce moment précis. Puis un souffle rauque brisa le silence. Les corps s’animèrent. Sans un mot, les voyageurs reculèrent jusqu’au seuil, transformant l’encadrement de la porte en étroit passage de bataille.
— « Un à la fois, » murmura Alyssëa, sa voix basse mais ferme. « Que la pierre elle-même nous protège. »
Lukai fut le premier à s’avancer. Son épée décrivit un arc bref, précis, et l’acier rencontra la chair morte avec un bruit sourd. Le combat fut bref mais coûteux : ses gestes manquaient de vigueur, et son souffle se fit court. Le premier zombie s’effondra, inerte, mais Lukai posa un genou à terre, le visage tiré. Kless posa une main sur son épaule.
— « Repose-toi. Tu as déjà ouvert le chemin. Laisse-moi garder le passage. »
Il s’avança alors, ses mouvements plus larges, presque dansants malgré la gravité de l’instant. Les deux créatures restantes s’abattirent sous ses coups, l’une après l’autre, dans un silence redevenu pesant. Quand tout fut fini, seule la respiration du groupe troublait l’air immobile. Ils prirent quelques instants pour reprendre leurs forces, puis gravirent l’escalier suivant, plus lentement, comme si chaque marche pesait davantage que la précédente. Au sommet, une nouvelle porte les attendait. Fermée.
Le Seuil aux Os Murmurants
Lorsque la serrure céda sous les doigts experts de Lukai, il n’ouvrit pas d’emblée, comme s’il pressentait que la pièce au-delà retenait encore quelque piège de pierre et de silence. Il entrebâilla seulement la porte, laissant passer un mince filet de lumière. Son regard glissa à l’intérieur. La salle était la sœur jumelle des précédentes : murs nus, escalier en colimaçon, vide presque parfait sauf pour trois formes pâles qui, à peine effleurées par la clarté, s’animèrent dans un cliquetis sec d’os contre os. Lukai referma aussitôt.
— « Des squelettes… et je crains que nos bras n’aient plus la vigueur d’un nouveau combat. »
Alyssëa acquiesça, la fatigue assombrissant ses traits.
— « Alors combattons autrement. »
Après un bref silence, Lukai se mit à l’œuvre. Il attacha une corde solide à la poignée, puis entrouvrit la porte en se tenant dans l’escalier, prêt à tirer avec force pour la claquer. L’idée était simple : surprendre l’un des gardiens d’os et le précipiter dans la spirale de pierre. Mais les créatures ne franchirent pas le seuil. Elles se contentèrent d’avancer jusqu’à la limite invisible de la pièce, comme si un lien ancien les retenait prisonnières de ce carré de pierre. Lukai referma doucement, pensif.
— « Elles sont liées à ce lieu… alors il faut les en arracher. »
Avec une seconde corde, il façonna un collet qu’il disposa avec soin au ras du seuil, invisible dans l’ombre. Kless se plaça derrière lui, prêt à tirer, tandis qu’Alyssëa maintenait une lueur stable, une torche à la main. La porte s’ouvrit. Le premier squelette s’avança, grinçant, et posa le pied dans l’encadrement. Au même instant, Kless tira violemment, la porte claqua avec fracas, et Lukai resserra le nœud autour des chevilles blanchies. Le corps d’os fut happé en arrière, traîné dans l’escalier et à peine eut-il franchi le seuil qu’il se dissipa dans un nuage gris, ne laissant qu’un tas d’ossements inertes sur la pierre. Un silence incrédule suivit.
— « Voilà une victoire sans lame, » murmura Alyssëa.
Encouragés, ils répétèrent la manœuvre, et l’un après l’autre les deux derniers gardiens subirent le même sort, s’évanouissant hors de leur domaine comme des ombres privées de nuit. La salle redevint muette, presque paisible, comme si rien n’y avait jamais remué. Les voyageurs franchirent le seuil, leurs pas plus assurés malgré la lassitude, et gagnèrent l’escalier suivant. La spirale les porta encore plus haut, chaque marche semblant compter leurs respirations, jusqu’à ce qu’ils atteignent un nouveau palier. Là, fidèle à la logique obstinée de la tour, une autre porte les attendait, close et impassible.
Le Repos sous la Pierre Muette
Las jusqu’aux os, les voyageurs comprirent qu’aucune victoire ne se remporte lorsque le souffle manque et que la main tremble. Ils retournèrent donc dans la salle précédente, dont la nudité austère leur offrit un refuge précaire. Là, ils dressèrent un camp de fortune : quelques manteaux roulés, la torche fichée entre deux pierres, et le silence pour seule couverture. Kless s’assit le dos contre le mur, laissant enfin retomber la tension qui raidissait ses épaules depuis trop d’heures. Lukai, après avoir vérifié leurs accès, s’allongea sans cérémonie, le regard encore accroché aux ombres du plafond. Alyssëa, elle, demeura éveillée.
— « Nous manquerons le rendez-vous avec Roger… » murmura Lukai d’une voix voilée par la fatigue.
— « S’il est fidèle à sa parole, il reviendra à l’aube, » répondit doucement Alyssëa. « Et s’il ne revient pas… alors nous aurons d’autres épreuves à franchir. »
Les heures passèrent sans mesure, lentes comme une eau souterraine. Quand enfin le repos eut rendu un peu de vigueur aux deux compagnons, ils se relevèrent, prêts à affronter encore l’inconnu. Lukai ouvrit la porte suivante avec précaution. La pièce au-delà semblait déserte, semblable à toutes celles qu’ils avaient traversées : murs lisses, air froid, escalier en colimaçon montant vers l’obscurité. Ils entrèrent. Et ce ne fut qu’au moment où le dernier pas franchit le seuil que l’air se troubla, comme si la salle elle-même expirait une haleine noire. Deux formes naquirent du néant : des nuées d’ombre épaisses, sans visage, seulement percées de deux braises rouges et prolongées de mains vaporeuses aux griffes effilées. L’une se rua sur Kless, qui pivota aussitôt, lame déjà levée. L’autre fondit sur Alyssëa. Elle n’eut que le temps de sentir une brûlure aiguë lacérer son bras droit avant même d’apercevoir l’assaillant.
— « Alyssëa ! » cria Lukai en se jetant vers elle.
La salle se remplit d’un tumulte sourd : le choc de l’acier contre une matière sans poids, le sifflement des griffes dans l’air, la respiration haletante des vivants. Kless tenait tête à sa créature avec une précision implacable, chaque mouvement calculé pour trancher le cœur d’ombre qui semblait fuir la lumière. De l’autre côté, Lukai se plaça devant Alyssëa, repoussant l’entité qui cherchait encore à la happer.
— « Reste derrière moi ! »
— « Non… je peux encore lutter, » répondit-elle en serrant les dents, sa lueur se ravivant malgré la douleur.
Peu à peu, la clarté et la détermination eurent raison des spectres. L’un se dissipa dans un souffle rauque, l’autre se déchira comme un voile brûlé, et la salle retrouva son silence minéral.
Encore une Porte, Toujours la Montée
Essoufflés mais debout, les voyageurs échangèrent un regard où passait à la fois la fatigue et la certitude d’avoir franchi un nouveau seuil invisible. Sans un mot de plus, ils s’engagèrent dans l’escalier. Les marches semblaient plus raides, ou peut-être était-ce simplement le poids des heures qui pesait sur leurs jambes. Au sommet, fidèle à l’étrange obstination de la tour, une nouvelle porte les attendait, close et immobile, gardienne d’un mystère encore voilé. Lukai posa la main sur le bois, inspira lentement.
— « Quoi qu’il y ait derrière… nous y sommes presque, je le sens. »
Lorsque Lukai poussa la porte, elle s’ouvrit dans un souffle presque résigné, comme si la tour elle-même consentait enfin à révéler son secret. La pièce qui s’offrit à eux avait les mêmes dimensions que les précédentes, mais l’atmosphère y différait : le plafond n’était plus de pierre, mais de lourdes poutres sombres, et entre elles apparaissaient les ardoises du toit, frémissantes sous le vent nocturne. Par l’étroite meurtrière filtrait une lueur blafarde. Dehors, la nuit persistait encore, mais l’aube n’était plus qu’à deux heures de marche du ciel. Au centre de la salle reposait un lit à baldaquin. Les tentures, autrefois d’un violet profond, n’étaient plus que des voiles poussiéreux délavés par le temps. À côté, un coffre de bois simple, couvert d’une épaisse couche de poussière, semblait n’avoir pas été touché depuis des siècles.
L’Enfant des Songes
Kless et Lukai avancèrent les premiers, armes prêtes, tandis qu’Alyssëa approchait avec la torche. La flamme révéla les plis immobiles des tentures. Avec une lenteur presque cérémonielle, elle les écarta. Et tous trois s’immobilisèrent. Sous une couverture ternie reposait une fillette d’environ huit ans, les longs cheveux châtains étalés comme une ombre douce autour de son visage. Son teint était d’une pâleur presque translucide, ses traits amaigris, et pourtant une sérénité irréelle baignait ses traits. C’était elle. La petite fille de leurs rêves, celle dont les visages hantés les avaient poursuivis à Port Makkar. Alyssëa s’assit doucement au bord du lit, posant deux doigts tremblants sur le poignet frêle.
— « Elle vit… mais si faiblement… » murmura-t-elle.
Malgré leurs appels, malgré la lumière, l’enfant ne se réveilla pas. Pendant ce temps, Lukai souleva le couvercle du coffre. Le bois grinça, et un nuage de poussière s’éleva dans l’air froid. Rien. Pas un objet, pas un parchemin, pas même un fragment oublié seulement le vide, comme si le temps lui-même avait été vidé de son contenu. Il referma lentement, le regard déjà revenu vers le lit. Alyssëa ferma les yeux et laissa la magie affleurer. Une lueur subtile passa sur ses traits tandis qu’elle sondait l’aura de l’enfant. Quand elle rouvrit les paupières, la fatigue y brillait autant que l’émerveillement.
— « Elle est prisonnière d’un enchantement… un sommeil éternel. »
— « Peut-on la réveiller ? » demanda Kless, la voix grave.
— « Oui… je sens la trame du sort, la formule existe. Mais c’est une magie ancienne, d’une puissance terrible… et je n’ai plus la force de l’accomplir maintenant. »
La révélation pesa dans la pièce comme une cloche silencieuse. Ils échangèrent un regard où se mêlaient espoir et prudence. La décision s’imposa d’elle-même, simple et nécessaire. Alyssëa se reposerait ici, auprès de l’enfant, afin de rassembler l’énergie indispensable au rituel. Kless resterait à ses côtés, sentinelle immobile entre le sommeil et toute menace possible. Quant à Lukai, il redescendrait vers la plage, guettant l’horizon dans l’espoir que Roger tienne parole et revienne avec la marée du matin. Avant de quitter la pièce, il s’attarda un instant près du lit, observant le visage paisible de la fillette.
— « Nous sommes venus jusqu’ici pour toi, petite. Tiens encore un peu… »
Puis il se détourna, et ses pas s’éloignèrent dans l’escalier, tandis que derrière lui la chambre sous les ardoises retrouvait son silence un silence chargé d’attente, suspendu entre la nuit finissante et la promesse fragile de l’aube.
Le Réveil Hors du Monde
Ils émergèrent du gris rêve comme l’on sort d’une eau trop profonde, le souffle court, l’esprit encore engourdi. Des semaines, peut-être des mois, s’étaient écoulés depuis Port Makkar nul ne pouvait le dire avec certitude. Le temps, durant cette traversée étrange, s’était étiré et replié sur lui-même, ne laissant que des fragments : une houle noire, un cri de vent déchiré, et cette déchirure survenue en mer, pareille à une plaie ouverte dans le tissu du monde. Une seule vérité demeurait claire, aussi solide qu’un clou de quille : ils avaient changé de monde.
La Marinade et son Maître
Lorsqu’ils reprirent pleinement conscience, le roulis familier d’un navire les entourait. Ils se trouvaient à bord de la Marinade, une robuste caraque au bois sombre, marquée par le sel et les années. Sur le pont, un homme à la barbe poivre et sel, au regard franc et rieur, donnait des ordres d’une voix sûre.
— « Capitaine Brada, pour vous servir. Marin depuis que j’ai des dents, et encore debout, par la grâce des vents. Lança-t-il en s’approchant
Brada était un marin aguerri et chaleureux, de ceux qui inspirent confiance sans l’exiger. Il leur rappela, comme à des passagers ayant trop bu la veille, qu’ils avaient payé la traversée : douze heures draconniques depuis Tolèmme, capitale de la Sméraldie. Derrière eux, déjà lointaine, la ville disparaissait à l’horizon, ses toits clairs et ses tours verdoyantes se noyant peu à peu dans la brume marine.
— « Là où nous allons, » poursuivit Brada en montrant le sud, « ce n’est plus vraiment la Sméraldie… mais pas tout à fait autre chose non plus. »
Ils faisaient route vers Port Frater, une colonie sméraldienne établie sur les terres rudes de la Kamerlande, domaine ancestral des Kamerloques, peuples indigènes aussi fiers que méfiants.
— « Officiellement, » ajouta le capitaine en baissant la voix, « Port Frater est gouvernée par un représentant du roi. Officieusement… »
Il esquissa un sourire las.
— « Là-bas, tout se négocie. Tout. Un port, une cargaison, un jugement, parfois même une vie. Les pots-de-vin y valent plus que les lois. »
Brada leur parla aussi du Rakkit, cette drogue hallucinogène qui nourrissait la ville comme un cœur malade nourrit le corps. Une poudre ou une résine, selon les tribus, tirée de plantes et de rites anciens, originaire des Kamerloques eux-mêmes.
— « Certains disent qu’elle ouvre l’esprit, » dit-il.
— « D’autres qu’elle le brise, » répondit Alyssëa, songeuse.
Le trafic du Rakkit faisait la richesse de Port Frater, mais aussi sa damnation, et nul ne s’y frottait sans y laisser une part de son âme… ou de sa mémoire.
Les Raisons d’un Cap
Pourquoi avaient-ils choisi cette route ? La question demeurait suspendue entre eux, sans réponse nette. Était-ce le désir de découvrir une culture nouvelle, née loin des royaumes policés ? L’appel d’une terre encore sauvage, dont les cartes restaient incomplètes ? Ou la tentation de la fortune, dans un lieu où l’or changeait de mains aussi vite que le vent tourne ? Peut-être était-ce tout cela à la fois. Ou peut-être, plus simplement, leur chemin les y avait-il conduits, comme toujours. La Marinade fendait désormais les flots en direction de l’inconnu, et tandis que la Sméraldie s’effaçait derrière eux, Port Frater se dessinait déjà dans leurs pensées promesse de dangers, de secrets, et d’histoires encore à naître.
À l’Heure de la Lyre, Sous un Ciel d’Été
Ils étaient à l’heure de la Lyre, lorsque le jour dix-huit du mois du Dragon s’inclina enfin devant la nuit. L’été régnait en maître sur la mer, et le ciel, encore tiède, se teintait de pourpre et d’azur sombre tandis que les premières étoiles s’allumaient une à une, comme des feux lointains guidant les voyageurs sans nom. La Marinade glissait sur les flots avec une assurance tranquille. Dans ses cales reposaient ballots de laine et lingots de fer, marchandises venues de Sméraldie, destinées à être échangées contre le bois précieux de Kamerlande, mais aussi le cuivre et l’étain arrachés aux terres sauvages au sud.
Le capitaine Brada faisait ce trajet une à deux fois par an, et comptait demeurer quelques jours seulement à quai à Port Frater, le temps de conclure ses affaires avant que la mer ne l’appelle de nouveau.
— « Trouvez-vous un coin où vous ne gênerez pas, mes amis, » lança Brada d’une voix cordiale mais ferme. « Nous ne sommes que sept marins et un mousse, et chacun a son ouvrage quand la nuit tombe. »
L’équipage s’affairait déjà : certains ajustaient les cordages, d’autres veillaient aux voiles ou chantaient à mi-voix de vieux airs salés, rythmés par le claquement des poulies. Les voyageurs comprirent qu’ils devaient se faire discrets. Kless et Alyssëa gagnèrent l’arrière du vaisseau, où ils s’installèrent sur un tas de cordages épais, encore imprégnés de goudron et d’embruns. Là, bercés par le roulis régulier et le souffle du vent nocturne, ils s’apprêtèrent à trouver le repos.
— « Ce n’est pas un lit de Tournelune, » murmura Alyssëa avec un sourire fatigué.
— « Mais la mer a ses propres berceuses, » répondit Kless en s’allongeant, les yeux déjà mi-clos.
La Peur de l’Abîme
Lukai, en revanche, ne trouvait point la paix. La mer, vaste et obscure, éveillait en lui des craintes anciennes. Le souvenir de la déchirure, des eaux hurlantes, et des mondes brisés le hantait encore.
— « Il n’y a pas de pirates ici, » lui avait assuré le capitaine Brada plus tôt, posant une main lourde et rassurante sur son épaule. « Ces eaux sont surveillées, et la Sméraldie n’aime pas les pillards. »
Mais les paroles, aussi sincères fussent-elles, ne suffisaient point à calmer son esprit. Aussi passa-t-il une partie de la nuit à confectionner un étrange tonneau, y fixant des prises et des sangles, s’assurant qu’il pourrait s’y agripper ou s’y glisser s’il venait à tomber à l’eau. Les marins, d’abord amusés, finirent par l’observer avec un mélange d’incrédulité et de respect.
— « Celui-là, » chuchota l’un d’eux, « il survivrait même à la colère de l’Océan. »
— « Ou il l’énerve à force de méfiance, » répondit un autre en ricanant doucement.
Lukai, ignorant les murmures, acheva son ouvrage avec un soin presque rituel. Ce n’est qu’alors, l’esprit un peu plus apaisé, qu’il alla se coucher à son tour, serrant contre lui la certitude fragile d’avoir fait tout ce qui était en son pouvoir. Ainsi, sous le ciel d’été constellé d’astres, la Marinade poursuivit sa route vers Port Frater, portant dans son sillage des marchandises, des secrets… et trois voyageurs dont le destin s’apprêtait encore à changer de cap.
Les Cris Avant l’Aube
Au matin du dix-neuvième jour, alors que l’aube n’avait pas encore osé effleurer l’horizon, le sommeil des voyageurs fut déchiré par des hurlements stridents. La voix, aiguë et tremblante, était celle de Chocotte, le mousse de dix-sept ans, dont la peur résonnait comme une cloche fêlée dans le ventre du navire.
— « Un croque-note ! Un croque-note est dans la cale ! » criait-il en surgissant sur le pont, les yeux écarquillés, livide sous la lueur blafarde des lanternes.
Les marins cessèrent net leurs gestes. Certains firent le signe des anciennes superstitions marines, d’autres reculèrent d’un pas, le visage fermé. Kless et Alyssëa échangèrent un regard grave. Tous deux avaient lu et entendu chanter les vieilles légendes de la mer : le croque-note, entité née des cauchemars, s’insinuant dans les cales obscures pour dévorer les dormeurs, laissant derrière lui des corps froids et des rêves brisés. Aucun des marins ne se porta volontaire pour descendre. La cale, noire et profonde, semblait soudain un gouffre prêt à avaler les vivants.
— « Pas moi… » murmura l’un.
— « Ces choses-là, on ne les combat pas à la lame, » souffla un autre.
Sans un mot de plus, Lukai et Kless s’équipèrent. Kless ceignit sa lame, saisit une lanterne, et Lukai, le regard tendu mais résolu, se plaça à ses côtés. Pendant ce temps, Alyssëa fila vers la cabine du capitaine. Elle frappa sans détour. Brada apparut, encore marqué par le sommeil.
— « Capitaine, le mousse parle d’un croque-note. »
Brada grogna doucement.
— « Des histoires pour faire trembler les enfants. J’arrive. Et s’ils veulent descendre, qu’ils descendent. Mais les croque-notes sont des légendes… et Chocotte un couard notoire. »
Dans l’Ombre de la Cale
La lanterne de Kless traçait des cercles tremblants sur les parois humides tandis qu’ils descendaient dans la cale. L’odeur de bois mouillé, de fer et de sel y était lourde, presque étouffante. Chaque craquement du navire résonnait comme un pas invisible.
— « Reste derrière moi, » murmura Kless.
— « Je n’ai pas l’intention de courir, » répondit Lukai d’une voix basse mais ferme.
Ils fouillèrent les recoins, écartant des caisses, inspectant les ombres… jusqu’à ce qu’un bruit de griffes se fasse entendre. Ce ne fut point une horreur des cauchemars. Seulement un énorme rat, gras et luisant, surpris par la lumière. Kless n’hésita pas. Un éclair d’acier, un couinement bref et la bête s’effondra. Lorsqu’ils reparurent sur le pont, le cadavre du rat pendant au bout de la lame, les marins éclatèrent en applaudissements. Les rires fusèrent aussitôt, mêlés de moqueries.
— « Voilà donc le terrible croque-note ! »
— « Chocotte, t’as failli nous faire jeter le navire à la mer ! »
Le mousse, rouge de honte, baissa la tête. Le capitaine Brada, désormais bien éveillé, s’approcha.
— « Bon travail, » dit-il à Kless. « Jetez-moi cette vermine par-dessus bord. »
Le rat disparut dans les flots, englouti sans cérémonie.
Six Heures de Jour
Le jour se leva enfin, clair et paisible, comme si la nuit n’avait jamais porté de menace.
La mer s’étendait devant eux, calme et brillante. Il restait six heures avant d’atteindre Port Frater. Six heures de jour, de lumière… et peut-être de présages encore à venir.
Il restait trois heures avant Port Frater lorsque la voix de Chocotte, perchée dans la vigie, fendit l’air marin comme une lame.
— « Terre à bâbord ! Terre ! »
Mais ce ne fut point un cri de joie. Aussitôt, la panique se répandit sur le pont telle une vague noire. Les marins abandonnèrent leurs tâches, les regards tendus vers l’horizon, et même le visage buriné du capitaine Brada se ferma d’un pli grave.
— « Aux amarres ! Virez de bord ! » tonna-t-il.
Puis, se tournant vers les voyageurs :
— « Vous trois, restez à l’écart. Ne gênez personne. »
Le navire la Marinade gémit sous l’effort. Un courant traître, invisible mais puissant, l’entraînait vers l’ouest, aspirant la coque comme une main géante tirant vers l’abîme. Pendant près d’une heure, l’équipage lutta sans relâche. Les voiles furent réduites, les cordages tirés jusqu’au sang, les gouvernails forcés contre la volonté même de la mer.
Kless se cramponnait à un hauban, le regard fixé sur l’eau sombre. Lukai, pâle, murmurait presque malgré lui :
— « Ce n’est pas un simple courant… »
Alyssëa, silencieuse, sentait dans l’air une ancienne hostilité, comme un chant lointain étouffé sous les flots. Puis, soudain, la tension céda. Le navire se redressa, libéré de l’emprise invisible. Un cri jaillit, suivi d’applaudissements spontanés. Les marins se frappèrent les épaules, riaient nerveusement, certains tombèrent à genoux. Le capitaine Brada leva la main.
— « Bien joué, mes gars. Vous avez tenu bon. »
L’Île que l’Océan Cache
Une fois le calme revenu, Brada s’approcha des voyageurs.
— « Vous venez d’échapper à un sort que peu de navires évitent, » dit-il d’une voix grave.
— « Ce courant mène droit à l’île de Muringhen. »
Il pointa vers l’ouest, où la brume semblait plus dense.
— « Un rocher perdu en pleine mer, entouré de brisants mortels. Mais ce ne sont pas les récifs qui font trembler les marins… »
Il marqua une pause.
— « Ce sont les sirènes. »
Selon les légendes, l’île abritait la tour de Muringhen, une silhouette de pierre noire dressée contre le ciel, où nul n’était jamais entré.
— « Des aventuriers s’y sont essayés, des fous surtout, » poursuivit Brada.
— « J’en ai connu un. Flobal. Un ancien marin. Il y a dix ans, il y est allé avec des
compagnons. Tous morts… sauf lui. »
Les voyageurs retinrent leur souffle.
— « Il est revenu inconscient, la jambe gauche arrachée. Depuis, il n’a jamais remis le pied sur un navire. Il vit à Port Frater, autant que je sache… et trafique du Rakkit. »
Le reste du voyage se déroula sans heurt. La mer, comme apaisée après sa colère, s’étendait désormais paisible et dorée sous la lumière déclinante. Au début du crépuscule, Port Frater apparut enfin à l’horizon : des quais sombres, des toits serrés, et une ville dressée entre promesses de fortune et ombres de corruption.
Les voyageurs échangèrent un regard. Une nouvelle terre les attendait et avec elle, des mystères plus profonds que les flots qu’ils venaient de traverser.
Les Quais de l’Ombre
Ils débarquèrent à Port Frater au début de la nuit, lorsque le ciel, encore strié de lueurs pourpres, se refermait lentement sur la mer. Les lanternes du port jetaient une lumière huileuse sur les quais, révélant un entrelacs de bois pourri, de pierres disjointes et de visages pressés qui se détournaient trop vite. Le capitaine Brada les accompagna jusqu’à la passerelle.
— « Je reste à quai quelques jours, » leur dit-il d’un ton grave.
— « Si vous tenez à votre sommeil et à votre bourse, allez à l’auberge de la Lucarne. C’est la seule maison encore saine ici… même si elle vous coûtera cher. »
Puis il leur adressa un dernier sourire fatigué avant de retourner à son navire. Dès les premiers pas hors du port, Port Frater se révéla dans toute sa laideur fascinante.
La ville était sombre, glauque, sale, et pourtant animée d’un mouvement incessant. Des échafaudages branlants grimpaient le long des façades, comme si la cité était en travaux perpétuels, sans jamais s’achever. Des ruelles étroites suintaient d’eaux stagnantes. Des odeurs de poisson, de fumée et de Rakkit brûlé se mêlaient dans l’air lourd.
— « Superbe, » murmura Lukai avec une ironie lasse.
— « On dirait qu’elle a été bâtie sur un mauvais rêve, » répondit Kless en resserrant son manteau.
Alyssëa, elle, ne disait rien. Ses yeux observaient, pesaient, jaugeaient cette ville avait une âme, et elle n’était ni tendre ni honnête.
L’Auberge de la Lucarne
Ils atteignirent enfin l’auberge de la Lucarne, une bâtisse solide donnant directement sur le port principal. Une grande fenêtre en hauteur, d’où l’établissement tirait son nom, diffusait une lumière chaude et rassurante. À l’intérieur, tout respirait l’ordre et la propreté, contraste saisissant avec le reste de la ville. Le tenancier se présenta aussitôt : Varnac Bracula, un homme sec, au regard vif, à la voix mesurée.
— « Vous avez choisi le bon endroit, » dit-il simplement.
— « Ce soir, vous serez mes seuls clients. »
Les voyageurs s’attablèrent devant un repas honnête et chaud, savourant ce rare instant de calme. Ce calme ne dura guère. La porte s’ouvrit brusquement, laissant entrer un homme grand, massif, et particulièrement laid, dont le visage semblait sculpté à coups de poing. Il était suivi de quatre gardes, armes au flanc et regards durs. Sans demander la moindre permission, l’homme tira une chaise et s’installa à leur table.
— « Capitaine Broc-de-Vin, » se présenta-t-il en remplissant son gobelet.
— « Garde de Port Frater. »
Il sourit ou plutôt dévoila ses dents.
— « La ville n’est pas… sûre pour les étrangers. »
— « Mais la garde veille. Pour peu qu’on l’aide à… rester vigilante. »
Le message était clair, lourd comme une enclume. Alyssëa échangea un regard avec ses compagnons, puis posa calmement un sol d’argent sur la table une somme considérable.
Lukai et Kless ajoutèrent chacun cinq pièces de bronze. Broc-de-Vin hocha la tête, satisfait.
— « Sage décision. »
— « Passez un bon séjour à Port Frater. »
Il se leva, fit signe à ses hommes, et quitta l’auberge comme il était venu, laissant derrière lui une odeur de vin aigre et de corruption. Le silence retomba.
— « Voilà donc comment on dit bienvenue ici, » murmura Kless.
Alyssëa soupira doucement :
— « Et ce n’est sans doute que le début. »
Les Paroles de la Lucarne
Avant que la fatigue ne les réclame tout à fait, Alyssëa demeura auprès du comptoir, là où Varnac Bracula essuyait lentement des chopes déjà propres. La lumière des chandelles jouait sur les veines du bois, et l’aubergiste parlait bas, comme si les murs eux-mêmes pouvaient écouter.
— « Port Frater n’est pas une seule ville, » dit-il.
— « C’est cinq villes qui se tolèrent. »
Il énuméra alors, comptant sur ses doigts noueux :
— « Le quartier du Port, où vous êtes : marins, entrepôts, trafics. »
— « Le quartier des Artisans, plus au sud, où l’on forge et façonne. »
— « Les Cultivateurs, à la lisière, qui récoltent le rackkit de tout ce beau monde. »
— « Le quartier Kamerloque, où vivent les indigènes les plus enclins au commerce. »
— « Et enfin… » — sa voix se fit plus sèche « le quartier des Grandes Familles. Quatre
lignées. Elles dirigent Port Frater avec leurs propres milices. La garde officielle n’est qu’un masque. »
Alyssëa inclina la tête, grave.
— « Et il vaut mieux ne pas porter ce masque de travers, » conclut Varnac.
Elle le remercia d’un sourire et rejoignit ses compagnons. Peu après, la Lucarne s’éteignit, et chacun gagna sa chambre, laissant la ville à ses murmures nocturnes. Cette nuit-là, le sommeil ne fut pas un refuge paisible. Lukai rêva d’un rivage sans nom, où une petite fille aux longs cheveux châtains se tenait immobile, le regard trop ancien pour son âge.
Kless la vit marcher dans un champ de blé argenté, tournant la tête juste avant de disparaître. Alyssëa, quant à elle, l’entendit chanter une mélodie fragile, presque brisée.
Et dans chacun de leurs rêves, un mot unique résonna, clair comme une cloche d’argent : « Jeunesse. »
Au petit matin, autour d’un déjeuner simple mais nourrissant, les voyageurs échangèrent leurs songes. Le silence s’installa lorsqu’ils comprirent.
— « Les mêmes cheveux, » dit Lukai.
— « Le même regard, » ajouta Kless.
— « Et le même mot, » conclut Alyssëa, les mains serrées autour de sa tasse.
Un frisson invisible parcourut la table.
— « Ce n’est pas un rêve ordinaire, » murmura-t-elle.
— « Quelque chose nous appelle… ou nous observe. »
Personne ne contesta.
À la Recherche de Flobal
Ils revinrent alors à une pensée plus concrète, plus urgente. Flobal.
Le marin mutilé. Le survivant de Muringhen. L’homme qui, disait-on, trafiquait le Rakkit et portait encore les cicatrices de l’île maudite.
— « S’il vit encore, » dit Kless, « on le trouvera dans les tavernes du port. »
— « Là où les marins parlent trop, » ajouta Lukai.
Alyssëa hocha la tête :
— « Et là où les souvenirs se noient dans l’alcool. »
La décision fut prise sans cérémonie. Une fois leurs affaires prêtes, ils quittèrent l’auberge de la Lucarne, s’enfonçant dans le dédale des quais, déterminés à interroger chaque taverne, chaque bouge enfumé, jusqu’à ce que le nom de Flobal cesse d’être un murmure et devienne une voix. Port Frater s’éveillait autour d’eux, et avec elle, les fils invisibles de leur prochaine aventure. À l’heure du repas, quand le soleil déjà bas jetait sur les eaux du port une lueur de cuivre sale, les voyageurs s’attablèrent dans une taverne du quai, basse de plafond et saturée d’odeurs mêlées : poisson séché, résine, sueur et bière forte. Autour d’eux, les voix allaient et venaient comme la houle, charriant rumeurs et demi-vérités. Ils firent le point, chacun ajoutant ce qu’il avait glané.
— « Flobal ? » répéta Lukai. « Certains jurent qu’il est mort, mangé par les sirènes ou noyé dans le Rakkit. »
— « D’autres disent qu’il cultive cette drogue, » ajouta Kless, le regard sombre.
— « Ou qu’il est devenu pêcheur, boiteux mais tenace, » conclut Alyssëa. « Autant de visages que de conteurs. »
Ainsi, Flobal semblait partout et nulle part, dissous dans la brume des récits de port, trop connu pour être clairement saisi.
L’Étrangère aux pas sûrs
C’est alors qu’une silhouette attira leur attention. Une femme d’une grande beauté, vêtue comme une voyageuse aguerrie, s’approcha de leur table avec assurance. Sa chevelure sombre était nouée simplement, ses yeux vifs et calculateurs.
— « Pardonnez mon audace, » dit-elle en inclinant légèrement la tête.
— « Je me nomme Malnéa. »
Elle s’assit sans attendre d’invitation, geste qui trahissait une habitude de survivre seule.
— « Je suis à Port Frater depuis une semaine, » poursuivit-elle.
— « Je cherche richesse et opportunités dans les terres indigènes… mais la ville n’accueille guère les voyageurs solitaires. »
Un sourire fin passa sur ses lèvres.
— « Je vous ai remarqués. Vous posez des questions, mais pas comme des novices. »
— « Je connais un peu Port Frater. Je peux vous guider… »
Elle marqua une pause, pesant ses mots.
— « En échange, vous m’aiderez lorsque je partirai en excursion hors des murs. »
Les regards se croisèrent autour de la table. Rien, dans son ton, ne sonnait faux mais Port Frater apprenait vite à se méfier des évidences. Peu avant leur départ, alors que les chopes se vidaient, un homme à l’air rusé se glissa près d’eux. Il portait un manteau trop propre pour être honnête et un sourire trop rapide.
— « Krapol, marchand indépendant, » se présenta-t-il.
— « J’ai entendu dire que vous cherchez fortune. »
Il sortit avec théâtralité un parchemin roulé.
— « Une carte, achetée à un chasseur indigène. Elle mène à une mine d’or, loin dans les
terres kamerloques. »
— « Une seule pièce d’or. »
À leur demande, il laissa la carte être examinée. Alyssëa fronça les sourcils, suivant les tracés du doigt. Kless observa le parchemin à la lumière, silencieux mais attentif.
— « L’encre est récente, » murmura Alyssëa.
— « Et ces repères… trop commodes. »
— « Les distances ne correspondent pas aux reliefs connus, » ajouta Kless.
Ils relevèrent les yeux.
— « Nous déclinons, » dit simplement le noble déchu.
Le sourire de Krapol se crispa une fraction de seconde.
— « Comme vous voudrez, » répondit-il avant de disparaître dans la foule, à la recherche d’autres crédules.
Les Pistes de la Fumée Verte
L’après-midi s’écoula dans une marche patiente et prudente, guidée par Malnéa, dont les pas semblaient connaître d’instinct les détours du port et les chemins que l’on ne nomme pas. De dock en échoppe, de murmure en confidence, les voyageurs rassemblèrent peu à peu les fragments épars d’une même vérité. À la tombée du jour, le doute n’était plus permis. Flobal vivait. Et non seulement vivait, mais cultivait le Rakkit, cette herbe aux songes perfides qui nourrissait Port Frater autant qu’elle le corrompait.
— « Le quartier est vaste, » dit Malnéa d’un ton mesuré.
— « Et ceux qui y travaillent n’aiment guère être trouvés en plein jour. »
Elle marqua une pause, puis ajouta :
— « À l’heure du Serpent, allons à la taverne du Poisson Rouge et Vert. C’est un lieu feutré. Là-bas, on fume et l’on parle… discrètement. »
Le conseil fut accepté. Avant la nuit, ils retournèrent à l’auberge de la Lucarne, refuge encore tiède de sécurité dans une ville aux crocs bien visibles.
— « Je vais prendre un bain et me préparer, » annonça Alyssëa avec un sourire tranquille.
Malnéa se leva aussitôt.
— « Je peux t’aider, si tu veux. »
— « Merci, mais je préfère être seule, » répondit la barde avec une courtoisie irréprochable.
Lukai, Kless et Malnéa s’installèrent autour d’un verre, parlant de routes, de cargaisons et de la nuit à venir. Les rires étaient légers, mais Alyssëa sentait déjà la tension courir sous la surface.
Le Sort et le Masque
Dans sa chambre, à l’abri des regards, Alyssëa laissa tomber son masque de légèreté. Depuis la journée, un détail la troublait : l’intérêt trop marqué de Malnéa pour leurs rêves communs, pour ce mot — Jeunesse — que Lukai avait mentionné sans prudence. Et surtout, cette phrase, lâchée comme un soupir :
— « Ici, les Hauts-Rêvants sont traqués et tués, malheureusement… »
Alyssëa ferma les yeux et murmura les syllabes anciennes d’un sort discret, un appel aux fils invisibles du mensonge. La réponse fut claire, froide comme une lame. Malnéa avait menti.
Non sur les faits les Hauts-Rêvants étaient bien traqués mais sur l’émotion. Ce malheureusement était feint. La disparition des Hauts-Rêvants ne l’attristait pas.
— « Tu n’es pas celle que tu prétends être… » souffla Alyssëa dans le silence.
Elle redescendit rejoindre les autres, le visage calme, la voix égale, comme si rien n’avait changé. Malnéa leva les yeux vers elle et lui rendit son sourire, sans savoir que le voile avait été entrouvert. Alyssëa garda pour elle cette vérité nouvelle, comme on garde une lame dissimulée sous le manteau. L’heure du Serpent approchait. Et avec elle, la taverne du Poisson Rouge et Vert, où le Rakkit brûlait les esprits et où, peut-être, le nom de Flobal prendrait enfin corps.
Les Fumées du Poisson Rouge et Vert
La taverne du Poisson Rouge et Vert baignait dans une pénombre étudiée, lourde d’encens âcre et de volutes verdâtres. Ici, le Rakkit se consommait comme un secret partagé, et chaque table semblait abriter son propre pacte de silence. Quelques pots-de-vin changèrent de mains, discrets mais éloquents. Les langues se délièrent peu à peu.
— « Flobal ? » murmura un homme aux yeux rougis.
— « Quartier des Cultivateurs. Près des canaux secondaires. Une maison basse, toit de tôle. »
Cela suffisait. Les voyageurs quittèrent l’établissement sans se retourner, laissant derrière eux les rires creux et les regards troubles. À l’extérieur, Malnéa s’arrêta.
— « Je loge dans le quartier des Artisans, » dit-elle simplement.
— « Je vous retrouve demain matin. »
Elle s’éloigna sans attendre de réponse. À peine hors de vue, Alyssëa s’arrêta.
— « Je vous dois la vérité, » dit-elle à voix basse.
— « Malnéa m’a menti. Et pas par peur. »
Elle leur confia alors ce qu’elle avait perçu dans le silence de sa chambre, le sort, la dissonance, et cette absence totale de compassion envers les Hauts-Rêvants traqués. Kless fronça les sourcils.
— « Alors elle joue un autre jeu. »
— « Et nous sommes des pièces sur son échiquier, » ajouta Lukai.
La décision fut rapide, sans éclat. Ils allaient la suivre.
La Filature des Ombres
Alyssëa prit la tête, aussi discrète qu’une note murmurée, tandis que Lukai et Kless restaient à distance, veillant à ne jamais être vus de la proie qu’ils suivaient. Malnéa traversa le quartier des Artisans sans s’arrêter, passa devant les forges encore tièdes et les ateliers clos, puis obliqua vers les rues plus larges, mieux pavées.
— « Elle va vers le quartier des Grandes Familles… » murmura Kless.
Mais soudain, dans un lacis de ruelles sombres, Malnéa disparut. Alyssëa fit un pas de plus. Le métal froid embrassa sa gorge.
— « Alors, dis-moi… ou je te tue. »
La voix de Malnéa était tout près, dépouillée de douceur. Alyssëa sentit la pointe de la lame presser sa peau.
— « Lukai est un Haut-Rêvant, n’est-ce pas ? »
Alyssëa inspira lentement et feignit la surprise.
— « Quoi ? Tu es folle… »
Pendant ce temps, Lukai et Kless débouchèrent dans la ruelle. Le silence leur répondit, épais.
— « Alyssëa ? » appela Kless.
Lukai, lui, vit le reflet d’une silhouette, un éclat d’acier, juste assez. Alors il tenta le tout pour le tout.
— « Où est passée cette Malnéa ? » lança-t-il haut et fort.
— « Je te l’avais dit, Kless : c’est sûrement une Haut-Rêvante. On aurait dû la tuer quand on en avait l’occasion. »
Un battement de cœur passa. Puis Malnéa jura entre ses dents.
— « Imbécile… »
Elle repoussa Alyssëa violemment et prit la fuite, se fondant dans les ténèbres comme une ombre rendue à la nuit. Les trois voyageurs se retrouvèrent enfin, haletants mais indemnes.
— « Elle nous a pris pour d’autres, » dit Alyssëa en reprenant son souffle.
— « Elle chasse les Hauts-Rêvants. »
— « Ou travaille pour ceux qui les chassent, » ajouta Kless.
Ils ne savaient pas qui était réellement Malnéa, ni pour qui elle œuvrait. Mais une chose était certaine : elle ne serait plus leur ombre. Sans un mot de plus, ils reprirent le chemin de l’auberge de la Lucarne. Cette nuit-là, Port Frater les laissa dormir. Mais aucun d’eux n’ignora que les ombres avaient désormais un visage, et que la ville venait de leur montrer ses dents.
Le Vingtième Jour du Dragon
Au matin du vingtième jour du Dragon, Port Frater s’éveillait dans une lumière blafarde, comme si le soleil lui-même hésitait à poser son regard sur cette cité rongée par la corruption. Les voyageurs quittèrent l’auberge de la Lucarne d’un pas résolu et gagnèrent le quartier des Cultivateurs, là où l’odeur lourde du Rakkit flottait en permanence, mêlée à celle de la terre humide et des canaux stagnants. L’adresse de Flobal se trouvait au bout d’une venelle étroite. Une maison basse, rongée par le sel et le temps, s’y tenait comme un vieil homme fatigué refusant encore de tomber. La porte s’ouvrit sur Flobal. Il était plus maigre qu’ils ne l’avaient imaginé, le visage buriné, la barbe grise mal entretenue. Là où aurait dû se trouver sa jambe gauche, une prothèse grossière de bois et de cuir témoignait d’un passé qui ne voulait pas se taire. Ils s’assirent autour d’une table bancale, et Flobal parla.
— « Il y a dix ans… nous étions cinq. Des marins, des rêveurs, des imbéciles aussi. »
Sa voix était calme, mais ses yeux regardaient loin, au-delà des murs.
— « On disait que l’île de Muringhen cachait un trésor ancien, oublié des rois et des cartes. On a suivi le courant… le Scramouilleux. »
À ce nom, même Lukai sentit un frisson.
— « Un courant traître, » poursuivit Flobal.
— « Il vous attire comme une promesse, puis vous brise si vous l’affrontez de face. Mais si l’on sait le négocier… il mène droit au seul accès de l’île. »
Il décrivit alors une plage étroite, coincée entre des brisants meurtriers, et au-delà, la Tour de Muringhen.
— « Quarante mètres de pierre noire. Aucune porte. Aucun escalier. Rien… sauf une meurtrière, tout en haut. »
Kless serra les poings.
— « Une forteresse sans entrée. »
— « Exactement. »
Flobal marqua une pause, puis reprit, plus lentement.
— « Nous avons décidé de retourner à la barque chercher du matériel d’escalade. C’est là qu’elles sont venues. »
— « Les sirènes… » murmura Alyssëa.
— « Pas celles des chansons pour enfants, » répondit-il amèrement.
— « Leur chant vous promet le repos. Et leur étreinte, la mort. »
Il expliqua l’attaque soudaine, la panique, les cris étouffés par la mer.
— « J’ai couru. J’ai sauté. J’ai nagé comme jamais. Et puis… plus rien. »
Il tapa doucement sa jambe de bois.
— « Quand je me suis réveillé, j’étais au large. Des pêcheurs m’avaient repêché. Ma jambe… restée là-bas. Comme mes compagnons. »
Un silence lourd suivit ses paroles.
Le Nom du Dernier Passage
Flobal releva enfin les yeux.
— « Si vous voulez y aller… je connais quelqu’un. »
— « Qui ? » demanda Lukai.
— « Plankar. »
Le nom semblait déjà souillé.
— « Trafiquant de Rakkit. Il connaît les courants mieux que personne. Il doit quitter Port Frater au plus vite… »
Il baissa la voix.
— « Il est endetté auprès de gens très dangereux. Et quand ces gens veulent leur dû, ils prennent plus que l’or. »
Kless échangea un regard avec ses compagnons.
— « Il accepterait de nous emmener ? »
Flobal hocha lentement la tête.
— « S’il y voit un moyen de disparaître. »
La Tour de Muringhen, les sirènes, le Scramouilleux… Tout se dessinait désormais avec une clarté inquiétante. Et dans le silence de la pièce, chacun comprit que leur chemin venait de se tourner vers la mer, là où les légendes ne meurent jamais vraiment. À peine les paroles de Flobal s’étaient-elles dissipées dans l’air étouffé de la maisonnette que Lukai se leva, l’esprit déjà tourné vers l’action. Le temps pressait, et à Port Frater, chaque heure perdue se payait souvent en sang ou en trahison.
— « Montre-moi où trouver Plankar, » dit-il simplement.
Flobal acquiesça, griffonnant une adresse et une heure sur un morceau de parchemin jauni.
— « Dans l’heure. S’il est encore en ville… c’est maintenant ou jamais. »
Lukai s’enfonça seul dans les ruelles poisseuses du port, là où l’odeur du sel se mêlait à celle du Rakkit brûlé. Plankar l’attendait dans l’arrière-salle d’un entrepôt délabré, un homme sec aux yeux fuyants, dont les mains ne cessaient de trembler. La discussion fut longue, basse, entrecoupée de silences lourds.
— « Muringhen, tu dis ? » ricana Plankar.
— « Tu sais ce que ça coûte de s’en approcher ? »
— « Vingt-trois sols d’argent, » répondit Lukai sans détour.
— « Et après… tu disparais. »
Plankar cligna des yeux. Le chiffre fit son chemin.
— « Avec ça, j’achète une barque… et je garde le reste. »
Il hésita, puis ajouta :
— « Après l’île, vous m’accompagnez jusqu’à Lipzin. Quatre-vingts lieues plus au sud. »
Lukai tendit la main.
— « Marché conclu. »
— « À l’heure du Serpent, au port, » conclut Plankar.
— « Et ne sois pas en retard. »
Les Murmures des Terres Premières
Pendant ce temps, Alyssëa et Kless gagnèrent le quartier indigène, là où vivaient les Kamerloques qui avaient accepté, tant bien que mal, la présence de Port Frater. Les habitations y étaient simples, bâties de bois sombre et de fibres tressées, et l’air semblait plus lourd, chargé de craintes anciennes. Ils parlèrent aux anciens, aux chasseurs, aux femmes aux regards graves. À l’évocation de Muringhen, les visages se fermèrent.
— « La haute mer n’est pas pour nous, » dit l’un d’eux en secouant la tête.
— « Nos pères craignaient ces eaux. Les esprits y chantent trop fort. »
Un autre ajouta à voix basse :
— « Les îles lointaines appartiennent aux choses qui ne veulent pas être trouvées. »
Aucun ne savait guider des marins. Aucun n’avait jamais approché l’île. Leur savoir s’arrêtait là où la terre ferme s’efface sous l’écume. Ils se retrouvèrent en milieu de journée, près de l’auberge de la Lucarne, échangeant leurs maigres récoltes d’informations.
— « Rien, » dit Alyssëa.
— « Sinon la peur. »
— « C’est déjà beaucoup, » répondit Kless sombrement.
Le reste de la journée s’écoula dans une attente tendue. Ils se reposèrent autant que possible, sachant que le sommeil serait rare une fois en mer. Puis vint le temps des préparatifs. Ils arpentèrent les échoppes encore ouvertes, achetant cordes neuves, pitons d’acier, marteaux, lanternes étanches, et quelques vivres secs. Chaque objet semblait peser plus lourd que son simple poids, chargé de ce qu’il promettait d’épreuves à venir. Lorsque le soleil commença à décliner sur Port Frater, les voyageurs étaient prêts.
Quai des Dettes de Sang
À l’heure du Serpent, lorsque les ombres s’allongent et que Port Frater exhale ses derniers mensonges du jour, les voyageurs atteignirent le quai numéro trois. Là, entre des piles de caisses suintantes et des amarres poisseuses, les attendait la barque promise. Mais Plankar n’était point seul. Il gisait à demi à genoux sur les planches humides, pris à partie par trois spadassins, cuir clouté sur le torse, épées nues aux reflets mauvais. Leurs voix, basses et cruelles, portaient le poids de menaces trop souvent répétées.
— « L’or, Plankar. Le maître n’aime pas attendre. »
Un coup de botte le fit vaciller. C’est alors que Lukai s’avança, la voix ferme malgré la nuit.
— « Il vous doit peut-être de l’argent… mais à nous aussi. »
L’un des hommes tourna la tête, ricanant.
— « Déguerpis. Ce qui reste ira à nous. »
La réponse ne vint pas de Lukai, mais de Kless, qui tira sa lame dans un chant clair et bref.
— « Non. »
Le combat éclata comme une étincelle sur de la poudre. Surpris par l’assaut soudain de Kless, l’un des spadassins tenta une parade maladroite, trébucha, et s’abattit tête la première sur la proue d’une barque, s’effondrant sans un cri. Mais les deux autres étaient d’une autre trempe : rapides, précis, habitués aux rixes nocturnes. Les mois sans bataille pesaient lourd sur les bras des voyageurs, et chaque échange d’acier leur arrachait souffle et sueur. Alyssëa, en retrait, tremblait. Elle banda son arc, les doigts crispés, le cœur battant à rompre. Jamais elle n’avait visé un homme. Ses flèches sifflèrent, effleurant plus qu’elles ne frappaient, se perdant dans la nuit ou heurtant le bois sans chair.
— « Par tous les vents… » murmura-t-elle, la gorge serrée.
La Fuite vers l’Inconnu
Les clameurs attireraient bientôt la garde. Plankar le comprit avant tous. Profitant d’un instant de répit, il se rua vers la barque, y sauta et trancha l’amarre d’un geste fébrile. Alyssëa le rejoignit aussitôt, lâchant son arc pour saisir un aviron. Kless, d’un pas oblique, rompit l’engagement et bondit à son tour dans l’embarcation, laissant Lukai seul face aux deux spadassins restants. Mais juste avant son saut Un coup d’épée entailla sa hanche. Il grimaça, sentant la chaleur du sang couler sous sa tunique. Au loin, des cris. Des torches. La garde arrivait. Les deux hommes, soudain pris de peur, rompirent le combat et s’enfuirent dans les ruelles, préférant la honte à la potence. Lukai, haletant, prit son élan et sauta dans la barque tandis que Plankar ramait déjà, fouettant l’eau noire de la Sméraldie. La barque s’éloigna, avalée par la nuit et le clapotis sourd des vagues.
Sur le quai, les gardes déboulèrent trop tard, jurant dans le vide.
Derrière eux, Port Frater s’éteignait lentement, masse sombre et corrompue, tandis que devant s’ouvrait la mer vaste, incertaine, et lourde de promesses funestes.
Blessés, traqués, mais libres pour l’instant, les voyageurs mettaient le cap sur Muringhen, laissant derrière eux la loi des hommes pour affronter celle, plus ancienne et plus cruelle, des flots.
Scénario 1 : Le Secret de Muringhen (source : Le Secret de Muringhen - Rêve de Dragon 2e édition)