L’Aube du 12 Novembre
Le soleil se levait lentement sur Ulunga, dissipant les brumes moites qui s’accrochaient aux toits de chaume. L’air sentait la terre humide, la cendre et la peur. Edgar, Agnès et Arthur encore pâle, mais lucide se tenaient devant la case de Kasongo. Le chef du village, les traits tirés par la fatigue et l’inquiétude, leur désigna du bout du bras son humble demeure.
— « Fouillez, si cela peut vous aider à sauver mon peuple. Je n’ai rien à cacher », déclara-t-il d’une voix grave.
Les investigateurs s’exécutèrent, méticuleux. La case était simple : quelques nattes, des paniers, des outils rudimentaires, un feu éteint. Rien d’anormal. Mais à l’extérieur, près d’un vieux cabanon de pêche, Agnès remarqua une planche légèrement décalée. Arthur s’accroupit, glissa sa main et tira une lourde caisse en bois, percée de minuscules trous. À côté, un petit coffret métallique scellé et couvert de poussière.
Arthur souffla entre ses dents :
— « Voilà qui ne ressemble pas à du matériel de pêche… »
La Réunion à l’Hôpital
De retour dans une salle exiguë de l’hôpital de Caducée, ils barricadèrent les fenêtres, allumèrent une lampe-tempête et déroulèrent une large moustiquaire sur la table. La caisse y fut déposée avec précaution, entourée de regards lourds de tension.
Edgar prit une profonde inspiration :
— « Si c’est bien ce que je crois… il faut être prêts. »
Il saisit son couteau de terrain et écarta délicatement le couvercle. Une odeur âcre s’en échappa, mêlant formol et chair en décomposition. À l’intérieur, deux tubes de verre scellés, à moitié remplis d’un nuage bourdonnant : des mouches tsé-tsé. Même à travers le verre, elles semblaient vibrer d’une énergie malsaine, presque intelligente. Agnès sentit un frisson la parcourir.
— « Mon Dieu… c’est donc ça, le virus de domination… »
Le Silence des Mouches
Edgar observa les insectes un instant, puis prit une bougie et fit couler la cire sur les minuscules orifices des tubes en verre.
— « On les asphyxie. On ne prend aucun risque. »
Le bruit du bourdonnement s’étouffa lentement, remplacé par un silence pesant. Agnès détourna les yeux, dégoûtée. Arthur, lui, fixait la boîte métallique avec une attention fébrile.
— « Ouvrons l’autre. Ces serpents ont forcément laissé des traces. »
Les Archives du Mal
Le coffret s’ouvrit dans un grincement métallique. À l’intérieur : des liasses de documents soigneusement empilées, certaines rédigées en français, d’autres en anglais, et d’autres encore dans une langue aux symboles étranges du Naacal. Les pages décrivaient froidement des expérimentations inhumaines. Les deux infirmières serpent Melania et Geertruyd, ou plutôt les créatures qui avaient pris leur place y détaillaient leurs recherches sur la progression du virus. On y trouvait des schémas anatomiques, des observations sur la dégradation de l’esprit humain, et surtout, des comparaisons entre les effets du virus originel et la version mutante développée par Caducée. Agnès serra les poings.
— « Et ils ont utilisé ces gens comme cobayes. Des familles entières. »
Les Chants de la Jungle
Le soleil atteignait lentement son zénith, projetant sur la jungle des lueurs dorées et poisseuses. Les feuilles vibraient d’un murmure constant, et sous la canopée, la moiteur semblait plus lourde, presque vivante. Les investigateurs, accompagnés de deux chasseurs envoyés par Kasongo, progressaient prudemment sur un sentier à peine tracé à la recherche de ces plantes dont seule Agnès avait perçu un son strident Les chasseurs marchaient pieds nus, silencieux comme des ombres. Ils s’arrêtèrent enfin au pied d’une clairière, où des plantes étranges s’élevaient, hautes comme des hommes. Leur tige luisait d’un vert huileux, et au sommet, un pistil en forme d’oreille semblait frémir sous la brise. Agnès fronça les sourcils.
— « C’est ici… je les entends. Ce son… il me transperce la tête. »
Edgar regarda autour de lui, méfiant.
— « Moi, je n’entends rien. »
— « Ni moi », ajouta Arthur en essuyant la sueur de son front.
Elle murmura d’une voix tremblante :
— « C’est un système d’alarme… conçu pour eux. Les serpents. Dès qu’un humain approche, ces plantes les préviennent. »
Arthur comprit aussitôt.
— « Et toi… tu l’entends. Mais tu ne le déclenches pas. »
— « Parce que je change, Arthur. Quelque chose… pousse en moi. »
Un silence lourd s’installa. Seul le bourdonnement des insectes osait troubler l’air. Edgar jeta un dernier regard vers les plantes.
— « Alors ces choses couvrent toute la jungle. Si les hommes serpents savent que nous sommes là, il faut partir. Maintenant. »
La Fuite Précipitée
Le petit groupe rebroussa chemin, le souffle court. Les chasseurs fermaient la marche, lançant des regards nerveux vers la végétation. À plusieurs reprises, Arthur crut apercevoir des ombres glisser entre les arbres, mais rien ne se manifesta.
Épuisée, Agnès s’assit dans le bureau du docteur Thibault, où trônait encore le vieux téléphone de campagne relié à la radio du gouverneur. Elle inspira profondément, cherchant à calmer le tremblement dans sa main avant de composer la fréquence notée sur un bout de papier.
Mensonges sur les Ondes
Agnès tenait le combiné contre son oreille, le souffle court. Le grésillement du poste radio emplissait la pièce comme un écho de menace. Elle inspira profondément, l’esprit en alerte. Il fallait paraître crédible, froide, professionnelle.
— « Monsieur Bourget… ici Agnès Mac Léod, de Caducée. J’ai été… enlevée. »
Sa voix trembla à peine juste ce qu’il fallait pour sonner vraie.
— « Enlevée à New York, dans nos propres locaux. La Nuit Intérieure a infiltré le bâtiment, Arthur Host a rejoint leurs rangs. J’ai été assommée, puis je me suis réveillée ici, à Ulunga. J’ai réussi à fuir, et j’ai vu Arthur et un autre homme abattre deux de vos… agents infiltrés.
Un silence long, presque pesant, suivit. Puis la voix de Maurice Bourget se fit entendre, lointaine, comme couverte d’un léger amusement :
— « Eh bien… quelle histoire, mademoiselle Mac léod. Vous avez toujours eu du caractère, à ce que je vois. »
— « Ce n’est pas une histoire, monsieur Bourget. J’ai des preuves et des documents. »
Un autre silence. Puis :
— « Très bien. Voici ce que vous allez faire : rejoignez la ville de Kole, par vos propres moyens. Rendez-vous au commissariat central, je vais contacter en attendant le Docteur Gonzalez »
Agnès sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— « Oui… compris. »
Le déclic du combiné résonna comme un glas. Agnès resta un moment immobile, le regard perdu dans le vide. Edgar s’approcha lentement.
— « Alors ? »
— « Il m’a crue… je crois. Mais je n’en suis pas sûre. »
Arthur, encore pâle et fatigué, murmura :
— « Et que veut-il que tu fasses ? »
— « Que je rejoigne Kole. »
— « Ou qu’il nous y attendra pour nous faire disparaître », ajouta Edgar sombrement.
La Décision du Départ
La nuit tomba sur Ulunga comme un drap d’encre. Dans la hutte de Kasongo, les investigateurs, le professeur Roux et Manville Garreau se réunirent autour d’une lampe-tempête. Les visages étaient tirés, les voix basses.
Carole Roux, les yeux cernés mais déterminés, prit la parole la première :
— « Si Kole est votre destination, nous venons avec vous. Notre navire est à quelques jours de marche. Il n’est pas en état de naviguer, mais les pièces sont réparables. Si on atteint le fleuve, on aura une chance. »
Agnès se tourna vers Kasongo.
— « Kasongo, pouvez-vous nous aider à rejoindre le ponton ? »
Le chef du village resta silencieux un instant, puis déclara d’une voix grave :
— « Je vous dois la vie de ma femme et de mon frère. Cinq de mes chasseurs vous accompagneront. »
Arthur approuva d’un signe de tête.
— « Trois jours de marche. On partira à l’aube. »
Sous le Poids de la Nuit
Le village s’endormit dans une torpeur inquiétante. Autour du feu, les chasseurs affûtaient leurs lances, les yeux tournés vers la jungle. Agnès ne trouvait pas le sommeil. Elle observait les serpents qui ondulaient toujours autour du village, comme s’ils la gardaient, silencieux. Edgar s’approcha, son regard inquiet posé sur elle.
— « Tu n’aurais pas dû l’appeler. Bourget ne fait confiance à personne. Et maintenant, il sait que tu es vivant. »
— « Je sais » répondit-elle doucement. « Mais on n’a plus de refuge. Il fallait un plan, une direction. Kole est peut-être notre seule chance… ou notre tombe. »
Arthur, de sa couche, murmura :
— « Alors prions pour que ce soit la première option. »
L’Enfer Vert
La jungle les engloutissait depuis trois jours. Une mer d’humidité et de chaleur, dense, étouffante, où chaque pas semblait peser une tonne. Les moustiques bourdonnaient comme des drones invisibles, le sol s’ouvrait parfois sur des racines traîtresses ou des mares de boue noire. Le soleil, voilé par la canopée, diffusait une lumière verte et malade.
Arthur avançait le premier, machette à la main, taillant un passage à travers la végétation. Edgar, le visage couvert d’une fine pellicule de sueur, suivait lentement, les épaules voûtées sous le poids de son sac. Agnès fermait la marche, étrangement impassible. Les mouches semblaient l’éviter, et les étranges fleurs hurlantes de la jungle restaient muettes à son passage. Kasongo, marchant à leurs côtés, finit par rompre le silence :
— « Les esprits de la forêt vous craignent Agnès. Même les serpents changent de chemin quand vous approchez. »
Agnès détourna le regard, mal à l’aise.
Le soir, autour du feu, les chasseurs d’Ulunga chantaient des prières pour apaiser la forêt. L’air sentait la pluie, la cendre et la peur. Leurs chants, plaintifs, semblaient se perdre dans l’épaisseur du feuillage, étouffés par une présence invisible qui semblait toujours les observer.
La Dent du Monstre
Le matin du 16 novembre, les aventuriers atteignirent enfin le fleuve. Devant eux, l’eau s’étendait, large et sombre, bordée de roseaux géants. Le ponton, en bois vermoulu, grinçait sous leurs pas. Au bout, à demi envasé, le bateau à vapeur du professeur Roux reposait, incliné, mais encore entier. Manville Garreau poussa un long sifflement admiratif.
— « Par tous les saints, on a retrouvé ce vieux tas de ferraille… Et regardez-moi ça ! »
Il s’agenouilla près d’une empreinte énorme, gravée dans la vase, puis brandit un objet luisant. Une dent, longue de quinze centimètres, luisante d’un éclat nacré, criblée de stries acérées.
— « Vous doutiez encore de mon mosasaure ? » lança le professeur Roux avec un sourire victorieux.
Edgar prit la dent entre ses doigts.
— « Si ce monstre existe vraiment, il a la taille d’un sous-marin. On ferait mieux de ne pas le croiser. »
Ils inspectèrent le bateau pendant une bonne heure. La coque était intacte, les cuves à charbon encore pleines, mais le moteur à vapeur avait souffert. Des dents d’engrenage tordues, un piston fissuré. Impossible de le remettre en marche sans pièces de rechange.
Arthur fronça les sourcils.
— « Alors on rame. Le fleuve descend vers Kole, c’est déjà ça. »
Agnès hocha la tête.
— « Mieux vaut avancer lentement que rester ici à attendre que le monstre revienne. »
Adieux à Ulunga
Sur la berge, Kasongo et ses cinq chasseurs se tenaient droits, leurs lances plantées dans le sol. Le chef s’avança vers Edgar et lui tendit la main.
— « Vous avez soigné ma famille et purifié notre village. Ulunga se souviendra de vous. »
Edgar lui serra la main en silence. Aucun mot ne semblait assez fort pour exprimer la gratitude et la peur mêlées qui emplissaient les cœurs. Les pagaies plongèrent dans l’eau trouble. Le bateau glissa lentement, emporté par le courant, tandis que sur la rive, les silhouettes des chasseurs s’effaçaient peu à peu dans la brume.
Le Silence du Fleuve
Le voyage se fit dans une atmosphère d’étrange tranquillité. L’eau s’étendait à perte de vue, d’un brun huileux, où flottaient parfois des carcasses de branches ou des reflets mouvants qu’on préférait ne pas nommer. Les rames heurtaient la surface avec un bruit sourd, rythmé, presque apaisant. Arthur observait les rives, toujours aux aguets.
— « Ce fleuve est trop calme. On dirait qu’il nous regarde passer. »
Agnès répondit doucement, les yeux perdus dans les reflets :
— « Peut-être qu’il le fait. Peut-être qu’ici, tout regarde. Même l’eau. »
Après deux jours de descente, les berges s’élargirent et, au loin, les premières structures apparurent des toits de tôle, des hangars, la fumée d’un train. Kole. Le monde civilisé, ou du moins, ce qu’il en restait dans cette partie du Congo. Arthur esquissa un sourire fatigué.
— « Enfin. Si tout se passe bien, ce sera peut-être la première nuit sans coup de feu depuis des semaines. »
Edgar répondit en rangeant son arme.
— « Ou la dernière avant le chaos. »
Sous le Soleil de Kole
Kole s’étendait devant eux, écrasée sous la chaleur de midi. La ville, bâtie au bord du fleuve, exhalait une odeur de métal brûlé et de poussière humide. Des rues boueuses s’étiraient entre des bâtiments coloniaux décrépis, vestiges du passage belge. Des enfants couraient pieds nus, des soldats de la Force publique fainéantaient sous les vérandas, et partout régnait ce mélange d’indifférence et de tension sourde qui précède les drames. Agnès observa la ville depuis le pont du bateau, le visage fermé.
— « C’est ici que tout va se jouer », murmura-t-elle.
Ils accostèrent à la lisière du port et se séparèrent. Avant de partir, Agnès retira le sceptre de Tyrannish de son sac, le confiant à Edgar d’un geste solennel.
— « Garde-le. Si jamais je ne reviens pas, vous saurez quoi faire. »
Edgar serra l’arme mythique contre lui, presque avec crainte.
— « On a besoin de toi, Agnès. Fais juste ton signe, qu’on sache que tout va bien. »
Elle esquissa un sourire faible.
— « Un pouce levé, comme convenu. Et si je le fais... partez. Sans attendre. »
Le Commissariat Central
Le bâtiment colonial du commissariat central de Kole se dressait au centre de la place, immense bloc ocre jauni, bordé de palmiers faméliques et de drapeaux effilochés. Deux gardes congolais surveillaient la grille, fusils sur l’épaule. Agnès s’avança, droite, digne malgré la fatigue. À peine eut-elle franchi la grille qu’un officier belge l’intercepta, visiblement au courant de sa venue.
— « Mademoiselle Mac léod ? Suivez-moi, s’il vous plaît. »
Aucune question. Aucune parole superflue. L’homme la guida à travers un dédale de couloirs étouffants, saturés d’odeurs de sueur et d’encre. On l’enferma dans une petite cellule blanchie à la chaux, où une chaise et un seau tenaient lieu de mobilier. Les heures s’étirèrent. Dehors, le vacarme de la ville s’éteignait peu à peu, remplacé par le bourdonnement des insectes nocturnes. Personne ne vint la voir, ni pour l’interroger, ni pour la nourrir. Ce n’est que vers vingt heures, alors que la lune montait dans le ciel, qu’un garde ouvrit la porte.
— « Debout. On y va. »
Elle le suivit sans un mot jusqu’à la cour arrière. Là, un camion militaire attendait, moteur allumé, projecteurs tamisés. Avant de grimper, Agnès leva la main, l’air détaché le pouce levé.
Le Signal
Depuis l’autre côté de la rue, dans l’ombre d’un comptoir abandonné, Arthur et Edgar observaient la scène. Le signe fut bref, mais clair. Le soulagement s’empara d’eux. Arthur soupira, s’appuyant contre le mur.
— « Elle l’a fait. Elle est en vie. »
Edgar acquiesça, sans quitter le camion des yeux.
— « Oui, mais dans quel camp ? »
Le véhicule démarra, soulevant un nuage de poussière rouge. Les phares s’éloignèrent dans la nuit, engloutis par la route menant vers la périphérie.
Retraite Discrète
Conformément au plan, les deux hommes quittèrent leur poste d’observation. La ville s’était assoupie, les rues désertes à l’exception de quelques patrouilles. Le professeur Roux et Manville Garreau, eux, avaient déjà réservé des chambres à la Pension des Voyageurs, un hôtel à la façade défraîchie dominant le port. Ils s’y retrouvèrent une dernière fois. Roux, nerveuse, triturait un carnet de notes taché d’eau.
— « J’ai trouvé un capitaine. Le Mont-Valérien. Un vieux vapeur français. Il part demain à l’aube pour Matadi. De là, nous pourrons regagner l’Europe. »
La Villa du Gouverneur
La nuit était moite et lourde lorsqu’Agnès sentit le camion ralentir. Les cahots de la piste cédèrent la place à un roulement plus doux une allée pavée, bordée de torches et de hauts murs blancs. Par les ouvertures bâchées du véhicule, elle aperçut les silhouettes de soldats congolais en uniforme, puis les contours d’une vaste demeure coloniale : la villa du gouverneur Maurice Bourget. Le portail s’ouvrit sans un mot. On la fit descendre. L’air sentait la pluie, le bois ciré et le cigare. Un homme en costume clair, manifestement nerveux, l’accueillit sans même un regard.
— « Mademoiselle Mac léod, suivez-moi. Le gouverneur vous attend. »
Elle traversa un couloir orné de portraits officiels, d’étendards poussiéreux et d’un Christ en bronze au regard sévère. L’électricité vacillait par intermittence, projetant des ombres déformées sur les murs. Au bout du couloir, une double porte s’ouvrit sur un vaste bureau lambrissé, éclairé d’une seule lampe à pétrole.
Face à Bourget
Maurice Bourget se tenait debout derrière un bureau massif, vêtu d’une chemise blanche impeccable, les manches roulées jusqu’aux coudes. C’était un homme aux cheveux poivre et sel, le visage creusé par la fatigue, mais le regard d’un calme inquiétant. Sur un coin du bureau, un verre de whisky à moitié vide et un revolver poli comme un miroir.
— « Mademoiselle Mac léod, enfin. »
Sa voix était douce, presque paternelle. Il l’invita d’un geste à s’asseoir.
Agnès resta debout.
— « Vous avez fait du chemin pour venir jusqu’ici », reprit-il
Elle ne répondit pas, préférant sonder le visage du gouverneur. Rien, sinon une sérénité glacée.
— « Que comptez-vous faire de moi ? » demanda-t-elle enfin.
Bourget esquissa un sourire.
— « Ce n’est pas à moi d’en décider. Les ordres viennent de plus haut. »
Il tira de sa poche intérieure une feuille pliée, couverte du sceau noir de Caducée.
— « Le docteur Gonzalez souhaite votre rapatriement immédiat au quartier général. Un avion privé décollera demain à l’aube de l’aérodrome de Kole. Vous serez accompagnée de deux agents. »
Il fit une pause, observant la jeune femme.
— « Vous comprenez, Mademoiselle Mac léod… dans cette affaire, je ne suis qu’un fonctionnaire. J’obéis. Comme tout le monde. »
— « Et si je refusais ? » souffla-t-elle.
Bourget leva son regard vers elle, sans colère.
— « Alors vous quitteriez cette pièce sous escorte médicale. Et je ne donne pas cher de votre avenir. »
Agnès comprit. La partie n’était pas finie, mais elle venait de changer d’échiquier.
L’Envol du Matin
À l’aube, un Douglas DC-3 attendait sur la piste ocre de l’aérodrome. Les moteurs vibraient doucement, crachant une fumée bleue dans le ciel du Congo. Deux hommes en uniforme l’encadrèrent jusqu’à l’appareil. Aucun mot ne fut échangé. Avant de monter, Agnès jeta un dernier regard à la jungle au loin cette mer verte et bruyante où tant de mystères avaient failli l’engloutir. Elle inspira profondément, puis monta à bord. Le vol dura plus de vingt heures, ponctué d’escales brèves à Dakar, puis aux Açores. À chaque arrêt, des hommes de Caducée la prenaient en charge, puis la confiaient au relais suivant. Elle ne vit jamais leurs visages clairement. Toujours les mêmes gants blancs. Toujours le même silence.
La Salle des Ombres : 25 novembre 1925.
L’air était glacé, saturé d’une odeur métallique et d’ozone. Agnès ouvrit lentement les yeux, découvrant autour d’elle une pièce circulaire d’un blanc presque aveuglant. Les murs semblaient faits d’un métal lisse, vibrant d’une énergie sourde. C’était une salle qu’elle connaissait trop bien celle où Tyrannish avait été observée pour la dernière fois, avant sa fuite spectaculaire des laboratoires de Caducée. Ses poignets étaient maintenus par des sangles de cuir sur un fauteuil de contention, solidement ancré au sol. Des instruments médicaux brillaient sur un plateau voisin, alignés avec une précision chirurgicale. Une lumière tombait du plafond, focalisée sur elle, comme l’œil d’un dieu froid et méthodique. Une porte coulissa silencieusement. Le docteur Gonzalez entra.
L’Homme qui Posait Trop de Questions
Il s’avança lentement, sa silhouette fine découpée dans la lumière. Son visage, impassible, était celui d’un homme qui ne connaissait ni la fatigue ni la pitié. Ses yeux gris-vert, se posèrent sur Agnès avec une intensité glaciale.
— « Agnès… » commença-t-il d’une voix douce, sans chaleur.
Il posa un dossier épais sur la table.
— « Vous avez voyagé, semble-t-il. Congo, Ulunga, Kole. Vous avez affronté des hommes-serpents, découvert nos secrets, et, si mes informations sont exactes, collaboré avec la Nuit Intérieure. »
Agnès ne répondit pas. Son cœur battait vite. Elle savait que le moindre mot pouvait la condamner. Gonzalez tourna lentement autour du fauteuil, les mains jointes dans le dos.
— « Savez-vous ce qui me déplaît le plus chez les menteurs, Mademoiselle ? »
Il s’arrêta derrière elle, tout près de son oreille.
— « Ce n’est pas le mensonge. C’est la conviction qu’ils peuvent me tromper. »
Il posa alors quelque chose sur la table. Un collier d’argent noir, orné de deux têtes de serpent entrelacées, dont les yeux brillaient d’une lueur verdâtre.
— « Le Collier de Domination. Un artefact rapporté de Yoth. Il lit les pensées, mais surtout… il les plie. »
Il le leva lentement, approchant les serpents du cou d’Agnès. Elle sentit une chaleur surnaturelle émaner du métal, un murmure ancien s’insinuer dans son esprit.
— « Dites-moi, Mademoiselle…» souffla Gonzalez.
— « Où se trouve le Sceptre de Tyrannish ? »
Agnès serra les dents, refusant de céder. Une migraine fulgurante la transperça, ses muscles se tendirent, ses yeux se révulsèrent. Elle sentit son esprit se fissurer sous la pression du collier. Mais avant qu’elle ne prononce un mot… quelque chose changea.
L’Intervention Inattendue
Un grondement parcourut la salle. Les murs vibrèrent comme sous une onde invisible. La lumière blanche vira soudain au rouge, et le regard de Gonzalez se troubla. Son visage… se mit à fondre. Comme si un feu intérieur le consumait, sa peau se liquéfia, coulant en traînées sombres sur sa chemise. Il poussa un cri inhumain, à la fois rauque et lointain, avant de se dissoudre entièrement dans une brume ardente. Le collier tomba sur le sol, sifflant comme du métal chauffé à blanc. Un vent furieux s’éleva dans la pièce. Agnès sentit une force la tirer violemment en arrière, comme si un gouffre s’ouvrait derrière elle. Le décor de la salle se disloqua, emporté dans un tourbillon d’énergie. Elle hurla, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Un portail ovale, d’une lumière vert émeraude, s’ouvrit derrière le fauteuil, et Agnès y fut aspirée corps et âme.
L’Appel de la Déesse Serpent
Elle flotta dans un vide sans temps, ni haut ni bas. Des symboles Naacal brillaient autour d’elle, gravés dans la texture même du néant. Et alors, elle entendit sa voix.
« Porteuse… »
Le ton était impérieux, sinueux, doux et terrifiant à la fois. Une ombre immense se matérialisa devant elle : Tyrannish, la reine-serpent, drapée dans une lumière dorée. Ses yeux fendus luisaient comme deux soleils froids.
« Tu m’as appelée à travers ton sang, humaine. Où est mon sceptre ? »
Agnès tenta de mentir.
— « Je… je ne l’ai pas. Mes compagnons… peut-être… »
Une douleur atroce la traversa. Son crâne semblait prêt à éclater.
« Ne mens pas à ta maîtresse, Porteuse. »
Agnès cria, suffoquant.
— « Ils l’ont ! Je ne sais pas où ils sont, mais ils l’ont ! »
Le visage de Tyrannish s’adoucit à peine.
« Alors trouve-le. Ramène-le-moi. Tu es liée à moi, désormais. Ma volonté sera la tienne.
Un serpent spectral s’enroula autour de son bras, puis s’évapora dans une flamme verte.
Le Réveil
Une lumière vive. Un souffle d’air glacé. Le vacarme d’une ville. Agnès ouvrit brusquement les yeux. Devant elle, le vacarme des tramways, les cris des vendeurs de journaux, l’odeur du café chaud. Elle était assise à la terrasse d’un bistrot new-yorkais, vêtue d’un manteau d’hiver et d’un chapeau de laine. Sur la table, un journal. Elle lut la date. 13 décembre 1925. Deux semaines avaient disparu. Aucun souvenir. Aucun indice. Juste un vide terrifiant dans sa mémoire… et une cicatrice brûlante à l’intérieur du bras, là où le serpent spectral s’était enroulé.
Le Retour du Fantôme : 15 décembre 1925.
Le vent d’hiver balayait les collines du nord de New York, charriant l’odeur des pins et le givre des premières neiges. Dans la lumière grise du crépuscule, Edgar avançait seul sur le chemin boueux menant à leur ancienne planque une vieille ferme en pierre, oubliée des cartes et des hommes. Cela faisait plus d’un mois qu’il n’avait plus vu Agnès.
Un mois de silence, de doutes, et de paranoïa étouffante. Sur un muret près du sentier, il vit enfin le signe convenu : trois petits cailloux blancs alignés sur une pierre plate, formant un triangle. Le code était clair. Refuge sûr. Agnès revenue. Edgar sentit sa gorge se nouer. Une part de lui voulait y croire… une autre craignait le piège.
Les Fugitifs de Caducée
Ces dernières semaines, Arthur et lui avaient fui d’un pays à l’autre, tels des ombres sans attaches. De l’Afrique au Portugal, puis de là à Paris, et enfin un avion clandestin jusqu’à New York. Ils avaient quitté le professeur Roux et Manville à la frontière belge, échangeant des poignées de main fatiguées et des regards lourds de secrets. Arthur, le visage creusé, portait toujours la marque de sa blessure du Congo. Son bras gauche tremblait parfois, comme si la jungle refusait de quitter son corps.
Arrivés à New York, ils s’étaient fait discrets. Sans argent, ils avaient survécu grâce à une idée d’Edgar : les pièces d’or de Nantucket, enterrées l’année précédente lors d’une autre mission. Ce trésor oublié leur avait permis de payer une chambre anonyme dans un hôtel de Brooklyn, et d’acheter quelques vivres. Mais jamais ils n’avaient cessé de surveiller leur refuge, leur dernier bastion. Et ce soir, pour la première fois depuis des semaines, un signe d’espoir venait d’y apparaître.
La Ferme du Silence
Edgar poussa la porte grinçante de la grange. L’intérieur était plongé dans une semi-obscurité. Une lanterne brûlait faiblement sur la table, projetant des ombres mouvantes sur les murs. Et là, au centre de la pièce…Agnès. Elle portait un manteau sombre, un foulard autour du cou, les traits tirés mais le regard plus intense que jamais. Quand elle vit Edgar, un léger sourire lui échappa.
— « Tu es revenu. »
Sa voix était douce, un peu voilée. Edgar s’approcha lentement, comme on s’approche d’un mirage.
— « J’aurais pu dire la même chose. On te croyait morte. Ou pire. »
— « Je crois que j’ai été… les deux. » répondit-elle simplement, en s’asseyant.
Un silence lourd tomba entre eux. Edgar la détailla sa peau semblait légèrement plus pâle qu’avant, ses pupilles étrangement dilatées. Il crut même percevoir, juste un instant, un éclat verdâtre sous la lumière vacillante.
— « Où étais-tu, Agnès ? » demanda-t-il enfin, la voix basse.
Elle détourna le regard, posant ses mains sur la table.
— « À New York. Puis… ailleurs. Je ne sais pas où. Ils m’avaient emmenée dans les sous-sols de Caducée. Gonzalez m’a interrogée. Mais avant qu’il puisse… »
Elle hésita.
— « Quelque chose s’est produit. Une force. Une voix. Tyrannish. »
Le nom résonna dans la grange comme un souffle maudit. Edgar serra les poings.
— « Tyrannish ? Elle t’a parlé ? »
— « Plus que ça. Elle m’a marquée. Je crois… qu’elle m’a ramenée. »
La Nuit du Serpent
Le vent hurlait dehors. Dans la grange, les trois survivants s’assirent autour de la lanterne. Sur la table, le sceptre de Tyrannish reposait dans un linge noir, sa surface dorée palpitant faiblement sous la lumière. Agnès le fixait, hypnotisée. Arthur sortit une bouteille de whisky, en versa trois verres, puis leva le sien :
— « À la survie. Et à ce qu’il nous reste d’humanité. »
Ils trinquèrent en silence. Mais dehors, dans la nuit glacée, un sifflement imperceptible traversa la forêt. Un murmure venu d’ailleurs, serpentant entre les arbres enneigés. Et au fond du regard d’Agnès, un éclat vert, comme une pupille fendue, scintilla un bref instant.
Des Ennemis de Tous Côtés
Ils le savaient : ils étaient seuls. Depuis leur retour aux États-Unis, les trois camps Caducée, la Mafia et la Nuit Intérieure s’étaient retournés les uns contre les autres, révélant les trahisons, les mensonges, les opérations croisées. Agnès avait compris trop tard que la couverture qu’elle avait bâtie pendant des semaines s’était effondrée. Arthur et Edgar, quant à eux, n’avaient plus aucun réseau, aucun soutien, seulement quelques liasses d’or et des identités fausses. Et au-dessus de tout cela planait l’ombre de Tyrannish.
Le Fermoir du Portail
Agnès s’avança vers la console, les doigts tremblants mais précis. Autour d’eux, la salle bruissait encore des résonances qu’ils avaient traversées, l’air semblait plus dense, chargé d’un écho lointain comme si la pierre elle-même retenait des soupirs d’autre monde. Elle effleura des glissières de nacre, lut des symboles Naacal qu’elle ne connaissait que partiellement, puis trouva la séquence qui refermait l’arche.
Un sourd grognement parcourut la voûte : le halo bleuté se contracta, se resserra, puis s’éteignit. Le portail se referma derrière eux dans un bruit sec, comme la paupière d’un titan qui se claque. Agnès laissa échapper un souffle qui était à la fois soulagement et effroi.
— « C’est fermé », dit-elle, la voix faible, comme si l’énoncer suffisait à en chasser le vertige.
Arthur hocha la tête, le regard perdu dans l’obsidienne des murs. Edgar gardait les oreilles dressées, écoutant l’ombre qui palpait autour d’eux.
La Salle des Piliers
Ils ouvrirent la plus proche des trois portes. Elle s’ouvrit sur une vaste salle cylindrique dominée par douze piliers-piston de métal sombre, rattachés entre eux par des câbles d’une épaisseur inhumaine. À mi-hauteur, chaque pilier soufflait un souffle chaud, rythmique, comme le battement d’un cœur mécanique. Trois des murs étaient couverts d’un panneau de contrôle gigantesque, pavé d’écrans opaques, d’aiguilles, de cadrans et d’inscriptions Naacal qui pulsaient comme des runes vivantes. La lumière provenait d’un halo diffus, verdâtre, suspendu au plafond. L’ensemble pistons, câbles, consoles avait l’allure d’une machinerie sacrée. Arthur avança, la mâchoire serrée.
— « On dirait… une pompe. Une pompe surdimensionnée qui tire quelque chose du sol.
Edgar passa la main sur un câble : il vibra, comme un tendon vivant.
— « Et ce que ça pompe n’est pas de l’eau. C’est… autre chose. »
Le malaise remplaça la curiosité. Ils sentirent, tous les trois, combien l’appareil était à la fois précieux et dangereux.
Précautions Explosives
Par prudence ou par instinct de ceux qui ont déjà trop vu ils prirent une décision concrète et implacable : s’il venait à leur être nécessaire de fuir, ils annihileraient la machine. Arthur sortit les dynamites rangées dans leur sac de fortune. Avec des gestes méthodiques, ils installèrent plusieurs charges au pied des piliers, dissimulant les blocs de plastique le long des câbles, glissant la longue mèche entre les interstices.
— « Si l’alarme se déclenche, on souffle tout et on file », dit Edgar, la voix basse, presque sans émotion.
Agnès posa une main sur l’épaule d’Arthur :
— « Ce n’est pas pour libérer le monde. C’est juste pour qu’eux ne puissent plus s’en servir contre d’autres. »
Vers la Spirale
Leur tâche achevée, ils se dirigèrent vers la troisième porte. Elle donnait sur un escalier en colimaçon qui remontait, s’enroulant comme la colonne d’un être immémorial grimpant vers une lumière inconnue. Les marches étaient usées, humides, et l’air qui montait par l’escalier portait une faible odeur de métal chaud et de sel putride. Avant d’empoigner la rampe, Arthur jeta un dernier regard derrière eux
— « On monte », souffla-t-il.
Le cliquetis de leurs bottes sur la pierre accompagna la montée, chaque pas les éloignant d’un monde d’usinage et les rapprochant d’un mystère plus ancien ou d’un piège encore plus profond.
La Montée sans Fin
L’escalier s’enroulait interminablement, tel un serpent de pierre qui ne cessait de s’élever vers des hauteurs invisibles. Le souffle des investigateurs s’accélérait, mais la tension les empêchait de ralentir. Chaque pas résonnait dans le colimaçon, couvert par le battement sourd de leur cœur et l’écho d’un monde qui grondait derrière eux. Enfin, une porte latérale se dessina, incrustée dans la paroi comme une fissure volontaire. Agnès jeta un coup d’œil à ses compagnons. Arthur et Edgar hochèrent la tête, prêts à couvrir son initiative.
La Chambre des Copies
La salle qui s’ouvrit devant elle fit battre son sang plus vite. Large et aseptisée, elle s’illuminait d’une lueur blafarde émanant de sphères suspendues au plafond. Sur plusieurs tables de chirurgie, instruments luisants et fluides sanglants révélaient des interventions en cours. Mais le pire se trouvait le long des murs : vingt cellules vitrées, chacune abritant une forme humaine. Agnès porta la main à sa bouche. Dans chaque cellule se trouvait un corps féminin, à différents stades de développement : certaines n’étaient que des masses informes de chair, d’autres ressemblaient à des adolescentes, et trois d’entre elles avaient déjà les traits parfaitement reconnaissables de Rose Meadham. Les clones dormaient, respiraient ou convulsaient, comme dans une interminable gestation artificielle. Trois hommes-serpents en blouse blanche s’affairaient, scalpel en main, ajustant des tubes, vérifiant des constantes. À l’ouverture de la porte, ils se figèrent, et dans leurs yeux jaunes brilla une flamme de méfiance. Presque d’instinct, ils levèrent leurs bracelets incendiaires, prêts à réduire l’intruse en cendres.
L’Art du Mensonge
Agnès leva immédiatement les mains, sa voix surgissant claire et ferme, mais modulée d’un accent volontairement tremblant. En Naacal, elle parla rapidement, alignant les mots comme une prière :
— « Attendez ! Je suis des vôtres ! J’ai fui le building de Caducée… Il a été attaqué par la Nuit Intérieure ! Je suis venue ici pour servir, pour continuer l’œuvre… »
Un silence pesant suivit. Les créatures s’entre-regardèrent, sifflant un langage guttural. L’un d’eux pencha la tête, étudiant Agnès comme on jauge une pièce fragile mais utile. Finalement, leurs bras se baissèrent légèrement, même si la suspicion demeurait visible dans leurs yeux reptiliens.
— « Suis-nous », ordonna sèchement celui qui semblait être le chef.
Le Passage Interdit
Arthur et Edgar, tapis quelques marches plus haut dans le colimaçon, observaient la scène à travers l’entrebâillement. Ils avaient senti la tension de près et l’avaient vue se dissiper d’un fil, comme si Agnès avait marché sur une corde raide entre la vie et la mort. Sans bruit, ils reculèrent de quelques pas, se fondant dans l’ombre de la spirale. Agnès, encadrée par les trois hommes-serpents, sortit de la salle. Elle croisa un bref instant le regard de ses compagnons une lueur muette qui disait « faites-moi confiance. Les hommes-serpents l’emmenèrent vers la petite porte de métal, d’où les investigateurs venaient. Elle s’ouvrit dans un souffle de mécanisme. Agnès franchit le seuil, et aussitôt, la porte se referma derrière eux, laissant Arthur et Edgar seuls dans le silence du colimaçon. L’air paraissait soudain plus froid. L’ombre plus lourde.
— « Elle est partie seule », murmura Edgar, mâchoire crispée.
Arthur serra son arme.
— « On n’a pas le choix. On continue. Mais il faudra la retrouver, quoi qu’il en coûte. »
L’escalier continuait à monter, comme une invitation funeste vers un étage encore plus terrible.
Le Piège des Piliers
Conduite par les hommes-serpents, Agnès fut ramenée dans la vaste salle aux douze piliers-pistons. Les câbles vibraient doucement, comme si la salle respirait, et les parois semblaient suinter une étrange condensation métallique. Les deux hommes-serpents restés auprès d’elle marmonnaient entre eux, mais elle comprit suffisamment de Naacal pour deviner leur intention : ils avaient appelé des renforts. Des guerriers, probablement, pour sécuriser le complexe et interroger la nouvelle venue plus en profondeur. L’un des trois savants quitta la salle, serpentant silencieusement dans l’escalier en colimaçon. Agnès resta, encadrée par deux silhouettes froides et impassibles, près du panneau de contrôle qui brillait faiblement, relié au portail dimensionnel. Elle déglutit et tâcha de dissimuler son inquiétude derrière un masque de sérénité.
Le Guet dans l’Ombre
La porte menant au sous-sol grinça, et l’homme-serpent chargé d’accueillir les renforts sortit dans le couloir, avançant d’un pas lourd vers la grande porte monumentale. Arthur échangea un regard rapide avec Edgar. Pas besoin de mots. Ils bondirent ensemble. Le couteau d’Edgar trancha la gorge écailleuse tandis qu’Arthur, implacable, lui coinçait la mâchoire pour étouffer son râle sifflant. L’homme-serpent eut à peine le temps de lever une griffe que déjà son corps se vidait de sa force. Sans attendre, les deux hommes hissèrent le cadavre dans la salle des clones de Rose Meadham. Les silhouettes figées dans les cellules de verre semblaient observer la scène avec une indifférence glaciale. Edgar, le visage fermé, brandit sa lame encore luisante et trancha net les deux mains écailleuses de la créature.
— « On en aura besoin pour les panneaux d’ouverture », souffla Arthur, la voix basse, presque dégoûtée.
— « Alors faisons que ça serve », répondit Edgar, glissant les membres sectionnés dans un sac de toile.
La Salle du Portail
Redescendant discrètement au sous-sol, les deux hommes retrouvèrent la lueur tremblotante de la salle du portail. Là, Agnès se tenait toujours entre ses deux gardiens, qui l’observaient d’un air soupçonneux, leurs doigts serrés sur leurs bracelets incendiaires. Arthur et Edgar surgirent soudain de l’ombre. Le premier tir fut fulgurant : Edgar abattit l’un des hommes-serpents d’une rafale sèche. Le second, surpris, n’eut que le temps de se tourner qu’Agnès, dans un réflexe aussi désespéré que brutal, pressa son propre bracelet incendiaire. Un jet de feu bleu embrasa la poitrine écailleuse de la créature, qui poussa un hurlement avant de s’effondrer. Mais dans le même élan, la langue ardente dévia, frappant de plein fouet le panneau de contrôle du portail. Un fracas électrique déchira la salle. Les circuits éclatèrent en gerbes d’étincelles, les symboles Naacal gravés sur la surface se mirent à luire d’un rouge maladif avant de s’éteindre d’un coup. Le portail vibra, projeta une onde sourde… puis s’assombrit à jamais.
La Victoire Amère
Un silence pesant s’installa, seulement troublé par le crépitement des restes brûlants. Agnès haletait, son bracelet incandescent encore fumant. Elle regarda le panneau noirci avec horreur.
— « Par tous les dieux… je l’ai détruit », souffla-t-elle, la voix brisée entre culpabilité et rage.
Arthur posa une main ferme sur son épaule.
— « Tu n’avais pas le choix. C’était eux ou toi. »
Edgar, fixant les deux cadavres, ajouta sombrement :
— « Alors espérons que ce portail n’était pas notre seule sortie… »
Ils étaient victorieux, oui. Mais désormais coupés du passage qu’ils venaient d’emprunter, prisonniers de cette base ophidienne dont ils n’avaient encore exploré qu’une fraction.
La Fuite Vers les Hauteurs
Encore haletants, les trois investigateurs se regroupèrent près du panneau calciné. Agnès, d’une voix rapide et basse, leur expliqua la situation :
— « Ils ont appelé des renforts. Ils ne tarderont pas. Et ils arriveront sûrement par la grande porte du couloir. »
Arthur et Edgar échangèrent un regard sombre. Leur marge de manœuvre se réduisait à vue d’œil.
— « Alors on remonte. Plus vite que ça », trancha Edgar, déjà tourné vers l’escalier en colimaçon.
Sans se faire prier, ils gravirent les marches, le souffle court, traversant le palier où se trouvait la salle des clones de Rose.
La Nouvelle Salle des Supplices
Une nouvelle porte surgit dans la spirale oppressante. Agnès inspira profondément et, comme convenu entra seule, Arthur et Edgar restant embusqués dans l’ombre de l’escalier. La pièce s’ouvrit devant elle dans une horreur glaciale : une vaste salle hérissée de tables de chirurgie couvertes d’instruments sanglants. Le long des murs, des dizaines de cellules étroites contenaient des cobayes humains. Certains étaient hagards, le regard vide, d’autres s’agitaient frénétiquement, cognant contre les parois. Au centre, quatre hommes-serpents en blouse de scientifique disséquaient les esprits. Ils inséraient des sondes et griffes dans les crânes ouverts de malheureux prisonniers, leurs yeux étincelant d’un intérêt clinique. Agnès, dissimulant son dégoût, avança avec aplomb, parlant en Naacal.
— « Le bâtiment de Caducée à New York… attaqué par la Nuit Intérieure ! Je me suis échappée, il faut prévenir vos supérieurs ! »
Les scientifiques la fixèrent longuement. Leur silence pesait. Enfin, l’un d’eux fit signe. Trois des hommes-serpents se détachèrent de l’ombre et vinrent l’encercler. Le quatrième, méfiant, ordonna sèchement :
— « Reste ici. Nous allons vérifier. »
Il sortit en direction des escaliers.
L’Embuscade dans l’Ombre
Arthur et Edgar, tapis dans la pénombre, virent le scientifique descendre les marches. Ils se plaquèrent contre la paroi et le laissèrent passer, le souffle suspendu. La créature s’éloigna, ignorant le danger à deux pas. Profitant de ce moment, les deux compagnons se faufilèrent jusqu’à la porte de la salle. D’un geste décidé, Arthur referma derrière eux, étouffant les bruits extérieurs.
— « On n’a pas le choix. »
Un silence lourd, puis le fracas de la bataille éclata.
Le Feu et le Sang
Les trois gardes s’élancèrent sur Agnès, mais déjà Edgar surgissait, son revolver crachant ses flammes métalliques. Un premier homme-serpent tomba, la poitrine transpercée. Arthur, hurlant de douleur et de rage, dégaina son arme et fit feu à bout portant, les écailles éclatant en gerbes sombres. Agnès, acculée, activa son bracelet incendiaire. Une langue de feu dévora le troisième garde, son hurlement sifflement résonnant contre les murs de pierre. La salle fut plongée dans le chaos : cris des cobayes, odeur de chair calcinée, échos de balles claquant contre les murs froids. Enfin, le silence retomba. Trois cadavres reptiliens gisaient au sol, fumants et sanglants. Arthur, cependant, n’était pas indemne. Une longue entaille traversait son flanc, le sang coulant abondamment sous sa chemise sombre. Il s’écroula contre une table, haletant, le visage blême.
— « Merde… ça… ça ne va pas tenir longtemps », souffla-t-il, serrant la plaie avec ses doigts tremblants.
Edgar posa une main sur son épaule, ses traits se durcissant.
— « On tiendra, Arthur. On n’a pas fait tout ça pour mourir ici. »
Agnès, encore secouée, regardait son compagnon blessé avec une lueur d’angoisse. Leur situation s’aggravait. Mais derrière cette peur brûlait une détermination farouche : ils devaient continuer, quoi qu’il en coûte.
L’Ascension qui Ne Pardonne Pas
Ils s’extraient de la salle encore humide des combats, l’air empestant la chair brûlée et les relents chimiques. Arthur, Edgar et Agnès montèrent trois à trois le colimaçon comme des naufragés fuyant un vaisseau qui sombre. Chaque palier avalé ramenait à leurs oreilles le martèlement sourd des renforts en bas : pas lourds, réguliers, inéluctables. Ils passèrent devant des portes sans les effleurer, refermant derrière eux le monde d’où venait l’horreur.
— « Plus vite… » grogna Arthur entre deux respirations. Sa voix n’était qu’un râle, mais elle portait la décision.
Edgar, le front ruisselant, répondit d’un souffle :
— « Si on les laisse nous rattraper ici, on est morts. Il faut reprendre l’initiative. »
L’Arsenal des Supplices
La dernière porte du colimaçon céda enfin et livra sur une armurerie qui semblait tout droit sortie d’un cauchemar d’ingénieur : rangées de bâtons d’un métal sombre, instruments indéfinissables couplés à des tubes, vitrines scellées d’où jaillissaient des lueurs malsaines. Sur une étagère, des dizaines de flacons étiquetés en Naacal et en anglais « Sérum de Domination », « Toxine Carotide », « Vaccin Variant Mutant » se découpaient comme autant de promesses fatales. Edgar passa la main, fasciné et révolté à la fois. Il prit quelques fioles, en remplit une poche et scella un petit kit d’échantillonnage improvisé.
— « Ils préparent des armes biologiques », souffla-t-il, le ton grave. « Si on laisse ça… » Sa phrase resta inachevée, la peur remplaçant les mots.
Agnès posa la paume sur une ampoule contenant un liquide visqueux. Le reflet l’énerva comme une piqûre.
— « On ne peut pas laisser ces saloperies ici. »
Arthur, les mâchoires serrées, envisagea un instant la violence nécessaire :
— « On fait sauter l’armurerie, on attire les renforts, puis on se planque en dessous. Ça fera diversion. »
— « On ferait mieux d’être déjà dans la pièce en dessous quand ça partira », dit Agnès en embraquant la sangle de sa veste.
La Descente Cherchant une Issu
Sans plus de cérémonie, ils refermèrent la porte de l’armurerie et descendirent vers la pièce suivante, glissant comme des ombres sur des marches luisantes. Leurs pas étaient amortis par la peur et l’urgence. Les investigateurs se ruèrent dans la pièce suivante et se figèrent. Une vaste salle d’archives, aux murs tapissés d’étagères de bois noir, s’ouvrait devant eux. Des rouleaux de papiers, des cartes annotées, des dossiers ficelés s’entassaient dans un ordre apparent mais suffocant, comme si chaque fragment de savoir suintait une menace muette. La salle était déserte. Pas d’hommes-serpents, pas de gardes. Juste ce silence pesant, brisé par leur respiration haletante. Arthur fut le premier à se précipiter vers une étagère, ses doigts fébriles effleurant les documents.
— « Si on veut des réponses, elles sont ici. »
Agnès hocha la tête et ouvrit un grand atlas jauni. Les pages craquaient sous ses doigts tandis qu’Edgar, sans perdre un instant, rebroussait chemin vers l’armurerie.
L’Étincelle dans l’ombre
Edgar atteignit la salle des armes, l’odeur chimique lui arrachant déjà la gorge. Sans hésiter, il dégoupilla deux bâtons de dynamite, les alluma d’un geste précis et les jeta en plein centre de l’armurerie. La lumière rouge des mèches illumina un instant les fioles mortelles, les bâtons étranges et les rayonnages comme si la salle savait sa fin venir.
Sans attendre l’explosion, il tourna les talons et redescendit à toute allure l’escalier, ses pas résonnant comme des tambours de guerre. Quand il rejoignit Agnès et Arthur dans les archives, ses joues étaient rouges et son souffle court. À peine eut-il posé un mot que la détonation éclata derrière eux. Un souffle sourd secoua les murs, des fragments de poussière tombèrent du plafond, et un rugissement métallique fit vibrer la salle.
— « Ça, c’est fait », lâcha-t-il, un sourire féroce au coin des lèvres.
Les Secrets du Virus
Pendant ce temps, Arthur et Agnès empilaient frénétiquement des documents dans leurs sacs. Les révélations fusaient à chaque page tournée, glaçant leur sang. Un rapport détaillait le développement d’un virus mutant dériver de la maladie du sommeil, une arme d’asservissement parfaite. Ce fléau effaçait l’esprit humain, transformant les victimes en esclaves dociles, entièrement soumis aux ordres de leurs maîtres ophidiens. Les méthodes de propagation étaient décrites avec un soin morbide : pour les climats tropicaux : des mouches tsé-tsé infectées, conservées et élevées dans des caisses hermétiques, pour les climats tempérés : des mouches biomécaniques, hybrides de chair et de métal, capables de survivre dans toutes les conditions. Arthur blêmit en découvrant une carte annotée d’Ulunga, un village de la province du Congo. À côté, une mention soulignée :
« Réserve de sécurité tube en verre, spécimen infecté. À libérer en cas de retraite. »
Agnès serra le document entre ses mains, la gorge serrée.
— « S’ils sont contraints de quitter la région, ils feront tomber toute une population… des centaines, peut-être des milliers… »
Arthur hocha la tête, la voix tremblante.
— « Et après ça, l’Afrique, puis le monde. »
L’Assaut des Guerriers
Edgar venait à peine de les rejoindre que des bruits se firent entendre dans le couloir : des pas lourds, rapides, martelant la pierre comme un glas. Leurs visages se tendirent d’un même réflexe. Puis ce fut le rugissement guttural de bêtes, suivi d’un raclement sinistre. Les renforts arrivaient. Une escouade d’hommes-serpents guerriers passa en trombe, avec eux bondissaient deux chiens ophidiens, créatures cauchemardesques, fusion de molosses et de vipères, dont les crocs gouttaient un venin acide.
La Fuite Calculée
Profitant du chaos et du vacarme des guerriers qui s’engouffraient dans l’armurerie, les investigateurs se faufilèrent hors de la pièce et entamèrent une descente précipitée dans l’escalier en colimaçon. Leurs pas résonnaient dans la pierre comme un roulement de tonnerre, et chaque seconde gagnée rapprochait leur survie d’un fil ténu. Arrivés au couloir du rez-de-chaussée, ils échangèrent un regard bref mais lourd de décision. Edgar se détacha du groupe sans un mot, ouvrant d’un geste sec la porte qui menait au sous-sol. Ses bottes claquèrent sur les marches tandis qu’il disparaissait dans l’ombre.
— « Vite, il doit allumer la mèche », souffla Arthur, l’œil fixé sur la grande porte qui les attendait, promesse d’air libre et d’évasion.
La Confrontation des Scientifiques
Pendant qu’Edgar descendait vers la salle des piliers, Agnès et Arthur s’avancèrent avec prudence vers la monumentale porte de pierre, leurs armes prêtes. Mais à peine eurent-ils franchi quelques mètres que deux silhouettes émergèrent de l’ombre. Deux scientifiques hommes-serpents les attendaient, bracelets incendiaires déjà levés, leurs regards fendus de pupilles verticales luisant de haine froide. Le silence ne dura qu’une fraction de seconde avant que les couloirs ne soient embrasés de tirs. Un jet incandescent frôla la joue d’Arthur, qui répliqua aussitôt avec un des bâtons laser récupérés dans l’armurerie éclatant la cage thoracique de l’un des monstres. Agnès, implacable, pointa son bâton-laser et pressa la détente : un éclair de chaleur embrasa l’autre, qui s’effondra dans un cri guttural, ses écailles crépitant comme du bois sec.
Arthur essuya son front en sueur.
— « Ils ne nous laisseront pas sortir vivants… »
— « Alors on brûlera leur repaire derrière nous », rétorqua Agnès, la voix ferme.
Le Détonateur
Dans la salle des piliers, Edgar courait presque à en perdre haleine, il atteignit le pied d’un des immenses pistons où reposait la dynamite, alluma la mèche de ses doigts tremblants et observa un instant les flammes grignoter la corde goudronnée. Le tic-tac de son esprit battait au rythme de la mèche. Sans attendre, il fit volte-face et remonta en trombe les escaliers, son souffle se mêlant à la panique.
La Porte de Feu
Agnès et Arthur se tenaient déjà au seuil de la grande porte quand Edgar les rejoignit, haletant, le visage luisant de sueur.
— « C’est fait. Ça va exploser ! » lâcha-t-il, presque dans un souffle.
Sans perdre de temps, ils franchirent l’imposant passage de pierre, leurs pas précipités résonnant comme une délivrance. Mais derrière eux, des bruits lourds s’élevaient : les renforts serpents descendaient les marches, hurlant en langue naacal, leurs armes braquées. Et soudain…
L’Enfer Déchaîné
Une déflagration titanesque jaillit du ventre du complexe. Le sol vibra comme frappé par le poing d’un dieu ancien. La grande porte de pierre fut soufflée par une gerbe de feu et de débris qui engloutit tout sur son passage. Les renforts, pris de plein fouet, furent projetés en arrière, leurs corps pulvérisés, réduits à des silhouettes calcinées dans le brasier. Les flammes s’engouffrèrent dans le couloir comme un torrent furieux, dévorant murs, piliers et cris agonisants. Arthur, Agnès et Edgar, projetés au sol par la violence du souffle, se relevèrent dans un chaos incandescent. Leurs oreilles sifflaient, leurs yeux luttaient contre la lumière aveuglante des flammes. Mais ils étaient vivants.
Arthur, la voix rauque, se redressa en serrant son arme.
— « On a gagné… un peu de temps. »
Le Gouffre des Esclaves Perdus
Lorsque la poussière retomba et que les échos de la déflagration s’éteignirent dans les entrailles de la pyramide, les investigateurs purent enfin lever les yeux sur l’endroit exact où ils avaient échappé de justesse à la mort. Et ce qu’ils découvrirent leur glaça le sang.
Le bâtiment n’était pas un simple complexe souterrain : c’était une gigantesque pyramide noire, surgissant du centre d’une fosse circulaire creusée à même la roche. Le gouffre s’étendait sur plusieurs dizaines de mètres de diamètre, et sa profondeur atteignait une trentaine de mètres, comme une plaie béante dans la terre. Mais ce qui marqua davantage encore Arthur, Edgar et Agnès, ce fut ce qui se trouvait au fond de cette fosse. Des centaines d’humains erraient là, titubant sans but, les yeux vides et la bave aux lèvres. Leurs mouvements mécaniques rappelaient ceux de marionnettes brisées. Le sérum de domination avait anéanti leur esprit, ne laissant qu’une coquille obéissante. Arthur murmura, la gorge nouée :
— « Mon dieu… Ce sont des esclaves vivants… »
Edgar serra les poings, impuissant.
— « Africains, Boliviens… là, ces traits… des Islandais… et même des Malaisiens. Caducée a prélevé des victimes partout. »
Agnès détourna le regard, la mâchoire crispée.
— « Nous ne pouvons rien pour eux… pas maintenant. »
La Fuite vers l’Ascenseur
Au loin, une silhouette se dressait : une plateforme métallique soutenue par un ascenseur d’architecture ophidienne. De lourds câbles noirs s’enroulaient autour d’un tambour, tandis que des leviers gravés de symboles naacals indiquaient la nature étrangère de l’appareil. Les trois compagnons n’hésitèrent pas. Courant entre les silhouettes hagardes des esclaves, qui ne leur accordaient pas même un regard, ils atteignirent l’ascenseur et se hissèrent à l’intérieur. Un grincement sourd accompagna leur montée, l’air humide de la fosse cédant peu à peu la place à une brise lourde de végétation. Lorsque la cage s’ouvrit enfin, ils émergèrent à la surface.
Les Ruines de la Mine
Autour de l’ascenseur s’étendaient des baraquements délabrés, vestiges d’une ancienne exploitation minière. Les murs en bois pourri, les tôles arrachées par les vents et les vitres brisées témoignaient d’un abandon depuis des décennies. Tout autour, un grillage barbelé cerclait le périmètre, comme pour dissimuler cette abomination au reste du monde. Arthur, l’instinct en éveil, fouilla hâtivement quelques cabanes à moitié écroulées. Des matelas souillés, des outils rouillés, mais rien de valeur ni d’utile. Edgar, lui, scrutait les alentours avec méfiance, la main serrée sur sa ceinture où reposaient les fioles volées à l’armurerie.
— « Rien ici… », conclut Arthur, les épaules tombantes.
— « Alors il ne nous reste qu’une option », trancha Agnès, désignant le seul chemin qui se perdait dans la végétation.
Le Sentier de la Jungle
Une ouverture dans le grillage, probablement utilisée jadis par les mineurs, menait vers un étroit sentier qui s’enfonçait dans la jungle. Les lianes épaisses, les feuillages sombres et les cris lointains des oiseaux composaient une atmosphère suffocante. Arthur consulta ses notes froissées, une carte dessinée à la hâte.
— « D’après mes recherches… le village d’Ulunga se trouve à environ quatre heures de marche vers le nord. »
Edgar inspira profondément, la fatigue marquée sur son visage.
— « Quatre heures… en terrain hostile. Espérons que personne ne nous traque. »
Agnès réajusta son sac rempli de documents et jeta un dernier regard vers la pyramide invisible, enfouie dans la fosse derrière eux.
— « Plus nous nous éloignons de cet endroit, mieux c’est. Allons-y. »
Et c’est ainsi que les trois investigateurs s’engagèrent dans le sentier, happés par l’obscurité grouillante de la jungle congolaise, chaque pas les rapprochant d’Ulunga et du secret funeste des mouches de Caducée.
Le Fardeau Tombé du Ciel
La jungle congolaise bruissait de mille sons : le cliquetis des insectes, le froissement des feuilles, les cris lointains des singes. Mais au milieu de ce concert sauvage, un vrombissement étranger monta, couvrant tout. Les trois investigateurs levèrent la tête d’instinct. Un avion-cargo fendait le ciel, ses moteurs rugissant dans le ciel. Des caisses massives étaient jetées dans le vide, s’écrasant avec des craquements sourds dans la canopée. Une d’elles, mal orientée par le vent, dériva et sembla tomber non loin de leur position. Arthur, haletant, déclara :
— « À moins d’une heure de marche. On doit aller voir. »
Edgar hocha la tête, crispé.
— « Si Caducée largue quelque chose ici… ça ne peut qu’être important. »
Agnès, la mâchoire serrée, trancha :
— « Alors nous y allons. »
Ils s’enfoncèrent à nouveau dans l’épaisseur verte, traqués par l’écho du moteur qui s’éteignait au loin.
Le Chant des Plantes Maudites
Après de longues minutes à travers les lianes et la boue, Agnès s’arrêta brusquement, une main crispée sur son oreille.
— « Attendez ! » souffla-t-elle.
Un son strident vrillait son crâne, insupportable, mais ni Arthur ni Edgar ne percevaient quoi que ce soit.
— « Je… ça vient de là-bas », dit-elle en désignant un bosquet de plantes.
Leur pistil allongé vibrait, exhalant une odeur métallique. La résonance invisible s’attaquait directement à son système nerveux. Agnès recula, blême.
— « Ce sont… des choses qu’aucune science humaine ne connaît. »
Edgar serra les dents.
— « Une autre horreur de Caducée… continuons, avant que ça n’empire. »
La Rencontre avec Ulunga
Bientôt, des voix s’élevèrent, étouffées par le feuillage. Un dialecte congolais roulait dans l’air. Les trois compagnons échangèrent un regard. Arthur, prudent, se glissa derrière un arbre et enfila son gilet pare-balles. Edgar et Agnès, eux, pénétrèrent dans la clairière. Là, au centre, gisait la caisse parachutée, brisée, son contenu encore inconnu. Autour d’elle, huit hommes à la peau sombre, vêtus de pagnes, brandissaient des lances de bois durci. Leur regard brillait de méfiance. L’un d’eux s’avança. Sa stature imposante, son port digne malgré la rudesse de la jungle, inspira le respect.
— « Je suis Kasongo, chef du village d’Ulunga. Qui êtes-vous pour fouler ces terres ? »
Agnès, d’un ton maîtrisé, répondit en anglais simple, que Kasongo semblait comprendre
— « Nous venons de New York. Des envoyés de Caducée. Nous sommes ici pour lutter contre la maladie qui ronge votre terre. »
Un silence lourd suivit. Les Africains échangèrent des regards incertains, les lances toujours levées.
Les Cavaliers du Cauchemar
Mais soudain, un fracas monstrueux retentit dans les fourrés. Les arbres ployèrent, les oiseaux s’envolèrent dans une panique stridente. Deux formes colossales émergèrent de la jungle, broyant les lianes et écrasant les troncs. Deux Tyrannosaures Rex, gueules béantes, yeux fous. Mais le pire était ailleurs. Chaque monstre portait, fixé sur son crâne, un réseau de câbles noirs reliés à une couronne étrange que portaient leurs cavaliers : deux hommes-serpents, leurs yeux d’ambre brillant d’un feu inhumain. Kasongo hurla un ordre, mais trop tard : l’un des reptiles plongea sa gueule sur deux des Africains, les broyant dans un craquement de chair et d’os. Le sol trembla, éclaboussé de sang. Edgar sortit son arme, le souffle coupé.
— « Par tous les dieux… Ils les contrôlent ! »
Arthur surgit des fourrés, arme au poing, le visage crispé.
— « Alors on les abat, ou on crève ici ! »
Agnès brandit son bâton laser, ses yeux flamboyaient de rage.
— « Ils veulent la guerre… Ils vont l’avoir ! »
Dans la clairière transformée en champ de bataille, le destin des investigateurs bascula à nouveau, face à ces cavaliers de cauchemar chevauchant les titans oubliés du temps.
Le Carnage de la Clairière
Le sol tremblait sous les pas titanesques des deux monstres. Les rugissements des T-Rex résonnaient comme le tonnerre, couvrant les cris des hommes. Les guerriers d’Ulunga, pourtant braves, virent leurs jambes fléchir devant ces abominations d’un autre âge. Quatre d’entre eux lâchèrent leurs lances et s’enfuirent dans la jungle, leurs silhouettes disparaissant dans les ténèbres. Edgar, les yeux écarquillés, hurla à Kasongo
— « Dites-leur de viser les cavaliers ! Les hommes-serpents, pas les bêtes ! »
Kasongo répéta l’ordre dans sa langue, sa voix vibrante d’autorité. Deux guerriers, restés fermes malgré la peur, décochèrent leurs lances. Les traits sifflèrent dans la nuit, mais l’un se brisa sur les écailles épaisses d’un T-Rex. L’autre atteignit un cavalier ophidien à l’épaule, qui siffla de rage. La riposte fut implacable : dans une fulgurance, la gueule d’un tyrannosaure happa l’un des guerriers, l’engloutissant en un seul claquement de mâchoires. Le second fut balayé d’un coup de queue qui le projeta contre un tronc d’arbre, brisé net.
Les Armes des Investigateurs
Arthur et Edgar brandirent leurs bâtons ophidiens, ces armes volées à l’ennemi, d’où jaillirent de fulgurantes décharges d’énergie. Agnès, elle, fit rugir son bracelet incendiaire, envoyant des gerbes de flammes qui éclairèrent la clairière comme un brasier. Un cri déchirant retentit : l’un des cavaliers hommes-serpents s’effondra, frappé en pleine poitrine par les tirs combinés. Son corps bascula du harnais, écrasé dans la boue. Le T-Rex qu’il contrôlait émit un rugissement strident, ses yeux se voilant soudain de fureur primitive. Libéré de la domination, il tourna sa gueule béante vers l’autre monstre encore asservi et, dans un bond tonitruant, planta ses crocs dans son cou.
La Trahison des Titans
Le choc fit trembler la terre. Les deux titans se jetèrent l’un sur l’autre, leurs hurlements gutturaux résonnant à travers la jungle. Griffes, crocs, coups de queue : la clairière se transforma en champ de carnage. Des arbres furent arrachés, le sol labouré de sillons sanglants. Profitant du chaos, les investigateurs concentrèrent leurs tirs sur le dernier cavalier. Agnès enflamma ses chairs, Arthur l’acheva d’une rafale d’énergie. L’homme-serpent s’écroula, son corps fumant, sa couronne de contrôle éclatant dans la boue.
La Fuite et le Chaos
Kasongo, haletant, lança un regard aux survivants : seuls restaient lui et les trois investigateurs, le reste de ses guerriers étant morts ou dispersés dans la jungle.
Arthur cria :
— « On ne reste pas une seconde de plus ! Fuyons ! »
Edgar, le souffle court, jeta un dernier regard aux deux monstres qui se déchiraient dans
un ballet de sang et de crocs.
— « Qu’ils s’entretuent. »
Sans demander leur reste, ils se ruèrent hors de la clairière, poursuivis par le vacarme terrifiant des dinosaures s’entre-dévorant derrière eux. La jungle les engloutit de nouveau, leur fuite rythmée par les grondements bestiaux des titans livrés à leur duel mortel.
Le Retour au Calme
La fuite fut longue, le souffle court, mais peu à peu le rugissement des titans s’éteignit derrière eux. La jungle reprit ses bruits naturels : le chant discret des insectes, le craquement des branches, le bruissement du vent nocturne dans les feuillages. Tous avaient le visage couvert de sueur, les muscles noués par l’adrénaline. Edgar, encore haletant, posa sa main sur l’épaule de Kasongo :
— « Vous avez tenu bon. Sans vous, nous serions morts là-bas. »
Kasongo, essuyant son front, hocha la tête gravement. Ses yeux brillaient d’une colère sourde mêlée de tristesse.
Les Confidences de Kasongo
Ils firent halte au bord d’un ruisseau pour reprendre des forces. Là, Kasongo se livra enfin :— « Ma femme, Abeba, et mon frère, Moke, sont atteints de cette… chose. Ils sont à l’hôpital de fortune de Caducée. Moi, je crois qu’ils nous laissent mourir exprès. »
Agnès baissa les yeux, ses crocs encore douloureusement perceptibles dans sa bouche. Elle connaissait trop bien la vérité de ces expériences. Kasongo poursuivit d’une voix basse :
— « Et puis… il y a ces étrangers. Des Français. Une femme savante, professeur Carole Roux, et son compagnon d’expédition, Manville Garreau, un chasseur. Ils sont venus en bateau avec leur équipe pour étudier les bêtes de la rivière et de la côte. Mais presque toute leur expédition a été dévorée par ce qu’ils appellent un dinosaure marin. Ils sont arrivés ce matin seulement. Ils résident dans ma case, au village. »
Vers Ulunga
Le petit groupe se remit en marche. La jungle vibrait autour d’eux, touffue, étouffante, saturée d’odeurs lourdes et de cris d’animaux nocturnes. Mais Kasongo marchait d’un pas ferme, ses guerriers survivants à ses côtés, ouvrant la voie à travers les lianes épaisses et les sentiers oubliés. Enfin, après une heure de marche, les premières lueurs d’Ulunga apparurent : des feux de camp dispersés, des cases de torchis et de chaume, et, tout autour, des silhouettes amaigries, malades, errant comme des spectres. Le village baignait dans une atmosphère d’attente fiévreuse. Kasongo guida les investigateurs jusqu’à sa case, plus vaste que les autres. À l’intérieur, deux étrangers se tenaient debout. La première, une femme, cheveux châtains relevés à la hâte, lunettes cerclées de fer sur le nez, portait une tenue de safari tachée et rapiécée : le professeur Carole Roux. À ses côtés, un homme massif, au visage buriné par le soleil et la poudre, Manville Garreau, serrait contre lui un fusil chasse aux gravures fines.
Kasongo prit la parole en congolais, puis traduisit pour ses invités :
— « Voici ceux qui prétendent lutter contre la maladie. »
Le professeur Roux s’inclina légèrement, un mélange de curiosité et de lassitude dans les yeux.
— « Si vous venez d’Amérique, alors vous devez savoir. Ce n’est pas une fièvre ordinaire.
Garreau, lui, renifla, méfiant.
— « On a perdu presque toute l’expédition. Un monstre, un mosasaure géant, a surgi de l’eau. En quelques minutes, tout était fini. »
Arthur fronça les sourcils :
— « Un mosasaure… vivant ? »
— « Bien vivant, » répondit Garreau d’une voix grave. « Notre bateau a été éventré. Nous avons pu le tirer sur une grève, à huit kilomètres d’ici. Il est endommagé, mais réparable.
La Condition de Kasongo
Kasongo s’avança, sa stature emplissant presque la case. Son regard était implorant mais ferme.
— « Ma femme et mon frère sont à l’hôpital de fortune que Caducée a dressé ici. Si vous pouvez les sauver, je vous donnerai tout ce que vous voulez. Outils, bras, vivres… même mes guerriers. Mais sauvez-les. »
Un silence lourd suivit ses paroles. Edgar finit par rompre le mutisme, sa voix teintée d’assurance mêlée d’incertitude :
— « J’ai peut-être… une solution. Mais je ne promets rien. Il me faut voir vos proches. »
Kasongo hocha lentement la tête.
— « Alors allons-y étrangers. »
Vers l’Hôpital de Fortune
Ils quittèrent la case, le village semblait les regarder passer, des dizaines de regards brillants dans la pénombre, certains emplis d’espoir, d’autres de peur ou de défiance.
L’hôpital de fortune, une grande bâtisse de bois et de toile montée par Caducée, se dressait à l’orée du village. Des gémissements en sortaient, mêlés à l’odeur d’herbes médicinales et de chair malade. Edgar resserra son sac contre lui, caressant du bout des doigts la seringue contenant la dose d’antidote expérimental.
— « C’est le moment de vérité. »
Arthur observa les silhouettes errantes autour de la bâtisse et souffla :
— « Espérons seulement que ce ne soit pas déjà trop tard… »
L’Odeur âcre des Maladies et des Secrets
Edgar et Agnès franchirent le seuil, leur regard se posant aussitôt sur le docteur Thibault, un homme fatigué, le visage creusé de cernes, sa blouse maculée de sueur et de sang séché. À ses côtés, trois jeunes femmes, les infirmières Fleurette, Melania et Geertruyd, toutes trois belges, s’activaient entre les couchettes, apportant de l’eau, des linges et des fioles de morphine diluée. Arthur, lui, choisit un autre chemin. Silencieux, il longea la palissade extérieure de l’hôpital, inspectant les latrines, les douches de survie et les maigres réserves. Il notait tout : traces de pas, caisses abandonnées, empreintes suspectes.
Un Directeur Dépassé
Thibault accueillit Edgar et Agnès avec un mélange de soulagement et de confusion.
— « Qui… qui êtes-vous ? Je n’ai reçu aucun message annonçant des renforts de Caducée. »
Edgar esquissa un sourire rassurant, mais sa voix restait ferme :
— « Peu importe la paperasse. Ce qui compte, c’est que nous sommes là. Montrez-nous la femme et le frère de Kasongo. Vite. »
Le docteur, nerveux, hocha la tête et les mena à travers l’enchevêtrement de couchettes. Partout, des malades gisaient, les yeux vitreux, certains en proie à des spasmes. Finalement, il s’arrêta devant deux lits côte à côte. L’épouse de Kasongo, respirait difficilement, les lèvres sèches, les pupilles dilatées comme si son esprit se dissolvait déjà. Son frère cadet, était plus jeune mais dans un état tout aussi alarmant : fièvre intense, sueur glacée, regard absent. Edgar serra les dents et sortit de son sac deux seringues contenant l’antidote expérimental.
— « Je vais tenter quelque chose. Ce n’est pas homologué… mais c’est leur seule chance.
L’Opposition de Thibault
À peine eut-il prononcé ces mots que Thibault leva les mains, les yeux exorbités de panique.
— « Non ! Pas sans mes infirmières. Je veux Melania et Geertruyd à mes côtés. Elles doivent… elles doivent confirmer. »
Il tourna la tête, appelant d’une voix tremblante :
— « Melania ? Geertruyd ? Venez immédiatement ! »
Personne ne répondit. Le silence de la tente se fit plus pesant, seulement brisé par les râles des malades. Le docteur blêmit, des gouttes de sueur perlant sur son front.
— « Où… où sont-elles ? Elles étaient là il y a un instant. »
Agnès fronça les sourcils, ses instincts criant à l’anomalie.
— « Docteur, vos infirmières semblent avoir disparu. Pourquoi êtes-vous si nerveux ? »
Thibault recula d’un pas, serrant compulsivement un carnet contre sa poitrine. Sa voix se brisa presque :
— « Je… je ne peux pas vous laisser intervenir sans elles. Pas sans elles… Vous ne comprenez pas… »
À la Recherche des Absentes
Agnès échangea un regard avec Edgar et lui fit un signe discret, comme pour dire : Tiens-le en respect, je gagne du temps. Elle s’écarta alors, sortant de la salle des malades. Sa main glissa presque d’instinct sur le bracelet incendiaire qu’elle gardait à la ceinture. Le cœur battant, elle commença à fouiller les couloirs étroits de la tente. Agnès ouvrait une à une les petites pièces de l’hôpital de fortune : un réduit servant de pharmacie, un bureau où s’empilaient des registres mal tenus, un coin de repos avec deux hamacs. Rien. Pas de trace de Melania ni de Geertruyd. Alors qu’elle s’apprêtait à fouiller plus en profondeur, un éclat de voix retentit derrière elle, provenant de la salle des malades. Le ton avait grimpé d’un cran, presque jusqu’au hurlement.
— « Je vous dis qu’il n’y a pas de temps à perdre ! » rugissait Edgar.
— « Pas sans mes infirmières ! Vous ne touchez pas à mes patients ! » répliquait Thibault, le souffle court.
Agnès fit volte-face et se précipita dans la pièce principale.
Un Geste de Trop
Elle trouva Edgar penché sur le lit de la femme de Kasongo, seringue en main, son visage crispé par la colère. Thibault, quant à lui, tremblait de tout son corps, les yeux agrandis par la panique. Fleurette, restée seule, observait la scène les mains serrées contre sa poitrine. Agnès leva la voix pour calmer le jeu :
— « Stop ! Vous allez droit dans le mur tous les deux. On a besoin de sang-froid, pas de menaces. »
Mais Edgar, à bout, craqua. D’un geste brusque, il tira son Colt .45 et le braqua sur Thibault.
— « Tu crois que j’ai traversé un océan pour regarder cette femme mourir ? L’antidote, c’est maintenant ou jamais ! »
Le canon noir de l’arme tremblait à quelques centimètres du visage du docteur. Fleurette étouffa un cri et s’écroula sous un lit, se recroquevillant comme une enfant terrifiée. Thibault recula, les yeux exorbités, et soudain tourna les talons pour fuir.
— « Edgar ! Tu es devenu fou ! » s’exclama Agnès, révoltée.
Elle ne chercha pas à parlementer davantage. Le cœur en feu, elle fit volte-face et quitta la salle, laissant Edgar seul avec son arme et sa seringue. À présent seul, Edgar inspira profondément,
— « Tenez bon… Si je me trompe, ce sera ma faute. Mais je refuse de rester spectateur. »
Il administra la dose au bras d’Abeba, ses gestes précis malgré la sueur qui perlait sur son front. Le temps sembla suspendu, l’air saturé de tension.
Les Traces dans la Nuit
Dehors, Agnès marchait d’un pas vif, la colère serrée au ventre. Elle ne voulait plus entendre les cris étouffés provenant de la tente. Elle cherchait Arthur. Derrière l’hôpital, elle remarqua quelque chose d’anormal. Le sol était labouré, l’herbe écrasée. Plus troublant encore : une traînée sombre, comme si un corps avait été tiré en hâte vers la jungle. La terre humide en portait encore l’empreinte. Agnès s’agenouilla, effleura la trace du bout des doigts. Une certitude glaciale lui traversa l’esprit.
— « Arthur… quelqu’un a été traîné là-bas. »
Sans attendre, elle s’enfonça entre les arbres, suivant la piste avec détermination, ses sens aux aguets, prête à affronter ce qui l’attendait.
Un Souffle d’Espoir dans la Tente
À l’intérieur de l’hôpital, Edgar observait le visage d’Abeba, la femme de Kasongo. Sa respiration s’était apaisée, sa peau autrefois moite semblait reprendre un éclat plus sain. Bien qu’inconsciente, elle n’était plus secouée par les convulsions qui, une heure plus tôt, la rapprochaient de la mort.
— « Ça marche… » murmura Edgar, presque incrédule.
Sans hésiter davantage, il administra une seconde injection au frère de Kasongo, espérant un miracle semblable. Son cœur battait vite. Il savait que ce qu’il faisait pouvait aussi bien sauver que condamner, mais il n’avait pas le luxe d’attendre.
Dans la Jungle Noire
Pendant ce temps, Agnès progressait à pas feutrés entre les troncs épais, suivant toujours la traînée laissée sur le sol. Au détour d’un fourré, elle se figea. Arthur était là. Mais il n’était plus lui-même. Ses yeux étaient vitreux, sa voix pâteuse, comme s’il était ivre ou drogué. En face de lui, Melania et Geertruyd… ou plutôt, ce qu’elles étaient réellement. Leur peau semblait onduler sous la lueur du soleil couchant, leurs mouvements trop fluides, inhumains. Les deux infirmières questionnaient Arthur d’une voix douce et sifflante, et lui, soumis, révélait tout : leurs plans, leurs noms, jusqu’à la moindre cachette. Agnès sentit une bouffée glaciale lui parcourir l’échine.
— « Assez ! » cria-t-elle, surgissant avec son bâton laser à la main.
Elle abattit le rayon incandescent sur l’une des créatures. Mais les deux infirmières se déplacèrent avec une vitesse surnaturelle, esquivant ses coups comme des ombres. L’air vibrait de leur sifflement, leurs yeux reptiliens flamboyant dans l’obscurité.
L’Appel au Secours
Rapidement submergée, Agnès dut reculer, parant à peine leurs attaques fluides et précises. Une griffe trancha la manche de sa veste, un autre coup lui laissa une brûlure le long de la joue.
— « Edgar ! » hurla-t-elle de toutes ses forces.
Au loin, dans la tente, Edgar releva brusquement la tête. Sans réfléchir, il attrapa son arme et s’élança, guidé par les cris d’Agnès. Il déboula dans la clairière juste à temps pour voir Agnès à genoux, son bâton laser refusant de fonctionner. D’un geste vif, il fit feu. Une balle traversa le flanc d’une des femmes-serpents, qui poussa un hurlement inhumain avant de chanceler. Agnès en profita pour bondir, ramasser le sceptre de Tyrannish et, dans un réflexe désespéré, le brandit.
Le Pouvoir du Sceptre
La puissance qui jaillit alors faillit la déchirer. Agnès sentit une marée d’images et de voix se précipiter dans son esprit, comme si une armée de serpents rampait dans ses veines. Le sceptre vibra, ses runes luisant d’un éclat vert surnaturel. La femme-serpent survivante recula d’horreur, mais il était trop tard. Sans même le vouloir, Agnès avait invoqué l’un des pouvoirs enfouis dans l’artefact : l’appel du serpent. Autour d’elle, la jungle se mit à bruisser. Des centaines de reptiles jaillirent des feuillages, se tordant et s’entremêlant dans une marée écailleuse. Cobras, vipères, boas, mambas : une légion vivante répondant à l’appel de leur déesse. La femme-serpent fut happée, étouffée sous les anneaux et les crocs.
La Retraite Forcée
Edgar saisit Arthur, son corps lourd et inerte. Les pupilles du pauvre homme étaient dilatées, ses paroles incohérentes, comme si son esprit avait été vidé.
— « Tiens bon, vieux frère… » souffla Edgar, le portant sur son dos.
Agnès, le sceptre encore serré dans sa main tremblante, son esprit était saturé par la résonance ophidienne.
Le Poignard dans le Dos
Arthur gisait sur un lit de fortune, ses yeux vitreux roulant dans leurs orbites tandis qu’Edgar s’acharnait à lui injecter une dose de son sérum. Sa main tremblait légèrement, non par manque d’habitude, mais parce que le poids des dernières heures s’abattait sur lui. C’est alors qu’une douleur fulgurante le traversa dans le bas du dos.
Il se retourna brusquement, le docteur Thibault, le visage livide, le regard fou, tenait encore un scalpel ensanglanté. Ses lèvres tremblaient, sa voix se brisa :
— « Il… il m’a dit de le faire ! Je n’avais pas le choix ! »
Puis, pris d’une terreur panique, Thibault lâcha l’instrument et s’enfuit par la porte arrière de l’hôpital. Edgar, le souffle court, porta une main à sa plaie enragée mais encore conscient.
La Marée Rampante
Dehors, la jungle s’ouvrit sur un spectacle cauchemardesque. Les serpents convoqués par le sceptre d’Agnès formaient une mer vivante, une masse mouvante de crocs et d’écailles. Le docteur n’eut pas le temps de pousser un second cri : son corps fut englouti, submergé, ses hurlements étouffés dans la masse sifflante. Un peu plus loin, Agnès reprenait lentement ses esprits. Elle chancela, le sceptre encore brûlant dans sa main moite. Les serpents s’écartaient à son passage comme si elle était devenue l’une des leurs. Les pupilles dilatées, la respiration heurtée, elle marcha, titubante, jusqu’à rejoindre la lumière tremblotante de l’hôpital.
Les Survivants au Bord de la Nuit
Edgar, malgré sa plaie bandée à la hâte, l’accueillit d’un signe de tête. Arthur dormait d’un sommeil troublé, ses lèvres murmurant des bribes incompréhensibles. Le silence, seulement brisé par les grillons et le sifflement lointain des reptiles, s’imposait comme une chape. Ce fut Kasongo qui finit par le rompre.
— « Vous avez sauvé ma femme et mon frère. Mais si ce que vous dites est vrai… il faut fouiller partout. Ce village cache encore leurs mensonges. »
Agnès hocha la tête, épuisée, mais déterminée.
Les Ombres de l’Hôpital
À la lueur vacillante des lampes-tempête, Edgar et Agnès entreprirent de fouiller méthodiquement le bâtiment. Dans une petite chambre, ils mirent la main sur un carnet, le journal intime de Melania. Les pages jaunies relataient des soins, des anecdotes banales… jusqu’à une brusque interruption, un an plus tôt. Plus un mot après. Comme si elle avait cessé d’exister ce jour-là. Dans le bureau du directeur, une autre découverte glaça leur sang : une radio soigneusement réglée sur une seule fréquence. Sur la table, griffonné à la hâte, un nom résonnait comme une menace : Maurice Bourget, gouverneur de la province d’Ulunga. Agent de Caducée. Était-il au courant de leur présence, de leur trahison ?
Les Absents
Ils fouillèrent encore et encore : réserves médicales, latrines, baraquements, chaque recoin du village. Mais la caisse contenant le cylindre de verre et les mouches mutantes restait introuvable. Rien. À l’aube, quand les premiers chants d’oiseaux s’élevèrent de la jungle, ils étaient toujours bredouilles. Pourtant une certitude les hantait : le virus était là, quelque part tout près.
Supplément : Le serpent à deux tête - Chapitre 6.