Le Cœur Industriel de Mu
Agnès déboucha dans une salle si vaste qu’elle en perdit le souffle. Le plafond disparaissait dans les ténèbres, soutenu par d’immenses arches d’os poli.
Partout, des rangées interminables de cuves translucides, hautes comme des cercueils de verre, palpitant d’une lueur verdâtre. Des silhouettes serpentoïdes parfois vivantes, parfois à peine formées flottaient à l’intérieur, nourries par un réseau de tuyaux organiques. Au centre trônait une machine titanesque, un assemblage de métal cyclopéen, vivant par endroits, ses pistons gonflant comme des poumons.
Elle pondait régulièrement de grandes sphères nacrées, identiques à celles que les investigateurs avaient utilisées pour voyager. Chaque sphère tombait dans un berceau métallique, était scellée par des pinces mécaniques, puis glissait sur un rail qui l’emportait vers une salle adjacente où résonnaient des cliquetis inquiétants. Un frisson glacé remonta l’échine d’Agnès.
— « Où… où est-ce que je suis encore tombée ? »
Le bourdonnement se fit de nouveau entendre. Les essaims de mouches mécaniques apparurent, portant Arthur et Edgar comme deux pantins inertes.
Les Cuves de Supplice
Les mouches se dirigèrent vers deux cuves vides, situées près d’un conduit principal.
Agnès courut derrière elles, le cœur battant à tout rompre.
— « Non ! Pas là-dedans ! »
Les essaims déposèrent chacun des hommes dans une cuve. La porte de celle d’Arthur commença à se refermer… Mais Agnès, d’un geste vif, glissa le canon de son Colt entre la porte et son logement, bloquant le mécanisme dans un grincement strident. Un jet d’étincelles jaillit, mais la porte resta entrouverte. Les mouches s’échappèrent ensuite par des trous circulaires situés dans le plafond de chaque cuve, disparaissant comme un nuage aspiré par un vortex. Alors seulement Agnès put voir l’horreur qu’elles dissimulaient.
La Vision de l’Indicible
Les cuves s’illuminèrent, dévoilant Arthur et Edgar dans un état effroyable :
des dizaines de tubes étaient insérés dans leurs narines, leurs oreilles, leur bouche, leur ombilic, et même dans leurs pores. Un liquide laiteux, tiède et pulsant, s’écoulait lentement par les conduits, pompé dans leurs corps. Agnès sentit ses mains trembler, mais la colère prit le dessus.
— « Vous ne les aurez pas ! »
Elle poussa violemment la porte de la cuve d’Arthur. Les vérins résistèrent un instant, puis cédèrent dans un claquement sourd. Arthur, inconscient, pendait aux tubes comme un pantin brisé. Agnès se jeta sur lui et arracha le premier tuyau. Un jet de liquide sombre éclaboussa sa joue. Puis un second tube. Puis un troisième, tandis qu’elle grognait de rage. De l’autre côté de la salle, dans sa propre cuve, Edgar lutta. Il tremblait, ses yeux roulaient dans leurs orbites, mais il trouva la force de saisir les tubes et de tirer. Un cri étranglé s’échappa de sa gorge.
— « Je… je peux… m’en sortir… » haleta-t-il.
Il arracha les derniers câbles, tomba de la cuve, et s’écrasa lourdement sur le sol métallique. Agnès réussit enfin à libérer Arthur, qui s’effondra mollement dans ses bras.
Elle le tira hors de la cuve, haletante, couverte de sang noir et de liquide visqueux. En quelques secondes, les trois investigateurs étaient regroupés au sol, épuisés, douloureux, mais libres.
L’Enquête des Survivants
Encore secouée, les mains poisseuses du sang noir provenant des cuves, Agnès reprit contenance. Elle inspira profondément l’air épais et métallique, puis progressa dans la salle, Colt en main, les sens en alerte.
— « Il faut comprendre ce qu’ils comptaient nous faire… » murmura-t-elle.
Elle se dirigea vers l’ouverture menant à la pièce suivante. La lueur verdâtre s’y intensifiait, pulsant comme un cœur malade. La pièce suivante lui coupa le souffle. Un hangar gigantesque, comme un ventre métallique sans fin : des centaines de sphères de transport y étaient soigneusement rangées, chacune suspendue par des bras mécaniques courbés comme des pattes d’insectes. À droite, un panneau de commande composé d’écailles métalliques, de leviers en os et d’écrans semblables à des membranes. Agnès effleura une commande, et un schéma s’afficha : le plafond du hangar pouvait s’ouvrir, libérant les sphères vers le ciel rouge sang de Mu.
Une sorte de pont de lancement.
— « Si on arrive à comprendre ce système… on pourra peut-être partir d’ici. »
Les Corps Ne Mentent Pas
Edgar, pâle mais lucide, examinait Arthur allongé contre une cuve vide. Il déchira la manche du pisteur pour inspecter sa blessure cautérisée par la machine. Ce qu’il vit lui noua l’estomac. La plaie avait été entièrement refermée… Mais la peau autour était remplacée par une plaque noire, scintillante, lisse comme du verre et pourtant vaguement vivante. Une matière semi-organique, semi-métallique.
— « Arthur… je crois que… ces machines t’ont injecté quelque chose. »
Arthur grogna, ouvrant enfin les yeux.
— « Quoi ?… Qu’est-ce que j’ai encore… raté ? »
Edgar tenta un sourire rassurant, puis détourna le regard. Puis il s'examina lui-même. Sous la peau de son bras, de petites bosses mobiles glissaient, disparaissaient, réapparaissaient. Comme de minuscules créatures qui bougeaient lentement… ou se nourrissaient. Il blêmit.
— « Ces cuves ont fait quelque chose à nos corps… À moi aussi. »
Agnès les rejoignit, l’inquiétude gravée dans le visage.
— « On n’a pas le choix. Il faut comprendre leurs machines. Trouver comment inverser ça… ou au moins comment en sortir vivants. »
Comprendre la Machine Vivante
Arthur, encore pâle mais animé d’une détermination féroce, s’avança vers le panneau de commande principal. Le dispositif semblait mi-mécanique, mi-organique : des leviers en chitine, des membranes translucides vibrant sous le contact, et un réseau de veines métalliques palpitant d’un liquide sombre.
— « On dirait… un tableau de bord créé par quelqu’un qui déteste les lignes droites. » marmonna-t-il.
Il effleura une membrane ; un schéma de la salle apparut, accompagné de glyphes mouvants.
— « Je crois… je crois que je peux ouvrir le toit. Et sélectionner des sphères. »
— « Voilà les rails… là les sphères disponibles… et cette commande… c’est du liquide. Un liquide respirable. Comme… comme la substance qu’on a arrachée de nos poumons dans les cuves. »
Il actionna délicatement un levier chitineux. Trois sphères s’illuminèrent dans le hangar, suspendues à leurs bras mécaniques. Puis il repéra une valve hérissée de pointes.
— « C’est ça… la chambre de remplissage. Je peux les charger d’oxygène liquéfié. Humain-compatible. Enfin… autant qu’ils ont pu le comprendre. »
Il activa la commande. Un grondement sourd résonna dans toute la salle ; chacune des trois sphères se remplit d’un liquide bleuté qui tourbillonnait comme un orage sous-marin. Arthur recula, satisfait mais épuisé.
— « Voilà. Si on doit fuir d’ici… alors ces trois-là nous donneront au moins une chance. »
Les Secrets des Cuves
Pendant ce temps, Agnès et Edgar examinaient les panneaux de commande reliés aux cuves d’hybridation. Ces machines vivantes pulsaient sous leurs mains. Des câbles organiques pénétraient profondément dans les murs, comme les racines d’un arbre malade. Edgar fronça les sourcils.
— « Regarde… ces trois systèmes correspondent à trois types de transformations. »
Agnès, grâce à la couronne, comprit encore plus vite : une vague de savoir interdit traversa son esprit.
— « Cette section… c’est la matrice ophidienne. Transformation en homme-serpent classique. »
— « Celle-ci… » Edgar montra une série de runes spiralées.
— « …des mères pondeuses. »
Il blêmit. Puis Agnès s’attarda sur une troisième configuration. Le symbole central était un cercle noir, traversé par une ligne d’acier.
— « Les… créatures métalliques. Celles que nous avons vues garder la salle des œufs. » murmura-t-elle.
Elle recula instinctivement. Mais un autre détail les glaça davantage : un ensemble de glyphes rouges indiquait une procédure inverse.
— « On pourrait… inverser les transformations. » dit Edgar, incertain.
— « Oui… mais le protocole est instable. Les risques… mortels. Et si on se trompe, la machine pourrait… terminer la transformation plutôt que l’annuler. »
Agnès posa une main sur l’épaule d’Edgar.
— « On ne tente rien. Pas maintenant. Pas ici. »
— « Surtout pas avec ce qu’ils ont déjà mis en nous. » ajouta Edgar avec un regard sombre.
Ils revinrent vers Arthur, qui inspectait encore les sphères.
— « On avance. Avant qu’on change davantage… » souffla Agnès.
Sans Piste, Sans Repère
La citadelle vibra autour d’eux, se déphasant dans un grondement lugubre.
Les murs ondulèrent, se mirent à pulser, puis retrouvèrent une stabilité précaire. Arthur, Agnès et Edgar se regardèrent, résolus.
— « On continue. »
— « Oui… mais dans quelle direction ? »
— « Peu importe. Il n’y a pas de directions ici. Seulement… des choix. »
Ils quittèrent la salle des cuves et du hangar, s’enfonçant dans un couloir qui se tordait comme s’il respirait. Le sol vibrait sous leurs pas. Les murs semblaient murmurer, parfois dans leur langue, parfois dans des dialectes impossibles. Aucun repère. Aucune trace. Et pourtant… Ils marchaient. Parce que s’arrêter, c’était mourir.
Les Couloirs hors du Temps
Ils marchaient depuis un temps impossible à estimer. Des minutes ? Des heures ? Peut-être davantage, car dans la citadelle de Mu, le temps lui-même semblait hésiter, se replier sur lui-même ou s’étirer comme une peau qu’on déchire. Arthur murmurait parfois :
— « On a déjà croisé ce mur-là… je crois… ou alors c’était avant que la paroi change de couleur. »
Edgar, lui, fixait ses propres mains comme s’il craignait d’y voir surgir d’autres renflements inquiétants. Agnès, seule à garder un semblant de direction grâce à la couronne fusionnée à son crâne, avançait en tête. C’est alors qu’un son se détacha du chaos des couloirs : un mélange étouffé de râles, de borborygmes et de sifflements gutturaux. Arthur se figea.
— « Ça… c’est du naacal. »
La Couronne parle
Ils se placèrent en retrait dans une niche du couloir pendant qu’Agnès s’avançait seule.
Sa silhouette, éclairée par les pulsations verdâtres des murs, semblait presque irréelle. Au bout du corridor, elle les vit. Une vingtaine d’hommes-serpents dégénérés. Certains rampaient, d’autres tremblaient de manière convulsive, leurs écailles décolorées, leurs yeux vitreux. Et pourtant… ils avançaient vers elle, attirés par quelque chose d’instinctif. Agnès inspira profondément. La couronne vibra, comme si elle anticipait l’ordre. D’une voix ferme, en naacal parfait, elle dit :
— « Agenouillez-vous. Servez-moi. Votre reine est revenue. »
Les créatures se figèrent, puis, comme un seul être, s’affaissèrent en une prosternation difforme. Agnès sentit la vague de domination se propager, mais aussi… une résistance sourde, animale, affamée. Elle dut pousser davantage, puiser dans une autorité ancienne gravée dans la couronne. Une lutte mentale, sourde, brutale. Elle grimaça. Puis, enfin :
soumission. Elle fit signe à ses compagnons.
— « Ils nous obéiront. Mais pas longtemps… je le sens. »
Le Sanctuaire Cœur
Guidés par leurs nouveaux serviteurs, ils traversèrent une succession de couloirs jusqu’à déboucher dans une salle immense. Une salle circulaire, dont les murs étaient bordés d’alcôves. Chacune contenait une statue de serpent mais pas vraiment une statue. Leur peau semblait légèrement humide, leurs pupilles suivants presque imperceptiblement les mouvements.
— « Je n’aime pas ça… » souffla Edgar.
Au centre trônait un grand autel d’obsidienne veiné d’or, luisant comme s’il venait d’être poli. Mais le sol… Le sol était jonché de dizaines de cadavres d’hommes-serpents dégénérés, encore chauds, certains encore agités de spasmes résiduels. Et parmi eux, serpentant comme un fluide vivant, une substance noire. Elle coulait, lentement mais inexorablement, vers une alcôve au fond de la salle où un escalier venait de se révéler, comme tiré hors de la pierre elle-même.
La Faim des Dégénérés
Agnès sentit soudain son emprise faiblir. Trois des hommes-serpents contrôlés levèrent la tête. Leurs narines frémirent à l’odeur du sang frais. Leurs yeux devinrent jaunes d’une lueur bestiale.
— « Non… NON ! Obéissez ! » tonna Agnès en naacal.
Mais il était trop tard. Les trois dégénérés se jetèrent sur les cadavres, déchirant la chair de leurs congénères morts avec une voracité ignoble, oubliant totalement la présence de leur reine. Arthur recula, écœuré.
— « Ils… ils mangent les leurs… »
— « Ce ne sont plus des esprits que j’affronte, mais la faim. » souffla Agnès, la mâchoire serrée.
Elle força les autres à s’écarter, à se détourner, à former un groupe compact.
— « En avant. Vers l’escalier. »
Les créatures obéirent, tremblantes mais soumises. Les investigateurs, le cœur battant, prirent la suite.
L’Avancée de l’Abomination
Les dégénérés venaient à peine d’atteindre l’alcôve que le sol, devant eux, se mit à bouillonner. Un gargouillement épais résonna, comme une respiration prisonnière de la pierre. Puis la chose surgit. Une masse informe, haute comme un éléphant, entièrement composée du liquide noir qu’ils avaient vu serpenter entre les cadavres.
Les murs eux-mêmes semblèrent reculer pour lui faire place. La créature n’avait pas de visage. Pas d’avant ni d’arrière. Rien que cette surface luisante d’où émergèrent soudain deux tentacules immenses. Une seconde plus tard, deux hommes-serpents dégénérés furent attrapés, broyés, déchiquetés comme des poupées de chiffon. Un bruit répugnant mélange de succion et de déchirure emplit la salle. Arthur hurla :
— « Courez ! Par ici ! »
Il savait reconnaître un combat perdu d’avance avant même qu’il commence.
La Peur Glacée
Agnès réagit presque aussi vite. Mais Edgar… Edgar resta figé. La créature, la larve amorphe de Tsathoggua, une abomination dont il avait lu quelques lignes dans un vieux volume de Caducée l’hypnotisait par l’horreur pure qu’elle dégageait. Il tremblait, serrant dans sa main une flasque d’alcool cabossée. Ses doigts blanchirent.
— « Le feu… seul le feu… » murmura-t-il.
Mais il n’avait rien pour enflammer ce qu’il tenait. Derrière lui, un autre dégénéré fut arraché du sol, son corps disparaissant dans la masse visqueuse. Arthur réapparut à la limite de l’alcôve.
— « Edgar ! Laisse tomber ! Contourne-la ! Maintenant ! »
Agnès hurla aussi :
— « Edgar, viens ! Le pouvoir de la couronne ne pourra pas l’arrêter ! »
Ces deux voix, simultanées, brisèrent le charme mortel. Edgar inspira brusquement, le souffle haché, puis recula en titubant.
La Fuite dans les Profondeurs
La larve amorphe avançait déjà. Sa taille déformait l’air, son poids faisait trembler la pierre. Elle dévorait les dégénérés, attirée par leur chaleur, leur vie misérable. Arthur fit un signe rapide de la main, indiquant un passage étroit sur le côté de l’alcôve, juste avant l’escalier.
— « Par-là !
Edgar, enfin libéré de sa stupeur, courut derrière elle, encore tremblant. Un tentacule frôla son épaule, projetant une éclaboussure de liquide noir qui fumait sur la pierre.
— « Bordel… bordel… » haleta-t-il.
Arthur fermait la marche. Il jeta un dernier regard au carnage. Puis, sans bruit, Arthur tourna le dos et s’enfonça dans les escaliers, suivant ses compagnons.
Dans les Marches sans Retour
Derrière eux, les bruits de succion, de déchirure et de gargouillis s’amplifièrent. Le combat entre la larve et les derniers dégénérés faisait rage. Des hurlements gutturaux résonnaient, puis s’étouffaient un à un. Ils descendaient, encore et encore, s’enfonçant dans les entrailles de la citadelle vivante. Agnès murmura sans se retourner :
— « Préparez-vous. Ce qui nous attend là-dessous… est la raison de toute cette citadelle.
Et les marches continuèrent de les avaler.
Là où Tout Doit se Décider
L’escalier débouchait sur une vaste rotonde circulaire, sans issue visible. Des gradins taillés dans un minéral noir bordaient la pièce comme les anneaux d’un amphithéâtre oublié. Et au centre… Un pilier organo-mécanique, haut de cinq mètres, pulsant comme un cœur. Ses parois translucides laissaient entrevoir un réseau de veines de lumière. Ce pilier était relié à un écran colossal occupant toute la paroi opposée. Deux hommes-serpents de la Nuit Intérieure étaient connectés au pilier par des câbles vivants, plantés directement dans leur colonne vertébrale. Et juste devant eux, immobile, attendant. Sashannal. Son visage reptilien déformé par une joie froide. À ses côtés, un garde massif, armé d’un sceptre-bâton émettant une lueur rouge : un laser vivant. Elle leva une griffe vers les intrus.
— « Tuez-les. Que l’ascension de Mu soit scellée. »
Au même instant, l’écran changea. Un compte à rebours apparut.
1:00… 0:59… 0:58…
Sous les chiffres clignotait un message :
CATACLYSME MONDIAL — EXPLOSION EN CHAÎNE DES 1500 COMPLEXES — ANÉANTISSEMENT DE LA BIOSPHÈRE TERRESTRE.
Edgar blêmit. Arthur jura. Agnès sentit un frisson glacé remonter sa colonne. La bataille commença.
Le Combat Impossible
Les deux hommes-serpents connectés au pilier se détachèrent, leurs yeux vides, mais leurs corps animés par le réseau de lumière qui les nourrissait. Ils vinrent vers eux en silence. Arthur interpella Edgar :
— « Occupe-toi de la console ! On gagne du temps ! »
Edgar hocha la tête et se lança vers les commandes. Mais les deux monstres s’interposèrent. Il sortit une dynamite de sa besace. Une impulsion. Une intuition. Il alluma la mèche, roula au sol et lança la charge derrière les deux colosses. Une explosion courte, sèche, étouffée. Les deux hommes-serpents furent arrachés du sol, projetés contre le pilier, pulvérisés. Arthur, lui, faisait face au garde au bâton laser. Chaque coup de ce sceptre sifflait dans l’air, brûlant la pierre quand il ratait sa cible. Arthur para, esquiva, engagea. Agnès, de son côté, affrontait Sashannal qui maniait le sceptre sacré, celui qui faisait écho à la couronne qu’Agnès portait. Des éclairs violets jaillissaient à chaque choc.
— « Tu n’es qu’une usurpatrice ! » siffla Sashannal.
— « Je suis… ce que Mu exige. » répondit Agnès, les yeux brillant d’un éclat surnaturel.
Elle attrapa le sceptre à deux mains. Les deux artefacts se répondaient. L’air vibrait. Agnès tira d’un coup sec. Sashannal perdit l’équilibre. Le sceptre passa dans les mains d’Agnès.
Quand même la peur se tait
Un grondement sourd résonna. Le passage par laquelle ils étaient arrivés explosa. Des morceaux de pierre jaillirent comme des projectiles. La larve amorphe entra. Ou plutôt, ce qu’il en restait. Elle était coupée net en deux. Les morceaux palpitaient encore, se reformant lentement. Et derrière elle… Tyrannissh. Couverte de plaies, un bras tranché net, ses écailles arrachées par endroits. Elle avançait en boitant légèrement, mais ses yeux… Ses yeux brillaient d’une haine pure. Derrière elle, des dizaines de dégénérés rampant, marchant, claudiquant. Tous ses serviteurs. Elle pointa Agnès.
— « La couronne… et le sceptre. À moi. »
Sashannal hurla de terreur et lâcha prise complètement. Agnès se retourna, sentant sa gorge se serrer. Tyrannissh était un mur de puissance brute. Un titan mutilé, mais toujours invincible. Mais elle avait une chance. Une seule. Elle leva la couronne et le sceptre, les deux artefacts vibrant à l’unisson. Sa voix tonna :
— « Par Mu, par les anciens rois, par le sang de vos lignées dégénérées… OBEISSEZ ! »
Les dégénérés s’arrêtèrent. Tremblèrent. Puis d’un seul coup, se ruèrent sur Tyrannissh. Une marée vivante. Hurlements. Membres qui se refermaient. Corps qui s’agglutinaient. Tyrannissh disparut sous le flot.
— « Ce n’est… pas fini… » souffla-t-elle avant que la foule ne l’engloutisse.
Sauver la Terre
Edgar, les mains tremblantes, parvint à forcer un accès. Il trouva enfin la procédure d’arrêt.
— « J’y suis presque ! Tenez bon ! »
0:03… 0:02…
Un bip. Une lumière verte.
PROCÉDURE D’ANNULATION — VALIDÉE.
Edgar poussa un soupir de soulagement, mais à ce moment précis Schlak ! Quelque chose se planta dans sa cuisse. Un croc métallique. Une arme dissimulée. Sashannal, au sol mais vivante, avait tiré. Edgar hurla. Sa jambe céda et il s’effondra dans un cri, le visage déformé par la douleur. Le poison brûlait déjà. Sashannal se redressa, un sourire fou aux lèvres.
— « Mourrez avec votre monde… »
Elle ne termina jamais sa phrase. Arthur, couvert de sang, blessé, épuisé, mais vivant, surgit dans son dos. Sa machette s’abattit. Une fois. Puis une deuxième. La tête de Sashannal roula sur le sol de la salle, s’arrêtant juste devant le pilier. Arthur tomba à genoux, haletant.
— « C’est… fini. »
Le Dernier Compte à Rebours
Arthur, haletant, le sang coulant encore de ses multiples plaies, s'approcha du pilier central. Il fouilla dans sa sacoche, en sortit l’Hastorang cet artefact redouté capable de pulvériser une structure entière et enclencha le compte à rebours.
5 minutes.
Un cliquetis sec. Une lumière rouge. Il déposa l’objet au pied du pilier, là où les fibres lumineuses pulsaient le plus vite.
— « Ça explosera le cœur, puis tout le reste… On n’a plus de temps. »
— « Alors on file. » répondit Edgar, serrant les dents, le croc métallique encore planté dans sa cuisse.
Agnès, brandissant sceptre et couronne, indiqua une voie. Ils contournèrent la masse grouillante des dégénérés qui écrasaient encore Tyrannissh. Une marée hideuse dont les cris, gémissements et claquements d’os résonnaient dans la salle.
L’Ultime Guide
Dans les couloirs fracturés par les déphasages, Agnès ordonna télépathiquement à l’un des dégénérés survivants de les guider. La créature s’exécuta, rampant lentement, le corps cassé, les yeux vitreux. Trop lentement. Edgar, blessé, mais porté par un instinct de survie presque animal, le saisit par le torse et le hissa sur son dos.
— « Tu veux nous mener ? Alors accélère… avec nous. » grogna-t-il.
Les murs vibraient. Des fissures luminescentes apparaissaient, annonçant l’embrasement imminent. Guidés par leur étrange éclaireur, ils débouchèrent enfin dans la salle des sphères de transport. Une forêt de capsules rondes, luisantes, prêtes à être activées. Trois d’entre elles flottaient déjà, remplies de liquide d’oxygène, grâce aux manipulations précédentes d’Arthur.
— « Montez ! » cria celui-ci.
Ils grimpèrent chacun dans une sphère. Les parois se refermèrent dans un chuintement.
La Voix de la Déchue
Juste avant le décollage, Agnès sentit le cri mental de Tyrannissh. Souffrance pure. Désespoir. Peur. Agnès eut un relent de pitié. Une étincelle humaine au milieu de ce chaos. Elle concentra sa volonté, ses artefacts vibrants entre ses doigts.
Arrêtez. Ne la dévorez plus.
Son ordre se propagea dans les esprits dégénérés comme une onde. Le carnage cessa.
Les silhouettes difformes se figèrent, obéissant à leur Reine éphémère. Puis les sphères s’élevèrent, happées par les rails.
Le Portail Des Derniers Instants
Les sphères furent propulsées comme des projectiles vivants, franchirent une vaste ouverture… et approchèrent du portail dimensionnel. Les gigantesques serpents-gardiens, lovés autour de l’arche, dressèrent la tête en sifflant. Leurs yeux reptiliens se posèrent sur les sphères. Sur Agnès. Puis, comme saluant une souveraine, ils s’écartèrent, dégageant le passage. Arthur murmura :
— « J’crois qu’ils te respectent… »
Les sphères franchirent le portail. À cet instant exact un flash blanc bleu déchira le monde derrière eux. Une explosion titanesque engloutit la citadelle. Un champignon de lumière, puis d’ombre, puis de lumière encore, s’éleva au-dessus des marécages. Le souffle rattrapa les sphères, les secouant violemment. La structure du portail se fractura sous la pression. Il se referma dans un hurlement métallique et organique. Les sphères furent projetées dans le vide dimensionnel… Puis Elles retombèrent brutalement.
Retour au Monde
Les trois sphères s’écrasèrent sur un sol dur, rocheux, couvert d’algues et de sable brûlant. Une odeur d’air marin. Le vacarme des vagues. Les parois s’ouvrirent. Edgar roula dehors, toussant. Arthur sortit en boitant, tenant sa machette comme si elle valait encore tout l’or du monde. Agnès s’extirpa en dernier, la couronne scintillante encore faiblement sur son crâne. Ils se regardèrent. Vivant. Ensanglantés. Épuisés. Mais vivants. Autour d’eux : L’île au Serpent, au large des côtes brésiliennes.
Les Mois Sans Soleil
Les mois qui suivirent leur retour furent les plus longs de leur existence. Les États-Unis avaient retrouvé leur routine, leurs journaux, leurs buildings, leurs foules… Mais pour Agnès, Arthur et Edgar, tout cela semblait désormais irréel, comme un décor fragile posé devant un gouffre sans fond. Ils vivaient comme des ombres. Même si Mu avait été anéantie, même si la citadelle avait sombré dans une déflagration apocalyptique, rien n’était réellement fini. Les hommes-serpents restants, ceux infiltrés depuis des siècles dans les grandes villes du monde, n’avaient pas disparu. Ils étaient affaiblis, désorganisés… mais plus dangereux que jamais. Quant à Caducée, l’organisation censée protéger l’humanité tout en poursuivant ses propres objectifs obscurs, elle avait éclaté comme une bulle de savon. Sans Meadham, sans ses laboratoires perdus, ses agents avaient dispersé leurs derniers réseaux. Mais si l’institution n’existait plus, les hommes et femmes qui en faisaient partie, eux, respiraient encore.
Une Vie de Mouvements et d’Ombres
Dès leur retour, les trois compagnons comprirent rapidement que la tranquillité n’existerait plus. Chaque semaine, un signe. Une voiture trop longtemps garée.
Une silhouette observant leur immeuble. Un courrier sans expéditeur contenant un symbole ophidien griffonné au charbon. Un murmure dans une salle de gare :
— « Ils sont là. »
Arthur, désormais marqué par le métal noir dans sa chair, se couvrait toujours les bras, craignant que l’on remarque les reflets mouvants sous sa peau. Edgar, lui, vivait avec ces sensations étranges comme si quelque chose s’agitait ponctuellement dans son corps, cherchant une voie de sortie. Et Agnès… Agnès était liée. À la couronne. À l’étrange cicatrice invisible sur son esprit. À des rêves où elle voyait Tyrannissh, mutilée mais vivante, quelque part dans l’obscurité, cherchant à renaître. Ils changeaient de ville chaque mois. Puis chaque semaine. De fausses identités. Des planques improvisées. Des nuits passées à écouter les bruits derrière une porte d’hôtel. Ils n’étaient plus des investigateurs. Ils étaient des fugitifs d’un secret que personne ne croirait.
Un Combat Sans Fin
Un soir, alors qu’ils se retrouvaient dans un refuge isolé près d’une gare de triage, Arthur lança d’une voix fatiguée :
— « On a détruit Mu. On a stoppé l’apocalypse. Pourquoi est-ce qu’on n’a pas la paix ? »
Edgar, tirant nerveusement sur une cigarette, répondit :
— « Parce que le serpent a deux têtes… et nous n’en avons coupé qu’une. »
Agnès resta silencieuse un long moment, fixant la couronne emballée dans un drap au fond d’une malle scellée. Puis elle murmura
— « Non… Le serpent a deux têtes, oui… mais il a des milliers de crocs. Et ils savent que nous existons. »
Un vent froid passa entre les planches mal clouées des murs. Au loin, un sifflement.
Peut-être un train. Peut-être autre chose. Les trois échangèrent un regard. Ils savaient. Ce n’était pas une fin. C’était une survie. Peut-être pour des années. Peut-être pour toute leur vie. Ils seraient traqués. Ils devraient se cacher. Et surtout, ils devraient continuer à lutter… Car le serpent, même privé d’une tête, continuait de se tordre, de frapper, de muter. Et quelque part, dans les ombres de la civilisation, un chuchotement se glissait dans les recoins les plus sombres
« Le combat n’est jamais terminé. »
FIN — Le Serpent à Deux Têtes
L’Arrivée sur Mû
Le portail se referma derrière eux dans un grondement sourd, tel le souffle d’une bête mourante. Un instant, il n’y eut plus rien que le silence, un silence d’une densité presque palpable. Puis, le vent se leva, chargé d’odeurs étranges, et les trois investigateurs ouvrirent les yeux sur un monde qui n’appartenait pas à la Terre. Ils se tenaient au sommet d’une colline rocailleuse, balayée par des rafales tièdes et lourdes. Devant eux, l’horizon flamboyait de rouge, saturé d’un nuage écarlate qui couvrait tout le ciel, zébré en permanence d’éclairs dorés qui n’émettaient aucun tonnerre. La lumière, irréelle, semblait venir de partout et de nulle part à la fois. Arthur resta un moment bouche bée.
— « Par tous les saints… où sommes-nous ? »
Edgar, le visage blême, leva les yeux vers le ciel, puis vers la terre grouillante sous leurs pieds.
— « Pas… pas sur Terre. Non… Ça ne peut pas être… »
Agnès, elle, ne dit rien. Elle sentait dans ses veines la vibration sourde du sceptre disparu, une résonance lointaine, presque un appel étouffé. Elle comprit sans qu’on le lui dise : ils étaient sur Mu, la légendaire terre engloutie, royaume des dieux-serpents.
Le Marais des Âmes
Sous la colline, à perte de vue, s’étendait un marais infini, noir et visqueux, dont la surface bouillonnait d’une vie malsaine. Des bulles d’huile sombre éclataient en gerbes de feu, projetant des étincelles verdâtres dans l’air saturé de vapeurs. Par moments, le sol lui-même semblait pulsé comme un cœur vivant, exhalant des râles indistincts, comme si la terre gémissait de souffrance. Des formes flottaient sur les eaux : des silhouettes humaines, ou du moins, ce qui en restait. Leurs visages tordus semblaient murmurer des mots dans des langues oubliées, un chœur de murmures oscillant entre prière et malédiction. Edgar se pencha au-dessus d’une flaque d’huile, et vit son propre reflet se déformer, son visage se recouvrir d’écailles avant de reprendre sa forme. Il recula, blême.
— « Ce lieu… n’a pas de place pour les hommes. »
La Citadelle des Brasiers
Au-delà du marais, dominant tout le paysage, un volcan colossal crachait des colonnes de lave et de fumée. Sur ses flancs, une citadelle cyclopéenne s’élevait, ceinte de quatre tours immenses, chacune parcourue d’arcs électriques et de pulsations lumineuses. La structure semblait osciller entre deux réalités, disparaissant par moments, avant de réapparaître dans un éclair violet, comme si elle existait à moitié dans un autre monde. Autour du cratère, des silhouettes volaient créatures ailées, mi-humaines, mi-reptiliennes, planant dans les vents brûlants. Et derrière ce décor d’apocalypse, une jungle irréelle s’étendait à perte de vue, faite d’arbres aux troncs translucides et de feuilles aux couleurs impossibles. Des oiseaux aux ailes prismatiques la survolaient, émettant des cris qui n’appartenaient à aucun règne connu. Arthur, ébloui et terrifié, lâcha dans un souffle :
— « C’est… magnifique. Et abominable. »
Le Sentier des Brumes
Sans perdre davantage de temps, les trois compagnons se mirent en marche.
Sous leurs pieds, un sentier étroit serpentait entre les mares de feu et les vapeurs empoisonnées, taillé à même la roche. Chaque pas soulevait des fumerolles denses et âcres qui leur brûlaient les yeux. Agnès, en tête, guidée par une intuition viscérale, sentait une force l’appeler depuis la citadelle.
Les Voix du Marais
Leur progression à travers le marais devint bientôt un cauchemar éveillé. Les brumes épaisses, d’abord inertes, se mirent à vibrer, parcourues de murmures qui s’élevaient du sol, des flaques et même des ombres. Puis, lentement, les voix prirent forme reconnaissables, intimes, insidieuses. C’étaient leurs propres voix. Edgar entendit la sienne, rauque et cynique :
— « Tu joues au héros, mais tu n’as jamais sauvé personne. »
Celle d’Arthur, grave et moqueuse, résonna dans la tête du géant :
— « Combien de morts derrière toi, Arthur ? Tu crois encore qu’il t’écoute, là-haut ? »
Et enfin, celle d’Agnès, un murmure caressant, presque sensuel :
— « Porteuse… menteuse… tu crois être libre, mais elle vit en toi. »
Les voix s’entremêlaient, hurlantes et ricanantes, jusqu’à former une cacophonie insupportable. Arthur se couvrit les oreilles :
— « Par pitié, faites-les taire ! »
C’est alors qu’Edgar distingua, dans les brumes mouvantes, de petites silhouettes difformes : des créatures sans poils, mi-rats, mi-grenouilles, qui gonflaient leurs gosiers translucides pour imiter leurs voix. Une vingtaine d’entre elles grouillaient dans la vase, leurs yeux laiteux fixés sur les intrus. Sans un mot, Edgar sortit le sifflet serpentin qu’il gardait depuis la Bolivie. Il le porta à ses lèvres, souffla un sifflement aigu et vibrant, puis lança l’objet derrière eux, dans la brume. Aussitôt, les créatures poussèrent des cris rauques et bondirent en direction du son, disparaissant dans la vapeur. Edgar lâcha un soupir :
— « Elles aiment les reliques de leur maître, visiblement. »
Arthur ajouta, un rictus nerveux aux lèvres :
— « Eh bien, espérons qu’elles ne reviennent pas en famille. »
Les trois compagnons s’élancèrent au pas de course, profitant de la diversion pour s’éloigner du vacarme et regagner la voie principale.
L’Œil du Gouffre
La progression reprit dans un silence tendu. Le sol se faisait plus instable, la vase plus lourde, chaque pas s’enfonçant comme dans un souffle organique. C’est alors qu’un grondement sourd monta sous leurs pieds. Une bulle, immense, gonfla à la surface du marais à quelques mètres d’eux non pas une bulle, mais un œil colossal, jaune et strié d’irisations vertes, dont la pupille se contracta brusquement. Agnès recula d’un bond.
— « Mon Dieu… c’est vivant ! »
L’œil s’ouvrit en grand, révélant une profondeur mouvante, presque liquide. Autour de lui, le sol se mit à vibrer, aspirant la boue, les pierres, les carcasses des créatures mortes.
Une masse gigantesque se réveillait sous la surface, aspirant tout dans un vortex de flammes et de vase. Arthur attrapa Edgar par le bras :
— « Cours ! Maintenant ! »
Ils bondirent sur une langue de pierre, évitant de justesse l’effondrement du sol.
Derrière eux, le marais se creusa, aspiré par la chose invisible, tandis que des geysers de feu noir jaillissaient autour du gigantesque œil, qui les suivait un moment… avant de disparaître dans un dernier bouillonnement visqueux. Essoufflés, maculés de suie, ils reprirent leur marche. La citadelle n’était plus qu’à quelques kilomètres la montagne hurlante de Mu.
Échos d’une Guerre Inhumaine
Arrivés au pied du volcan, le sol devint rocailleux, creusé de fissures rougeoyantes.
Un sentier d’obsidienne serpentait jusqu’à la citadelle, dont les murailles apparaissaient désormais clairement : colossales, tordues, traversées de pulsations lumineuses.
Mais avant même d’entreprendre l’ascension, une odeur métallique et brûlée leur parvint. Une scène de carnage s’étalait devant eux. Trois créatures gisantes indescriptibles, tordues, comme des cauchemars matérialisés : des torses humains allongés, des membres arachnéens, des visages couverts d’yeux.
Leur chair, d’un gris violacé, se liquéfiait lentement, comme incapable de subsister dans cet espace. Près d’elles, un homme-serpent mort, la gorge transpercée, tenait encore dans ses mains une arme étrange un pistolet aux lignes impossibles, fait d’un métal noir vibrant, émettant un bourdonnement faible. Edgar s’en approcha, se pencha sur le cadavre.
— « Cet engin n’est pas d’ici… mais lui non plus. »
Agnès, attentive, remarqua un mouvement plus loin : une des créatures n’était pas tout à fait morte. Elle se traînait sur le sol, son corps dégoulinant d’une substance noire.
De l’un de ses membres chitineux, elle serrait un cube couvert de symboles mouvants, des glyphes étranges qui semblaient se tordre et respirer.
L’Arme du Serpent
Edgar s’accroupit, le souffle court, face au cadavre encore tiède de l’homme-serpent.
Le pistolet qu’il tenait semblait vibrer au creux de sa paume, pulsant d’une lumière verdâtre à intervalles réguliers. Ce n’était pas une arme à feu au sens humain du terme, mais un organisme mécanique, vivant, respirant, dont la poignée semblait s’adapter à sa main.
— « Qu’est-ce que c’est encore que cette horreur… » murmura-t-il, fasciné et révulsé tout à la fois.
Il sentit la surface tiède du métal s’étirer, comme une peau. Arthur grogna, nerveux :
— « Fais gaffe, Edgar. Ces saloperies mordent peut-être. »
Edgar serra les dents et garda l’arme.
— « J’en ai vu d’autres. Et j’ai le sentiment qu’on en aura besoin.
Les Mots des Abysses
Pendant ce temps, Agnès s’était agenouillée près de la créature agonisante. Le cube qu’elle tenait semblait s’animer à mesure que le monstre expirait, ses symboles se mettant à danser comme des flammes bleutées. La créature, d’une voix visqueuse et moribonde, articulait faiblement :
— « …Telekeli… telekeli… »
Au début, ces sons n’étaient que du bruit. Mais à mesure qu’Agnès fixait le cube, les syllabes se réorganisèrent dans son esprit, se traduisant d’elles-mêmes. Une phrase claire, brûlante, résonna alors dans son esprit :
“Viens à moi, Shoggoth.”
Ses yeux s’écarquillèrent.
— « Non… Non, c’est impossible ! » s’écria-t-elle.
Mais il était trop tard, le sol vibra, se déchira et d’une faille béante surgit un souffle immonde, saturé d’une odeur de métal et de chair brûlée. Une voix sans forme résonna à travers l’air, un cri multiple, dissonant, comme mille gorges hurlant à l’unisson. Puis les premiers tentacules jaillirent.
Le Shoggoth de Mu
La créature émergeait lentement, inexorablement. Des masses de chair noire, des yeux sans nombre, un corps informe qui se recomposait sans cesse une abomination vivante, née d’un cauchemar ancien. Chaque mouvement produisait un son de succion et d’os broyés. Arthur recula, blême :
— « Par tous les dieux… qu’est-ce que c’est que ça ?! »
Edgar leva le pistolet alien, visa la masse mouvante et tira. L’arme hurla plutôt qu’elle ne tira. Un jet de lumière vibrante jaillit, frappant la bête en pleine masse. Un instant, elle parut vaciller, se tordre… avant de doubler de taille, ses plaies se refermant en une seconde. Agnès cria :
— « Edgar, arrête ! Tu la renforces ! »
Mais déjà, le Shoggoth déployait ses tentacules. L’un d’eux frappa le sol, soulevant des geysers de boue et de feu, projetant Arthur à plusieurs mètres. Edgar se redressa, les mains tremblantes, le regard fou.
— « On ne peut pas la vaincre !»
La Couronne du Cobra
Agnès, acculée, sentit la couronne du cobra peser dans son sac. Une intuition, une pulsation mentale, la traversa. Sans réfléchir, elle sortit la couronne et la posa sur sa tête. La douleur fut immédiate et inhumaine. La couronne se fondit dans sa chair, fusionnant avec son crâne dans un bruit humide. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, et des visions d’horreur la submergèrent : des continents noyés, des cieux déchirés, des serpents d’or planant au-dessus de cités en flammes… Et, dans les ténèbres du marais, quelque chose répondit à son appel. Une voix dans sa tête, lourde et reptilienne, lui murmura :
« Porteuse… Je viens… »
Le sol se mit à trembler. Derrière eux, les eaux du marais explosèrent dans une gerbe monstrueuse. Un serpent colossal, long de plus de trente mètres, aux écailles miroitantes, émergea des profondeurs. Son corps gigantesque s’enroula autour du Shoggoth, le mordit, l’écrasa. La bataille titanesque déchaîna des vagues de feu et de boue, tandis que le hurlement du Shoggoth s’éteignait peu à peu, broyé dans les anneaux de son prédateur antique. Agnès chancela, du sang coulant de ses narines.
— « Vite… tant qu’il la retient… fuyons ! »
Arthur la prit par le bras, Edgar la soutint, et tous trois se mirent à gravir la pente du volcan.
Derrière eux, la mer de feu rugissait, le serpent et la chose fusionnant dans un chaos d’ombre et de lumière. Et au sommet, la citadelle vivante les attendait, sa surface de pierre pulsant au rythme d’un cœur invisible.
Les Cieux de Mu
La montée était infernale. Chaque pas sur la pente du volcan faisait craquer des pierres brûlantes, exhalant des vapeurs toxiques qui faisaient pleurer les yeux et brûler les poumons. Le ciel, au-dessus d’eux, n’était plus qu’un chaos de nuées rouge sang, zébrées d’éclairs verts, comme si l’air lui-même se tordait de douleur. Arthur, haletant, posa un genou à terre.
— « Ce maudit volcan… il n’en finit jamais. »
Edgar, les yeux rivés vers l’horizon, répondit d’une voix rauque :
— « Regarde. Quelque chose bouge… là-bas, au-dessus du marais. »
Tous trois levèrent les yeux. Un portail venait de s’ouvrir, immense, vibrant comme une plaie dans le tissu du ciel. De ce gouffre émeraude s’échappèrent des dizaines de sphères métalliques, aussi grandes que des fiacres, pulsant d’une lueur bleue. Elles filaient dans les airs en silence, rapides et coordonnées, comme un essaim vivant. Mais soudain, quelque chose qu’eux seuls ne voyaient pas frappa. Dans le vide, des silhouettes colossales, invisibles à l’œil humain, déchiraient l’air et heurtaient les sphères, les réduisant en poussière d’étincelles. Des explosions muettes illuminaient le ciel. Arthur jura :
— « Elles se font abattre ! Mais par quoi, bon sang ?! »
Trois sphères seulement parvinrent à franchir la barrière invisible. Elles passèrent en vrombissant au-dessus d’eux, laissant derrière elles une traînée d’étincelles, et allèrent se poser près d’une des tours noires de la citadelle. Un grondement, puis une déflagration assourdissante. La tour trembla, se fissura du sommet jusqu’à sa base, projetant dans l’air des blocs de pierre luminescente. Une pluie de débris incandescent s’abattit autour des investigateurs, qui se jetèrent au sol pour éviter les éclats. Edgar se redressa, essuyant le sang sur sa joue.
— « Une brèche…! On a une ouverture. C’est notre chance. »
Agnès hocha la tête, encore tremblante :
— « Alors ne la gaspillons pas. Allons-y.
La Citadelle Vivante
Leur ascension se fit dans un vacarme apocalyptique. Sous leurs pieds, la terre battait comme un cœur, et chaque pas faisait vibrer le sol de manière organique. Les parois de la montagne semblaient transpirer une sève sombre, presque vivante. Ils atteignirent enfin le sommet : la Citadelle de Mu. Gigantesque, d’une architecture impossible, elle se déphasait par moments, disparaissant pendant une fraction de seconde avant de réapparaître plus loin, comme un mirage instable dans la réalité. Les tours s’étiraient vers le ciel, se vrillant sur elles-mêmes comme des os tordus. Des éclairs parcouraient sa surface, alimentés par des circuits d’énergie vivante. Devant eux, la tour frappée par les sphères gémissait. Une partie de sa base s’était ouverte sous l’explosion, révélant une entrée béante, un couloir sombre respirant la chaleur et la cendre. Arthur regarda le phénomène de déphasage avec une angoisse palpable.
— « On va se faire broyer si on entre au mauvais moment. »
Edgar observait attentivement, le visage concentré. Il comptait, mesurait, notait les intervalles : trois secondes de présence, deux de vide. Un rythme, presque un souffle.
— « À mon signal… » dit-il calmement, les yeux fixés sur la tour.
Agnès serrait le cube gravé contre elle, comme un talisman. Le volcan rugit sous leurs pieds, lançant des gerbes de feu dans le ciel. Edgar leva la main.
— « Attendez… attendez… Maintenant ! Courez ! »
Tous trois s’élancèrent à travers la lave et les débris, le monde autour d’eux vibrant comme une cloche d’airain. Ils atteignirent la porte au moment précis où la citadelle redevint tangible. Une onde sourde les frappa, et pendant une fraction de seconde, ils eurent la sensation de traverser un liquide dense et vivant. Puis le silence. Ils étaient à l’intérieur.
La Piste Noire
Dès qu’ils eurent pénétré dans le cœur mouvant de la citadelle, Arthur, fidèle à son instinct de chasseur, posa un genou à terre. Il observa la pierre noire et visqueuse qui tapissait le sol. Sous la lumière organique du lieu, on distinguait une traînée luisante, épaisse et ondoyante, comme si une créature blessée ou suintante s’était frayé un passage dans ces entrailles de pierre. Arthur toucha du bout des doigts la substance et la huma prudemment.
— « Ce n’est pas du sang… ni de la sève. »
Agnès, crispant ses mains sur le cube gravé, hocha lentement la tête.
— « Quoi que ce soit, c’est notre seule piste. »
Sans un mot de plus, ils se mirent en marche, suivant la trace noire et luisante qui serpentait à travers des galeries où les lois du monde semblaient abolies.
Parfois, ils marchaient sur des murs ; parfois, le sol se dérobait sous eux pour les projeter sur un plafond mouvant. Leur perception du haut et du bas se brouillait, et même la gravité semblait hésiter quant à sa direction.
La Salle des Déchus
Après de longues minutes ou des heures, difficile à dire, la piste noire les mena à l’entrée d’une salle immense, au plafond perdu dans la brume phosphorescente.
Le spectacle qui s’offrit à eux les figea sur place. Des hommes-serpents. Des dizaines, peut-être une centaine. Mais pas ceux qu’ils avaient combattus jusqu’ici, pleins de fierté reptilienne et d’intelligence froide. Ceux-là n’étaient que des ombres dégénérées, des reliques malformées d’une race déchue. Certains rampaient au sol, gémissant, leurs membres fondus ou multipliés. D’autres, accrochés aux parois, buvaient à des tuyaux organiques d’où s’écoulaient des fluides visqueux, nutritifs ou peut-être mortels. L’air était saturé d’une odeur âcre un mélange de chair brûlée, de bile et de formol. Au centre de la pièce, d’immenses tables de chair servaient de lits, d’autels ou de laboratoires.
Des silhouettes y reposaient, branchées à des tuyaux comme des fruits sur une plante monstrueuse. Certains dormaient. D’autres s’agitaient dans des spasmes d’agonie silencieuse.
Le Silence des Machines Vivantes
Les investigateurs progressaient discrètement, longeant les tables et les cuves organiques, évitant les regards vitreux des êtres dégénérés. Certains murmuraient dans une langue hachée, mélange de sifflements et de pleurs. Une supplique récurrente revenait sans cesse :
“La reine… la reine viendra…”
“Elle nous libérera de nos corps morts…”
Edgar, fronçant les sourcils, murmura à Agnès :
— « Ils parlent de Tyrannish. Même ici, elle est vénérée. Peut-être comme une déesse salvatrice… ou une dernière illusion. »
Leur marche se poursuivit. La piste noire s’enfonçait plus avant dans la salle, puis dans un couloir de chair palpitante, guidant leurs pas comme un fil vivant. Et, d’un pas résolu, les investigateurs suivirent la trace noire vers le cœur battant de la citadelle, là où s’annonçait une rencontre dont nul ne sortirait indemne.
Le Berceau des Abominations
Le couloir s’ouvrit brusquement sur une salle démesurée, dont les parois luisantes semblaient respirer. Une chaleur lourde, presque humide, enveloppa les investigateurs.
L’air était saturé d’une odeur de charogne et de métal brûlé. Sous leurs yeux, des centaines d’œufs translucides tapissaient le sol, de la taille d’un torse humain.
Certains étaient éclatés, laissant échapper des fluides verdâtres et des lambeaux de membranes visqueuses. D’autres palpitaient encore, traversés de lueurs internes, comme si quelque chose en leur sein cherchait à voir le jour. Arthur fit un pas en arrière, crispé.
— « Par tous les saints… Ce sont des couvées ! »
Un bruit se fit alors entendre, un long frottement métallique, presque chantant.
Deux serpents titanesques, faits d’acier et de fibres nerveuses, émergèrent lentement de l’obscurité. Leur corps se tordait dans des mouvements hypnotiques, et leurs yeux mécaniques luisaient d’une lumière rouge malsaine. Arthur leva aussitôt son arme, mais Agnès posa une main sur son bras.
— « Attends… »
Les deux gardiens dressèrent leurs colossales têtes, fixant Agnès. Leur regard glissa sur la couronne incrustée dans son crâne, et, dans un mouvement fluide, ils s’écartèrent, ondulant pour dégager un passage. Leur geste était presque cérémoniel. Agnès sentit un murmure s’enrouler dans son esprit :
“Fille du Serpent… passe.”
Les investigateurs échangèrent un regard muet, partagés entre fascination et terreur.
Puis, d’un pas lent, ils traversèrent la salle, leurs bottes s’enfonçant dans la boue organique des œufs pourris. Le silence, ponctué par les pulsations des coquilles vivantes, leur collait à la peau comme une prière étouffée.
La Chambre des Mémoires
Au bout du passage, ils débouchèrent dans une pièce à l’atmosphère radicalement différente : froide, métallique, silencieuse. Des câbles épais pendaient du plafond, s’enfonçant dans les corps d’une centaine d’hommes-serpents alignés en rangs serrés.
Tous étaient morts. Certains avaient encore les yeux ouverts, vitreux, d’autres n’étaient plus que des cadavres racornis, vidés de leur sang et de leur conscience.
Mais chacun d’eux portait un implant à la base du crâne, relié à un gigantesque amas de machines occupant le centre de la salle. Les murs vibraient faiblement, projetant sur des écrans ovoïdes des séquences d’images incompréhensibles : paysages impossibles, symboles tourbillonnants, visages humains déformés par la peur. Agnès, fascinée, fit un pas vers les écrans. Les images se mirent à changer, réagissant à sa présence. Des fragments de mémoire jaillirent dans son esprit : des batailles perdues, des rituels interdits, des fuites à travers le temps et les étoiles. Elle chancela.
— « Ils ont… enregistré leurs esprits. »
Edgar la soutint aussitôt.
— « Une banque de données biologiques… ou spirituelles. Peut-être leur dernier refuge avant la chute de leur civilisation. »
Arthur, nerveux, regardait autour de lui.
— « Tout ça ne me dit rien de bon. Si ces câbles contrôlent encore quelque chose, on ne devrait pas rester ici. »
Son regard tomba alors sur un corps différent des autres : un homme-serpent intact, encore noble de port, mais sans vie. Un câble luisant s’enfonçait directement dans son crâne. Edgar observa le cadavre longuement.
— « C’était l’un des voyageurs. Un éclaireur venu ici pour explorer la citadelle. Il a tenté de se connecter à cette… chose. Et elle l’a consumé. »
Agnès posa la main sur l’une des bornes organiques, sentant un tremblement courir sous sa peau.
— « Ils ne sont pas morts… pas tous. Leurs esprits errent dans la machine. »
Le Couloir Changeant
Les investigateurs s’engagèrent dans un couloir étroit, dont les murs semblaient respirer à chaque pas. L’air y vibrait d’une tension étrange, saturé d’électricité et d’une odeur de soufre et d’ozone. Les parois, mi-pierre mi-chair, pulsaient doucement, éclairées par des lueurs intermittentes semblant naître de la matière elle-même. Arthur marchait en tête, observant chaque détail, l’arme serrée dans la main. Soudain, un éclair lumineux zébra le couloir, et celui-ci se déphasa brusquement : le sol se déroba sur plusieurs mètres, aspiré dans une réalité parallèle, laissant place à un gouffre béant. Arthur, réflexe fulgurant, recula juste à temps, évitant de tomber dans le vide.
— « Reculez ! Ce lieu n’est pas stable ! » cria-t-il, haletant.
Edgar jeta un coup d’œil dans le vide : en bas, il n’y avait ni fond ni lumière, seulement une brume mouvante ponctuée de silhouettes fuyantes.
— « Un seul faux pas et on disparaît comme si on n’avait jamais existé… » murmura-t-il, blême.
Agnès, concentrée, sentit la couronne vibrer faiblement : ce monde la reconnaissait. Ils attendirent que le couloir retrouve sa cohérence, puis reprirent leur marche, avançant lentement, à travers les spasmes de la citadelle vivante.
Les Antres de la Dégénérescence
Les salles suivantes se succédaient comme des cauchemars imbriqués.
Dans la première, des hommes-serpents dégénérés s’entassaient, copulant et dévorant dans une orgie de chair et de folie. Leurs cris gutturaux résonnaient contre les parois, entrecoupés de râles d’agonie et de plaisir bestial. Arthur détourna les yeux, la nausée montant à ses lèvres.
— « Ce n’est plus un peuple… c’est une parodie de vie. »
Dans une autre salle, des créatures dormaient, lovées les unes contre les autres, respirant à l’unisson, formant un amas palpitant de corps écailleux.
Et plus loin, une pièce où des femelles-serpents s’occupaient de nouveau-nés monstrueux, couverts de mucus, sifflant doucement. Mais à l’instant où les investigateurs franchirent le seuil, un cri d’alarme strident monta des gorges ophidiennes.
Six d’entre eux, des mâles difformes au regard fou, bondirent pour défendre leurs progénitures. Arthur leva son arme, Edgar son pistolet alien, tandis qu’Agnès fit un pas en retrait, appelant le pouvoir du sceptre. Le combat fut bref mais d’une brutalité inouïe.
Les lames tranchèrent des écailles, les bâtons sifflèrent, les tirs brûlèrent la chair.
Les hommes-serpents, fous de rage, se jetèrent sur eux sans peur ni conscience.
Arthur reçut un coup de queue qui le projeta contre un mur, Edgar planta sa lame chirurgicale dans la gorge d’un adversaire. Le silence retomba, lourd, nauséabond. Le sol était couvert de sang noir et de chairs fumantes. Les respirations haletantes des trois survivants emplissaient la pièce.
— « On… on ne peut pas rester ici. » souffla Edgar, le visage fermé.
Arthur, blessé, hocha la tête.
— « Allons-y avant que d’autres arrivent. »
L’Essaim de Fer
Ils n’eurent pas le temps de franchir la pièce suivante. Un vrombissement sinistre monta dans les airs, d’abord lointain, puis assourdissant. Le plafond vibra, se fissura, et une nuée noire s’en échappa : des milliers de mouches mécaniques, minuscules, mi-insectes mi-machines, dont les ailes émettaient une lueur froide.
— « Des drones vivants ! » hurla Edgar.
Arthur tenta de les repousser d’un revers de bras, mais déjà les insectes se collaient à sa peau, le piquant à travers ses vêtements. Des aiguilles minuscules s’enfonçaient, injectant un venin qui le paralysait. Il tomba à genoux, le souffle court. Edgar, pris dans la même tourmente, sentit ses membres s’alourdir. Il voulut lever son arme, mais son bras refusait de répondre. Les mouches le recouvrirent entièrement, formant un manteau noir et bourdonnant. Agnès, elle, ne fut pas attaquée. Les mouches tournaient autour d’elle, mais aucune ne la toucha. Elle comprit alors, horrifiée, qu’elles la reconnaissaient comme leur maîtresse.
— « Non ! Laissez-les ! » cria-t-elle, mais sa voix se perdit dans le vacarme métallique.
Les essaims s’enroulèrent autour de ses compagnons, les soulevant lentement du sol.
Arthur, à demi conscient, tenta de tendre la main vers elle.
— « Agnès… aide-nous… »
Mais déjà, les nuées les entraînaient dans les couloirs changeants, filant à travers les tunnels vivants de la citadelle. Agnès, impuissante, se mit à courir à leur suite. Les mouches emportaient ses amis vers une destination inconnue peut-être vers le cœur même de la citadelle.
Supplément : Le serpent à deux tête - Chapitre 7 et 9.